CHAPITRE VII
La Secte Jacobine.
I^ clergé de l'Eglise révolutionnaire. La secte Jacobine et son Evangile : Le contrat social. Sentiment dominant du Jacobin : l'orgueil. Comment il interprète le dogme de la souveraineté du peuple. Non seulement les hérétiques, mais les indifférents doivent être châtiés. Système d'éducation égalitaire de Le Peletier de Saint-Fargeau. Les Institutions républicaines de Saint-Just des* tinées à réduire la France à l'unité de foi. Goût des hommes de la Révolution pour l'ancienne Rome. Brutus est au nombre de leurs saints. Robespierre, type exagéré de mentalité romaine. Il veut être le souverain pontife de l'Eglise révolutionnaire. Il vise au gouvernement des flmes. Dévotion de ses fidèles. Le peuple a reconnu en lui le prêtre.
Mystique au début, la religion révolutionnaire tend par une pente rapide à la théocratie. Une secte toute-puissante qui tint un instant en mains les destinées delà France a tenté d*y réaliser, dans toute son ampleur, Tidéal dernier de TEglise romaine tel que Grégoire VII Ta conçu : l'unité sous un |)ouvoir absolu, niaitre à la fois des corps et des âmes, des vies et des consciences. C'est un catholicisme dépouillé de l'essentiel, c'est-à-dire de son contenu chrétien, élaboré par des cerveaux d'énergumènes, tombé en des mains souillées de sang, un catholicisme pourtant resté identique à lui-même par sa prétention de détenir la vérité immuable, par son ambition de réduire le genre humain à l'obéissance pour le régénérer, par son dogmatisme rigide, par son mépris de toute conscience individuelle, par son exclusivisme, par la rigueur avec laquelle il persécute l'hérésie.
La secte jacobine a son évangile : le Contrat social. Toutes les clauses de ce contrat, avait dit Rousseau, se réduisent à une seule : « Aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté, chacun se donnant tout entier, tel qu'il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu'il possède font partie ». Ainsi se défmit le dogme jacobin essentiel de la souveraineté populaire. On voit combien il diffère du principe démocratique tel que la Réforme l'a élaboré. A proprement parler il est exactement le contraire, parce qu'il part d'un principe opposé. « La première œuvre des puritains, tout intérieure, a dit Taine, est la répression de soi par soimême, et, avant d'être politique, elle est morale. » Au contraire, chez le Jacobin, la première injonction n'est pas morale, mais politique. « Ce ne sont pas ses devoirs mais ses droits qu'il exagère, et sa doctrine, au lieu d'être un aiguillon pour la conscience, est une flatterie pour l'orgueil ^ ». Les plus cyniques des membres de la secte avouent cette vérité. Après avoir parlé des révolutions du XV™c et du XVII'"« siècles «qui tiraient leur force de la vertu et avaient leur racine dans la conscience, » Camille Desmoulins ajoute : « Notre Révolution, purement politique, n'a ses racines que dans l'égoîsme et dans les amours-propres de chacun, de la combinaison desquels s'est composé l'intérêt général *. »
Le sentiment dominant du Jacobin est un incommensurable orgueil, un orgueil poussé jusqu'à la folie. Ecoutez Chàlier pérorant au club central de Lyon : « Les Sansculottes iront verser leur sang, dit-on. C'est bien là le langage des aristocrates. Est-ce qu'un Sans-culotte peut être atteint? N'est-il pas invulnérable comme les dieux qu'il remplace sur la terre ? » Ou encore : « Vous êtes rois et plus que rois. Ne sentez-vous pas la souveraineté qui circule dans vos veines? »
« Taine. V. p. 30.
* Britsot dévoilé, par Camille Desmoulins. Bûchez et Roux, XUI p. 207.
Fondée sur un tel mobile moral, la souveraineté du peuple devient le plus tyrannique despotisme que Thistoire ait connu. Le peuple souverain c'est exclusivement la secte \ les braves Sans-culottes doués de toutes les vertus, revêtus de tous les droits. Les autres, les ci-devant, les aristocrates, les réfractaires, les suspects, Timmense majorité des Français, sont mis hors la loi parce qu'ils n'ont pas souscrit au Contrat social. Ils ont mérité la mort. L'obéissance passive elle-même ne les sauvera pas. Les tièdes sont des coupables. « Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents, dit Saint-Just *. Vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle. » — Dressez des échafauds, s'écrient les apôtres qui vont en province prêcher l'évangile de la secte, « que les remparts de la ville soient hérissés de potences et que celui qui ne sera pas de votre avis y soit attaché I »
Il n'y a plus de lois. La volonté du peuple souverain en tient lieu '. Tous ceux qui sont encore revêtus d'une autorité quelconque et veulent s'en servir pour faire respecter la loi, sont dénoncés comme des ennemis de la Constitution et de la liberté... « parce que, dit-on, ils ne parlent jamais que de la loi, comme s'ils ne savaient pas que la volonté du peuple fait la loi et que nous sommes le peuple * ».
