CHAPITRE VI
La Révolution et la tradition romaine.
Des éléments psychologiques de la Révolution française. 1* La mentalité ronoaine préexistante. 2* L'instinct égalitaire, déchaîné par la Philosophie du XVIII-'' siècle. 3* L'idée démocratique et l'idée libérale, issues de la Réforme. M>'sticisme de la foi révolutionnaire à ses débuts. Ce mysticisme se fige ensuite par l'effet de l'esprit théocratique. Les raisonneurs. De la dialectique révolutionnaire. Sieyés, type de mentalité romaine. Par son œuvre de nivellement, il prépare les voies à Napoléon. Le catholicisme révolutionnaire et sa lutte contre le catholicisme romain. L'Inquisition nouvelle. Point où se séparent les deux Frances. Retour intéressé des hautes classes à la religion. Mouvement inverse du peuple. IjSl passion antireligieuse. L'éducation du peuple n'a pas été faite. Comment il use de son pouvoir despotique.
Les causes immédiates de la Révolution française sont d'ordre économique. Pour apprécier ses causes morales il faut, nous semble-t-il, tenir compte des trois éléments que nous avons étudiés jusqu'ici :
1® Une certaine mentalité préexistante provenant de réducation romaine séculaire. Cette mentalité en est arrivée à faire à tel point partie intégrante de la constitution psychologique du peuple français, qu'elle se retrouve identique à elle-même à tous les moments de son histoire, dans toutes les aventures de sa pensée, même dans celles qui semblent devoir le plus l'éloigner de son point de départ. Elle façonnera dans son moule rigide la Révolution française plus complètement encore que la Réforme française.
Elle lui donnera sa méthode intellectuelle et lui imprimera cette tendance absolutiste et théocratique qu*ont signalée tous les historiens impartiaux.
2" Le courant philosophique du XYIII""® siècle, qui tend à détruire toutes les traditions sur lesquelles s*appuyait l'ancien régime pour constituer une société entièrement nouvelle fondée non plus sur la coutume, mais sur la raison ^ Le ressort moral de cette philosophie est Tinstinct. Elle aboutit à un idéal égalitaire qui sera la passion dominante des hommes de la Révolution. Elle conduira au résultat le plus tangible de cette Révolution : l'abolition de ce qui subsistait encore des privilèges féodaux.
3^ L*idée démocratique et Tidée libérale, issues de la Réforme et venues en France par les influences anglaises, dominantes vers le milieu du XYIII™» siècle, par Genève avec Rousseau, par l'Amérique avec Lafayette et les combattants de la guerre d'Indépendance. Pénétrant dans un milieu qui n'est pas préparé à les recevoir, ces idées provoqueront des réactions violentes. Elles agiront à la manière d'un explosif. L'idée de la souveraineté du peuple, élaborée par la mentalité romaine, créera un despotisme nouveau, plus tyrannique encore que la monarchie absolue du passé. L'idée de la liberté individuelle, directement contraire à toute la tradition religieuse et morale de la France, demeurera à l'état d'idée pure. Elle apparaîtra comme un brillant mirage au début de la Révolution ; mais elle restera sans influence réelle. On l'entourera de bandelettes, on l'embaumera, on l'enfermera en un sarcophage doré ; seule, une épitaphe pompeuse révélera encore sa présence. Elle ne sera qu'un dogme de plus inscrit sur la table d'airain des dogmes révolutionnaires.
■ Les apologistes de la Révolution s*accordent avec ses détracteurs pour voir là un des caractères essentiels de la Révolution, a La République française, dit M. Aulard, c'est comme un idéal politique et social, un idéal rationnel que les Français ont tenté de réaliser partiellement. » Mais M. Aulard en fait un mérite à la Révolution, alors que les traditionnalistes tels que Tocqueville «tTaine signalent les abus de cette raison déductive comme la cause principale des erreurs révolutionnaires.
