CHAPITRE V
De la Réforme à la Révolution. Rousseau.
La force essentielle opposée à la tradition romaine autoritaire se développe hors de France. Comment la démocratie et le principe de la liberté individuelle procèdent de la Réforme. Les sociétés religieuses ont constamment précédé les sociétés civiles dans leur évolution. Conflit du libre examen et du pouvoir absolu. La conscience libérée fonde toutes les libertés. Œuvre politique de la Réforme. Développement théorique de l'idée démocratique. Doctrines des Juristes huguenots. Rousseau héritier de la Réforme. De la contradiction essentielle qui est la source de ses sophismes. En quoi il participe de la mentalité romaine ; en quoi il s'en affranchit. Développement pratique de l'idée démocratique. La Révolution d'Angleterre. Les constitutions américaines, sources de la Déclaration des droits de l'homme. La France proclame le dogme de la liberté mais ne l'applique pas.
Pour trouver l'origine du principe de la liberté individuelle qui est, dans le monde moderne, Tantithèse de la tradition romaine autoritaire, nous devons porter nos regards au-delà des frontières de la France.
Si Tesprit de la Renaissance, adopté et transformé par Tesprit gaulois, a été la force négative, critique, anarchique, qui a sapé les fondements de Tancien régime, Tesprit de la Réforme a été la force constitutive, qui a tenté d'élever l'édifice de la démocratie sur les ruines de la
monarchie détruite. C'est par une voie détournée que cette influence politique de la Réforme s'est fait sentir en France. Elaborée à Genève, l'idée démocratique a été appliquée pratiquement surtout dans le monde anglo-
saxon. Et lorsque cette idée est revenue en France de Genève, d'Angleterre et d'Amérique, elle avait fait tant de détours et subi tant de transformations que ses origines n ont plus été reconnues. Elles n'en sont pas moins certaines et ont été mises en pleine évidence par Guizot et, après lui, par les plus récents historiens de la Réforme calviniste, en particulier par M. Ch. Borgeaud ^
Guizot ' a montré que la société religieuse et la société civile ont suivi, dans leur développement, des lignes parallèles, mais que la première a toujours précédé la seconde et lui a ouvert la voie. C'est au for de la conscience qu'ont commencé toutes les révolutions avant d'étendre leurs conséquences au domaine de la vie politique. Au début, les églises chrétiennes n'eurent pas plus d'institutions fixes, ni de gouvernement établi, que les tribus barbares. Puis le clergé, comme nous l'avons vu, fonda une féodalité religieuse. La féodalité laïque ne se constitue que plus tard. Rome établit ensuite son empire et l'Eglise passe de la forme aristocratique à la forme monarchique. La société civile suit une évolution semblable. La royauté détruit la société féodale et recueille ses dépouilles. Au XVI»»® siècle, elle a fait triompher à peu près partout en Europe son principe absolutiste, lorsque éclate dans le monde religieux la grande insurrection de la Réforme qui tend à détruire dans l'ordre spirituel le pouvoir absolu.
« Dans le cours du XVI"»® siècle, dit Guizot, tous les éléments, tous les faits de l'ancienne société européenne, avaient abouti à deux faits essentiels, le libre examen et la centralisation du pouvoir. L'un prévalait dans la société religieuse, l'autre dans la société civile. En même temps triomphaient en Europe l'émancipation de l'esprit humain et la monarchie pure. Il était difficile qu'une lutte ne s'en-
* Voir également La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, par George Jellinek, prof, à rUnivenité de Heidelberg. Traduction française, Paris
• Histoire générale de la civilisation en Europe^ p. 302 et suiv.
gageât pas un jour entre ces deux faits, car il y avait entre eux quelque chose de contradictoire ; Tun était la défaite du pouvoir absolu dans l'ordre spirituel, Tautre sa victoire dans Tordre temporel. »
De cette lutte naîtra la démocratie moderne. La conscience libérée a fondé toutes les libertés. Une seconde fois, le christianisme a produit les mêmes réactions qu*au sein du monde romain finissant ; une seconde fois, le sang des martyrs a coulé, versé par Rome encore et au nom du même principe de domination spirituelle^; une force est apparue à nouveau dans Tàme humaine, irréductible, ne pouvant plier devant aucune contrainte parce que la loi dont elle procède est pour elle au-dessus de toutes les lois : « Je ne puis autrement », dira Luther ; je ne le puis, quand même je le voudrais pour sauver ma vie et la vie de ceux qui me sont chers; je ne le puis, parce qu*il y a en moi autre chose que moi. Cest la force qui renverse les murailles séculaires. Cest le coup de dynamite dans Fantique édifice romain.
Mais la révolte est cette fois plus radicale, plus destructive. Elle ne restera point confinée dans le monde spirituel; elle s*étendra au champ intégral de la vie humaine ; elle ne se bornera pas à briser les idoles, elle ébranlera les trônes. L*homme , libre intérieurement , voudra que son franc arbitre soit respecté par le pouvoir. Ainsi les conquêtes de la liberté s'étendront de proche en proche. C'est l'œuvre du christianisme germanique. A la flamme de la foi religieuse, l'antique instinct d'indépendance s'est réveillé chez les fils des barbares que la discipline romaine n'a pas encore complètement domestiqués. Après avoir anéanti le pouvoir spirituel dans le domaine de l'esprit, il faudra, par la logique même des choses, qu'ils le détruisent aussi dans le domaine politique.
