CHAPITRE II
L'esprit gaulois et la Renaissance.
Claractères de l'esprit gaulois. Les penchants instinctifs de la race. Naturisme. La raison interprète de la nature. Puissance du rire en France. L'esprit gaulois ne crée pas une tradition ; il est plutôt négatif et destructeur. — Hôle d'initiation de la France à partir du XI"* siècle. Eveil de l'esprit critique. Roscelin et Abélard. Les mystiques. Premières tentatives pour briser le principe d'autorité de la tradition romaine. Jean de Meun. — Affranchi (le la tutelle de l'Eglise le pouvoir civil reprend, au temporel, l'idée de l'/inperium romain. ~ La Renaissance. Ses affinités avec le naturisme gaulois. Rabelais et la règle des Thélémites : Fais ce que voudra», Montaigne et la bonne loi naturelle. L'affranchissement n'est que partiel. Compromis : L'humanisme se soumet et l'Eglise s'humanise. Reprise de la tradition catholique rafraîchie aux sources latines.
Après avoir recherché les origines de la France de l'Eglise, nous devons tenter de montrer quelles furent les origines de la France de la Révolution. Nous prendrons ce mot dans son sens le plus large, comprenant non seulement la grande crise révolutionnaire de 89, mais tous les mouvements de la pensée qui Tont précédée et préparée, tous les elïorls que la France a faits pour s'affranchir du pouvoir absolu, spirituel ou temporel.
On peut se demander quelle eût été, en dehors de l'éducation séculaire que lui a donnée l'Eglise romaine, la tendance naturelle et instinctive de la race française. Bien entendu, cette question est de celles qui ne comportent pas de réponse rigoureuse.
Toutefois, en suivant à travers les âges le développement psychologique de la race, on constate, à toutes les époques, des rapports certains entre les esprits qui se sont le plus complètement affranchis de cette tradition romaine que nous avons étudiée au chapitre précédent, et Ton peut admettre que les quelques traits communs que ces esprits, d'ailleurs fort divers, ont entre eux, sont les traits essentiels du caractère de la race, qui se manifeste chaque fois que se relâche la discipline imposée. Il est impossible de ne point reconnaître une parenté de génie entre des écrivains tels que les auteurs des vieux fableaux, Jean de Meun, Régnier, Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire ou Diderot ^ Pour nous servir d*une expression consacrée, à laquelle il ne faudrait point reconnaître une valeur absolue, nous désignerons par les mots d'esprit gaulois l*esprit commun à ces écrivains émancipés de la discipline romaine, et nous admettrons que cet esprit correspond à un instinct profond et incoercible de la race, sans préjuger en rien Tinsoluble question de savoir si cet instinct est ou non d'origine celtique.
Le trait essentiel de Tesprit gaulois est un naturisme dont Taccent est particulier. Il n'est point empreint de la profonde et mystérieuse poésie panthéiste des hommes du Nord dont les ancêtres vécurent en des forêts obscures, sous un ciel sans cesse voilé de brumes. C'est le naturisme d'un pays où la nature est souriante, où le climat est clément, où la lumière a cette douceur angevine chantée par Joachim du Bellay, où tout est moyen, tempéré, plutôt tourné vers la délicatesse que vers la force *. C'est le naturisme d'un pays de très ancienne culture où la vie est facile et joyeuse. Il ne se perd pas dans les nuages du rêve, il est ennemi du mystère, il prétend que tout, dans le monde de
* Nous ne parlons pas ici des écrivains à tendances mystiques, tels que Pascal, qui écliappent aussi à la mentalité romaine, mais non point en suivant l'instinct de la race.
* Taine, La Fontaine et ses fables, p. 6.
l'esprit gaulois et la renaissance 17
la pensée aussi bien que dans le monde réel, soit clair et rayonnant comme le soleil de France.
