L*ESPR1T GAULOIS ET LA RENAISSANCE
qui portent des sacs de charbon en Grève, puis s'en vont à Saint-Marcel danser et manger des tripes, et dépensent toute leur épargne à la taverne.
Et vivent si comme vivre doivent.
L*esprit humain sort des voûtes obscures de la cathédrale et retourne joyeusement à la nature, maudite par TEglise. Il essaie ses forces retrouvées. Ainsi s'élève le premier grand monument littéraire de ce génie gaulois dont nous parlions plus haut.
Cet éveil de l'esprit libre n'eut pas de lendemain en France. Il s'éteignit au XIV™® et au XV™« siècle, dans les grandes calamités publiques qui accompagnèrent la guerre de Cent ans. Epoque d'extrême pauvreté intellectuelle, de lourd ennui et de matérialisme grossier. La France conserve pourtant encore une part de son prestige dans le domaine de l'esprit. C'est elle qui provoqua la fin du grand schisme et sauvegarda le principe romain de l'unité de l'Eglise. Par l'ascendant de son génie, Jean Gerson dirige les débats du Concile de Constance et fait brûler Jean Huss. Mais, pendant que le concile délibère, de nouvelles calamités accablent la France, terrassée à Azincourt. Quand le sol du pays est envahi par les armées étrangères, quand les loups pénètrent jusque dans les rues de la capitale, quand les meurt-de-faim suivent à la piste le tueur de chiens pour dévorer tout ce qu'il leur abandonne ^ en un tel temps de détresse universelle, la pensée ne peut que se taire. L'âme française ne reprend vie qu'en Jeanne d'Arc.
II faut noter ici qu'au moment même où l'œuvre de Jean de Meun répandait dans les esprits ses ferments d'indépendance, le pouvoir civil s'affranchissait de la tutelle de 'Eglise. Mais c'est la fortune de la France que, chaque fois qu elle a voulu secouer le joug de l'Eglise, elle a été reprise par la tradition romaine que lui avait inculquée l'Eglise.
^ Michelet. Histoire de France, IV, p. 404.
Lorsque les terribles légistes de Philippe-le-Bel revendiquent si radicalement les droits de TEtat, lorsque Ton d'eux, Guillaume de Nogaret, vient à Rome appréhender au corps le pape Boniface VIII au nom du roi, son maître, ces « chevaliers en droit, âmes de plomb et de fer ^ », ne combattent Rome que pour retourner à Rome. Imitateurs serviles du droit romain, ils s'efforcent de replacer la France sous le régime de l'administration et de la fiscalité impériales. Cette œuvre de centralisation politique et administrative, poursuivie par lancienne monarchie, achevée par Napoléon et maintenue par tous les régimes subséquents, agira dans le même sens que la tradition romaine religieuse et intellectuelle. Elle a les mêmes sources historiques. Elle est l'application temporelle de l'idée de Yimperium comme l'Eglise romaine en est l'application spirituelle. Ces deux principes, identiques quant au fond, mais incarnés dans deux pouvoirs rivaux, peuvent bien se combattre, ils n'en agissent pas moins d'une manière semblable sur la substance humaine qu'ils tendent à ordonner du dehors par une règle formulée, par une autorité imposée et dominant le plus possible le champ des énergies individuelles.
Après la sombre époque de la guerre de Cent ans, la France a perdu son hégémonie intellectuelle. C'est d'Italie que lui viendra la lumière. Mais si la Renaissance est d'origine italienne, elle trouva en France des dispositions préexistantes. Entre le génie gaulois, essentiellement naturiste, et l'esprit de la Renaissance qui, à travers l'antiquité, retourne à la nature maudite par l'Eglise, il y a de profondes affinités. Elles apparaissent clairement dans l'œuvre de Rabelais. L'auteur de Pantagruel est, au XVI'nc siècle français, le représentant le plus authentique i\ la fois de l'esprit gaulois et de l'esprit de la Renaissance '.
* Michelet, Histoire de France, III, p. 3».
* Voir Brunetière, Etudes critiques, IV-' série, p. 188 et sulv.; Emile Faguet. XVI" siècle, p. 100 et sulv.; P. Stapfer, Rabelais, p. 266.