Hors de l'Eglise jacobine pas de salut. La secte étant en possession de l'absolue vérité, tout hérétique est coupable et doit être châtié. Le Jacobin est un théologien qui se fait Inquisiteur. Il a le même but que l'Inquisiteur et use du
* « Le souverain, dit St-Just, se compose de tous les cœurs portés n la vertu. » Inttitutiont républicaines. Quatrième fragment.
* Rapport du 10 octobre 93. Taine VII p. 96.
> « Là où l'homme obéit sans qu'on le suppose bon, il n*y a ni liberté, ni patrie. Celui qui donne à un peuple trop de lois est un tyran. . . Obéir aux lois cela n'est pas clair, car la loi n'est souvent autre chose que la volon^ de celui qui l'impose. On a le droit de résister aux lois oppressives, d Saint-Just. Fragments d'institutions républicaines,
* Lettre des administrateurs du Var« 27 mai 1792. Taine VI, 71.
même moyen. Son but, c'est de régénérer la France d'abord, l'humanité ensuite ; son moyen, la terreur. « Nous ferons un cimetière de la France, dit Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » L'homme est déchu, il a perdu, par la faute des institutions sociales, son excellence première. « Il faut, dit Billaud-Varennes S recréer en quelque sorte le peuple qu'on veut rendre à la liberté, puisqu'il faut détruire d'anciens préjugés, changer d'antiques habitudes, perfectionner des affections dépravées, restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés. »
Rien ne caractérise mieux la mentalité du Jacobin que ses idées sur l'éducation. Robespierre en a établi le principe dans le fameux discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, a La patrie, a-t-il dit, a seule le droit d'élever les enfants, elle ne peut confler ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme domestique, qui rétrécit les ànies en les violant et détruit avec l'égalité tous les fondements de l'ordre social ' ».
Le Peletier de Saint-Fargeau, l'un des martyrs canonisés de l'Eglise jacobine, avait laissé dans ses papiers l'esquisse d'un système d'éducation *. Il devait séduire Robespierre qui le présenta à la Convention et le fit voter le 13 août 1793. Il ne fut du reste jamais mis à exécution. Michelet a appelé ce projet la « Révolution de l'enfance » et, chose étrange, l'a salué comme l'évangile de la pédagogie. Il est encore des Français de nos jours qui partageraient cette admiration.
« Dans notre système, dit Le Peletier, la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient, la matière ne sort jamais
» Taine V[[. 97.
* Bûche/ et Roux. ouvr. cité. XXX[I p 374.
' Voir Gabriel Compayré, Histoire critique de l'Education en France, p. 298 et suivantes.
LA SKCTE JACOBINE ^l^)
du moule... Tout ce qui doit composer la République doit être jeté dans un moule républicain ». Le Peletier consent à laisser les enfants en bas âge à leur mère. Il se souvient sans doute des préceptes de Rousseau sur l'allaitement maternel. Il n'a pas repris l'idée de Platon d'une crèche de l'Ktat où des nourrices ofiicielles allaiteraient tous les nourrissons, confondus en un seul bloc. Mais tous les enfants, les filles de cinq à onze ans, les garçons de cinq à douze ans, seront élevés en commun aux frais de l'Etat, et recevront la même éducation, en de grands collèges comptant au moins cinq à six cents élèves. Ainsi la jeunesse pourra être façonnée à l'égalité complète : même instruction, même nourriture frugale, et, c'est là le dernier mot de l'égalité, même costume pour les filles et les garçons. <c Les principes qui doivent diriger les parents, avait dit Barère dans la discussion, c'est que les enfants appartiennent à la famille générale, à la République, avant d'appartenir aux familles particulières. Sans ce principe, il n'y a pas d'éducation nationale. »
Mais l'éducation de la République égalitaire ne s'arrête pas à l'école. Ce n'est pas l'enfant seul qui appartient à l'Etat, mais encore l'homme, l'homme tout entier et durant toute sa vie. Dans ses Fragments dlnstitutions républicaines S Saint-Just a exprimé l'idéal suprême de la secte jacobine. Il faut lire ce document d'un bout à l'autre si l'on veut se rendre compte de l'état mental des hommes qui tinrent un instant la France entre leurs mains. Nous devons nous borner à une brève analyse. Saint-Just n'eut pas le temps d'achever ce projet grandiose qu'il voulait soumettre à la Convention. Sentant sa vie menacée, il en remit l'ébauche en mains siires, afin de « laisser à la postérité ce témoignage irréfutable de sa vertu ».
