CHAPITRE III
La Réforme de Calvin.
La Réforme, renouvellement du christianisme par ce qui subsiste de l'élément barbare. La France persiste dans la tradition romaine. Comment cette tradition a influencé même la Réforme française. Ce que Calvin lui doit : son esprit légaliste et dogmatique, formé à l'école des Juristes romains et de la dialectique scolastlque. Bfaintlen du principe d'autorité spirituelle. Cette autorité n'est plus dans l'Eglise, mais dans les Livres saints interprétés par Calvin. La Bibliocratie. Catholicisme de Calvin : Il veut réaliser dans la chrétienté l'unité formelle de la foi. La punition de l'hérésie. Michel Servet. Comment l'œuvre de Calvin fut continuée. Dogmatisme étroit. L'esprit romain dans l'Eglise de Genève. Tradition et mysticisme. Leur rôle dans la vie des sociétés religieuses.
Qu*esl-ce que la Réforme? Cest essentiellement, ainsi que Guizot Ta montré, la restauration du christianisme par rélément barbare, lequel a apporté au monde le sentiment de rindépendance personnelle : élément primitif, non discipliné, non domestiqué, non déformé par les servitudes sociales ^ ; terre vierge où la semence du christianisme allait germer à nouveau, retrouver son essence pre-
■ Lorsqu'on regarde au fond des choses, malgré cet alliage de brutalité, de matérialisme, d'égoisme stupide, le goût de l'indépendance individuelle est un sentiment noble et moral qui tire sa puissance de la nature morale de l'homme ; c'est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement. Cest par les barbares germains que ce sentiment a été introduit dans la civilisation européenne ; il était inconnu au monde romain, inconnu à l'Eglise chrétienne, inconnu à presque toutes les civilisations anciennes. — Guizot, Histoire de la citHii§ation en Europe, Cf. Fustel de Coulanges, Cité antique, p. 262 et suiv.
mière et sa force libératrice. II fallut des siècles pour eu venir là. Au début, les barbares acceptèrent telle quelle la religion des vaincus, reconnaissant la supériorité de leur culture. Mais le fonds psychologique primitif n*était pas essentiellement transformé. A mesure que lautorité spirituelle s'organisait mieux, devenait plus parfaite, plus absorbante, exagérait son système d'oppression, Tinstinct de liberté se redressait et une rupture violente devenait inévitable. Ce fut la Réforme.
Tous les peuples, depuis Tinvasion, étaient mélangés d éléments barbares, mais à des degrés divers. Ils acceptèrent la Réforme dans la mesure de la vitalité conservée par cet élément. En France, la discipline avait été puissante et imposée de longue date. Seule une élite eut l'énergie et l'indépendance morale nécessaires pour rompre avec la tradition, f^lle fut décapitée. La France se saigna du meilleur de son sang et l'infusa aux nations voisines pour leur plus grand bien ^ Par les lois de l'hérédité, cet aflaiblissement se fera sentir sur tout le cours de son histoire.
L'éducation romaine n'a pas seulement immobilisé la majorité du peuple français dans le catholicisme traditionnel, {elle a encore agi sur la Réforme française ellemême et lui a donné son caractère particulier. Elle seule peut expliquer Calvin et le calvinisme. Par sa naissance, par son milieu, par toute sa constitution mentale, Calvin appartient à la tradition romaine. Fils d'un secrétaire de l'évéché de Noyon -, il sera pourvu de deux bénéfices. Sa double éducation théologique et juridique n'a fait que renforcer sa tendance innée. Il reste légaliste, dogmatique, dialecticien. Autant que le sera Bossuet, il est imprégné de
* De Thou donne le chifrrc de deux millions de réformés français. Ce chiffre est probablement au-dessous de la vérité. Ils avaient 2150 églises et pouvaient mettre sur pied hO TMK) hommes armés.