Une foi nouvelle a trouvé les âmes telles que la foi du passé les avait faites ; elle en a pris tous les caractères. La Révolution est une forme dérivée du catholicisme. Elle reste catholique par sa prétention d'apporter au monde une vérité universelle, valable pour tous les hommes et pour tous les temps, de la formuler en dogmes immuables, de la répandre parmi les nations, de l'imposer au besoin par la contrainte. Comme le catholicisme, la Révolution est intolérante, parce que, comme lui, elle est infaillible. Comme le catholicisme, elle se fonde sur l'autorité spirituelle. Pas plus que lui elle ne respecte les droits de la conscience individuelle. Elle prétend régénérer le genre humain tout entier et l'amener à Yunité de la foi. De même qu'au temps des Croisades, la France se sent une mission dans le monde ; elle doit faire triompher la Vérité dont elle est dépositaire ; elle doit châtier les infidèles. « La Révolution, a dit Tocqueville, est devenue une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans dieu, sans culte ^ et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l'islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs.»
Comme tout mouvement religieux, celui-ci débute par un grand élan de foi, puis il se fige et devient une institution autoritaire. Il y a dans la Révolution deux phases principales, celle du mysticisme sous la Constituante, celle de la théocratie sous la Terreur.
La première phase est celle des espérances illimitées et des beaux mouvements de générosité. C'est le Jeu de Paume, c'est la Déclaration des Droits, c'est surtout cette nuit mémorable où l'on vit une assemblée entière prise de la folie du sacrifice. « Voilà bien nos Français, dit Mirabeau, au lendemain du 4 août, ils sont un mois entier à discuter sur des syllabes et dans une nuit ils renversent tout l'ancien ordre de la monarchie * ».
* Elle eut pourlant un culte, elle en eut même deux, celui de la Déesse Raison et celui de l'Etre suprême. Voir au chapitre VIH.
* Souvenirs d'Etienne Dumont, p. 140.
Les constituants ont les brusques impulsions du mysticisme le plus exalté, ils en ont parfois aussi les extases. A Touverture des Etats généraux, pendant la procession du 4 mai, dit le marquis de Ferrières, « des larmes de joie coulaient de mes yeux... Plongé dans la plus douce extase... je voyais la France appuyée sur la religion » nous exhorter à la concorde. « Ces cérémonies saintes, ces chants, ces prêtres revêtus de Thabit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant de pierreries... Je me rappelais les paroles du prophète... Mon Dieu, ma patrie, mes concitovens étaient devenus moi-même. »
Ce mysticisme qui a commandé l'abandon volontaire des privilèges au nom du bonheur du genre humain, s'exprime d'autres fois par des moyens plus ingénus. Pendant qu'on discutait un projet de banque nationale, présenté par M. Necker « un député se mit dans la cervelle de proposer que chaque membre donnât ses boucles d'argent, ce qui fut adopté d'un seul coup, l'honorable député déposant les siennes sur la table, après quoi l'on revint aux affaires^ ». Enfantillages charmants de la foi naissante I Avec son bon sens rassis d' Anglo-Saxon, l'ambassadeur américain, Governor Morris, qui raconte ce trait, n'arrive point à comprendre le tempérament d'une assemblée si différente de celles qu'il a pu voir dans son pays. « A dire vrai, observe Taine, avec irrévérence, ce sont des femmes nerveuses. » Tocqueville est plus respectueux et peut-être plus juste. « Les Français qui firent la Révolution, dit-il, ne doutaient point qu'ils ne fussent appelés à transformer la société et à régénérer notre espèce. Ces sentiments et ces passions étaient devenus pour eux comme une sorte de religion nouvelle, qui, produisant quelques-uns des effets qu'on a vu la religion produire, les arrachait à l'égoïsme individuel, les poussait jusqu'à l'héroïsme et au dévouement et les rendait souvent comme insensibles à tous les petits biens qui nous possèdent. »
« Talne, III, p. 177.