* Les huguenots ont eu clairement conscience de cette analogie historique. « L'Eglise romaine, dit Jurieu, nous a fait la même injustice que les païens faisaient aux chrétiens. » Histoire du Caloini$me et du Pa^une mis en parallèle.
Les nations réformées suivent un développement psychologique collectif qui les conduit, par des voies diverses, à une liberté de plus en plus grande dans tous les domaines. Et, comme tout phénomène de croissance organique, ce développement est inconscient. Les réformateurs qui ont donné le premier élan ignorent le sens et la portée de leur œuvre. Elevés dans la discipline du passé, ils subissent encore partiellement les lois du passé, alors même qu'ils cherchent à s*en dégager sur un point essentiel. Ils n*ont qu*un instinct confus encore de la force qui les pousse et ne pourra se déployer entièrement qu*à travers les siècles. De là des contradictions qu'il serait aussi puéril de leur reprocher que d'en vouloir aux poissons d'avoir des branchies.
Nous avons cherché à montrer ce qui subsistait de la tradition romaine dans l'œuvre de Calvin ; il nous reste à dire comment, tout en réprimant la liberté dans son Eglise et dans la Cité de Genève, Calvin a cependant contribué à la répandre dans le monde.
Pour croire que le passage d'un régime d'oppression à un état de liberté puisse s'accomplir subitement, ou même par les efforts d'une seule génération, il faut toutes les illusions du dogmatisme jacobin. Si une éducation morale, lente et progressive, n'a pas rendu les âmes libres, il ne sert de rien d'inscrire la liberté dans les lois ; elle y restera lettre morte. Donner légalement la liberté à un peuple qui n'a pas appris à la vouloir et à la pratiquer, c'est mettre entre ses mains débiles le plus inutile des hochets, si ce n'est la plus dangereuse des armes.
La Réforme calviniste, malgré sa discipline autoritaire, a été cette éducation libératrice. Elle a accompli l'œuvre qu'au point de l'histoire où elle était placée, elle pouvait accomplir. Elle a frappé la tyrannie romaine en son centre vital.
Calvin avait repris l'idée messianique de constituer un
peuple élu qui gardât intacte la loi de Dieu, afin de la répandre ensuite dans le monde. En créant sa Cité-Eglise, il eut sans cesse devant l'esprit Tidée catholique, Tidée de TEglise universelle dont Genève devait être le noyau. Place forte d'abord et lieu de refuge pour les huguenots persécutés, Genève sera surtout l'Ecole ^ où se formeront les missionnaires et les martyrs.
« Genève, a dit Michelet, cet étonnant asile entre trois nations... sans appui, craignant même les Suisses, dura par sa force morale. Point de territoire ; point d'armée ; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination.
Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. A tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Ecosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes et trois révolutions.
... Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurirent, pour le salut des libertés de l'âme, ces sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant des psaumes. »
L'œuvre de Calvin est donc surtout une œuvre d'éducation. Nous avons vu quelle discipline de fer il introduisit dans son « séminaire » de Genève, et comment il y pros- .crivit toute liberté de croyance individuelle. Mais l'éducation calviniste a sans cesse tendu à former des individualités. Ces individualités sont encore sous tutelle, mais elles sont préparées, graduellement, pour l'émancipation future *.
Après avoir invoqué le libre examen pour rompre avec la tradition catholique, Calvin l'avait supprimé pour fonder son Eglise. Ou plutôt, il admettait que le libre
* Sur l'œuvre scolaire de Calvin voirie beau travail de M. Charles Borgeaud, L'Académie de Caloin.
* Voir E. Choisy, ouvr. cités.
examen des membres de cette Eglise et de tout chrétien de bonne foi devait nécessairement conduire à une interprétation de la Parole de Dieu conforme à la sienne. Le principe du libre examen n*en avait pas moins été posé en face du pouvoir spirituel de Rome et il devait développer toutes ses conséquences. Chaque individu est tenu de chercher la vérité et, une fois qu'il Ta trouvée, de lui obéir. Directement et personnellement responsable devant sa conscience et devant Dieu, il doit donc être libre en sa conscience. La loi morale est au-dessus de toutes les lois humaines, et tous sont égaux devant elle. Cest la conséquence inéluctable du principe de la Réforme. Elle s*est développée lentement et progressivement dans Thistoire des pays réformés ; elle a engendré le principe de la souveraineté populaire. On peut en suivre la genèse dans la doctrine d*abord, puis dans l'histoire politique.
Calvin fait encore au chrétien un devoir de respecter l'autorité du pouvoir temporel même tyrannique s'il n'a pas de moyen légal de résister. « Un mauvais roi, dit-il, est une ire de Dieu sur la terre, et l'obéissance lui est due par ses sujets; ils doivent lui porter une aussi grande révérence qu'ils feraient à un bon roi. » Mais le successeur immédiat de Calvin, Théodore de Bèze, abandonne déjà ce strict « légitimisme ». Un an après la Saint-Barthélémy, en 1573, il publie un traité anonyme. Du droit des magistrats sur leurs sujets S dans lequel il pose le principe de la souveraineté populaire, et du droit à l'insurrection contre un pouvoir tyrannique.
