CHAPITRE IV
De la Renaissance à la Révolution. L'Encyclopédie.
Le triomphe du principe d'autorité au XVII-* siècle n'est pas absolu. Persistance du scepticisme gaulois. I^s libertins. Molière. Comment la philosophie du XVIII"' siècle procède de la Renaissance. Elle s'appuie pourtant sur une force nouvelle : la science. Ebauche de l'unité des sciences par V Encyclopédie. Avec cfuelle prudence les philosophes procèdent à leur œuvre de destruction. Ils ménagent « l'infâme > tout en l'écrasant. Pourquoi les libertés modernes n'ont pas leur source dans la philosophie du XVIII** siècle. Son idéal de gouvernement est un despotisme intelligent. L'Eglise encyclopédique. Son intolérance. Elle veut reconstituer le pouvoir spirituel sous l'égide de la Raison omnipotente. Affranchis des dogmes chrétiens, les Encyclopédistes sont, eux aussi, repris par la tradition romaine. Ils n'appliquent pas jusqu'au bout la méthode expérimentale. Maintien de la dialectique a priori. Les utopies. L'Encyclopédie transmet à la Révolution non pas l'idée de la liberté mais In passion égalitaire.
La France donna au XVIII'n« siècle le mémorable spectacle d'un pays où Tesprit délient la souveraineté réelle. Par la force et la hardiesse de sa pensée elle exerça une véritable hégémonie sur les peuples d'Europe. Dans cet élan des intelligences vers des voies nouvelles qu'on supposait infinies, il y eut un moment de ferveur vraiment religieuse. L'effort que fit alors la France brisa à jamais quelques-unes des entraves de l'esprit humain. Certes, l'humanité doit d'assez précieuses conquêtes à la philosophie du XYIII»"® siècle pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui attribuer celles qui ne sont pas de son fait. Nous voudrions examiner en particulier ce qu'il y a de vrai dans la
thèse, si souvent répétée, d'après laquelle nos a libertés modernes 1», proclamées et répandues dans le monde par la Déclaration des droits de l'homme, auraient leur source dans cette philosophie. Nous voudrions indiquer, dans ce nouveau mouvement de la pensée française, les traces bien visibles d'une déviation analogue à celle qui se fit sentir dans la Réforme de Calvin.
Le principe d'autorité avait en France étouffé la Réforme après avoir endigué la Renaissance. Mais quelque solide que fût la digue, elle ne pouvait arrêter indéfiniment Tirrésistible courant qui emportait l'esprit humain. Le XVII ">e siècle français, qui vécut dans l'illusion du définitif, ne fut, comme l'a montré Vinet, qu'une halte entre deux périodes de négation K Et même au temps où la tradition autoritaire semble triompher le plus absolument dans tous les domaines, l'esprit naturaliste et sceptique de la Renaissance, si conforme à l'instinct gaulois, se perpétue en se dissimulant et poursuit une œuvre de destruction qui n'est pas moins efficace pour être indirecte et détournée. Les « libertins », représentants de cette tendance, ne nous sont guère connus que par les pieux apologètes qui entreprirent de les combattre, Bossuet, Bourdaloue, Massillon * ou même Pascal. Mais que de tels adversaires se soient acharnés contre eux, est bien une preuve qu'ils n'étaient point une quantité négligeable. En 1623, le père Mersenne estime qu'il y a 50 000 athées à Paris, et peut-être douze par famille '. Seulement ils ne manifestent point ouvertement leurs opinions, et pour cause. L'Italien Vanini, un de leurs
* A. Vinet. Hist. de la littérature française au XV///»* siècle.
* M Sil a paru autrefois des impies, le monde les a regardés avec horreur. Mais aujourdliui IMmpiété est presque devenue un air de distinction et de gloire. G'est un mérite qui donne accès auprès des grands, qui relève pour ainsi dire la bassesse du nom et de la naissance, qui donne à des hommes o)»ftcurs, auprès des princes et du peuple, un privilège de fumiliaritc. n Massillon, Petit Carême (1717).
^ L'influence qu'eurent les doctrines des libertins est attestée aussi par les efforts que fit pour les combattre la Compagnie du St-Sacrement. Voir l'excellente étude de M. liaoul Allier sur La Cabale des dévots.
maîtres en incrédulité, a été brûlé à Toulouse en 1619. D'autres, comme Théophile, ont été jetés en prison. Et ces joyeux vivants n'ont point rétofle qui fait les martyrs. Ils adoptent la prudente maxime des humanistes italiens : Intus ut libety foris ut mos est. Mais dans leurs cénacles ils en prennent à leur aise. Et nous pouvons nous faire une idée de la hardiesse de leurs propos par ce que nous en rapporte le P. Garasse ^ « 11 est vrai, disent-ils, que la Bible est un livre gentil, et qui contient force bonne chosette; mais qu'il faille obliger un bon esprit à croire tout ce qu'il y a dedans, jusqu'à la queue du chien de Tobie, il n'y a pas apparence. » Les miracles et les dogmes n'en imposent point aux libertins. « Ce sont, disent-ils, les prêtres qui ont inventé tout cela pour faire bouillir la marmite. »
Saint-Evremond, à l'article de la mort, ayant reçu la visite d'un prêtre qui lui demande s'il veut se réconcilier, lui fait cette réponse : «De tout mon cœur, je voudrais bien me réconcilier avec l'appétit ». N'est-ce pas déjà l'esprit et le ton du XVIII'ne siècle? Diderot pourra dire : « Nous avons eu des contemporains sous le règne de Louis XIV x>.