« J'ai beaucoup étudié Thistoire et j'ose affirmer que je n'y ai jamais rencontré de révolution où l'on ait pu voir au début, dans un aussi grand nombre d'hommes, un patriotisme plus sincère, plus de désintéressement, plus de vraie grandeur. La nation y montra le principal défaut, mais aussi la principale qualité qu'a la jeunesse, l'inexpérience et la générosité ^ »
La Constituante n'est pas seulement « sensible », elle est encore raisonneuse et par là elle est bien dans la tradition nationale. La foi nouvelle ne demeure point intuitive, elle s'aflirme en axiomes, elle s'expose dialectiquement. Au moment de l'interminable discussion sur la Déclaration des Droits, pour laquelle cinquante-quatre orateurs sont inscrits, Etienne Dumont trouve que l'Assemblée est convertie en Ecole de Sorbonne. « On n'avait jamais vu, dit-il, tant d'hommes s'imaginer qu'ils étaient tous législateurs et qu'ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les erreurs de l'esprit humain et assurer le bonheur des siècles futurs. Le doute n'avait point de place dans leur esprit, et l'infaillibilité présidait toujours à leurs décrets contradictoires. »
Taine a trop soigneusement décrit le mécanisme de cette nouvelle « manivelle à dogmes » pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Elle fonctionne de la même manière que l'ancienne, par les mêmes ressorts, par les mêmes engrenages ; elle élabore des formules non moins sonores et non moins vides, elle néglige aussi complètement de tenir compte des données de l'expérience *. Elle formule des axiomes, elle en déduit des conséquences ', il faut que la
* Tocqueville, ouvr. cité, p. 261.
' Il y a dans l'assemblée nationale quelques hommes capables ; mais les meilleures têtes ne souffrent pas que l'expérience vienne gftter leurs conceptions. Rapport de Morris, 31 juillet 1789.
* Leur procédé constant était de discuter d'abord le principe et de réserver la rédaction de la loi à une opération subséquente. Mémoires de Sir Samuel Romilly, cités par Taine, III, p. 190.
réalité s'y plie^ C'est l'avènement de l'utopie encyclopédique. L'heure annoncée par les prophètes a sonné. La Raison triomphe, elle édicté des lois pour l'éternité, elle va créer de toutes pièces une société nouvelle, elle va faire régner le bonheur sur la terre, elle va rendre l'homme à sa vertu première, l'homme en soi, toujours et partout semblable à lui-même, unité que l'on n'a qu'à ajouter à des unités entièrement équivalentes pour faire un peuple.
Et Sieyès rend ses oracles, Sieyès, la plus parfaite incarnation de la dialectique révolutionnaire, et le produit le plus pur de la mentalité romaine. C'est un méridional, du Var , latin jusqu'aux moelles ; il a fait ses premières études chez les Jésuites de Fréjus, sa ville natale; il les a continuées chez les Doctrinaires de Draguignan ; il les a achevées au Séminaire de Saint-Sulpice ; il a été attaché comme chanoine à l'évêque de Tréguier et dans ces fonctions il a fait preuve des remarquables facultés administratives qui le firent apprécier plus tard de Napoléon. Le plus fervent de ses biographes, M. Â. Bigeon, admire en lui « un esprit doué d'une force de raisonnement dont le germe est dans ces premières études, dans cette théologie consacrée au problème de la valeur de l'unité absolue, philosophie par excellence qui lui apprenait à n'avoir confiance que dans les principes abstraits en négligeant les détails accessoires *».
Sieyès est un docteur scolastique qui a renié la foi catholique. Il ne peut voir les vérités qu'à travers des syllogismes parfaitement enchaînés. II méprise tout le reste, il méprise BufTon parce que « ses vues ne concordent pas » ; il méprise « les prétendues vérités historiques, attendu qu'elles n'ont pas plus de réalité que les prétendues vérités religieuses ' » ; il méprise « les fastidieuses et interminables
* Lei Français, a dit Tocque ville, avaient perdu l'habitude de lire dans les faits. Ouvr. cité, p. 335.
* A. Bigeon, Sieyès, Vhomme, le constituant, p. 77. ' Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, V.
discussions de fait ». Le fait est négligeable par ce (]uMl est imprévu, insubordonné, parce qu'il dérange les échafaudages rectilignes de la raison. Or la raison doit devenir la loi des sociétés à venir, et cette loi, c'est Sieyès qui Tédictera, car il est la raison faite homme.