Les institutions que méditait Saint-Just devaient <c forcer
les magistrats et la jeunesse à la vertu ; donner le cou-
' Œuvres de St-Just. Paris, Prévost, 1K74.
rage et la frugalité aux hommes; les rendre justes et sensibles,... étoufTer les passions criminelles; rendre la nature et Tinnocence la passion de tous les cœurs et former une patrie ».
Il y a trop de lois dans la République et pas assez de mœurs; s'il y avait des mœurs tout irait bien. Or, pour former des mœurs, il faut des institutions. Il en faut pour arriver à ce que tout le monde délibérant pense , agisse et parle dans le sens et dans le cercle de Vordre établi.
Pour réducation, Saint-Just reprend les idées de Le Peletier en les développant. Les enfants appartiennent à leur mère jusqu'à cinq ans, si elle les a nourris ; à la République ensuite, jusqu'à la mort. De cinq à dix ans, ils apprennent à lire, à écrire et à nager. Ils sont vêtus de toile dans toutes les saisons. Ils couchent sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de laitage, de pain et d'eau. L'éducation des enfants depuis dix à seize ans est militaire et agricole. Ils ne pourront prendre le costume des arts qu'après avoir traversé aux yeux du peuple un fleuve à la nage, le jour de la fête de la jeunesse.
Les institutions républicaines doivent tenir l'homme en lisière, de cinq ans jusqu'à son trépas, afin de le rendre libre. Tout est réglementé, même l'amitié. Tout homme, à vingt et un ans, est tenu de déclarer dans les temples quels sont ses amis. Cette déclaration doit être renouvelée tous les ans pendant le mois de ventôse. Celui qui dit qu'il ne croit pas à l'amitié ou qui n'a pas d'amis, est banni.
Divorce obligatoire pour les mariages stériles. Les époux qui n'ont point eu d'enfants pendant les sept premières années de leur union et qui n'en ont point adoptés, sont séparés par la loi et doivent se quitter.
Le peuple français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'àme*. Les premiers jours de tous les mois sont
> Voir au chapitre suivant le décret de la Convention.
consacrés à rEternel... L'encens fumera jour et nuit dans les temples publics et sera entretenu tour à tour, pendant vingt-quatre heures, par les vieillards âgés de soixante ans... Tous les ans, le premier floréal, le peuple de chaque commune choisira, parmi ceux de la commune exclusivement, et dans les temples, un jeune homme riche, vertueux et sans diflbrmités , âgé de vingt et un ans accomplis et de moins de trente, qui choisira et épousera une vierge pauvre, en mémoire de Tégalité humaine.
Les hommes qui auront toujours vécu sans reproches, porteront une écharpe blanche à soixante ans. Ils se présenteront à cet effet dans le temple le jour de la fête de la vieillesse et, si personne ne les accuse, ils prendront récharpe. Les vieillards qui portent Técharpe doivent censurer dans les temples la vie privée des fonctionnaires et des jeunes gens qui ont moins de vingt et un ans.
Tout propriétaire est tenu, sous peine d'être privé du droit de citoyen, d'élever quatre moutons en raison de chaque arpent de terre qu'il possède. Tout citoyen rendra compte tous les ans de l'emploi de sa fortune... Nul ne mangera de chair le troisième, le sixième, le neuvième jour des décades.
Il faut créer des institutions sur tout au monde, sur les mœurs , sur l'application du pouvoir, sur les devoirs et les droit réciproques, sur le génity sur le but de la Révolution, sur les idées qui constituent le bonheur d'un peuple libre. Saint-Just propose enfln, et cela est bien caractéristique, de créer six millions de magistrats pour prêcher ou donner l'exemple de toutes les vertus.