Si les libertins ne nous sont connus qu'indirectement, ils n'en ont pas moins influencé deux des grands poètes du siècle : La Fontaine et Molière. Il n'est point prouvé que Molière ait été directement un disciple de Gassendi ; tout au moins a-t-il fréquenté les cénacles gassendistes. M. Brunetière a montré clairement combien la « philosophie » de Molière — le mot est peut-être excessif — se rapproche de celle de Rabelais *; elle est essentiellement naturiste. Molière s'en tient au compromis des humanistes. L'honnête homme, pour lui, est celui qui observe la juste mesure et obéit en tout aux lois de la raison. Vis-à-vis de la religion régnante il reste dans une réserve polie. Il la « pratique » pourvu
* Im. doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, contenant plusieurs maximes contraires d l'Etat, d la religion et aux bonnes mœurs, combattue et renversée, par le P. François Garasse, de la Compagnie de Jésus.
* Brunetiére, Etudes critiques sur Vhistoire de la littérature française, IV ■• série, p. 179.
qu'elle ne soit point trop exigeante et qu'elle ne le gêne pas dans ses plaisirs et ses instincts. Mais rien ne lui est plus hostile que Tidéal chrétien du renoncement. Tout le théâtre de Molière proclame l'excellence de la bonne loi naturelle ; il enseigne la morale gauloise. Et Ton peut admettre que cette morale était alors assez courante, plus que celle de Bossuet, infiniment plus que celle de Pascal. Elle se cache seulement, honteuse d'elle-même ; il est permis d'en vivre, non de l'avouer. Molière sut ce qu'il en coûtait. Tartufe eut sa revanche.
Le triomphe de Vautorité est incontesté, mais il sera éphémère, parce que l'autorité n'atteint jamais à ce qu'il y a d'essentiel dans l'homme. Elle discipline les gestes et les paroles ; elle laisse les âmes débilitées et pourtant prêtes à la révolte, impatientes d'une loi non pas acceptée, mais imposée. Que l'autorité tombe en des mains hésitantes et malhabiles, rien ne la défend plus, si ce n'est la force d'inertie. Le superbe édifice que le XVII"'e siècle a cru construire pour l'éternité repose sur un sol mouvant ; ce sol va manquer sous lui, et il s'écroulera avec une facilité qui remplira de stupeur ceux-là mêmes qui aidaient à le détruire, en pensant le réparer. Au temps de Y Encyclopédie la tradition catholique ne trouvera pas un défenseur qui puisse compter, pas plus que la monarchie en 89. Le pouvoir absolu a lentement usé et détruit les forces morales sur lesquelles il pensait s'appuyer.
AuXVIII'ne siècle l'autorité fléchit sous le poids de ses propres abus ; l'instinct naturel anarchique sort de sa réserve honteuse et, s'enhardissant de ses propres succès, il parle en maitre, avec une arrogance croissante. Il brise tout ce qu'il rencontre devant lui. Moralement, les philosophes du XVIIInie siècle sont les descendants des hommes de la Renaissance et des Libertins ; intellectuellement, ils procèdent du scepticisme de Montaigne, continué par Bayle. Mais ils accaparent et utilisent au profit de leur œuvre de
destruction une force nouvelle qui a grandi en dehors de leurs cénacles, un peu partout dans le monde, chez des hommes de toutes croyances et de toutes cultures, la grande puissance des temps modernes : la science.
La science s*appuie sur Fexpérience, individuelle de sa nature ; elle brise donc le principe scolastique de l'autorité. Comme l'expérience mystique, mais sur un autre terrain, elle tend à détruire les dogmes imposés par l'Eglise. Après l'anarchisme instinctif de la Renaissance, après l'individualisme religieux et moral de la Réforme, elle est la troisième force qui émancipe l'esprit humain de la règle du Moyen-Age. Chaque pouce de terrain conquis par la science est arraché à la Somme de cette théologie qui voulait être la Science universelle. Et comme cette théologie se prétend elle-même intangible, d'essence divine, parfaite, immuable et infaillible dans toutes ses parties, le moindre bloc qu'on en détache l'ébranlé tout entière. Les conquêtes de la science ont ceci de propre qu'elles sont définitives, obligatoires pour toutes les intelligences. Le fait dûment constaté s'impose par sa propre évidence. L'Eglise peut faire plier les genoux de Galilée, non point empêcher la terre de tourner.
Quand l'hérésie est devenue certitude, l'Eglise la reconnaît et pense la sanctionner. Elle la fait rentrer dans sa Somme comme elle le fit autrefois pour la philosophie d'Aristote. Mais son prestige diminue de tout le terrain qu'elle doit céder. L'on s'aperçoit que sa prétention de détenir l'exclusive vérité est abusive; les dogmes du passé, devenus intenables, font douter de tout l'ensemble des dogmes. L esprit humain ne reconnaît plus la discipline imposée, car il a en lui une autre norme de vérité. Sa révolte ne porte plus sur tel point ou tel autre, elle est partout, elle est dans la méthode, et la méthode prétend tout reviser à la mesure de la règle nouvelle qui n'est plus, comme pour la scolastique, l'autorité reconnue, exposée dialectiquement, déduite, par voie de syllogismes, de principes révélés, mai&
uniquement et exclusivement l'expérience. Ainsi la pyramide du dogmatisme scoiastique n'est plus seulement ébréchée, elle est renversée. La marche de Tesprit sera désormais inverse. Au lieu de partir des dogmes pour en déduire les conséquences, il partira des faits constatés par les sens, et tentera de les grouper pour arriver à des lois.
