CHAPITRE VIII
La théocratie révolutionnaire.
Formes principales du catholicisme révolutionnaire. Le culte de la Raison. Ses cérémonies, ses catéchismes. La religion nouvelle se coule dans le moule de l'ancienne. Le culte de l'Etre suprême. Comment Robespierre parvient à l'imposer. Sincérité de sa foi. Organisation de sa théocratie. Procès en hérésie. L'Etre suprême reconnu par décret. Miracles en faveur de la République. Le pape révolutionnaire. Fête du 20 prairial et chute de Robespierre. Le catholicisme révolutionnaire lui survit. Le « bloc » est un décalogue. Le despotisme de la liberté.
Si Robespierre est le type le plus représentatif du cléricalisme révolutionnaire, ses adversaires de gauche euxmêmes, les athées, les Hébertistes sont tout imprégnés de la même mentalité. Eux aussi n^ont entrepris de déchristianiser la France que pour instituer une religion nouvelle. La République jacobine va être divisée entre deux Eglises rivales dont chacune réclame Tappui du bras séculier : Au culte de la déesse Raison, issu de TEncycIopédie, s'oppose le culte de TEtre suprême, qui procède de Rousseau. Et ces deux Eglises s'excluront l'une l'autre comme hérétiques et schismatiques.
M. Aulard^ a étudié avec un soin particulier ce mouvement de « déchristianisation » de la France qui se produi-
1 Le culte de la Raison et de l'Etre suprême et Hittoire politique de la Révo^ lution française, p. 469 et suiv.
sit d*août à décembre 1793 au moment où la Révolution luttait contre la Vendée et contre TEurope. Ce fut la province qui donna le signal. Nous avons vu la commune de Ris Orangis enlever Saint-Biaise de sa niche pour y mettre Brutus. Plusieurs communes voisines suivirent cet exemple. Le 16 brumaire, les habitants de Mennecy parurent à la barre de la Convention, dérisoirement vêtus de chapes, et déclarèrent qu'ils avaient abjuré la religion et ne voulaient plus de curé. Ce fut le signal des mascarades anticatholiques qui, durant plusieurs mois, défilèrent devant les représentants de la nation.
Le 15 brumaire, la Convention avait applaudi et fait imprimer un discours dans lequel Marie-Joseph Chénier proposait de substituer au catholicisme la religion de la patrie. « Vous saurez, disait-il, fonder sur les débris des superstitions détrônées, la seule religion universelle, qui n'a ni secret, ni mystères, dont le seul dogme est l'égalité, dont nos lois sont les orateurs, dont les magistrats sont les pontifes, et qui ne fait brûler l'encens de la grande famille que devant l'autel de la Patrie, mère et divinité commune. »
Deux jours plus tard, l'évéque Gobel se présenta à la barre avec onze de ses vicaires, annonça leur démission collective, déposa sa croix et son anneau et se coiflTa du bonnet rouge. « Chacun s'empressa, dit le Journal des Débais et des Décrets, de serrer dans ses bras des hommes qui, lassés de partager entre leur religion et la patrie, se dévouent entièrement à la République. »
Le nouveau culte fut solennellement inauguré par la fameuse cérémonie du 20 brumaire ^ Vers dix heures du matin, la Commune et le Déparlement se rendent à Notre- Dame, suivis d'un grand concours de peuple. Au milieu de réglise s'élève une sorte de montagne couronnée par un petit temple rond, de style grec, portant cette inscription sur la façade : A la Philosophie. Au-dessous du temple, à
* Voir Aulard, Le culte de la Raison, p. 52 et suiv.