Le mot nature chez les auteurs français, a souvent pris le sens du mot raison^, La raison est en Thomme Torgane et l'interprète de la nature, et elle lui impose ses lois dont la première, en France, est le besoin de clarté. La raison proclame comme règle de vie la bonne loi naturelle. La raison dissipe les craintes vaines et les contraintes importunes ; elle est l'ennemie de l'idéal ascétique du christianisme monacal ; elle proclame le droit à la joie et ne veut d'autre règle que la juste mesure. La raison prétend ne relever que d'elle-même; elle est donc, par définition, l'adversaire du pouvoir spirituel et du dogme imposé. Ses armes sont la logique et l'ironie, l'ironie toute-puissante dans un pays où, plus que partout ailleurs, il apparaît que rire est le propre de l'homme. Le Français veut rire. «C'est là, ditTaine, son état préféré, le but çt l'emploi de sa vie. Surtout il veut rire aux dépens d'autrui *. »
Poussée à l'extrême, la raison en arrive à ruiner non seulement le dogme imposé et le pouvoir spirituel, mais toute croyance et toute autorité. Sa pente naturelle est le scepticisme. L'esprit gaulois, interprète de cette raison-là, s'est montré puissant surtout pour nier et pour détruire. Il n*est point arrivé à créer une tradition intellectuelle aussi puissante et aussi continue que la tradition romaine. 11 ne s'est manifesté avec éclat, en des œuvres durables, que par interv^alles, en quelques écrivains qui n'ont pas même été populaires, au sens large du mot. Rabelais, le génie gaulois par excellence, si débordant de force et de joie, Rabelais n'a eu (|u'une action très limitée sur le peuple français. VA Molière? Quel est le paysan français, dit Michelet, qui
* Rabelais emploie beaucoup le mot nature, mais toujours comme synonyme du mot raiwon : « Nature ne œut et raison condamne — le vœu de nature et rai' Êon — le peut par raiton^ le doit par nature » ; ce sont ses formules habituelles. On pourrait dire que ce qu'il veut c'est la raison naturelle. — Emile Faguet. Seitiime êièele, p. 106.
* iM Fontaine et nez fable», p. 15
18 LES DEUX FKANCES
lise Molière? Et que lil-il ce paysan français? Sur les routes d'Ombrie on entend parfois des charretiers citer des vers de Dante ; en Allemagne, les servantes d'auberge répètent les dictons de Luther ; *le peuple, en France, ignore les grands représentants de l'esprit gaulois, parce que le peuple ne saisit ni le raisonnement logique ni l'ironie. « Nos lettres, dit Taine, comme notre religion et notre gouvernement, sont plutôt superposées qu'enracinées dans la nation. Toujours l'histoire de l'esprit gaulois reste la même ; s'il reste gaulois, il n'aboutit pas; s'il aboutit, il perd sa physionomie vraie \ »
Ainsi l'esprit gaulois n a pas eu le rôle prépondérant dans l'évolution psychologique de la nation. Sa puissance négative ne s'est fait sentir qu'en des heures de crise. Il a été l'antithèse et le contrepoids de la tradition romaine. Il lui a imposé des bornes. C'est grâce à lui que la France n'a pas subi le sort de l'Espagne. Mais s'il a tenu en respect son éternelle ennemie, il n'a pas pu la vaincre, et souvent il a subi son influence.
La lutte de ces deux forces opposées, la tradition romaine et l'esprit gaulois, nous semble avoir été le centre de toute l'histoire intellectuelle et sociale de la France jusqu'au moment où la Révolution est venue changer le terrain du combat. Il est du reste impossible de déterminer exactement leurs apports à chaque instant de cette histoire, parce que tantôt elles se séparent et entrent en lutte, tantôt elles se combinent en composés infiniment divers. La plupart des esprits en France procèdent de l'une ou de l'autre en doses impondérables.
Puis ces deux forces contraires n'ont pas seules agi sur le développement psychologique de la nation française. La France n'a pas vécu dans l'isolement. Elle fait partie du grand organisme en voie de formation qu'est notre civilisation européenne ; elle participe de la vie collective de cet
» Iai l'ontaine et ses fables.
l'espkit gaulois et la renaissance 19
organisme. A certains moments de son histoire elle a agi puissamment sur les nations voisines, à d*autres elle a subi leur influence. Des quatre grands mouvements de la pensée française, l'éveil de Tesprit critique à la fin du Moyen-Age, la Renaissance, la Réforme et la Révolution, le premier seul fut spontané; les autres furent plus ou moins dérivés de courants venus de l'étranger.