Ainsi, à côté de Tédifice croulant du passé, la science élève le sien qui grandit sans cesse et auquel chaque génération apporte quelques pierres ^ A 1 époque où nous sommes, cet édifice, commencé sur plusieurs points à la fois et sans plan préconçu, tend à rejoindre ses parties éparses, si bien que l'œil peut prévoir son unité future. L'idée essentielle de l'Encyclopédie sera d'ébaucher son plan d'ensemble. D'Alembert l'indique clairement dans son Discours préliminaire.
Le libre examen n'est plus, comme au début de la Réforme, confiné dans le domaine religieux, il devient universel. La pensée humaine remet tout en question ; c'est elle qui prend le premier rôle dans la vie sociale. Jamais il n'y eut de gouvernement aussi inactif, aussi inerte, aussi apathique que le gouvernement français de cette époque ; jamais l'Eglise ne fut si pauvre de vie spirituelle et d'intelligence, tout entière vouée à la défense de ses intérêts temporels, et jamais les écrivains n'eurent un rôle aussi prépondérant '. Au grand siècle, ils ne comptaient pas dans l'Etat ; les plus illustres d'entre eux étaient les amuseurs du roi et aucun n'eût osé risquer le moindre mot de critique sur les affaires publiques. Les écrivains sont maintenant une puissance qui sera bientôt dominante et la première tâche qu'ils assument est de vulgariser la science. C'est sur elle qu'ils s'appuient pour conquérir le pouvoir spirituel. La science était lettre close pour les écrivains de
* Sur l'ensemble des conquêtes de la science à cette époque, voir le l" vol. de la Philosophie poiiiiot d'Auguste Comte et le bref résumé de Taine, Ancien régime. Livre III, ch. I".
• Tocqueville, L'ancien régime et la révolution, p. 244 et suiv.
l'époque de Louis XIV^ Non seulement ils Tignoraient mais ils la dédaignaient, s'ils n*y voyaient pas une forme dangereuse de la concupiscence, comme Jansénius, qui parlait de cette « curiosité toujours inquiète qu'on a palliée du nom de science », et estimait que les « secrets de la nature ne nous regardent point », ou comme Malebranche qui déclarait que « les hommes ne sont pas faits pour considérer les moucherons ». Quelle que soit Tampleur de leurs ambitions, les écrivains du XVIII">« siècle ne croient pas déroger en considérant les moucherons. Tous sont peu ou prou naturalistes ou physiciens, depuis Montesquieu qui débute en 1718 par un discours sur V Usage des glandes rénales, depuis Voltaire qui expose le système de Ne^ion et adresse à l'Académie des Sciences un mémoire sur la mesure de la force motrice, ou sur la propagation du son, et coupe la tête à quarante escargots et limaces pour vérifier une assertion de Spallanzani, jusqu'au botaniste de l'île de Saint - Pierre *, jusqu'à Diderot, qui, avec sa prodigieuse vivacité d'esprit, s'assimile les éléments de tous les arts, de toutes les sciences et même les procédés des métiers manuels'.
Par l'influence grandissante de la philosophie sensualiste anglaise, la méthode expérimentale s'étend à tous les domaines. Elle ne change pas seulement l'étude de la nalurc, mais celle de l'homme, considéré comme un prolongement de la nature. Le XVIII™^ siècle ne se borne pas à développer les sciences physiques, il ébauche les sciences de l'esprit, l'histoire avec Montesquieu et Voltaire, la psychologie expérimentale avec Condillac. Il dresse par là
* Faguet, Etudes littéraires sur le XV///— siècle.
* Rousseau passait pour le moins savant d'entre les grands écrivains du siècle. Il s'était pourtant occupé de sciences toute sa vie. La Bibliothèque de Genève s'est enrichie récemment d*un traité des Institutions Chimiques qu'il écrivit en 1747. Voir sur ce sujet l'article de M. Tliéophile Dufour, Semaine littéraire, 17 décembre 1901.
3 Taine, Origines de la France contemporaine, I, p. 271. Nous citons cet ouvrage d'après la dernière édition, in-12, Paris, Hachette.
le plan de l'œuvre immense qu'accomplira le siècle suivant.
Toutefois Taction de la philosophie du XVIII'^'*' siècle a élé avant tout négative. Elle a moins fondé que détruit. Elle a détruit surtout la foi, qui était le fondement de toute la vie sociale : la foi dans la morale reçue, la foi dans la religion enseignée, la foi dans les institutions établies. Si Ton cherche le mobile déterminant qui pousse les philosophes à leur œuvre de destruction, on distingue que c'est essentiellement la force anarchique de l'instinct. « Chacun d'eux, dit Tocqueville, se sentait tous les jours gêné dans sa fortune, dans sa personne, dans son bien-être ou dans son orgueil par quelque vieille loi, quelque ancien usage politique, quelques débris des anciens pouvoirs, et il n'apercevait à sa portée aucun remède qu'il piit appliquer lui-même à ce mal particulier ». Ce sentiment, égoïste et personnel à sa source, s'élargit par l'effet de l'imagination sympathique. Voltaire sent en lui les souffrances d'un Calas ; il a — s'il faut l'en croire — la fièvre chaque année à l'anniversaire de la St - Barthélémy. « Le sang des hommes, dit-il, doit être ménagé. » L'homme vertueux, idéal moral de l'époque, doit être sensible, c'est le premier de ses devoirs. Les épicuriens du XVIII'»^ siècle ont l'attendrissement prompt et la larme facile. Il n'en faut point sourire. C'est par là peut-être qu'ils ont le mieux servi l'humanité. La réforme de la législation criminelle et particulièrement l'abolition de la torture ont sans doute leur source dans cette sensibilité dont les manifestations nous paraissent parfois puériles.