« Les Etats, dit-il (c'est-à-dire les représentants de la nation), sont au-dessus des rois. Les peuples auxquels il a plu de se laisser gouverner ou par un prince ou par quelques seigneurs choisis, sont plus anciens que leurs magis-
* Voir Alfred Cartier, Lei idées politiques de Théodore de Bèze diaprés le Traité du droit des magistrats sur leurs sujets. Ce traité avait été attribué à divers autenrt. M. Alfred Cartier a prouvé, par un extrait du registre du Conseil de Genève, qu'il est de Théodore de Bèze. Le Conseil en interdit Timpression. Il lugea la thèse dangereuse.
trats et, par conséquent, le peuple n*est pas créé pour les magistrats, mais, au contraire, les magistrats pour le peuple. — Toute résistance du sujet contre son supérieur n'est pas illégitime, ni séditieuse. — Etant persécuté pour la religion, on se peut défendre par armes en bonne conscience. » Telle fut la réponse de Genève à la Saint-Barthélémy. La même année que le Droit des magistrats, le grand jurisconsulte huguenot Hotman, qui enseignait le droit à l'Ecole de Calvin, publiait sa Franco-Gallia et y défendait par des arguments historiques la même thèse que Théodore de Bèze avait fondée sur la théologie. Hotman montrait que la royauté avait été élective à Forigine ; il en concluait que le peuple a le droit de déposer les souverains, qui tiennent de lui leurs pouvoirs, s'ils sont devenus indignes de les exercer. Cette doctrine révolutionnaire se répandit comme une trainée de poudre dans tout le monde calviniste. Elle fut reprise avec éclat dans les Vindiciœ contra tyrannos. Auparavant déjà, Goodman, le collègue de Knox ^ l'avait formulée dans son Droit d'obéissance au souverain. Huchanan lui donne en 1579 sa forme la plus redoutable '. Il déclare le tyran digne de mort. Par Milton, Althusius, Locke, Jurieu, Burlamaqui, la doctrine démocratique se perpétue dans les milieux protestants. Elle aboutit au Contrat social et rejoint ainsi la Révolution française.
Dès la fin du XVII"»'^ siècle, Jurieu*, développant la doctrine que les jurisconsultes réformés opposaient au droit
* John Kdox écrivait lui-même dés 1558 dans son Admonition aux frères : « Quoique Dieu eût établi des distinctions entre le roi et les si^jets. entre les magistrats et le commun du peuple pour administrer les choses civiles, pourtant, en vue de la vie à venir, il a créé tous les hommes égaux. Vous avez le droit de demander à vos supérieurs des pasteurs fidèles, et s'ils les refusent et prétendent vous maintenir sous leur tyrannie, vous avez le droit de choisir vous-mêmes ceux qui doivent vous instruire dans la vérité. Et de même que sont criminels les princes et les évêques qui versent le sang innocent, ainsi vous serez coupables en maintenant des princes aveuglés par la rage et en ne déclarant pas votre aversion contre la tyrannie ».
* De jure regni apud Scotos,
divin, avait enseigné qu*un contrat tacite lie les sujets au souverain et qu*ils se trouvent dégagés de leurs obligations si le souverain a violé le contrat. Au temps de la jeunesse de Rousseau, Burlamaqui ^ professait avec éclat des doctrines analogues à l'Académie de Genève, quoiqu'il fût membre de l'aristocratie régnante. Il se faisait, après Hotman, le théoricien de la souveraineté populaire. Rien n*indique que Rousseau ait jamais entendu les leçons de Burlamaqui. Mais certainement les théories du droit naturel étaient passionnément discutées dans cette bourgeoisie éclairée, remuante et curieuse de nouveautés, à laquelle appartenait Thorloger Isaac Rousseau et qui constituait, en face de l'oligarchie genevoise, un parti d'opposition dont Faudace allait croissant.
La contradiction latente qui avait existé dès le début entre la théocratie calviniste et l'esprit libérateur de la Réforme créait déjà des conflits qui devaient plus tard bouleverser la petite République et jouer un grand rôle dans la vie de Rousseau. En politique comme en religion, le levain du libre examen accomplissait son œuvre lente et graduelle. Jean-Jacques passa son enfance au sein d'une atmosphère de controverses ardentes. Il avait dans les veines le sang fiévreux des réfugiés'; son front resta à jamais marqué du pli soucieux de leurs pensées tenaces. Comme eux, il fut combatif, intraitable, sans cesse en garde contre l'esprit du siècle. Une jeunesse errante et Mme de Warens elle-même n'avaient point réussi à déraciner le citoyen de Genève. Ce n'est que par là que peut s'expliquer la nature de son génie souvent encore mal comprise en France et l'extraordinaire influence qu'il exerça sur la société de son temps.
* ieM-1749.
* 163 ans avant la naiuance de Jean^acques» son ancêtre Didier Rousseau natif de Montlhery, avait été reçu habitant de Genève (15 octobre 1549). Il étiit venu se fixer à Genève, dans les premières années du règne de Henri II, avec une trentaine d'autres réformés de France et d'Italie. Cétait l'avant-garde da Refuge. E. Rltter, La. famille et la Jeuneise de J,-J. Rousseau, p. 19.