Il a tout prévu, tout calculé. « La politique, dit-il, est une science que je crois avoir achevée* ». Il porte en sa tète un plan de société mieux dessiné qu'un parcdeLenôtre. Kt lorsqu'il condescend à sortir de son ordinaire mutisme pour énoncer les théorèmes de sa géométrie politique, il ne souffre pas qu'un indiscret y change quoi que ce soit. Le moindre amendement détruirait toute l'exacte harmonie du système. Ayant parlé, il tourne le dos et s'en va, pour bien montrer qu'on ne saurait rien ajouter à ses paroles, ni rien en retrancher. Sous la Terreur, il s'efface; il se lait, il vit, car il est prudent et avisé. Mais durant la première période de la Révolution, comme durant la dernière, son influence est prépondérante, son prestige incomparable. Mirabeau le supplie publiquement de rompre un silence qu'il considère comme un fléau public. Il ne daigne pas ouvrir la bouche. Il veut par là punir les insubordonnés qui n'ont pas assez pieusement recueilli et appliqué ses paroles. Il en impose aux esprits les plus libres. M*"*^ de Staël voit en lui « le grand promulgateur de la loi de l'avenir ». C'est bien le rôle qu'il s'est donné à lui-même.
Sieyès a compté, aligné, combiné les unités hmaines qui forment la France. Il les a dépouillées le plus possible de tout ce qui les distinguait entre elles. Il a triomphé dans sa guerre aux privilèges ; les privilèges ne révoltaient pas en lui seulement un sentiment de justice, ils choquaient son esprit de symétrie. Une fois les unités humaines égalisées et détachées de leurs liens traditionnels, il va les grouper dans un ordre nouveau. Autant qu'il dépend de lui, il efface du sol français toutes les traces de l'histoire ; il le
' Mol recueilli par Etienne Dumont, Souvenirs, p. 64.
découpe, comme un damier, en cases aussi égales qu*il le peut. Elève de TEglise romaine, Sieyès prépare de loin ce système administratif impérial, admirable instrument de domination, que Napoléon perfectionnera et léguera à tous les gouvernements qui après lui présideront aux destinées de la France. Sieyès est le précurseur de Bonaparte. Sentant fléchir le pouvoir du Directoire, il a prononcé la parole qui désormais restera implantée dans le cœur de la France : a II me faut une épée I d
Le génie autoritaire et abstrait de Sieyès a plus qu'aucun autre contribué à dessécher, à cristalliser, à romaniser le mysticisme révolutionnaire. Cet homme, de cœur orgueilleux, d'esprit net et tranchant comme le couteau de la guillotine, a été le premier grand pontife du catholicisme nouveau. La seconde France peut le nommer comme un de ses créateurs.
La Révolution a désormais pris conscience de sa nature véritable. Etant elle-même une religion, catholique de son essence, elle ne peut tolérer que l'Eglise reste maîtresse d'une partie du terrain qu'elle entend se réserver intégralement. Comme l'Eglise, elle veut réaliser Vanité sans restrictions. Entre ces deux puissances dont les prétentions se rencontrent , il y a une rivalité nécessaire ; il y a une source de conflits qui renaîtront sans cesse au cours de rhistoire, et ne pourraient se terminer que par la ruine totale d'un des deux adversaires.
Au début, l'antagonisme n'apparaît point encore. Les idées nouvelles ont de nombreux partisans dans le sein de l'Eglise même. On a vu une notable partie des représentants du clergé se joindre à ceux du Tiers pour résister au pouvoir royal. C'est une question d'argent qui deviendra l'occasion première du divorce.
L'Eglise possède d'immenses richesses, et l'Etat en a besoin. Il va les prendre, ou, dira-t-on, les «reprendre». Des raisonnements bien déduits établissent son droit. Le
clergé est un ordre. Or selon les principes du Contrat social, dans l'Etat il ne faut pas de corps, a Les sociétés particulières, dit Mirabeau, placées dans la Société générale rompent l'unité de ses principes et l'équilibre de ses forces, n Parmi les ordres, le clergé est le plus dangereux, car « son régime est continuellement en opposition avec les droits de l'homme ^ b. Il ne faut pas que l'Eglise conserve des biens propres, sans cela l'ordre du clergé ne serait pas détruit ; on lui laisserait la faculté de s'assembler, on consacrerait son indépendance. C'est ce qu'on ne veut admettre à aucun prix. Les ecclésiastiques doivent être dans la main du pouvoir, c La religion appartenant à tous, il faut, par cela seul, que ses ministres soient à la solde de l'Etat, b Ils ne seront désormais que des fonctionnaires salariés et obéissants, « des offlciers de morale et d'instruction d.