Mais ce ne sont pas seulement les « abus » criants et les lois iniques que la révolte de l'instinct veut écarter pour permettre la vie libre et joyeuse « selon le vœu de la nature », c'est toute loi morale, et toute loi religieuse. Tous le pensent, Diderot le dit avec sa crudité habituelle, dans le Supplément au voyage de BougainuHle.
« Veux-lu, dit Orou à rauiiiônier, savoir en tout temps ce qui est bon et ce qui est mauvais? Attache-toi à la nature des choses et des actions, à Tinfluence de ta conduite sur ton utilité particulière et sur le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans rUnivers,qui puisse ajouter ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté est que le bien soit préféré au mal, et le bien général au bien particulier. Tu ordonneras le contraire mais tu ne seras pas obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte, par les châtiments et par les remords ; tu dépraveras les consciences, tu corrompras les esprits. Troublés dans l'état d'innocence, tranquilles dans le forfait, ils auront perdu l'étoile polaire dans leur chemin. Réponds-moi sincèrement, en dépit des ordres exprès de tes trois législateurs — Dieu, le prêtre et le magistrat — un jeune homme dans ton pays ne couche-t-il jamais, sans leur permission, avec une jeune lille ? w
Voilà comment parle Diderot quand il est en veine de franchise ; mais il ne lest pas toujours, non plus que les autres philosophes. Ce n*est pas pour rien que, comme Voltaire, il a été élevé chez les Jésuites. Leurs leçons de prudence n'ont point été perdues. Dans son excellente étude sur les encyclopédistes, M. Louis Ducros a montré de quelles précautions ils usaient pour « écraser Tinfàme ». Car rinfàme était encore de taille à se défendre et les philosophes n'avaient pas plus que les libertins la vocation du martyre. Le premier des instincts étant celui de la conservation personnelle, la morale «naturelle » ne saurait, sans illogisme, exiger de ses adeptes qu'ils sacrifient leur vie à leurs principes. « Tout le monde, disait Voltaire, n'a pas le même goût pour être brûlé que Jean Huss et Jérôme de Prague. » En coquetterie avec les princes de l'Eglise, Voltaire use surtout pour la combattre du pamphlet anonyme, on sait avec quelle maîtrise. Ses disciples imitent cette sage prudence. Ils ne risquent que des attaques obliques. Ils feignent de défendre l'Eglise afin de la combattre plus sûrement en la discutant.
En feuilletant V Encyclopédie ^ on est surpris d'y rencontrer à chaque page, surtout dans les premiers volumes, des
articles d'une stupéfiante orthodoxie; et cela non seulement sous la signature des quelques complaisants abbés et docteurs en Sorbonne dont l'entreprise s'était assuré la précieuse collaboration, mais bien sous celle de d'Alembert et de l'athée Diderot eux-mêmes ^
On voit que, dans l'attaque de l'Eglise, la tactique des encyclopédistes diffère de celle des réformés, autant que le but qu'ils se proposent. La Réforme avait restauré l'obligation morale au nom de la conscience, l'encyclopédie la nie au nom de l'instinct. C'est la différence essentielle entre ces deux grands moments de la pensée humaine, qui
* M. Ducros a montré plaisamment qu'on pourrait extraire de V Encyclopédie un manuel pour réditication des plus fervents catholiques. Ecoutons le frère Diderot : « L'autorité de la religion est de nécessité absolue... pour assurer le maintien des devoirs ; ôtez la religion et vous ébranlez tout l'édifice des vertus morales... En dehors de la religion il ne saurait y avoir de vertus sérieuses, et Il n y a pas même de probité... » Diderot s'élève contre » l'irréligion des déistes n. La seule religion vraie est le christianisme et « la seule parfaite : qu'on me montre un seul défaut dans le christianisme I » Ce qui est nécessaire aux hommes u c'est un culte révélé » ; c'est là le seul frein qui puisse les arrêter : or. les livres saints sont divinement inspirés, la main de Dieu y est visiblement empreinte. Les circonstances qui accompagnent la résurrection de Christ sont telles qu'elles portent l'évidence de la religion, a jusqu'à une évidence géométrique ». Enfin, et c'est là le sublime, sous la plume de Diderot : < La tolérance de la religion chrétienne vient de sa perfection comme la tolérance du paganisme venait de son imperfection 9.
Après avoir brûlé un tel encens sur les autels de l'infAme, Diderot prenait sa revanche dans rintimité. Il démontrait à Grimm que l'idée de Dieu et l'immortalité de l'âme sont des chimères, et il ^joutait : « Je sacrifierais peutêtre ma vie si je pouvais, par exemple, anéantir pour jamais la notion de Dieu de l'Imagination et de la mémoire des hommes ».
Son associé, d'Alembert, est à peine moins canonique lorsqu'il parle ex cathedra, c Un chrétien, dit-il, doit rejeter tout système de cosmogonie où les poissons seraient existants avant le soleil, parce que Moise nous apprend que le soleil fut fait le quatrième jour et les poissons le cinquième. »
On conçoit que Tamponnet, docteur de la faculté de théologie de Paris, ait pu certifier qu'il ne trouvait u rien de contraire à la saine doctrine » dans la partie de TEncyclopédle qu'il avait examinée comme censeur.