Si grand que soit ce génie, il ne peut avoir créé, par génération spontanée, tout ce qu*il donna à la France. Son rôle fut de faire un faisceau de tout un ensemble de forces morales et intellectuelles, résultantes de la Réforme, et de les projeter sur la France. La flamme de son éloquence leur prêta un fulgurant éclat. Dans un public en éveil déjà et préparé à entendre les paroles les plus hardies, celles-ci frappèrent d*emblée les plus sceptiques par leur surprenante nouveauté. Elles semblaient venir de quelque Sinaî inconnu. Pénétrant dans un milieu hétérogène elles allaient agir à la manière d*un explosif puissant.
Et ce ne furent pas les idées de Rousseau seulement qui parurent étranges ; mais toute sa personne. Il représentait aux Parisiens un échantillon d*humanité infiniment curieux. Il était Thomme qui retourne à la nature, le sauvage raisonneur, rafTranchi des tyrannies sociales. Cet original prenait tout au sérieux, même la religion, même Tenfance, même Tamour. Il ne savait pas sourire. Dans un monde si policé il était d*un grain trop gros pour passer au crible. Aussi restait-il « à part ». Cest ce qui fut en scandale à Voltaire et aux encyclopédistes. Il s'affirmait, lui seul contre tous. Il ne s*enquérait pas de qui pensait, de qui croyait comme lui. Et plus il était seul, plus il s'enfonçait dans sa solitude ; moins il rencontrait d'approbation autour de lui, plus il semblait assuré d'avoir raison. Rousseau est par là aux antipodes de la mentalité romaine. C'est pour cela qu'aux critiques les plus imprégnés de cette mentalité-là, il apparaît de nos jours encore comme une sorte de monstre moraP. On lui reproche d'avoir commis le péché contre le Saint-Esprit. Il est l'ancêtre de Vindividualisme et cela dit tout. Ses idées essentielles procèdent de
• Si l'on veut se faire une idée de la difficulté que ces critiques-là ont à pénétrer la personnalité de Rousseau et à comprendre ses œuvres, il faut lire l'ouvrage, récemment publié, de feu J-.F. Nourrisson» membre de Tlnstitut, J.'J. Rou»»eau et le Roasêeauisme, Paris, 1903.
ce foyer central. En pédagogie, il veut que Ton respecte et développe Tindividualité de Fenfant; en religion, il proclame Tautonomie de la conscience. Mais son influence va plus loin que le domaine des idées, elle pénètre jusqu'aux couches profondes de la sensibilité. Là est le secret de son extraordinaire puissance. Cest dans ce tréfonds de la nature humaine qu*il a découvert des sources qui ont fécondé Favenir. Sa personnalité a rayonné sur le monde.
Si Rousseau est une des expressions les plus complètes de rindividualisme moral de la Réforme, on retrouve en lui la même contradiction que nous avons signalée chez Calvin. Il est essentiellement un intuitif; et ses intuitions sont presque toujours justes et profondes. Mais presque toujours aussi il leur a donné une forme intellectuelle sophistiquée. « On dirait que mon cœur et ma tête n'appartiennent pas au même individu » a-t-il dit dans ses Confessions, Cette parole donne la clef de Ténigme.
La langue même qu*il parle lui est un premier obstacle. C*est une langue catholique, a-t-on dit justement. Pour exprimer ce qui est en lui il faut qu'il la refonde, il faut qu'il crée un style nouveau, au prix de quels efforts I Et jamais peut-être cette langue n'est adéquate à sa pensée ; dans la lutte qu'il doit soutenir contre un verbe hostile, il ne peut se maintenir dans la limite précise de l'idée juste. Il est tantôt en deçà, tantôt au delà. Plus souvent au delà. Il verse dans l'outrance. Il dit plus qu'il ne pense, d'un ton exaspéré. Tous ceux qui, ayant en eux l'esprit de la Réforme et la sensibilité individualiste, doivent s'exprimer dans le langage des Gaules , ont éprouvé ses angoisses , essuyé ses défaites. Voltaire n'a rien connu de semblable. L'expression chez lui vient d'elle-même, tombe d'aplomb et couvre l'idée.
Après le langage, la dialectique. Si, dans le fonds interne (le sa personnalité, Rousseau est affranchi de l'empreinte de Rome, sa machine cérébrale fonctionne d'après la mé-
thode romaine K C'est par là qu'il paye son tribut à l'esprit français de son temps ; c'est par là aussi qu'il agira le plus sur cet esprit parce que la France prendra tout d'abord de lui ce qu'elle reconnaîtra pour sien. La méthode romaine lui impose la symétrie de ses alignements logiques. Elle le conduit, de déductions en déductions, par des chemins qui n'auraient point été les siens. Elle lui fait dire des sottises étayées par un puissant appareil logique ; elle lui fait dire des énormités.
De tous ses ouvrages, le Contrat social est celui où Rousseau s'est le plus rigoureusement imposé à lui-même cet appareil dialectique; et c'est aussi celui où l'on voit le mieux combien il fausse et détourne de son vrai cours son inspiration spontanée. La contradiction du calvinisme est le fonds même de ce livre. Il est le Koran du principe démocratique, issu de la Réforme, il est aussi celui du principe théocratique, issu de Calvin, et il concilie ces principes contraires en divinisant le peuple souverain.