mi-côte de la montagne, sur un autel également grec, brûle un flambeau, le flambeau de la Vérité. Aux sons d*une fanfare, deux théories de jeunes filles vêtues de blanc et portant des flambeaux, viennent se croiser en sHnclinant devant l*autel de la Raison. Enfin sort du temple, aux yeux du peuple, une femme, « image fidèle de la beauté », dit le procès-verbal de la Convention. Sa robe est blanche ; sur ses épaules flotte un ruban bleu ; elle est coiffée du bonnet rouge ; dans sa main droite elle tient une longue pique. « Son attitude imposante commande le respect et Tamour. » Elle est appelée à remplacer la ci-devant Sainte- Vierge. Elle personnifie la Liberté. Trônant sur un siège de verdure, elle reçoit les hommages du peuple. Puis elle rentre dans le temple, non sans s'être retournée « pour jeter encore un regard de bienfaisance à ses amis... Alors l'enthousiasme de la foule éclate par des chants d'allégresse et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles ». C'est une actrice de l'Opéra qui a figuré la déesse. La même troupe a également fourni les théories des blanches vestales. « Ces jolies damnées, dit le P. Duchesne, chantèrent mieux que des anges. »
Puis le Département, la Commune, la Déesse et tout son cortège vont défiler devant la Convention. Chaumette prononce une harangue : « Nous n'avons point, dit-il, ofl*ert nos sacrifices à de vaines images, à des idoles inanimées. Non, c'est un chef-d'œuvre de la nature que nous avons choisi pour la représenter, et cette image sacrée a enflammé tous les cœurs. Un seul vœu, un seul cri s'est fait entendre de toutes parts. Le peuple a dit : Plus de prêtres, plus d'autres dieux que ceux que la nature nous oflre! » A la demande de Chaumette, la Convention décrète que Notre- Dame sera désormais consacrée au culte de la Raison. La déesse prend place au bureau et reçoit l'accolade du président et des secrétaires. Puis, la Convention se rend au nouveau temple de la Raison, où la cérémonie est recommencée en son honneur. Les jours suivants, des procès-
siens défilèrent devant la Convention, parodiant les cérémonies catholiques.
Il ne suffit pas que le nouveau culte ait été institué et reconnu par TEtat, il faut encore que tous les autres soient proscrits. La plupart des sections ferment les églises paroissiales et les rouvrent comme temples de la Raison ^ Enfin, le 3 frimaire an II, la Commune de Paris décrète que « toutes les églises et temples de toutes religions et de tout culte qui ont existé à Paris seront sur le champ fermés et que ceux qui demanderont l'ouverture soit d'un temple soit d*une église seront arrêtés comme suspects ».
Le mouvement se répandit en province. A l'instar de Paris, la province voulut avoir ses temples de la Raison et ses déesses Raison. M. Aulard affirme même que le culte nouveau y fut plus sérieux que dans la capitale, attendu que les déesses Raison y furent figurées non par des cabotines, mais « par de belles et vertueuses jeunes filles appartenant à l'élite de la bourgeoisie ».
La religion nouvelle a ses saints et ses martyrs. Dans tous les temples on a élevé des bustes à Marat, à Chàlier et à Le Peletier et Ion rend un culte à cette « trinité des sanglantes victimes du patriotisme ' ». Le calendrier a été réformé. Une ère nouvelle est ouverte, datant de la fondation de la République. La semaine fait place à la décade, le dimanche au décadi. Bientôt et jusque sous le Directoire la célébration du décadi deviendra obligatoire \
On publie un Catéchisme républicain, suivi de maximes de morale républicaine, propre à iéducaiion des enfants de Vun et de Vautre sexe, par le citoyen Poitevin *. L'auteur
< Aulard, Hittoire de la Révolution française, p. 472. — * Ibid., p. 473.
* Le lendemain, Jour de la décade, les Jardinières étant venues s'étaler le long de la grande rue, comme de coutume, furent condamnées à six livres d'amende pour avoir transgressé et méprisé la décade . Journal d'un bourgeois ttEvreux, 7 Juin 1796. Taine VIII, 389.
* Aulard, Culte de la Raison, p. 107.
emprunte toutes les formules du catholicisme. Il institue des sacrements républicains :
Demande : Qu'est-ce que le baptême ?
Réponse : C'est la régénération des Français, commencée le 14 juillet 1789 et bientôt appuyée par toute la nation française.
Demande : Qu'est-ce que la comnmnion ?
Réponse : C'est l'association proposée à tous les peuples raisonnables par la République française, pour ne plus former sur la terre qu'une grande famille de frères, qui ne connaisse et n'encense plus d'idoles ou de tyrans.
On publie Les offices des décades, ou discours, hymnes et prières en usage dans les temples de la Raison, par les citoyens Clîénier, Dusausoir, etc.