Mais, sous ces apologies de la religion révélée, se glissent de sournoises attaques Indirectes. Ce que l'on ne peut dire, on le suggère. « La damnation étemelle, ainsi s'exprime Diderot, est clairement révélée dans l'Ecriture, il ne s'agit donc pas de chercher, par la raison, s'il est possible ou non qu'un être fini fasse à Dieu une ii\jure infinie. » Les encyclopédistes étaient passés maîtres dans ces petites ruses impies. « SI quelque lecteur, est-il dit à l'article Fanafisme, avait l'injustice de confondre les alms de la religion avec les principes monstrueux de la superstition, nous rejetons sur lui d'avance tout l'odieux de sa iiernlcieuse logique. » Ou bien encore tout en faisant un éloge pompeux des Cordeliers à l'article qui leur est consacré, on les tourne en ridicule à l'article Capuchon, que Tamponnet n'aura sans doute pas soumis à la censure. Voir Ducros, Les Encyclopédiste», pages 196 et suiv.
se prolongent dans Thistoire, et restent en conflit permanent à la fois entre eux et avec leur commun adversaire, la tradition catholique. Cette diff'érence qui n*est pas dans le degré, mais dans l'essence, a des conséquences infinies. Et la plus importante de ces conséquences est que le principe de la liberté individuelle, règle fondamentale de tous les Etats civilisés modernes, procède, non pas de la philosophie du XVIII'»c siècle, mais bien de la Réforme. Nous tâcherons de le prouver, documents en mains, dans le chapitre suivant. La liberté individuelle est un postulat de la conscience morale, parce qu'elle ne peut exister que pour autant que, dans le corps social, chacun des individus ait la volonté que les autres soient libres, et leur en reconnaisse le droit inaliéniable. La loi ne fait que consacrer cette volonté commune, en l'absence de laquelle elle reste lettre morte. Or si la conscience exige la liberté des autres, si l'Evangile exprime cette exigence de la conscience par la formule : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fissent », la morale naturiste et instinctive, loin de vouloir la liberté des autres, veut leur asservissement au bon plaisir de l'individu, lequel est à lui-même son but suprême. C'est ce que proclame ouvertement la philosophie du XVIII"'« siècle \
Cette philosophie est essentiellement aristocratique, souverainement dédaigneuse des petits et des faibles en esprit ; elle ne tend pas à supprimer le pouvoir absolu, mais bien à l'accaparer à son profit. On connait le dédain de Voltaire pour la « vile canaille» qui, au début, fut seule à adopter
* C'est là qu'aboutit aussi la morale naturiste de la Renaissance. « Machiavel disait que le prince doit être homme, mais qu'il doit aussi être béte, et il en prenait exemple de la légende d'Achille, nourri par le centaure Chiron. Comme le centaure, le prince italien est pour la moitié un bel animal, lAché n ses instincts royaux et pratiquant la morale des forêts vierges... L'homme est tout, il veut tout, il peut tout. Rien ne l'associe, ne l'attache et ne le borne : aucune idée, aucune puissance, aucun droit. IJbre et responsable, il n'appuie sur rien, ne se réclame de rien. Il est sa fin et sa loi... Et il promène un regard d'insolence sur la terre rigeunie, qui offre à sa curiosité le champ infîni des expériences et qui offre à son ambition l'espace Illimité des conquêtes. Philippe Monnier, Le Quattrocento, I, p. 17 et 18.
le christianisme. Et cette canaille sera toujours la canaille, jamais elle ne sera éclairée. « Dès que la populace se mêle de raisonner, dit-il, tout est perdu. » Tout ce qui compte dans rhumanité pour lui, c*est le petit groupe des privilégiés qui pourraient au besoin faire figure dans son salon. Il ne se soucie pas d'avoir aucune pensée commune « avec son tailleur ou sa blanchisseuse ». La religion du Christ est bonne pour ces gens-là, «car il faut bien une religion pour le peuple » (ce mot qui a fait fortune est de lui). « Je veux, dit-il, que mon tailleur, que mes valets, que ma femme même croient en Dieu, et j'imagine, moi, que j'en serai moins volé et moins c... » Voltaire tient essentiellement à bien persuader à tous les fripons qui le servent que leur àme est immortelle et qu'ils seront éternellement damnés s'ils le trompent. Et il ne s'agit point d'instruire le peuple, c'est une idée à laquelle il revient fréquemment, car plus on l'instruira, plus il deviendra exigeant et dangereux.
Le fils du coutelier de Langres n'est pas moins dédaigneux pour la vile populace. Il veut lui aussi qu'on abandonne « l'infâme » aux laquais et aux servantes, a La quantité de la canaille est à peu près toujours la même, la multitude est ignorante et hébétée, elle est faite pour servir, et doit être laissée en servitude. »
On ne concevrait point qu'avec de telles idées les encyclopédistes eussent apporté au monde l'idée des libertés individuelles, telles que les proclamera la Déclaration des droits de Vhomme. Rien n'est plus loin de leur pensée. « La liberté, dit d'Alemberl, est un bien qui n'est pas fait pour le peuple ; car le peuple est un enfant qui tombe et se brise dès qu'on le laisse marcher seul et qui ne se relève que pour battre sa gouvernante. »
L'idée politique des encyclopédistes est aux antipodes de la souveraineté du peuple ; ce qu'ils veulent, c'est un despotisme qui s'exerce à leur profit. « Pour moi, dit Voltaire, je crois que le roi a raison et, puisqu'il faut servir,
je pense que mieux vaut le faire sous un lion de bonne maison que sous deux cents rats de mon espèce ^ »
Il déclare, et cela est essentiel, qu'il ne s*agit pas de faire une révolution comme au temps de Luther et Calvin y mais d'en faire une dans l esprit de ceux qui sont faits pour gouverner. Plus TEtat sera omnipotent, mieux il remplira son rôle. Les encyclopédistes ne prétendent pas être libres mais bien être les maîtres '. Ils rêvent de faire de la France une Chine dont ils soient les mandarins'. Leur idéal, c'est le despote qui protège la philosophie et les philosophes, c'est Frédéric -le -Grand, ou Catherine de RussieV Si Louis XV n'est pas leur homme, c'est surtout qu'il ne goûte point leurs écrits, et ne leur ouvre pas le chemin des honneurs. S'ils se donnent parfois la peine de pourfendre les «tyrans » dans V Encyclopédie, ce sont là des exercices oratoires, renouvelés des Grecs, et qui ne tirent point à conséquence .