Ainsi Rousseau, le solitaire révolté contre tous les pouvoirs, le Juif errant de l'exil, qui vécut en vagabond pour tenter d'être libre, Rousseau asservit l'homme à l'Etat, corps et àme, plus complètement que n'avaient pu le faire la Rome impériale ou la Rome catholique. Ses prémisses le contraignent d'en arriver là par voie de déduction logique. Il a résumé le contrat social en une clause unique, l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté. Tout homme est libre. Mais en vertu du contrat social il a remis sa liberté en dépôt entre les mains du
* On sait Tinfluence qu'exerça sur Rousseau la lecture de la Vie des honunes Hluttres, de Plutarque. C'est aussi le seul livre d'histoire qu'il mette entre les mains de son Emile. Tout enfant, il se donnait à lui-même, dans son imagination romanesque, le râle d'un héros de l'ancienne Rome. Un jour, il avança le bras sur un réchaud allumé pour suivre l'exemple de Mucius Scévola. Et ne continua-t-il pas toute sa vie à jouer ainsi au Mucius Scévola? Dans ses ouvrages il exprima ses idées d'héroïsme civique avec cette emphase qui donna le modèle du mauvais style révolutionnaire. Cest en partie à l'influence de Rousseau, en partie aussi à de secrètes affinités électives, que les héros grandiloquents de la Révolution durent leur goût excessif pour les allusions à l'histoire et à la mythologie gréco-romaines et pour les mascarades de style antique.
peuple souverain. Cette liberté n*est du reste pas détruite par là, puisqull est lui-même une part de ce souverain. Elle devient une liberté conventionnelle.
Tel est le sophisme fondamental que Rousseau a fourni aux Jacobins. Robespierre et Saint-Just, disciples de Rousseau, s*en serviront pour supprimer en fait la liberté tout en ayant sans cesse son nom à la bouche.
Rousseau va plus loin. Lui qui avait tenté dinculquer à la France la spontanéité du sentiment religieux, lui qui avait proclamé avec tant d'éloquence les droits absolus de la liberté de conscience, il en vient à rêver la création d une religion civile qui a bien des points communs avec la religion de Rome et de TAuguste, religion édictée par un pouvoir aussi, par un pouvoir absolu, celui du peuple souverain. Comme à Rome, les citoyens ont le droit de célébrer d'autres cultes, d'avoir d'autres convictions intimes, mais tous ils doivent faire, publiquement et par serment, adhésion aux dogmes de la religion civile. Celui qui ne les reconnaît pas est retranché de la Cité. Il peut partir en emportant ses biens. Puis Rousseau ajoute : « Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu*il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois ».
Rousseau a semé bien des idées dans le monde, fécondes ou pernicieuses. Celle-ci est la pire, celle qu'on lui a le plus justement reprochée. Elle contient en germe les mascarades obligatoires en l'honneur de l'Etre suprême et les persécutions sanglantes contre les prêtres réfractaires. Si Rousseau avait pu prévoir les conséquences de cette parole imprudente, nul doute qu'elles ne lui eussent fait horreur. « La loi, a-t-il dit dans les Lettres de la montagne, ordonne de faire ou de s'abstenir, elle ne peut ordonner de croire. » Il pensait que le sang d'un seul homme est d'un plus grand prix que celui de tout le genre humain. Mais, au moment où il écrivait le Contrat social, Rousseau faisait
74 LES DEUX PRÂNXES
fonctionuer à vide sa machine dialectique, sans se douter que d'autres s'en serviraient plus tard pour mettre en branle le couperet de la guillotine. Il n'eût point dressé le bûcher de Servet. Il en sanctionnait le principe en théorie. Nous voyons donc deux hommes en Rousseau. L'un fut, dans le monde, le plus éloquent apôtre de la liberté. L'autre sanctionna la pire des tyrannies, celle de la foule inconsciente. Dans l'un et dans l'autre nous retrouvons la trace de la tradition calviniste.
Les idées valent ce que valent les hommes qui les adoptent ^ Elles n'ont pas en elles-mêmes de vertu spécifique. Tandis que chez Rousseau et ses continuateurs de la Terreur on voit cette idée du Contrat social aboutir au despotisme populaire, dans le monde anglo-saxon cette même idée préside à l'élaboration du droit constitutionnel et fournit la formule des garanties fondamentales de la liberté individuelle. Les Déclarations des droits américaines ne sont que l'énoncé des clauses de ce contrat hypothétique.
La doctrine démocratique n'était pas restée longtemps dans le domaine de la théorie pure. Elle avait développé ses conséquences pratiques dans la Suisse de Zwingli, à Genève même, en Hollande et surtout dans les pays anglosaxons soumis à l'influence du calvinisme. La Révolution anglaise a été le premier choc violent entre la monarchie absolue et le principe du libre examen. On peut y suivre pas à pas le passage de l'idée révolutionnaire du domaine religieux au domaine politique *.
Il y eut en Angleterre deux Réformes. L'une procéda de
* Les Jésuites nous en fournissent de frappants exemples. Contre la prédestination calvinienne, ils avaient soutenu la thèse du libre arbitre. Pourtant leur doctrine devait aller à la servitude, celle de Calvin à la liberté. Pour donner à l'Eglise des armes contre le pouvoir roytâ, Bellarmin alla jusqu'à se fidre l'apologiste de la souveraineté populaire. La monarchie, disait-il, a pour fondement le bon plaisir de la foule (bene plaeita muUHudinis). Mais lorsqu'au XVIII** siècle ces idées subversives menacèrent de l'emporter, les Jésuites se retournèrent contre elles.