Ces institutions, suprême pensée de Saint-Just, ne sont (|u'une mauvaise parodie de Spaiie. Saint-Just joue les Lycurgue. C'est son idée fixe. Il a adopté un langage laconique. Un contemporain l'appelle « le monstre bien peigné qui débite des apophtegmes ». Il vit dans cette antiquité de pacotille, dernier résidu de la pensée classique qui a donné le ton au style révolutionnaire et lui a fourni ses
citations, ses exemples et ses métaphores. Ce n*est pas Sparte seulement, c*est aussi Rome dont Saint-Just est hanté. « Le monde est vide, dit-il, depuis les Romains. »
On sait assez d'ailleurs que cette prédilection pour Tantiquité romaine n'a pas été particulière à Saint -Just. 11 semble que l'époque révolutionnaire ait eu le pressentiment des origines lointaines de sa mentalité. Les mœurs, la littérature, l'art, le costume, le mobilier, les fêtes, toutes les manifestations de la vie publique et privée en font foi ^ Sitôt que le mot République a été prononcé, il semble que la société française soit hypnotisée par les souvenirs de l'ancienne Rome. Elle se joue à elle-même, d'après l'antique, une tragi-comédie où la guillotine elle-même a son rôle. On peut voir, au Cabinet des estampes à Paris, une gravure représentant le sinistre appareil, inventé par Guillotin, avec cette légende : « Une machine semblable servit à l'exécution du Romain Titus Manlius ». Dédaignant les grâces frivoles de Watteau ou de Boucher, David illustre, en style noble, l'héroïsme révolutionnaire par des exemples empruntés à l'histoire ancienne. Il exerce sur tous les arts une dictature aussi despotique que celle de Robespierre. La République des arts sera, elle aussi, une et indivisible. Peintres, sculpteurs, menuisiers ou potiers, tous doivent travailler dans le goût classique, à l'ordre du jour *.
• Voir E. elJ. de Concourt, Histoire de la Société française pendant la révolution; Histoire de la Société française pendant le Directoire. Richard Muther, Geschichie der Malerei im XIX'" Jahrhundert I. ]>. 128 et suiv. Il faut noter que cette évolution du goût a commencé avant la Révolution. Préparée par les travaux des archéologues, en particulier du comte de Caylus (1692-1765) elle fut accélérée, à partir de 1755, par les fouilles de Pompéi qui éveillèrent Wvement la curiosité publique. I^ création de l'Ecole de Rome en 1666 consacre la mode artistique nouvelle. Le directeur de cette école, Vien, est le maître de David, lequel peint à Rome, dés 1784. son Serment des Horaces, SoufHot, architecte du Panthéon, revient également au style classique. Enfin, à la veille de la Révolution (1788), paraît le Voyage du jeune Anacharsis, L'œuvre de Barthélémy obtient un prodigieux succès et offre au public lettré le modèle de cette c vie antique », à demi truquée, quMl va copier de son mieux.
* De 1792 h 1800, le goût général fut si exclusif que les directeurs du Musée du rouvre Hrent disparaître tous les chefs-d'œuvre de l'école française. L'art exquis du XVIII-* siècle tomba dans un tel discrédit qu'il ne put être réhabilité qu'un demi-siècle plus tard par les Concourt. L'art gothique n'était pas moins mrprisé. Seul Alexandre Lenoir s'efforçait, parfois au péril de sa vie, de sauver les monuments de l'ancienne France.
Ils ont à fournir un décor assorti à une pièce dont les auteurs se parent eux-mêmes du nom de Romains. On dépose des bustes de Brutus partout, aux Jacobins, dans les cafés, et jusque sur la scène des théâtres. « O buste révéré de Brutus I d'un grand homme, déclame un acteur, transporté dans Paris, tu n'as pas quitté Rome ! » Ce cabotin se trouve avoir exprimé le sentiment public. Paris semble faire de son mieux pour devenir la caricature de Rome. Et, selon sa coutume, la province s'efforce d'imiter Paris. Brutus devient bientôt le saint le plus fêté du calendrier révolutionnaire. Les habitants de Ris Orangis délogent Saint-Biaise de sa niche et mettent à sa place l'illustre Romain que les régicides ont pris pour patron. Ils donnent le nom de Brutus à leur commune*. Saint- Brutus prépare les voies à la Déesse Raison.
Auprès de Saint-Just, Robespierre. De la Constituante à la Convention, de Sieyès à Robespierre, la Révolution a suivi rapidement la pente qui l'entraîne vers les bas-fonds de la médiocrité démagogique. Mais c'est la même constitution morale et mentale. C'est le même tempérament absolutiste, c'est le même mécanisme cérébral fonctionnant par des méthodes identiques et dont nous avons vu la genèse historique. Si, après Bossuet ou Calvin, Sieyès est un des exemples types de la mentalité romaine, Robespierre en est la déformation grotesque et hideuse '.