Et il n'y eut jamais d'hommes plus intolérants que ces apôtres de la tolérance. On sait de quelles rancunes Voltaire poursuivait ceux qui osaient le contredire. Les encyclopédistes ne réclament pas plus la liberté de la pensée que les autres libertés *. Ils ne veulent nullement qu*on supprime la censure, mais bien qu'on l'exerce à leur profit et contre leurs adversaires. « Personne, affirme Diderot, ne respecte plus que moi l'autorité des lois publiées contre les auteurs dangereux... », et l'auteur dangereux dont il s'agit ici est celui qui écrivit Les Provinciales. Diderot accepte
* Les membres du Parlement.
* Unissez-vous, leur dit sans cesse Voltaire, et vous serez les maîtres.
^ Voltaire, disait malicieusement Frédéric, se tue de dire à ses Welches : « Apprenez des Chinois à récompenser les actions vertueuses ; faites de vos encyclopédistes des mandarins et vous serez bien gouvernés b.
* Les encyclopédistes sont essentiellement « étatistes » comme on dirait de nos jours . D'Alembert est persuadé que c'est le gouvernement qui est responsable de ce qu'il appelle a lu sottise et la frivolité françaises b.
'^ « Il n'y a peut-être aucune doctrine, aucun principe, aucune maxime dont il convienne également d'autoriser en tout temps la publicité ». Diderot, Lettre sur le commerce de la Librairie.
avec empressement d'examiner, pour le compte d'un censeur de ses amis. Les Satiriques, une pièce de Palissot l'adversaire des encyclopédistes. « Il ne m'appartient pas. Monsieur, écrit-il au censeur, de vous donner des conseils ; mais si vous pouvez faire en sorte qu'il ne soit pas dit qu'on ait deux fois ^ insulté en public ceux de vos concitoyens qu'on honore dans toutes les parties de l'Europe, je crois que vous ferez sagement. Il ne faut pas que des polissons fassent une tache à la plus belle magistrature, ni que la postérité reverse sur vous une petite portion du blâme qui devrait résider tout entier sur eux. Pourquoi leur serait-il permis de vous associer à leurs forfaits? »
A leur tour, les encyclopédistes, détenteurs de l'exclusive vérité, ont fondé une Eglise * et la voudraient soutenue, imposée, protégée contre l'hérésie par le bras séculier. Leur parti philosophique forme une sorte de congrégation laïque qui lance l'excommunication majeure contre les mécréants. Elle a son dogme, opposé à un autre dogme, exclusif comme tous les dogmes, valable pour tous les hommes et pour tous les temps*. U Encyclopédie devait être, dans son principe, une Somme des vérités fondées sur la raison et la nature, et si elle est tout autre chose, si elle est la plus hétéroclite des compilations, c'est que, vu la dureté des temps et l'ignorance des hommes, ses fondateurs n'ont pu réaliser leur idée.
Les encyclopédistes seraient, autant que leurs adver-
* Palissot avait déjà donné Les Philosophes,
* Grimm appelait d'AIembert « le chef visil>le de l'illustre Eglise dont Voltaire fut le fondateur et le centre ».
^ D'Alembert avait émis le vœu que l'on écrivit un catéchisme uniquement fondé sur les principes de la loi naturelle « et que l*on pût apprendre à Pékin comme à Paris, à Rome comme à Genève *. Saint- Lambert et Volney se chargèrent de ce soin. Voici le principe essentiel du catéchisme de Volney : « Toute sagesse, toute perfection» toute loi, toute vertu, toute philosophie, consistent dans la pratique de ces axiomes fondés sur notre propre organisation : Conserve-toi, instruis-toi, modère-toi ». La vertu réside dans les hatntudes utiles. Ainsi la pudeur est une vertu parce que « la femme pudique est estimée, recherchée, établie avec des avantages de fortune qui assurent son existence et la lui rendent agréable ». Volney, La loi naturelle ou principes physiques de la morale déduits de Vorganisation de l'homme et de l'Univers,
saires, les hommes du pouvoir spirituel, s'ils pouvaient seulement accaparer ce pouvoir. Par la faveur de lopinion publique, par la complaisance de la haute noblesse, ils détiennent, tout au moins, une large part de ce pouvoir, et ils en usent comme leurs adversaires en ont usé. Pour être déplacée, Tautorité n'en est pas moins absolue, elle n'anéantit pas moins tout élément individuel et libre ; seulement, au lieu de procéder de Dieu, elle procède de la Raison, qui va devenir tout à l'heure la déesse Raison.
Une ère nouvelle est née. « FInfin la vérité s'est manifestée, dit Taine, et, pour la première fois, on va voir son règne sur la terre. Son droit est suprême, puisqu'elle est la vérité. Elle doit commander à tous, car, par nature, elle est universelle. » La philosophie du XVIIl"™® siècle ressemble aux religions du passé : « Même élan de foi, d espérance et d'enthousiasme, même esprit de propagande et de domination, même raideur et même intolérance, même ambition de refondre l'homme et de modeler toute la vie humaine d'après un type préconçu. La doctrine nouvelle aura aussi ses docteurs, ses dogmes, son catéchisme populaire, ses fanatiques, ses inquisiteurs et ses martyrs \ Elle parlera aussi haut que les précédentes, en souveraine légitime à qui la dictature appartient de naissance, et contre laquelle toute révolte est un crime ou une folie. Mais elle diffère des précédentes en ce qu'elle s'impose au nom de la raison au lieu de s'imposer au nom de Dieu ».