La section de la Montagne décide que chaque décadi les instituteurs et institutrices de l'arrondissement iront dans le temple de la Raison avec leurs élèves pour y rendre compte de leurs progrès et les soumettre à Texamen du peuple assemblé. C'est à cette occasion qu'à Saint-Roch, le 80 ventôse an II, le jeune Poupardin, âgé de huit ans, adresse à Dieu une prière : « Dieu bienfaisant, toi que j'adore. Etre incompréhensible, qui, par les ressorts cachés de la Providence, as choisi la Raison pour être le génie tutélaire de la France, reçois nos vœux ; ils te sont oflFerts par la candeur I... ».
Le citoyen Pithoud, auteur du Premier sermon républicain du premier apôtre de la Raison, propose de remplacer le signe de croix par le signe du Français régénéré. « Au nom du Dieu du ciel et de la terre, au nom de la Nature, au nom de la Patrie, notre mère, ainsi soit-il! » La religion nouvelle se coule dans le moule de la religion ancienne qu'elle veut remplacer. Elle emprunte ses formes extérieures et sa phraséologie.
Le culte de la Raison ne fut pas matérialiste, mais en général déiste. Le mouvement, dit M. Aulard*, semble avoir
> Culte de la Raison, p. 200.
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été à Paris joyeux et superficiel, tant que le peuple s*en mêla ; pédant et stérile, quand il ne fut entretenu que par quelques lettrés. En province, il ne fut suivi que par quelques représentants des classes cultivées. Les masses populaires rignorèrent ou le dédaignèrent. Et c'est pour cela que Robespierre parvint à en entraver le développement.
Cet acte de courage montre combien Robespierre était sincère dans son apostolat. Il entreprit de remonter le courant et, au début, il avait presque tout le monde contre lui^ Quand il a proposé aux Jacobins' de décréter que Dieu, la Providence et la vie future sont à la base de leur politique, une voix a interrompu : « Point de capucinade. Monsieur le Président I » et la séance a été levée au milieu du tumulte. Robespierre ne faiblit pas, il se sent en possession de la vérité telle que Rousseau la lui a révélée. 11 doit anéantir l'incrédulité et instituer la vraie foi. Il revient à la charge aux Jacobins, choisit habilement son terrain. Il met tous ses adversaires au rang des athées. « L'athéisme, dit-il, est aristocratique. L'idée d'un grand Etre qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent. Si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables... Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer'! )>
Puis il use du procédé habituel de sa politique. Il dénonce les déchristianisateurs comme des traîtres et des agents de l'étranger dont le but est de déconsidérer la République aux yeux des peuples et d'« affermir les trônes chancelants des scélérats qui les oppriment*.» Robespierre
< Quand on considère la masse hostile ou indifférente de révolutionnaires parisiens, girondins, herbertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous et c'est à force d'éloquence qu'il change, sinon les ftmes, du moins les attitudes et groupe autour de lui une Egliife. Aulard, Culte de la Haison, p. 263.
s 26 mars 1792.
* Aulard, HMoire de la Révolution française, p. 474.
* Aulard, Culte de la Raiion, p. 264.
réussit à gagner la majorité des Jacobins. Le 5 décenit)re, il fait briser les statues d*Helvétius et de Mirabeau qui ornaient le local du club.
Dans son zèle à combattre le « philosophisme » régnant autour de lui, il va jusqu*à prendre le catholicisme sous sa protection. Cest avec fureur et dégoût qu'à la Convention il nomme « ce Rabaut, ce ministre protestant,.., ce monstre », le jour même où ce malheureux monte sur Téchafaud. Il s'oppose à toute mesure tendant à ne plus payer le clergé et à séparer l'Eglise de l'Etat. « Attaquer directement le culte catholique, dit-il, c'est attenter à la moralité du peuple... Quant au principe que les ministres ne doivent être payés que par ceux qui veulent les employer, il ne peut s'appliquer exactement qu'à une société où la majorité des citoyens ne le regarde pas comme une institution publique utile : hors de là, ce n'est plus qu'un sophisme... Mais qu'y a-t-il de plus funeste à la tranquillité publique que de réaliser cette théorie du culte individuel * ? »
Dans cette proscription du culte individuel le pontife se révèle. Après avoir préparé les esprits, gagné les Jacobins à sa cause, après s'être débarrassé des Hébertistes et des Dantonistes, Robespierre organise sa théocratie. Et d'abord le Tribunal révolutionnaire devient un tribunal d'Inquisition chargé de réprimer l'hérésie, de punir l'athéisme considéré comme un crime de lèse-nation. Le procès qui fut fait du 21 au 24 germinal an II, aux « restes des factions », c'est-à-dire aux femmes de Camille Desmoulins et d'Hébert, à Chaumette, agent national de la Commune, à l'ex-évéque Gobel, et à vingt et un autres accusés, est, pour la théocratie de Robespierre, ce que fut pour la théocratie de Calvin le procès de Servet. Chaumette , Gobel et leurs complices sont accusés d'avoir formé un complot « pour effacer toute idée de la Divinité et vouloir fonder le gouvernement français sur l'athéisme et sur la subversion de
* Bûchez et Koux, XX, p. 457.