- (îcrard Calvin était Notaire apostolique. Procureur fiscal du comté. Scribe en cour d'Eglise, Secrétaire de l'évéché de Noyon, Promoteur du chapitre de Noyon. £. Doumergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, I, p. 20.
culture romaine. Son français même est puisé aux sources latines. Il pourra s'insurger contre TEglise catholique qui Ta élevé, mais non pas détruire en lui la mentalité que cette Eglise lui a imposée et a imposée à sa race. C est ainsi que les expériences intimes, d*ordre mystique, qui sont la cause de sa conversion et resteront la source de sa foi, s'exprimeront dans une forme intellectuelle préexistante, emprunteront une méthode autoritaire qui leur est directement opposée, créeront une doctrine qui tendrait à les détruire; c'est ainsi que Calvin ne s'efforcera de détruire la théocratie catholique que pour créer une théocratie nouvelle; c'est ainsi qu'en face de la Rome des papes il élèvera une Rome protestante.
Cette contradiction est au fond de toute son œuvre écrite, comme de son œuvre sociale. On la retrouve dans Ylnstitution chrétienne comme dans l'organisation de la Cité-Eglise de Genève; car lorsqu'on parle de Calvin, il convient de ne jamais séparer la pensée de l'action ; elles ne sont qu'une seule et même chose.
L'idée centrale de la doctrine calviniste telle qu'elle est exposée dans Ylnstitution chrétienne est l'idée romaine de la loi^'. La souveraineté de Dieu s'est exprimée par une loi écrite, infaillible, absolue, immuable, c'est l'Ecriture sainte, c'est la Parole de Dieu. « Il a été nécessaire que Dieu eiit ses registres authentiques pour y coucher sa vérité, afin qu'elle ne pérît point par oubli, ou ne s'évanouit par erreur, ou ne fût corrompue par l'audace des hommes. »
Mais à quel signe devons-nous reconnaître l'authenticité des registres divins ? « Quant à ce que ces canailles — dans le vocabulaire de Calvin, le mot « canailles » désigne en général les théologiens qui sont d'un avis différent du sien —quant à ce que ces canailles demandent dont et comment nous serons persuadés que l'Ecriture est procédée de Dieu,
• Voir E. Choisy, La théocratie d Genèoe an temps de Calvin et L'iiiat chrétien ^olviniste à Genève au temps de Théodore de Bèze.
si nous n avons refuge au décret de TEglise, c*est comme si aucun s*en prenait, d*oii nous apprendrons à discerner la clarté des ténèbres, le blanc du noir, le doux de Tamer. Car TEcriture a de quoi se faire connaître, voire d'un sentiment aussi notoire et infaillible comme ont les choses blanches et noires de montrer leur couleur, et les choses douces et amères de montrer leur saveur. »
L*Eglise romaine a usurpé au profit des hommes Tautorite divine. C'est la source de toutes ses « impostures ». Calvin veut détruire son œuvre mauvaise pour revenir à la primitive Eglise, pour rétablir la religion chrétienne dans sa pureté. Entre Dieu, qui dicte sa loi, et la conscience, qui la reçoit, il n'y a rien, il ne doit rien y avoir, sinon le Livre où la loi est formulée. Dieu a mis en l'homme une lumière intérieure qui le contraint à chercher la Vérité et la lui fait reconnaître avec évidence dans l'Ecriture sainte. Sans l'Ecriture, cette lumière se perd et s'éteint. Ceux qui, en délaissant l'Ecriture, imaginent je ne sais quelle voie pour parvenir à Dieu, ne sont point tant abusés d'erreur, qu'ils sont agités de pure rage.
Ainsi donc le témoignage intérieur et le témoignage écrit, en concordance parfaite, la conscience et le Livre, ce sont les deux termes de la doctrine calviniste. En affirmant la conscience, Calvin a restauré le sentiment de l'obligation morale, de la responsabilité individuelle, il a introduit à nouveau dans l'histoire humaine un principe de liberté dont nous chercherons à suivre le magnifique déploiement. En affirmant le Livre, non point seulement comme un document auguste et vénérable où la chrétienté retrouve la source de l'expérience religieuse collective dont Jésus- Christ est le centre et qui, se transformant sans cesse, poursuit son cours à travers les âges, mais comme le registre authentique d'une loi inflexible, à jamais fixée en (les termes immuables, jusqu'à la consommation des siècles, Calvin a supprimé pour un temps, dans l'Eglise qu'il a fondée, dans la Cité qu'il a courbée sous sa toute-
puissante volonté, cet élément de liberté qui devait se développer plus tard comme une conséquence de sa Réforme.