Cette Raison — cette « raison raisonnante » dont Taine a analysé la méthode avec tant de pénétration — est l'arme que les encyclopédistes empruntent au passé, pour combattre le passé *. Nous retrouverons ainsi chez eux la
' Nous connaissons bien les fanatiques et les inquisiteurs de rEncyclopédie. non ses martyTs, à moins qu'il ne faille admettre que Diderot souffrit le martyre dans la prison de Vincennes.
' M. Brunetiére {Manuel de l'histoire de la littérature française, page 320) estime que la thèse de Taine lepose sur une confusion. < Entre l'esprit classique et l'esprit de l'Encyclopédie, dit-il, il peut bien y avoir un ou deux traits communs, mais tout le reste, à vrai dire, n'a été qu'opposition et contradiction. D M. Brunetiére n'a aucune peine à montrer que les idées de TEncyclo-
même déforniation psychologique que chez Calvin. Affranchis du dogme catholique ils sont repris par la tradition romaine. Leurs idées nouvelles se coulent tout naturellement dans le moule intellectuel préexistant. Fit Ion peut dire qu'ils sont repris par cette tradition plus complètement que Calvin, car il n'y a pas en eux le principe d'affranchissement de l'individualisme moral. Tout au moins avaient-ils en main un principe d'affranchissement intellectuel : la méthode expérimentale. Ils ne s'en servent pas jusqu'au bout. Ils restent plus qu'à demi scolastiques dans leur structure mentale ^ Si leur Raison a changé les axiomes reçus, elle a gardé sa dialectique a priori. Elle prétend toujours plier la réalité vivante aux lois de la machine cérébrale. Elle en vient bientôt à opérer sur des entités aussi vides que l'autre. Toc(|ueville a montré avant Taine comment elle ignore les hommes et ne connaît que l'homme en soi. En donnant une interprétation ne varietur de la Parole de Dieu, norme de toute vérité, Calvin avait posé l'axiome que tout chrétien sincère et sensé devait nécessairement l'interpréter comme lui. En énonçant les vérités dictées par la Raison, les encyclopédistes font appel, comme à l'autorité suprême, à une puissance impersonnelle, immuable, énonçant des lois de « nature », valables pour tous les hommes et pour tous les temps. Et lorsqu'ils mettent en scène les Chinois ou les sauvages, pour montrer par leur
|i4^die difTêrent de celles qui dominèrent au XVII"' siècle. Ce que Taine a df-montré, c'est que la méthode est restée essentiellement la même.
' Voir entre autres dans l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l fs\tril humain comment Condorcct, après avoir posé en principe que la per r<>rtil>ilité de l'homme est indéfinie, entreprend de prouver, par une série de d('-ductions rigoureuses, que, dans la suite des âges, la durée de la vie humaine devra devenir elle-même indéfinie, a Cette durée moyenne de la vie, dit-il, qui doit augmenter sans cesse, à mesure que nous nous enfonçons dans l'avenir, peut recevoir des accroissements, suivant une loi telle qu'elle approche continuellement d'une étendue illimitée, sans pouvoir Tattcindre jamais ; ou bien suivant une loi telle que cette même durée puisse acquérir, dans l'immensité des siècles, une étendue plus grande qu'une quantité déterminée quelconque qui lui aurait été assignée pour limite. » Ce curieux exemple montre clairement combien l'esprit encyclopédiste, dans son suprême aboutissement, est loin de la méthode expérimentale.
exemple la corruption de la société actuelle, ils les supposent raisonnant absolument comme eux-mêmes. Mais celte vérité, obscurcie par de noirs préjugés, ils sont les premiers à la proclamer dans toute sa pureté ; et tous ceux qui ne la reconnaissent pas sont, comme disent les liturgies calvinistes, « plongés dans les ténèbres de la superstition et de Terreur ». La tradition historique ne compte pas, non plus qu^aucune tradition. Les encyclopédistes pensent faire table rase et tout reconstruire à nouveau sur les plans de la Raison.
Après les démolisseurs de la foi aux dogmes et aux institutions du passé, voici venir les physiocrates, constructeurs d'utopies sociales. A la façon dont ils opèrent, on voit d*où ils viennent. « L'Etat, suivant les économistes, dit Tocqueville\ n*a pas uniquement à commander à la nation, mais à la façonner d'une certaine manière ; c'est à lui de former l'esprit des citoyens suivant un certain modèle qu'il s'est proposé à l'avance ; son devoir est de le remplir de certaines idées et de fournir à leur cœur certains sentiments qu'il juge nécessaires. En réalité, il n'y a pas de limites à ses droits ni de bornes à ce qu'il peut faire ; il ne réforme pas seulement les hommes, il les transforme; il ne tiendrait peut-être qu'à lui d'en faire d'autres I UEtat fait des hommes tout ce qu'il veut, dit Bodeau. Ce mot résume toutes leurs théories. » La Terreur le mettra en pratique, glorieusement.