Fesprit public, afln de donner de la consistance aux infâmes calomnies des despotes coalisés contre la nation française^ ».
Cest le procès en hérésie intenté à TEglise de la Raison par TEglise de TEtre suprême, qui désormais prétend être la seule religion du peuple français. Dans Tinterrogatoire de Gobel, le président reproche surtout à Tex-évêque d'avoir transgressé le principe d*autorité en donnant sa démission de ses fonctions d'évêque de son propre chef et sans Tassentiment du pouvoir. Gobel se défend en invoquant non pas des motifs de conscience, mais un « vœu général suffisamment manifesté par les quarante-huit sections, par un agent national, et des représentants du peuple que je n*avais pas le droit de soupçonner ». Il raconte que dans la nuit du 27 frimaire, comme il était déjà couché, des fonctionnaires publics vinrent le réveiller pour lui demander de donner sa démission.
« Invité d'abjurer mon ministère, je réponds que je ne connais pas d'erreur dans ma religion, que je n'en ai point à abjurer, et que je m'y tiendrai collé. — Mais, me réplique-t-on, il ne s'agit pas de discuter si vos principes religieux sont ou non fondés, il est seulement question de cesser vos fonctions. — En ce cas, j'adhère volontiers à votre demande; le peuple m'a demandé, le peuple me renvoie, c'est le sort du domestique aux ordres de ses maîtres. »
Cette humilité de Gobel envers le peuple souverain ne le sauvera pas. « Le vœu apparent des sections, lui répond le président, les sollicitations de quelques hommes publics vendus aux malveillants, ne pouvaient être des autorités suffisantes pour vous déterminer à présenter votre démission, à venir parler contre des principes qui doivent vous être naturels ; il fallait attendre que la première autorité se fût prononcée sur cette matière délicate et lorsqu'elle se tai-
' Bûchez et Roux, XXXII, p. 250.
sait sur la continuatiou ou sur la cessation de ce culte religieux, personne n'avait droit d'innover^. »
« Personne n*avait droit d'innover. » C'est le dernier mot de l'orthodoxie romaine. Mgr Turinaz ou M. Brunetière lui-même n'auraient pas mieux dit.
Débarrassé des schismatiques du culte de la Raison, Robespierre lance enfin son encyclique. Le 18 floréal, il donne lecture à la Convention, transformée en concile œcuménique, de son fameux discours « sur le rapport des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales'». Robespierre a travaillé à ce discours durant des années; il y a mis toute sa pensée, c'est-à-dire la pensée de Rousseau telle qu'elle a pu pénétrer en son cerveau rétréci de sectaire; il l'a orné de toutes les fleurs artificielles de sa rhétorique de séminariste. « Le véritable prêtre de l'Ktre suprême, s'écrie-t-il, c'est la nature ; son temple, l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle, et pour lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs*. » Toutes les fictions disparaissent devant la vérité ; toutes les folies tombent devant la raison ; tous les cultes devront se confondre d'eux-mêmes dans la « religion universelle de la nation ». Mais Robespierre ne se borne pas à psalmodier, il dénonce, il lance l'anathème, sans cela il ne serait plus Robespierre. 11 réchaufle les anciennes rancunes de Rousseau contre les encyclopédistes, il flétrit les hommes de lettres qui se sont déshonorés dans la Révolution, il s'acharne contre ses ennemis abattus, contre Condorcet qui travaillait sans cesse à obscurcir la vérité « par le perfide fatras de ses rhapsodies mercenaires », contre les Girondins, contre les Hébertistes, contre Danton « dont le système était d'avilir ce qui peut élever l'àme ».