Taine' nous a montré dans Robespierre le cuistre, le suprême avorton intellectuel formé dans le moule classique, la manivelle à dogmes tournant dans le vide de l'abstraction et déroulant interminablement le fil de la a scolastique révolutionnaire », le mauvais phraseur alignant tous les lieux communs d'une rhétorique de sémi-
1 Aulard, Histoire politique de la Réuolution française.
* Mirabeau à côté de Sieyès, Danton en face de Ilobespierre, représentent le génie gaulois. I^s esprits de cette lignée n'ont manque à aucun moment de l'évolution psychologique de la France.
> Ouvrage cité Vn p. 231 et suiv.
nariste, Tesprit faussé par la dialectique abstraite, ne voyant plus rien de concret et d'individuel, n évoluant que dans les formules apprises, les entités vides : « le peuple, la nature, la raison, les tyrans, les factieux, la vertu, la liberté, et Tliomme, non Thomme réel et vivant, mais rhomme en soi, la monnaie humaine qui doit être marquée à un coin unique et que vérifient, empilent et additionnent les comptables de la Révolution ».
Robespierre est le cuistre, mais il est aussi le pontife, et c'est surtout sous cet aspect qu'il apparut aux yeux de ses contemporains. « Il avait, dilTliibaudeauS la figure maigre, la physionomie froide et le teint bilieux, le regard faux, des manières sèches et aflfectées , le ton dogmatique et impérieux... C'était une espèce de pontife qui avait ses séides et ses dévotes et se complaisait dans le culte qu'ils lui rendaient. »
Comme Calvin son compatriote, il avait l'esprit sacerdotal. D'où vient Robespierre? Quelle a été son éducation? Protégé de l'évêque d'Arras, il a été boursier par faveur au lycée Louis-le -Grand. Puis il a passé par la basoche. Il a été façonné par la gymnastique légale.
Ce qu'il veut, c'est le pouvoir spirituel, le gouvernement des âmes. Nous le verrons tout à l'heure instituer une religion et s'en faire le souverain pontife. Il est l'Incorruptible, il est l'Infaillible, il est l'Unique, il est le Messie dont Rousseau fut le précurseur"; il est appelé à faire régner sur la France la vertu et le bonheur par l'unité de la foi. Il a divisé les hommes en deux catégories : les bons, ceux qui pensent comme lui; et les mauvais, ceux qui ne pensent pas comme lui * — les hérétiques. Froidement, méthodi-
* Mémoires sur la Convention.
* Un de ses biographes, M. Haincl, n'a pas craint d'insinuer qu'il ressemblait à Jcsus-Christ.
' « Je ne connais que deux partis : celui des bons et celui des mauvais citoyens. Quel est le remède? Punir les traîtres... etc.» Discours de Robespierre, 8 thermidor. Sorel, L'Europe et la Révolution française, IV p. IM.
cfuement, il dresse ses listes pour la guillotine ; et ses listes ne comprennent plus seulement les suspects, les ci-devant, mais encore les incrédules, les athées, les Hébertistes. Robespierre est un inquisiteur correct, impassible, la tenue d'un petit bourgeois de Tancien régime, les yeux clignotants sous les lunettes , et quel regard I « Certes, disait un Montagnard, vous auriez voté comme lui le 9 thermidor si vous aviez vu ses yeux verts. »
Et le peuple l'adore. Ses fidèles sont à genoux devant lui. les femmes encore plus que les hommes K Quand, sur l'accusation de LiOuvet, il prononce sa défense à la Convention, « les tribunes étaient remplies d'une foule prodigieuse de femmes extasiées, applaudissant avec le transport de la dévotion ».
« Robespierre prêche, dit un article de la Revue de Paris*, Robespierre censure ; il est furieux, grave, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite... Il tonne contre les riches et les grands; il vit de peu et ne connaît pas les besoins physiques. Il n'a qu'une mission, celle de parler et il parle presque toujours... Il a tous les caractères non pas d'un chef de religion, mais d'un chef de secte; il s'est fait une réputation d'austérité : il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l'ami des pauvres et des faibles... il se fait suivre par les femmes et les faibles en esprit; il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages... »
Le peuple a reconnu en Robespierre celui dont il a la nostalgie, celui dont on l'a privé et dont il ne peut plus se passer, modelé qu'il est par le pli des siècles, le conducteur spirituel, l'homme qui possède la vérité et qui l'impose. Le peuple a reconnu le prêtre.
* Une jeune veuve lui offre sa main avec quarante mille francs de rente. « Tu es ma divinité suprême, lui écrit-elle, et Je n'en connais pas d'autres sur la terre que toi. Je te regarde comme mon ange tutélaire et ne veux vivre que sous ta loi.» Taine VII p. 248.
* Attribué par les uns à Condorcet. par d'autres à Rabaut St-Etienne. Aulard. Histoire politique de la Révolution française, p. 423.