Dans la voie de Taffranchissement de l'esprit humain, la France a précédé et guidé les autres peuples. De la fin du XI"'« au XIII™« siècle elle eut un rôle incontesté d'initiation et de direction spirituelles.
« L'empire de la langue et de la littérature française, dit M. Gaston Paris S est aussi incontesté chez les laïques que celui de la grande Université parisienne chez les clercs. Ne pas savoir le français est un signe d'éducation médiocre ; on le parle mal mais on le parle partout oii il y a une vie élégante. Dans quel- <|ues pays on en fait même la langue littéraire ; tout le nord de ritalie n'en a pas d'autre jusqu'à la fin du XlIIm^ siècle et peu s'en est fallu peut-être que Dante, suivant l'exemple de son maître Brunetto Latini, n'écrivît son poème immortel dans la langue de Jean de Meun. »
La lutte entre la tradition romaine et l'esprit critique commence en France au temps de Roscelin. Cette tradition, ayant créé surtout une méthode fondée sur l'autorité spirituelle, c'est en France que nous voyons apparaître, après des siècles d'absolue soumission, la méthode opposée, la méthode critique, celle qui revendique pour la raison individuelle le droit de contrôler les titres des vérités imposées. Roscelin, non plus qu'Abélard, ne rejette point ces vérités, mais il prétend les vérifier. C'est la première petite brèche à la digue ; elle suffira pour que le fleuve entier change de cours. La querelle des universaux, soulevée par Roscelin, est le signal avant-coureur de l'affranchissement. Lie nominalisme ne tend à rien moins qu'à la négation de l'Eglise en tant que réalité suprême, permanente, distincte
I La poésie du Moyen- Age, I, p. 83.
(les individus qui la composent. En face de TEglise, qui n'est plus qu'un oocis flatus, l'individu s'affirme comme seul réel. De là à réclamer tous ses droits et à détruire toutes les contraintes qui l'enchaînent, il n'y a pas loin. C'est ainsi que la Renaissance et la Réforme sont en germe dans les affirmations de Roscelin.
L'Eglise a pressenti le danger. Au concile de Soissons, en 1092, elle a condamné Roscelin et l'a contraint de renier sa doctrine. Mais ses idées lui survivent. Abélard s'en inspire en les atténuant. Moins hardi pour le dogme, il est plus audacieux encore pour la méthode, et c'est là l'essentiel. Il oppose hardiment sa raison individuelle à l'autorité de la tradition. Il prononce la parole anti-romaine par excellence : Si omnes patres sic, at ego non sic. Ce petit mot ego, c'est toute une révolution en puissance. Abélard a presque formulé les droits du libre examen en condamnant « cette crédulité présomptueuse qui s'accommode au plus vite et sans discernement de la doctrine qu'on lui offre, avant d'avoir examiné ce qu'elle vaut et si elle mérite créance ». Contre Abélard, comme contre Roscelin, l'Eglise se défend par son arme traditionnelle, la contrainte; elle le condamne à livrer lui-même aux flammes son de Trinitate.
En même temps que la méthode critique, une autre force tend à ruiner l'édifice du dogme romain : c'est l'individualisme mystique de Hugues de Saint-Victor S ou de Pierre Lombard, le « maitre des sentences », et c'est le principe expérimental suggéré par Aristote. Plus hardis que les rationalistes dans leurs affirmations, les mystiques enseignent que Dieu est présent partout, aussi bien dans le pain quotidien que dans l'hostie consacrée, qu'il n'y a d'autre ciel que la bonne conscience, d'autre enfer que le remords, que l'adoration des saints est une idolâtrie. Vers l'an 1200 se manifeste une opposition confuse encore, mais déjà redoutable, contre l'autorité souveraine de la tradition.
1 Hugues de Saint- Victor, le premier des grands mystiques du Moyen-Age, est d'origine germanique.