Calvin a été élevé à lecole de la scolastique. Or la scolastique est tout à fait étrangère à notre idée moderne du devenir historique. Elle reste enclose dans la croyance à rimmutabilité des choses. Ce n*est point en une génération, ni même en un siècle que les méthodes intellectuelles se transforment. En rompant avec le passé, Calvin garde la méthode du passé. « On ne s*en étonnera guère, a dil M. Gaston Frommel ', si Ton songe que son esprit s*était formé à Técole du plus sorbonnique des catholicismes ; qu il n avait appris de ses premiers maîtres d'autres combats que ceux de la dialectique, d autre méthode que celle du raisonnement, d'autres preuves que celles de la démonstration syllogistique et de la citation <les docteurs et des Pères. »
On a reproché à Calvin d'avoir « intellectualisé » la religion. Sa religion n*est point intellectuelle dans son essence. « L'assentiment que nous donnons à Dieu, a-t-il dit, est au cœur plutôt qu'au cerveau et d'affection plutôt que d'intelligence ». Recevoir Jésus-Christ « par la foy » n'est pas, pour Calvin, le recevoir seulement par intelligence et pensée, mais par une vraie communion avec lui.
Mais, s'il n'est point exact de dire que Calvin ait intellectualisé la religion, on doit reconnaître qu'il a exprimé le fonds mystique, essentiel et primitif du christianisme, bien vivant au plus profond de son âme, dans sa forme intellectuelle qui était celle de son milieu, de sa race, de son éducation. Sa méthode a quelques-uns des principes de celle des docteurs scolastiques. Pour Calvin aussi, il faut que la religion se fixe en formules intellectuelles, il faut qu'elle se codifie en dogmes : autorité et dialectique. La vérité est donnée, il s'agit non de la chercher, mais de
1 Semaine littéraire, 4 janvier 1902.
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la formuler. L*autorité — celle de la Parole de Dieu — ne peut être disculée ; mais, comme la Bible est composée de livres d auteurs et d*époques divers, il faut supprimer leurs apparentes contradictions. Les interprètes, tous également authentiques, de la loi de Dieu ne peuvent se contredire, car c'est Lui-même qui se contredirait par leur bouche, ce qui est inconcevable. De toutes les vérités éparses, il faut faire une vérité unique, un tout bien ordonné, une Somme, un code obligatoire pour toutes les intelligences. Cette Somme*, ce Code, nous l'avons dit, c'est VInstitiition chrétienne.
Le juriste vient ici en aide au théologien. Calvin interprète les textes de l'Kcriture sainte comme il aurait interprété les fragments d'auteurs divers du Corpus juris de Justinien. Sa foi vivante aussi bien que son esprit fortement discipliné, le sauvent des pires travers des docteurs scolastiques. Il ne tombe pas dans leur verbalisme stérile, dans leurs logomachies vides de sens. Il cherche l'esprit et non la lettre. Il élève un des plus solides monuments qu'ait jamais construits la pensée religieuse. Une fois qu'il Ta élevé, il le juge à tout jamais intangible. Malheur à qui osera y porter une main sacrilège I « Je pense, dit-il au début de son Institution, avoir tellement compris la Somme de la religion chrétienne en toutes ses parties, et l'avoir digérée en tel ordre, que celui qui aura bien compris la forme d'enseignement que j'ai suivie pourra aisément juger et résoudre de ce qu'il doit chercher en l'Ecriture et à quel but il faut rapporter le contenu d'icelle. »
Cette assurance qu'il ne se trompe pas dans l'interpré-
* La a Somme de la religion chrétienne », dira Calvin lui-même. Il ne rentend toutcrois pas à la manière de Thomas d'Aquin. Sa Somme est exclusivement théologique. Elle n'a point la prétention d'embrasser l'ensemble des choses divines et humaines. A côté des vérités d'ordre religieux, il admet d'autres vérités, auxquelles il voudra faire une place dans son Ecole. Dans les I^ges Academiœ geneuensis de 1S59, il a prévu la création d'une chaire de médecine. (Voir Ch. Borgeaud, Histoire de V Université de Genève,) Il a ainsi ouvert une porte par laquelle la science pourra passer. Les milieux calvinistes, et tout particulièrement Genève, deviendront d'ardents foyers de recherche scientifique.