L'Assemblée constituante s'érige en concile. Un de ses membres, Grégoire, a prononcé cette mémorable parole dont Robespierre se souviendra : « Nous pourrions, si nous voulions, changer la religion b. Le concile veut bien ne pas aller jusque-là. Il déclare qu'il respectera le dogme et ne repoussera que la discipline, comme si dans l'Eglise romaine la discipline ne faisait pas corps avec le dogme. Il refera la constitution de cette Eglise sur un plan nouveau calqué sur celui qu'on vient de tracer pour l'Etat.
Quarante-huit sièges épiscopaux seront supprimés. Le diocèse aura les mêmes limites que le département. L'évéque sera nommé par les électeurs du département, le curé par les électeurs du district — tous les électeurs, même ceux qui ne sont pas catholiques. Si l'évéque veut s'absenter quinze jours, il devra solliciter un congé à l'Hôtel de ville, faute de quoi son traitement sera suspendu. Tous les ecclésiastiques devront prêter serment à la Constitution française, et notamment aux décrets relatifs à la constitu-
* Voir les extraits des discours de Dedelay d'Agier, Bamave, Garât, Thouret» Le Chapelier, Treilhard, donnés par Taine, III, p. 265 et sulv.
tion civile du clergé. S'ils refusent, ils seront « réfractaires » et partant c poursuivis comme perturbateurs de Tordre» condamnés comme rebelles à la loi ».
Cest là le signal d'une Inquisition nouvelle, d'une Inquisition laïque plus sanguinaire que l'autre. Sur soixante-dix mille prêtres, quarante-six mille refusent de prêter serment à des lois qu'ils jugent contraires aux canons de leur Eglise. Ils sont destitués en attendant mieux, a Voici venir, dit Taine, la révolte des paysans, les insurrections de Nîmes, de la Franche-Ck)mté, de la Vendée, de la Bretagne, l'émigration, la déportation, l'emprisonnement, la guillotine ou la noyade pour les deux tiers du clergé de France et pour ses myriades de fidèles, laboureurs, artisans, journaliers, couturières, servantes, et les plus humbles d'entre les gens du peuple. A cela conduisent les lois de l'Assemblée constituante, n
Une des parties de la nation, et la plus grande, va être mise hors la loi par l'autre. La noblesse, le clergé et tous les Français qui restent attachés aux croyances et aux traditions anciennes seront rejetés du sein de la société nouvelle. Les bannis concluront entre eux une alliance et s'appuyeront sur l'étranger pour reconquérir leurs droits, leurs biens et leurs privilèges. C'est ici le point précis où les deux Frances se constituent en se séparant et occupent les positions opposées qu'elles ne quitteront plus. L'une en face de l'autre, elles seront désormais comme deux armées ennemies. Entre les deux camps, des ruisseaux de sang ont coulé, un abime de haines et rancunes s'est ouvert que rien ne pourra combler.
La séparation entre les deux Frances avait été préparée, mais non point accomplie par la philosophie du XVIII'"* siècle ; et si cette philosophie avait créé une division des esprits, cette division était exactement l'inverse de ce qu'elle devait être plus tard. C'étaient les classes privilégiées qui s'étaient détachées de l'Eglise, ne com-
prenant pas que la doctrine de TEglise était leur sauvegarde et que la ruine de la tradition catholique entraînerait celle de toutes les autres traditions autoritaires sur lesquelles s*appuyaient leurs privilèges. Tandis que la noblesse et la bourgeoisie lettrée se paraient de leur incrédulité comme d^une élégance, le petit peuple, à la veille et au début de la Révolution, restait attaché à l'Eglise. Â Paris même, quand un prêtre portant le viatique passait dans la rue, on voyait la multitude a accourir de toutes parts pour se jeter à genoux, tous, hommes, femmes, jeunes et vieux, se précipitant en adoration d.