* Voir Ch. Borgeaud, Premiers programmes de la démocratie moderne en Angleterre.
haut en bas; elle resta toute voisine du catholicisme dont elle conserva les rites et la hiérarchie ; elle demeura romaine tout en rompant avec Rome ; elle ne détruisit pas le pouvoir spirituel, elle ne fit que le déplacer en l'unissant plus étroitement au pouvoir temporel national. Ce fut Tanglicanisme. L'autre Réforme, issue du calvinisme, fut essentiellement démocratique. Elle sortit des rangs du peuple, à rappel de Knox et de ses successeurs. Ce fut la Réforme des puritains ou « non-conformistes » qui trouva son expression la plus radicale, sous Cromwell, dans le parti des Indépendants. La Révolution anglaise est, en premier lieu, le conflit de ces deux Réformes.
Les non-conformistes s'en prennent d'abord aux rites anglicans et à l'épiscopat. Ils réclament le droit de nommer des pasteurs de leur choix, fidèles aux enseignements de la sainte Ecriture; ils organisent leurs Eglises démocratiquement, en dehors de toute hiérarchie ; l'autorité suprême y appartient à la communauté. Ces Eglises sont fondées sur un pacte constitutif, ou covenant, qui doit être adopté par tous les membres de la communauté. C'est l'assemblée des fidèles qui nomme les ministres, les diacres, et exerce le droit d'excommunication.
De l'Eglise, la démocratie passa à l'Etat. Pour pouvoir vivre selon leur foi et leur conscience, dans l'égalité de la primitive Eglise, les puritains durent briser la résistance non seulement de l'Eglise établie, mais du roi, son chef suprême. Et lorsque la royauté eut été emportée, ils voulurent organiser l'Etat sur les mêmes bases que leurs Eglises. Ils présentèrent à la Chambre des Communes VAgreement of the People, premier projet d'une constitution démocratique destinée à être pour l'Etat ce que les couenants étaient pour les Eglises, un Pacte fondamental que le peuple se donnait à lui-même et auquel il jurait obéissance. Le droit divin monarchique devait être remplacé par un contrat social fondé sur l'égalité de tous devant la loi et assurant la stabilité dans le gouvernement de la
nation. Et ce contrat social était considéré comme énonçant les principes essentiels d'un droit naturel^ émanation de la volonté de Dieu, mais exprimée par la volonté du peuple ^ Il établit essentiellement que tous doivent être égaux devant la loi, cette égalité des citoyens devant la loi civile étant la conséquence de Tégalité des chrétiens devant Dieu. Et le Pacte se termine par une Déclaration des droits : « Nous déclarons que ce sont là nos droits de naissance et que nous sommes résolus, d*un commun accord, à les maintenir, de toutes nos forces, contre toute opposition quelle qu'elle soit ».
Ainsi les Indépendants , les premiers dans l'Europe moderne, formulèrent le principe d'une constitution écrite, établie sur la volonté du peuple directement consulté.
Au souffle de la passion religieuse, on voit alors renaître les instincts d'indépendance héréditaires. Et les assemblées que les soldats de l'armée de Cromwell tiennent à Newmarket et à Triploe-Heath sont comme une répétition des antiques Champs de mai que les Germains tenaient au fond des forêts. Les Indépendants réclament pour tous la liberté de conscience complète. Tous doivent être égaux devant la loi comme devant Dieu. Etranges soldats qui, au soir des batailles, se réunissent sous la tente pour lire la Parole de Dieu et chanter les psaumes I Une force indomptable est en eux. Dans le manifeste qu'ils portent à leur chapeau comme signe de ralliement, on peut lire : « Nous ne pouvons transiger, sans péché volontaire, sur quoi que ce soit que nos consciences déclarent être la volonté de Dieu ». Cromwell tente en vain de rompre leur résistance par la force. Il doit céder au courant irrésistible pour le faire ensuite dévier. Pourtant dans la charte qu'il édictera en 1653 comme protecteur, il introduira plusieurs des principes stipulés dans VAgreement of the People^,
* Ch. Borgeaud, Etablissement et révision des Constitutions en Amérique et en Europe, p. 6 et suiv.
* Nulle part l'esprit qui anime ces Indépendants n'apparatt plus clairement
La République n*eut qu*un jour en Angleterre. Mais le pouvoir absolu ne put jamais s'implanter à nouveau dans ce sol que la Révolution puritaine avait si profondément labouré. A la veille de la Révolution française, en 1788, Pitt s'écriait aux applaudissements de la Chambre des communes : «Droit divin, pouvoir absolu : idées d'un autre temps, justement réprouvées et presque tombées dans Toubli I Les rois et les princes tiennent leur pouvoir du peuple, et au peuple seul, par l'intermédiaire de ses représentants, appartient de décider dans les cas où la constitution est muette b. La Réforme avait brisé au premier choc le bloc du pouvoir absolu.