Tout ce qui existe dans la société actuelle, tout ce qui vient du passé, n'est qu'un inutile fatras de coutumes disparates et nuisibles. « La nation, afïirme Letronne, est gouvernée depuis des siècles par de faux principes; tout semble y avoir été fait au hasard. » Et pourtant la France se trouve encore mieux partagée que d^autres pays, mieux prête pour l'œuvre que méditent les réformateurs. « La situation de la France, dit le même Letronne, est infini-
• Ancien régime, p. 270.
ment meilleure que celle de TAnglelerre; car ici on peut accomplir des réformes qui changent tout l'état du pays en un moment, tandis que chez les Anglais de telles réformes peuvent toujours être entravées par les partis ^ » Le terrain étant proprement déblayé, on va donc pouvoir reconstruire un édifice entièrement nouveau. Et cet édifice sera le triomphe de la belle symétrie chère à la mentalité romaine. Sans doute, les physiocrates ont été animés d'un esprit généreux, ils ont dénoncé avec éloquence et courage les misères populaires, ils ont été favorables à la liberté du commerce et de Tindustrie. Mais la liberté politique, ils n'en ont aucune idée. Ce qu*ils veulent, c'est l'égalité, et Funiformité sous un gouvernement fort. Leur idéal est déjà, comme il le sera pour Sieyès, une route rectiligne, soigneusement nivelée. Toutes les distinctions entre les hommes sont factices et choquent la Raison. La Raison exige qu'on simplifie. Et nul ne simplifie avec plus d'audace que Morelly dans son Code de la Nature (1755). M Les villes, dit-il, seront bâties sur le même plan ; tous les édifices à l'usage des particuliers seront semblables. A cinq ans, tous les enfants seront enlevés à la famille et élevés en commun, aux frais de l'Etat, d'une façon uniforme. » Nous verrons comment cette idée féconde sera reprise, sous la Terreur, par Saint- Just et Le Peletier de Sainl- Fargeau.
Les systèmes forgés par les réformateurs sociaux de l'époque sont divers, mais tous s'accordent en un point, c'est qu'il faut remplacer les coutumes compliquées du passé par des règles simples, dictées par la Raison et la loi naturelle, afin de faire régner la paix, la vertu et le bonheur parmi les hommes.
Turgot lui-même, avec toute la hauteur de son génie, partage cette illusion. Il croit pouvoir transformer la nation, comme le dit un contemporain, par le mécanisme d'une
* Tocque ville, ouvr. cité, p. 2C9.
éducation conforme aux principes. « J'ose vous répondre, écrit-il au roi en lui proposant son plan, que dans dix ans votre nation ne sera plus reconnaissable. »
Lorsque le roi fait appel à Turgot pour qu*il applique ses réformes, son arrivée au pouvoir suscite des espérances illimitées. Enfin Tàge d'or prédit par les prophètes de l'Encyclopédie va venir I La désillusion sera cruelle. En acceptant des réformes, le roi a reconnu qu'elles étaient nécessaires; en y renonçant, il a montré que le pouvoir royal ne pouvait les accomplir. Et parla, il s'est condamne lui-même. L'esprit révolutionnaire naît des espérances frustrées et s'alimente des utopies de Rousseau dont l'influence grandit. Toute tradition, toute foi étant ruinée, rien ne s'oppose plus à son œuvre destructive. 11 a le champ libre. La passion qui lui donnera son furieux élan est la passion égalitaire. Descendue dans les rangs d'un peuple qui n'a pas reçu l'éducation de la liberté, la doctrine de l'Encyclopédie n'y conservera que ses éléments instinctifs et brutaux : la soif de jouir des biens que les privilégiés ont détenu indûment, l'orgueil de commander à ceux qui se disaient les maîtres. Et cette fureur égalitaire ne tardera pas à noyer, dans la violence et dans le sang, l'idée de la liberté, dont l'image rayonnante n'est apparue un instant, dans l'élan mystique qui accompagna l'aurore de la Révolution, que pour être bientôt transfigurée dans le plus dérisoire des simulacres.
Ce n'est donc pas l'idée de la liberté que la Révolution a hérité de la philosophie du XYIII^nc siècle, c'est bien plutôt la passion égalitaire ^
' Voir en particulier V Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain qui est, comme l'a dit avec raison M. Lanson, rœuvre où aboutit toute la pensée du siècle, a Nos espérances sur l'état à venir de respècc humaine, dit Condorcet. peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l'inégalité dans les nations ; ies progrès de l'égalité dans un même peuple ; enfin le perrectionnement réel de Thomme. » Selon Condorcet, « légalité de fait est le dernier but de l'art social ». Il faut i^outer que Condorcet, trop sévèrement jugé par Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, III), fut, à certains égards, un des esprits les plus « libéraux » de son époque. Ses idées pédagogiques en font foi. Il ne veut pas d'une éducation par trop égalitaire. c Ce serait, dit-ii.
En débridant ranarchisme de Tinstinct, rEncycIopédie n*a fait que préparer les voies à un despotisme nouveau, plus redoutable que Tancien et plus absolu, parce que toutes les forces de résistance à Tomnipotence du pouvoir ont été détruites aussi bien dans l'homme que dans le corps social ; et la France de la Révolution se constituera en face de la France de TEglise et sur le même terrain qu'elle : loin de la liberté.
UQ amour de l'égalité bien funeste que celui qui craindrait d'étendre la classe des hommes éclairés et d'en augmenter les lumières. » Il a formulé des principes qui gardent toute leur valeur de nos Jours et sont trop oubliés en France par ceux-là mêmes qui se disent ses disciples : a La puissance publique ne peut pas établir un corps de doctrines qui doive être enseigné exclusivement b. — « Aucun pouvoir public ne doit avoir l'autorité ni même le crédit d'empêcher le développement des vérités nouvelles, l'enseignement des théories contraires i sa poUticfue particulière ou à ses intérêts momentanés. »