Le peuple était plus arriéré, plus séparé des hautes classes qu'il ne Test aujourd'hui. Nobles et bourgeois n'avaient pas d'intérêts communs avec le peuple ; ils l'ignoraient et s'en faisaient une étrange idée. Ils le voyaient à travers les pastorales à la mode. « Il est curieux, dit Tocqueville S de voir dans quelle sécurité étrange vivaient tous ceux qui occupaient les étages supérieurs et moyens de l'édifice social au moment même où la Révolution commençait et de les entendre discourant ingénieusement entre eux sur les vertus du peuple, sur sa douceur, son dévouement, ses innocents plaisirs, quand déjà quatre-vingt-treize est sous leurs pieds : spectacle ridicule et terrible. »
Le grand mouvement qui a changé l'orientation des esprits a laissé le peuple entièrement à l'écart dans son ignorance et son incapacité. Et c'est là une des différences essentielles entre la Réforme et la Renaissance prolongée par l'Encyclopédie. En pays réformés, les derniers des gens de métier ou les simples laboureurs apprennent à épeler la Bible et à la comprendre. Leur intelligence s'éveille avec leur conscience. Le peuple suit de loin le mouvement d'émancipation de ses conducteurs; il participe à une vie spirituelle collective, ardente et profonde. Nous avons vu, au contraire, à quel point Voltaire et les
' Ancien régime, p. 22S.
encyclopédistes dédaignaient la a vile canaille », combien ils craignaient qu'elle fût éclairée et libérée. Pour mieux servir ses maîtres, le peuple ne devait point désapprendre de courber les genoux dans Tombre des chapelles et d'adorer les idoles du passé. Quand crouleront les murs des chapelles, quand les idoles seront renversées et brisées, quand les prêtres, dispensateurs de toute grâce divine, seront en fuite, quand on aura dit à ce peuple servile : Tu es libre et tu es roi, en toi réside la raison éternelle et la suprême sagesse, tu peux faire ce que tu veux, alors le vertige le prendra et il usera de sa puissance redoutable comme en userait une armée de forçais qui auraient brisé les portes de leur prison. Il est souverain avant d'avoir même commencé l'éducation de la liberté. Sa conscience n'a point été éveillée. Rien en lui n'arrêtera la formidable poussée de l'instinct, la haine implacable de l'esclave qui a trop souffert et trop saigné sous le fouet. Il va tenir ses maîtres à la gorge, il va goûter l'orgueilleux plaisir de les faire pâlir et trembler à leur tour, il va jouir enfin de tout ce dont il a été si longtemps frustré. Maintenu jusqu'ici par la crainte de la maréchaussée et par le respect du prêtre, il est déchaîné à cette heure. C'est la brute humaine qui se réveille. « Et ce peuple enfin, dit Tocqueville,^qui semble seul avoir tiré profit des fautes et des erreurs de tous ses maîtres, s'il a échappé, en effet, à leur empire, il n'a pu se soustraire au joug des idées fausses , des habitudes vicieuses, des mauvais penchants qu'ils lui avaient donné ou laissé prendre. On l'a vu parfois transporter les goûts d'un esclave jusque dans l'usage même de la liberté, aussi incapable de se conduire lui-même qu'il s'était montré dur |)our ses précepteurs. »
Tandis que la passion antireligieuse, attisée par l'active propagande de ceux qui ont entrepris de « déchristianiser » la France, descendra de plus en plus bas dans les rangs de la plèbe des grandes villes, la noblesse repentante fera cause commune avec l'Eglise et lui demandera son pardon
et son appui. Conversion intéressée à une religion tutélaire qui garantisse la sécurité des privilégiés et tienne le peuple en respect. L'Eglise a accepté le pacte. Elle ne sera plus telle que Tavait voulue son fondateur, la protectrice des faibles et des opprimés. Les classes populaires, soupçonnant que ses conseils de résignation sont intéressés, se détacheront d'elle de plus en plus, assez clairvoyantes pour voir, elles aussi, dans cette institution patronnée par les puissants de ce monde, une force d'oppression faite pour les maintenir en servitude.