Mais c'est sur le sol vierge du Nouveau-Monde que le principe de la souveraineté populaire, issu du calvinisme, fut appliqué dans toute sa rigueur. Cinq ans avant l'avènement de Charles h% en 1620, les Pères pèlerins s'embarquaient sur le Magfloiver pour aller fonder une a Nouvelle Angleterre d où ils pussent vivre en restant fidèles à leur foi. A bord même du navire, tous les passagers, y compris les matelots et les domestiques, signèrent un acte solennel, imité des Covenants ecclésiastiques, et qui devait
que dans les procés>verbaux des discussions qui eurent lieu au Conseil général de l'armée, au su{et de VAgreement of the People. Voici comment s'exprimait le colonel Rainborow, un des défenseurs de la démocratie avancée contre Ireton et Cromwell : « Rien de ce que Dieu a donné à l'homme ne peut lui être enlevé par un autre que Lui. Si le plus humble de ce royaume ne jouit pas de ce droit (d'élire les députés au Parlement) tout comme le plus grand, c'est donc que la loi divine ou la loi humaine le lui a retiré. Je ne trouve rien dans la loi de Dieu qui dise qu'un lord nommera vingt députés, un simple gentleman deux, un pauvre homme aucun. Je ne trouve rien de pareil dans le droit des gens. Mais je trouve que tous les Anglais doivent se soumettre aux lois de l'Angleterre et je crois que personne ici ne niera que la source de toute loi est le peuple, et, si c'est le peuple, je cherche la cause d'une pareille exception. » Et le délégué des démocrates de Londres, Pettus, s'exprimait en ces termes : «... J'estime que l'homme est naturellement libre et je pense que la cause qui a fait que des représentants ont été élus, c'est le grand nombre des individus qui empêchait que chacun pût donner son vote directement. Les hommes convinrent par un pacte de former un gouvernement... n Telles sont les idées politiques qui fermentaient dans les milieux puritains. Elles contiennent en germe toute la théorie du droit naturel et du contrat social telle que Rousseau l'exposera après Locke. Au moment où elles étaient discutées au Conseil de l'armée, Locke étudiait au collège de Westminster, sous des maîtres qui étaient des Indépendants. Voir C.-H. Firtts, The Ctarke paperê, Londres, 1891.
être le pacte constitutif de leur future colonie, a En vertu de ce pacte, déclaraient les signataires, nous ferons, décréterons et établirons telles lois justes et égales, telles ordonnances, tels actes, tels statuts, tels offices qu'il pourra être jugé opportun pour le bien général de la colonie et nous y promettons toute due soumission et obéissance. » Tel fut le premier en date des Plantation covenants, prototypes des t déclarations de droits i» et des constitutions américaines. Le 20 novembre 1772, James Otis et Samuel Adams présentaient à l'assemblée des citoyens de Boston une Déclaration des Droits des colons, comme hommes, comme chrétiens et comme citoyens, « Au nombre des droits naturels des colons, y était-il dit, est d'abord le droit à l'existence ; secondement, le droit à la liberté ; troisièmement, le droit à la propriété, et comme corollaire, le droit de les maintenir et de les défendre le mieux qu'ils peuvent ^ »
A la veille et au lendemain de la déclaration d'indépendance, toutes les colonies se donnèrent des constitutions qui servirent de modèle à la constitution fédérale de 1787. Elles étaient en général précédées de Déclarations des droits « naturels b de l'bomme et du citoyen. Ces droits ne sont pas considérés comme institués par la loi. Le peuple les constate et les proclame. Ils sont préexistants. Ils doivent garantir à tout individu un domaine réservé que l'Etat ne puisse en aucun cas fi-anchir.
La doctrine des droits naturels a été, on le sait, combattue par l'école historique. M. Jellinek a montré que ces droits dits naturels ont aussi leur fondement dans l'histoire. Ils proviennent des origines germaniques. <( La notion que le droit de l'Etat avait des limites était profondément gravée dans la conscience des peuples germaniques, jo Elle est à l'opposé de la conception romaine de l'absolutisme de l'Etat. C'est précisément ce sentiment d'indépendance individuelle, instinctif dans la race ger-
' Ch. Borgeaud, Etablissement et revision des constitutions en Amérique et en Europe, p. 19 et suiv.
manique, que la Réforme a réveillé, et à laquelle elle a donné un fondement résistant dans la religion et dans la conscience morale.
Ainsi, en droit public, deux conceptions sont en présence : la conception romaine, qui veut que l'individu n*ait des droits qu'en vertu d'une concession ou d'une autorisation de l'Etat, et la conception germanique et réformée, qui veut que la liberté individuelle soit antérieure à l'Etat, et que l'Etat se borne à la reconnaître et à la garantir. Et c'est cette conception germanique et réformée qui, des constitutions américaines, a passé dans la Déclaration des droits de V homme. Ainsi, cette fameuse Déclaration où les apologistes de la Révolution française ont voulu voir une révélation de la liberté, apportée par la France aux nations, dérive en réalité de la Réforme calviniste. Voilà, sans doute, ce dont ne se doutaient pas les députés anticléricaux des Chambres françaises, qui la firent afficher sur tous les murs officiels à côté des discours de M. Combes.