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Le pantagruélisme est essentiellement une paraphrase de la maxime antique : Vioere secundum naturam, suivre rinclination naturelle qui ne peut être que bonne et se maintenir « en une certaine gaîté d'esprit, confite en mépris des choses fortuites ». C'est la révolte de la vie libre et joyeuse contre Fascétisme du Moyen-Age. C'est la lutte de Physis, mère de la beauté et de l'harmonie, contre Antiphysis qui engendra « Matagots, Cagots et Papelards, les démoniacles Calvins de Genève, les enragés Putherbes, Briffaux, Cafards, Chattemittes, Cannibales et autres monstres difformes et contrefaits en dépit de Nature ».
Rabelais bannit de son Abbaye de Thélème toute discipline et toute contrainte. La règle des Thélémites ne comporte qu'un précepte unique : Fais ce que voudras, « Parce que gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnie honnête, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice : lequel ils nomment honneur. »
« Fais ce que voudras » c'est la maxime morale essentielle de la Renaissance. Après Rabelais, Montaigne la fera sienne, après Montaigne, Molière, après Molière, Diderot. « J'ai pris, dit Montaigne, bien simplement et bien cruement, pour mon regard ce précepte ancien que nous ne saurions faillir à suivre la Nature^ que le souverain précepte c'est de se conformer à elle. Je n'ai pas corrigé comme Socrate, par la force de la raison mes complexités naturelles, et n'ai nullement troublé par art mon inclination. »
La Renaissance française ne poussa pourtant pas jusqu'aux extrêmes conséquences son principe d'anarchie. Rabelais comme Montaigne se disent chrétiens. Mais ils entendent que la foi soit éclairée et tempérée (( par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non dénaturé ». Puis, à côté des quelques esprits libérés qui suivent le courant intellectuel de la Renaissance, il en est un plus grand nombre qui s'arrêtent à mi-chemin et
demandent à TAntiquité non point une philosophie, mais une grammaire. Ce sont les humanistes.
En Italie, la Renaissance avait affranchi l'individu de la règle traditionnelle ; elle Tavait fait sortir orgueilleux et superhe de la masse grise et confuse de la société médiévale. En France, cet affranchissement de Tindividu ne fut ([ue superficiel et momentané. Dans la grande bourrasque du XVI'"e siècle, on voit surgir, de toutes parts, de fortes individualités en violente opposition les unes avec les autres, des individualités débordantes de sève qui semblent dépenser en une génération les réserves accumulées pendant des siècles. Mais la tradition est trop forte, elle va reprendre ses droits. L'humanisme français ne maintient point dans son intégrité Tesprit de la Renaissance, il ne conserve que son enveloppe extérieure, le goût des belles formes et du beau langage. Il est traditionnalistc lui aussi et répugne aux solutions violentes. S'il revendique pour la vie terrestre les droits de la nature, il abandonne volontiers à la foi chrétienne la vie à venir. Ceux qui osent aller jus- ((u'au bout de leur scepticisme, un Etienne Dolet ou un Honaventure Despériers, sont désavoués partout le monde. Au début, humanistes et réformés se coudoient à la cour de Marguerite de Navarre et font bon ménage. Les humanistes accueilleraient volontiers une réforme qui ne ferait que contenir le christianisme en de justes bornes, que le rendre plus raisonnable et moins exigeant. Mais les deux courants qui se sont croisés un instant se séparent bientôt parce qu'ils viennent de sources opposées et tendent à des fins contraires ^
1 Vprès avoir penché vers (^Ivin dans Gargantua. Rabelais 1 injurie dans la suite (le son roman, a Les démoniacles Cal vins de Genève » sont, autant et plus ({ue les moines, des suppôts d'Antiphysis, de ces gens qui ont inventé de marcher la tète en bas et les pieds en l'air. Calvin rend amplement injure pour injure à Kabelais dans son De Scandalis II ne hait rien tant que a certaine classe de Nicodémites » qui a ne prennent point les choses (religieuses) fort à cœur, et qui transforment la religion en philosophie». Cette bande, ajoute-t-il, e&t composée quasi toute de gens de lettres.
Voir Faguet. XVl'^' siècle, p. XHI.