LA RÉFORME DK CALVIN ÎÎ5
tation de la Parole de Dieu, qu'il ne peut pas se tromper, et que tous ceux qui diffèrent d'avis avec lui sont coupables d'erreur et dignes du bûcher, Calvin la pousse à un degré qui est pour tous ses descendants dégénérés un objet de continuelle stupéfaction. L'effroyable énergie d'une telle croyance, nous trouble et nous dépasse. Nous ne pouvons comprendre et absoudre notre grand réformateur que par un constant effort pour le replacer à son époque et dans son cadre.
F^n fait Calvin a agi comme s'il avait cru à sa propre infaillibilité et comme s'il avait voulu en faire la règle du monde ; mais rien ne fut plus loin de lui que cette idée; il la repoussait avec horreur : il avait bien trop profondément en lui le sentiment de la déchéance de l'homme et de la débilité de son intelligence. Jamais Calvin n'a fait appel à son sens propre ; ce n'est jamais son idée à lui qu'il a proclamée, mais bien la loi de Dieu, telle qu'il lui avait été donné de la comprendre par la grâce de Dieu. Seulement, cette loi, il avait l'absolue conviction de l'avoir interprétée ne varieiur. Et ici encore, il rejoint l'idée romaine de l'autorité spirituelle, du dogme absolu, valable pour tous les hommes et pour tous les temps.
C'est l'idée théocratique ^ qu'il a voulu réaliser dans la Cité-Eglise de Genève. Voyons donc de quelle façon l'action a incarné la pensée.
Quel fut le plan de Calvin ? Restaurer la religion chrétienne primitive dans une Cité élue d où elle pût rayonner sur toutes les nations pour les ramener à la vérité et à la loi divine. Son idée est catholique. Elle tend à réaliser
> La Genève de Calvin a-t-elle été une théocratie ? Les liistoriens genevois ont beaucoup discuté sur ce point. 11 faut s'entendre sur le sens du mot. M. E. Choisy fait à cet égard la distinction suivante : « SI l'on prend ce mot dans son sens étymologique : gouvernement de Dieu, il est impossible de ne pas reconnaître qttil y a eu théocratie à Genève. Si on le prend dans le sens de domination de l'Eglise sur l'Etat, ou dans le sens de domination du clergé sur le gouvernement politique, il est aussi impossible de ne pas reconnaître qu*il n'y a pas eu théocratie à Genève i».
Tunité (le foi. Il ne pense point provoquer un schisme. S'il veurdétruire l'Eglise romaine corrompue par le mensonge et la dépravation des mœurs, c'est pour rétablir l'Eglise universelle telle que, selon lui, l'a voulue le Christ, telle que l'ont fondée les apôtres. Et ce n'est point, comme Luther, l'Eglise invisible qu'il a sans cesse dans la pensée, c'est l'Eglise visible, fortement organisée, soumise à la plus stricte discipline ecclésiastique, ayant sa confession de foi à laquelle tous les fidèles doivent adhérer par un serment solennel, punissant les hérétiques par le glaive et par le feu.
