L*ESPRIT GAULOIS ET LA RENAISSANCE
L*Eglise réussit une première fois à étouiTer cette sourde opposition. Innocent III écrase la confuse hérésie des Albigeois qui n'a pas été consciente de son but, n'ayant trouvé ni son Wyclef ni son Jean Huss. Puis elle tente de prendre les armes de ses adversaires. Après avoir condamné Aristote comme « maitre des erreurs », elle cherche à se couvrir de son autorité et décrète que cette autorité est égale à celle des Pères. Aristote de\ient « le précurseur de Christ dans les choses de la nature, comme Jean-Baptiste dans les choses de la grâce ». L*Eglise ne voit point d'abord quel ennemi elle a introduit dans la place. Aristote va rendre à l'esprit humain la troisième des grandes forces qui tendent à détruire la conception romaine autoritaire. Après la méthode critique, après la méthode mystique, la méthode expérimentale. On entrevoit la possibilité d'une séparation entre la science et la théologie. Et du vivant même de Thomas d'Aquin, le plus grand théoricien de la tradition romaine, celte séparation sera consacrée par la création (les quatre facultés de l'Université de Paris.
Cette Université de Paris où, plus tard, pourront se rencontrer Rabelais, Calvin et Loyola, est un foyer toujours ardent d'agitation intellectuelle. C'est en ce point, sur la colline Sainte-Geneviève, que les courants opposés se croisent et se combinent. Tout ce qui s'agite, tout ce qui se prépare dans ce petit monde vient se refléter dans l'œuvre hardie, anarchique, bouillonnante de sève, de Clopinel, récolier parisien. Et ce n'est plus aux seuls clercs que Jean de Meun s'adresse ; il veut être entendu de tous et il parle la langue vulgaire. Il initie les nobles et les bourgeois aux idées nouvelles qui se discutent dans les écoles. C'est là une nouveauté d'une portée infinie. Un pont est jeté entre le monde des clercs et le monde des laïques que le Moyen- Age avait séparés par un abime, en leur faisant parler d'autres langues. L'avènement des langues vulgaires au rang de langues littéraires est une nouvelle brèche à l'édifice de l'unité romaine fondé sur l'unité de la langue latine.
Comme Luther pour l'Allemagne, Calvin pour la France élargira cette brèche. Il forgera sur sa dure enclume la langue vulgaire, il la trempera, il Taffilera de telle sorte qu'elle puisse suffire aux grandes besognes qu'il veut accomplir. Jean de Meun Ta précédé dans cette voie, non pas en dialecticien, mais en poète. Et, comme poète, il a pu lancer dans le monde émerveillé par la grâce de son esprit et la nouveauté de ses paroles, assez d'idées subversives i)our faire brûler n'importe quel hérétique qui n'eût point été un poète.
L'œuvre de Jean de Meun, c'est l'esprit humain qui reprend possession de lui-même et qui demande hardiment le pourquoi de tous les dogmes, de toutes les institutions, de tous les principes fondamentaux de cet ordre de choses que le Moyen-Age avait tenu pour immuable et intangible. Pourquoi le mal ? Pourquoi la société ? Pourquoi la propriété? Pourquoi le mariage? Pourquoi les nobles? Pourquoi le roi ?
Un grand vilain entre eux cslurcnt, Ixï plus ossu de quant qu'ils furent.
Le plus corsu et le graignour * Si le firent prince et seigneur.
Voilà l'origine de la royauté ! C'est, sous une forme plus concise et plus pittoresque, la thèse que développera, avec toutes les ressources d'une savante dialectique, le grand jurisconsulte huguenot Hotman dans sa Franc(hGaUia.
Bien qu'il soit clerc et respectueux des mystères de la religion, Jean de Meun est anticlérical, comme on dirait de nos jours, il a seulement beaucoup plus d'esprit que ses congénères du vingtième siècle. Clopinel hait les cagots et ne se lasse point de les bafouer. En créant son Faax-Semblant, il donne un ancêtre à Tartufe. Bourgeois d'esprit positif, il n'a aucun goût pour l'ascétisme monacal. Son idéal, c'est de suivre la bonne loi naturelle, comme les ribauds
1 Le plus grand.