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La Renaissance et la Réforme rompent toutes deux avec la tradition du Moyen-Age pour revenir à une tradition plus ancienne : la Renaissance, à l'Antiquité dégagée des broussailles de la scolastique chrétienne ; la Réforme , au christianisme primitif débarrassé de son enveloppe romaine. Toutes deux placées au début en face des mêmes adversaires peuvent se croire alliées un instant. Elles sont foncièrement hostiles.
La Renaissance est essentiellement anarchique. Elle fait sortir Tindividu du troupeau, elle le dresse debout dans sa force égoïste, développant librement toutes ses facultés, donnant cours à tous ses instincts, asservissant les faibles à son bon plaisir^ La Réforme n'est point anarchique, elle est tout le contraire. Elle tend à constituer non plus l'individualité instinctive de la Renaissance, mais l'individualité morale. Elle n'affranchit l'homme de la loi extérieure formulée par l'autorité, que pour le soumettre à une loi intérieure, plus absolue, dictée par la conscience; elle ne l'abandonne point à son bon plaisir, elle lui fait accepter librement une loi plus austère ; elle tend à créer un ordre nouveau, une solidarité sociale plus réelle qui ne soit plus imposée du dehors, mais voulue de tous. C'est là, nous le verrons, le fondement de la démocratie moderne.
L'humanisme français ne suivit jusqu'au bout ni la voie de la Renaissance ni celle de la Réforme. Après quelques hésitations, il reprit la voie romaine traditionnelle. S'il parut d'abord s'affranchir de la tutelle de l'Eglise ce ne fut que pour revenir à Rome par un autre chemin. L'esprit français est repris à nouveau, et plus fortement, par le génie latin rafraîchi aux sources. A la seconde génération, l'humanisme et l'Eglise catholique, placés en face de la Réforme de Calvin, reconnaissent leurs ailinités et leur communauté d'origine. Les deux puissances passent un
> Voir Philipi>e Monnier, L« Quattrocento, I. p. 47 et suiv.
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compromis. L'humanisme se soumet ^ et l*ElgIise sliumanise. Elle se dépouille de sa gangue scolastique. Sa religion devient plus élégante. Selon son procédé constant, elle combattra Tesprit du siècle en empruntant au siècle quelques-unes de ses armes. Et d*abord elle a reconquis le roi François h^ dont l'àme changeante a reflété toutes les hésitations de la Renaissance française. Après avoir, sous rinfluence de Marguerite, incliné vers la Réforme, le roi revient à sa mère, à Duprat, à Montmorency. On le verra suivre dans les rues de Paris les processions expiatoires du clergé ; on le verra, les larmes aux yeux, remplacer la Vierge mutilée par une Vierge d'argent, aux applaudissements des Capets de Beda, ces ancêtres des ligueurs — de tous les ligueurs — « forts de leur nombre, ivres de cris, étalant superbement la crasse de leurs toges habitées... cette vermine scolastique, cette fausse démocratie, ce peuple fatal au peuple *», qui s'agite en France et monte des bas-fonds à toutes les heures de crise. Et cette heure-là est décisive. En François I^»*, la destinée de la France s'est accomplie. A-t-il choisi par volonté? Non, il a suivi rimpulsiou la plus forte, celle qui devait emporter la masse de la nation. La Réforme ne conserve qu'une élite qui sera retranchée par le fer; la Renaissance s'est soumise. Ce n'est point que son esprit soit mort, il n'est qu'assoupi. Même dans le triomphe incontesté de la tradition catholique au XV!!'"" siècle, il persiste chez les libertins, il reprend toute sa force chez Bayle, il triomphera dans l'Encyclopédie. L'éducation romaine a pu réfréner l'instinct primordial de la race ; elle ne pourra le détruire.
' Parmi les premiers professeurs du Collège de France. Pierre Danès qui suivait les prêches luthériens en 1S34, finit en 1577 évêque de Lavaur. Vatable fut d'abord du petit groupe réformé de Briçonnet à Meaux ; il mourut laissant des bénéfices que recueillit Amyot. Paradis fut tour à tour le familier de Marguerite de Navarre et celui de Henri II. Petit de Julleville, Hist, de la langue et de la littérature françaises, III, p. 28.
» Michelel. Histoire de France, VIII. p. 371.