Calvin conserve dans toute sa rigueur l'idée de l'autorité spirituelle, issue de la tradition catholique, mais il déplace cette autorité, il l'enlève au pape et à la hiérarchie romaine pour la mettre toute entière dans le Livre. Comme le dit M. Choisy, Calvin fonde à Genève une Bibliocratie. Il institue la Bible comme loi supérieure de la Cité, aussi bien que de l'Eglise de Genève. Le peuple genevois et ses magistrats acceptent sans réserve l'autorité absolue de la Parole de Dieu; seulement ces magistrats entendent se réserver le droit de consulter eux-mêmes ce Code suprême et de l'interpréter selon leurs lumières propres. On sait avec quel acharnement le pouvoir civil défendit son autonomie contre l'Eglise de Calvin et par quelles longues luttes ce dernier vint à bout de ces résistances locales, en s'appuyant sur les réfugiés français, mieux préparés par leurs traditions à accepter un régime théocratique que les habitants d'une ville indépendante, ombrageuse, jalouse de ses franchises et sans cesse en lutte contre ses évêques.
Par sa toute-puissante volonté, Calvin imposa l'idée théocratique à un peuple qui, de son tempérament propre, y était réfractaire. Pour la faire triompher, il fallait qu'il la légitimât par l'autorité de la Parole de Dieu. Il en trouva le modèle dans l'Ancien Testament. La religion d'Israël avait suivi autrefois un développement historique analogue à celui du catholicisme romain. Elle s'était aussi
cristallisée en dogmes immuables sous une autorité spirituelle absolue. Rompant avec Rome, Calvin retrouva la Synagogue. Il y établit sa demeure, il y reconnut sa patrie intellectuelle. C'est ainsi que l'esprit de la Synagogue, qui est servitude, se combina dans le calvinisme naissant avec l'esprit du Christ, qui est liberté, et en retarda le développement.
Rien ne caractérise mieux la théocratie calviniste que le procès de Michel Servet*. A Vienne l'inquisition l'a condamné à être « brûlé tout vif et à petit feu ». Il s'est évadé et est venu à Genève sans avoir semble-t-il l'intention de s'y fixer. Aussitôt Calvin le fit arrêter «afin qu'il n'infectât plus le monde de ses blasphèmes et hérésies ». Ainsi Servet n'est point sous la juridiction de la Cité et de l'Eglise de Genève. II n'attaque pas Calvin. Il ne fait que passer, échappé des mains de cette Inquisition qui dresse partout les bûchers des Huguenots. Calvin reprend vis-à-vis de Servet le rôle que s'est donné l'Inquisition. Au nom de qui ? Au nom de Dieu dont il est l'interprète et le justicier; au nom de la crestienté qui doit extirper de son sein le levain de l'hérésie. Accusé d'avoir « mis en avant une doctrine fausse et pleinement héréticale », le malheureux Servet doit expier son crime sur le bûcher. Il y meurt en prières *.
Pour Calvin, comme pour l'Eglise romaine, l'hérésie n'est pas seulement une erreur, elle est un crime contre Dieu. Ce crime devant être puni, il n'entend pas en abandonner le devoir sacré à l'Eglise romaine, parce que cette Eglise est dans les ténèbres de l'erreur et qu'il se considère lui-même comme le mandataire autorisé de l'authentique Eglise universelle. C'est ainsi qu'il restaure, sous sa forme la plus redoutable, le principe romain du pouvoir spirituel.
* Voir E. Choisy, La théocratie d Genève au temps de Calvin, p. 130 et suiv.
' Pour témoigner de rhorreur que leur inspirent les persécutions religieuses, les calvinistes d'aii^ourd'hui ont érigé à la mémoire de Servet un monument expiatoire a Champel, sur l'emplacement même où s'était dressé son bûcher.