Tous ceux qui ne pensent pas comme Robespierre, sont
« Bûchez et Roux, XXXII. p. 291. - * Ibid.. XXXII, p. 353. — » Ibid.. XXXII. p. 373.
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OU bien des fanatiques, ou bien des impies, ennemis du peuple et suppôts de la Tyrannie. Il faut qu'ils rentrent dans lonibre, il faut que la Vérité soit enfin proclamée officiellement, au nom du peuple français, par ses représentants. Robespierre fait voter par la Convention un décret instituant le culte nouveau. Article premier : Le peuple français reconnaît Vexisience de VEire suprême et Vimmortalité de Vàme ^
Des fêtes seront instituées pour rappeler Thomme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Fêtés à TEtre suprême et à la Nature, à la Liberté et à TEgalité, à la Haine des tyrans et des traîtres, à la Justice, à la Pudeur, à la Foi conjugale, etc. Couthon demande raflichage du discours de Robespierre dans toutes les rues. « 11 faut, dit-il, qu on lise sur les murs et sur les guérites quelle est la véritable profession de foi du peuple français ». Mais ce n'est point encore assez ; le dogme proclamé par Robespierre n'est pas valable pour la France seulement, mais pour le monde entier. Il faut que le discours et le décret « soient traduits dans toutes les langues et répandus dans tout l'univers ».
Le pontife du nouveau culte triomphe. Nul n'ose ouvertement résister à un pouvoir spirituel que la guillotine sanctionne. Les plus sceptiques se convertissent, les plus mécréants font amende honorable. Aux Jacobins le matérialiste Lequinio * entonne un hymne en l'honneur de l'Etre suprême et de Robespierre son prophète. Il demande que le club entende la lecture du rapport et du décret. Robespierre ne se fait point prier. Il est acclamé avec enthousiasme. Désormais son rapport devient un texte sacré. Le 23 floréal, le Comité de Salut public décide
* Bûchez et Roux. XXXH, p. 379.
* Non, citoyens, avait dit Lequinio à Rocliefort ie 20 brumaire an II, il n'est point de vie future, non... Jamais; ii ne restera de nous que ies molécules divisées qui nous formaient et le souvenir de notre existence passée... Aulard, Culte âe la Raiton, p. 279.
« qu*au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à Tinscription Temple de la Raison, ces mots de l'article premier du décret de la Convention nationale : Le peuple français reconnaît VEtre suprême et Vimmortalité de Vàment.
« Le Comité arrête pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus publiquement les jours de décadi, pendant un mois dans ces édifices ^))
Et voici que, comme au début de toutes les religions, des miracles vont se produire. Le maire de Paris l'annonce par une proclamation aux habitants de sa bonne ville. Dieu va récompenser la France du décret du 18 floréal en accordant de bonnes récoltes '. « L'abondance est là, dit Lescot Fleuriot ; elle vous attend. L'Etre suprême, protecteur de la liberté des peuples, a commandé à la nature de vous préparer d'abondantes récoltes. Il vous observe, soyez dignes de ses bienfaits. »
Admirai a tiré sur CoUot d'Herbois ; il l'a manqué. On a arrêté devant la maison de Robespierre une malheureuse qui se trouve avoir deux petits couteaux dans sa poche. Miracles I L'Etre suprême a sauvé ces vies précieuses. A la Convention, Robespierre lui rend des actions de grâces. «Réjouissons-nous, s'écrie-t-il, et rendons grâces au Ciel, puisque nous avons assez bien servi notre patrie pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie *. »
De toutes parts le souverain pontife reçoit les pieux hommages de ses dévots en un langage où l'on respire je ne sais quel vague parfum de sacristie. Le tribunal du premier arrondissement remercie, lui aussi, l'Etre suprême de l'avoir conservé. « Nous l'invoquons, dit l'adresse, pour qu'il veille toujours sur vous, et nous nous réjouissons de ce que notre àme est immortelle, puisqu'elle pourra toujours s'occuper du bien que vous avez fait, de celui que vous faites à chaque instant, et qu'elle peut promettre une
' Aulard. Culte de la Raison, p. 281. - < Ibid., p. 288. — > Ibid., p. 299.