En 1789, Franklin, fixé alors à Passy, publia un recueil de toutes les constitutions américaines, comprenant en particulier celle qu'il avait rédigée lui-même pour la Pennsylvanie ^ Ces constitutions furent discutées avec passion partout, dans les salons, dans les clubs, à la cour même et jusqu'en province. Les « Américains» Lafayette ', Noailles, Lameth et leurs compagnons de la guerre d'Indépendance acceptent les idées nouvelles avec enthousiasme. Elles jouent un rôle prépondérant dans la rédaction des cahiers de 1789. Elles trouveront leur expression la plus retentissante dans la Déclaration des droits de l'homme.
M. Jellinek' a clairement montré, en mettant les textes en regard, que la Déclaration des droits français, est emprun-
* Un recueil semblable, dédié à la mémoire de Calvin, avait déjà été publié en Suisse, en 1778.
' En 17K3. Lafbyetle avait installé, dans sa maison de Paris, le tableau de la Déclaration des droits américaine, laissant tout auprès une place vide pour la future Déclaration des droits française.
3 La déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
tée aux Déclarations américaines S non seulement pour les idées mais encore pour la forme. Le texte français est seulement plus concis et plus précis. Il s*attache à des « définitions », surtout à la définition de la liberté (art. 46). Il insiste aussi davantage sur Tégalité des citoyens devant la loi ; en France il fallait rétablir, en Amérique elle allait de soi.
Une loi fondamentale faite par la nation elle-même, liant les pouvoirs publics et destinée à protéger tous les citoyens contre les abus de l'autorité, c'est bien là Tune des idées dominantes de la Révolution. La France Ta empruntée à l'Amérique, pour la répandre partout dans le monde. Elle survivra à la tourmente révolutionnaire, à l'Empire et à la Sainte-Alliance. Elle reste à la base du droit public dans tous les états démocratiques d'Europe.
Telle est donc la voie qu'a suivie l'idée démocratique, telle est la chaîne qui relie la Réforme à la Révolution. Dans les pays réformés, et surtout chez les Ânglo-Saxons, la liberté individuelle est née d'un état de conscience ; c'est des sources profondes de la vie intérieure qu'elle a jailli pour se répandre au dehors. Elle fut un postulat moral avant d'être reconnue et consacrée par une loi. Et la loi n'eut toute sa valeur que par la volonté collective à laquelle elle répondait. En France, la route suivie est inverse. Nous avons vu cette nation, au point où les routes de l'histoire moderne bifurquent, continuer dans la voie de la tradition romaine et se soumettre de plus en plus au pouvoir absolu, temporel et spirituel. Mais elle ne peut vivre dans l'isolement. Le souffle de la liberté lui vient du dehors. Elle
* Les constituants eux-mêmes en eurent conscience. Parlant de la proposition relative à la Déclaration des droits, l'évêquc de Bordeaux s'exprimait comme suit : a Cette noble idée, conçue dans un autre hémisphère, devait de préférence se transplanter parmi nous. Nous avons concouru aux événements qui ont rendu à l'Amérique septentrionale sa liberté ; elle nous montre sur quels principes nous devons appuyer la conser\'ation de la nôtre et c'est le Nouveau-Monde, où nous avions autrefois apporté des fers, qui nous apprend ai^ourd'hui à nous garantir du malheur d'en porter nous-mêmes ». Procès-ver» bal de la séance de la Constituante du 27 juillet 1789.
l'accueille avec toute l'ardeur de son sang généreux. Et Ton voit se produire le mouvement d'enthousiasme mystique qui marque l'aurore de la Révolution et dont la nuit du 4 août est le point culminant.
Comme les Etats d'Amérique, la France fait sa Déclara^ lion des droits ; elle pense la faire pour tous les peuples et pour tous les temps. De même qu'à l'époque des Croisades, la France se sent un apostolat. Elle a mission de convertir les nations à la Vérité. C'est ainsi que l'idée de la liberté qui, dans la Révolution anglaise, était restée localisée, prend par le génie communicatif de la France une force d'expansion universelle. Ses écrivains, ses soldats, ou simplement son exemple, la portent aux quatre coins de l'Europe. Elle passe comme un vent de tempête, ébranlant les trônes et ruinant les édifices du passé. Mais, si partout elle fit des ruines, les semences qu'elle apporta ne germèrent que dans les terres préparées pour les recevoir. La Révolution française libéra les peuples qui étaient mûrs pour la liberté. Elle ne libéra pas la France.
Toute son éducation romaine a été en sens contraire, faite pour atrophier l'individualité morale qui est la substance élémentaire de toute liberté. Et la liberté devient pour les Français une idée intellectuelle à opposer aux idées du passé, un dogme à établir dialectiquement, à définir, à codifier, à imposer comme une loi, par la contrainte, par le Pouvoir. Il faut contraindre les hommes à être libres, avait dit Rousseau. La Terreur y pourvoira.
Pour établir la liberté, le Pouvoir commence par la supprimer plus radicalement que la monarchie la plus absolue. Mais la liberté ne prendra pas plus racine que, sous le pavé des places publiques, les arbres de liberté. Elle n'est pas sortie du sol comme une plante, on l'y a enfoncée comme un pieu. Elle ne correspond pas dans les âmes à un besoin moral. Elle n'est qu'une loi écrite ne reposant sur aucune loi intérieure. Son nom n'est plus qu'un simulacre destiné à dissimuler une forme d'oppression nouvelle.