Lorsque, dans sa retraite à la Wartbourg, Luther apprit les désordres commis à Wittenberg par les anabaptistes, il accourut et prêcha contre eux huit jours de suite. Mais il interdit toute mesure violente. « Il veut, dit un de ses historiens \ n'avoir recours qu'aux arguments de la charité et s'efforce de pratiquer le support à l'égard de ceux qui sont plus Faibles dans la foi ». Nous voyons clairement ici la distance qui sépare le génie germanique de Luther du génie latin de Calvin. Luther pense que le règne de Dieu doit venir du dedans au dehors et non point être imposé par contrainte. Il n'est pas, comme Calvin, légaliste, autoritaire et organisateur. Il ne formule pas de Somme, il n'édicte pas de Code. Il ne contraint pas, il affranchit les âmes. Sa tendance est purement idéale. Le luthéranisme, appuyé par les princes réformés, libérera la pensée tout en restant soumis aux pouvoirs établis ' ; le calvinisme et le zwingiianisme, qui ont leur centre en des cités indépendantes, développeront leurs germes de liberté dans un sens social pratique et fonderont la démocratie. Et c'est de la combinaison de ces courants divers de la Réforme que naîtront nos libertés modernes dans le domaine de l'esprit et dans celui de la vie politique.
Après Calvin son œuvre se continue. Et d'abord, à Genève même, elle s'accentue dans le sens du dogmatisme religieux le plus étroit et le plus despotique. Les théologiens calvinistes, en possession d'une vérité absolue, formulée dans le passé par un docteur infaillible, ne songent qu'à garantir cette pure doctrine de toute atteinte, à l'exposer
* Dorner. cité par H. Choisy. L'Etat chrétien calviniite à Genève, p. 561. Selon d'autres historiens, toutefois, Luther, influence par l'esprit du temps, se laissa entraîner dans la suite à approuver les mesures violentes des princes contre les anabaptistes et les paysans révoltés.
' En Allemagne il n'y avait point de liberté politique ; la Réforme ne l'a pas introduite ; elle a plutôt fortiflé qu'aCTaibli le pouvoir des princes, elle a été plutôt contraire aux Institutions libres du Moyen-Age que favorable h leur développement. Cependant elle a suscité et entretenu en Allemagne une liberté de pensée plus grande peut-être que partout ailleurs. Guizot. Hutoire générale de la civilisation en Europe, p. 2S)4.
dans sa rigueur, à l'imposer par des confessions de foi obligatoires. Il ne faut point toucher à Calvin, pas plus qu'à la Parole de Dieu. Simon Simoni, dès 1567, proleste contre le culte de cette idole nouvelle. « Ne parlez pas, écritil à Bèze, de manière à faire croire que nous sommes membres d'un Calvin et non de Christ, défendez la vérité en vous réclamant de l'autorité que vous réclamez vousmêmes dans vos écrits, comme supérieure à toute autre, et laissez le nom de Calvin un peu tranquille ^ »
Ce conseil excellent ne sera point suivi. La doctrine de Calvin pèsera de plus en plus sur l'Eglise de Genève à mesure que la foi vivante qui l'avait inspirée aux temps héroïques ira en s'éteignant. L'esprit du calvinisme se rétrécit, se fige, se dessèche, se perd dans les subtilités d'une scolastique nouvelle. Et plus il perd de son élan primitif, plus il devient autoritaire, mesquin et tracassier. Au synode de Dordrecht en 1618, les délégués de Genève, Jean Diodati et Théodore Tronchin, usent de leur influence prédominante au profit de l'orthodoxie la plus tyrannique. La foi n'est plus que dans l'adhésion à des formules intellectuelles. On ira jusqu'à extorquer à des ministres de Montbéliard leur signature pour leur faire approuver ce qu'ils n'avaient ni vu ni compris, ce qui était contraire à leur conscience. Calvin ne s'était qu'à demi dégagé de l'esprit romain et cet esprit, après lui, asservira son Eglise. Il en fera une sorte de catholicisme nouveau, plus austère, plus rigoriste, plus étriqué.
Pour que la Réforme calviniste reprenne un peu de sa vie primitive, il faudra qu'au XIX™® siècle son formalisme étroit soit combattu par le mouvement mystique du Réveil, provoqué à son début par des influences germaniques. Mais tandis qu'en pays allemands le Réveil se compromettait par des extravagances et des crises de folie mystique*,
* Choisy, ouvr. cité, p. S54*
* Voir les détails donnés à ce si^et par Emile Bloesch dans La Suisse au X/.V»« siècle, tome H. p. 128. Lausanne, Payot.
il aboutissait, en pays de langue française, à un renouvellement de la foi et de la pensée religieuse dont le nom seul d'Alexandre Vinet suffit à montrer la profondeur et la portée.
Le mysticisme, ce libre élan de Tàme, individuel de sa nature, est Tantithèse du principe romain collectiviste, légal et autoritaire. Les grands mystiques catholiques, les Saint François d'Assise, les Thomas a Kempis, ou les Pascal, échappent à la tradition romaine telle que nous tentons de la définir. Ils n*ont pas été des hommes de gouvernement spirituel, des esprits légalistes, hiérarchiques et sacerdotaux. Ils ont été tout le contraire et c'est pour cela que les chrétiens de toutes confessions peuvent rester en communion avec eux. Les mystiques ont sans cesse joué dans TEglise chrétienne le même rôle qu'avaient assumé les prophètes d'Israël. Ils ont empêché la foi de se pétrifier. Ils ont entravé, consciemment ou non, la tradition romaine et c'est grâce à eux que le pouvoir spirituel n'a jamais pu réduire toutes les âmes en servitude.
Il semble que nous soyons là en présence d'une loi générale de la vie des sociétés religieuses ^ On la retrouverait dans l'histoire du bouddhisme ou de l'Islam, comme dans l'histoire de la religion d'Israël, du christianisme des premiers siècles, de l'Eglise romaine, de l'Eglise d'Orient et de la Réforme. Deux forces s'y combattent sans cesse : une force conservatrice et une force de progrès. La tradition, qui est la vie religieuse du passé cristallisée, tend à étouflFer les germes de vie nouvelle que le mysticisme va reprendre sans cesse aux sources éternelles. Sans la tradition, qui continue l'expérience du passé, le mysticisme est sans cesse en danger de se perdre dans les régions troubles voisines de la folie erotique. Sans le mysticisme, la tradition devient stagnante et répand autour d'elle une "odeur de mort.
* Voir fur ce sujet l'ouvrage posthume d'Auguste Sabatier, Les religions d'autorité et la religion de l'esprit. Paris, Fischbacher.
La Réforme, dans ses diffërenles branches, n'a point échappé à cette loi. Nous l'avons vu pour i'Egiise de Calvin. L'Eglise anglicane, restée la plus romaine des Eglises réformées, l'Eglise luthérienne elle-même, aboutirent à une période légaliste semblable. Dans la seconde moitié du XVI"»« siècle, on voit aussi la foi luthérienne se figer en formules intellectuelles. On assiste à l'avènement d'une nouvelle scolastique imposée par une coalition de théologiens et de princes. L'idée romaine qu'une religion dépositaire de la Vérité divine ne doit point varier reste ancrée dans les Eglises réformées. Et c'est par ce point faible que Bossuet les attaque dans ses Variations du protestantisme. Les protestants cherchent à se défendre contre Bossuet en tentant de prouver qu'ils n'ont point varié. En quoi ils ont tort; ils avaient déjà beaucoup varié au temps de Bossuet et ils ont varié plus encore depuis lors. Et si la Réforme ne variait plus, elle ne serait plus la Réforme. Car son principe même veut le mouvement et la vie : le principe du libre examen et de la foi individuelle fondée sur la conscience. C'est pourquoi les périodes de stagnation dogmatique ont jusqu'ici toujours été temporaires dans le inonde de la pensée protestante. Toujours le courant, par des crues subites, a brisé les glaces qui l'emprisonnaient. La Réforme n'est point achevée ; son esprit est « indéfini et progressif S>; elle poursuit son cours qui déborde de toutes parts le domaine religieux — dans le sens étroit du mot — et s'étend sur le champ intégral de la vie. « Le protestantisme, a dit Carlyle, n'est que le premier coup d'honnête démolition porté à une ancienne chose devenue fausse et idolâtre : préparation lointaine à une nouvelle chose qui sera vraie et authentiquement divine. »
' Herder.