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gratitude éternelle aux plus fermes appuis de la liberté et de l'égalité. » Robespierre est plus qu'un prophète. Robespierre est un Dieu. «Fécond créateur, lui écrit un Jacobin de province, tu régénères ici-bas le genre humain I »
Et la congrégation des Jacobins, après s*être fait quelque peu prier, a enfin accordé son approbation pleine et entière par une adresse lue à la Convention le 22 floréal : « Oui, le peuple français tout entier se lève pour sanctionner votre décret, le soleil a éclairé ce lever unanime de tout un peuple, qui rend hommage à Texistence de Dieu... L'existence de la Divinité, la sainteté du contrat social et des lois, sur ces bases immuables la morale publique doit sauver notre République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous tous autour de ces principes sacrés. On ne peut obliger personne à les croire ; mais que celui qui ose dire qu'il ne les croit pas se lève contre le peuple français, le genre humain et la nature ! Les conspirateurs seuls peuvent chercher un asile dans l'anéantissement total de leur être... ^ » On sait ce que ce langage veut dire. Le Tribunal révolutionnaire est là pour lui donner toute sa signiflcation.
Ck)mme le culte de la Raison, le culte de l'Etre suprême a aussi ses rituels et ses catéchismes : Catéchisme républicain, philosophique et moral ', par le citoyen Lachabeaussière, avec trente-sept questions et les réponses en vers. Catéchisme du citoyen, à l'usage des jeunes républicains français, par le citoyen Seranne, instituteur national. Office républicain, précédé des prières du matin et du soir et des commandements de la patrie, présenté à la Convention nationale par le citoyen Gouriet fils. On le voit, cette pieuse littérature, calquée sur les modèles catholiques, est aussi complète qu'on peut le souhaiter. Il n'y manque pas même le livre de messe.
* Aulard, Culte de la Raison, p. 291. — < Ibid., p. 336.
Enfin voici le grand jour fixé pour la Fête de TElre suprême, le 20 prairial 1 David en a d'avance tracé le plan par écrit, avec emphase et minutie ^
« L*aurore annonce à peine le jour et déjà les sons d'une musique guerrière retentissent de toutes parts, et l'ont succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur.
» A Taspect de Tastre bienfaisant qui vivifie et colore la nature, amis, frères, époux, enfants, vieillards et mères s'embrassent, et s'empressent d'orner et de célébrer la Fête de la Divinité.
» L'on voit aussitôt les banderoles tricolores flotter à l'extérieur des maisons ; les portiques se décorent de festons de verdure ; la chaste épouse tresse de fleurs la chevelure de sa fille chérie, tandis que l'enfant à la mamelle presse le sein de sa mère, dont il est la plus belle parure ; le fils au bras vigoureux se saisit de ses armes ; il ne veut recevoir le baudrier que des mains de son père ; le vieillard souriant de plaisir, les yeux mouillés des larmes de la joie, sent rajeunir son àme et son courage en présentant l'épée au défenseur de la patrie... »
Le temps est radieux. A huit heures du matin, conformément au programme, les citoyens et citoyennes partent de leurs sections en deux colonnes, les hommes à droite, les femmes à gauche. « Les mères portent à leurs mains des bouquets de roses, symbole des grâces, et les filles portent des corbeilles de fleurs, symbole de la jeunesse. Les hommes et les garçons tiennent à la main des branches de chêne, svmbole de la force et de la liberté. »
Et Robespierre? Robespierre a souri I « La joie, dit le juré Vilate, brillait pour la première fois sur sa figure. » Vilate l'invite à déjeuner; il mange à peine, il est en extase. Voyant la foule innombrable se presser au jardin des Tuileries, il s'écrie : « Voici la plus intéressante portion de l'humanité. O nature, que ta puissance est sublime et déli-
* Bûchez et Houx, XXXHI. p. 151.
cieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à Tidée de celte fêle ! »
Entre midi et une heure, la Convention parait sur Festrade. Robespierre en tête, revêtu de son grand costume de pape révolutionnaire, culotte de nankin, habit bleu barbeau, ceinture tricolore, chapeau à panache. Il tient en mains un bouquet d'épis et de fleurs. « Il est sur les bords de lestrade, dit un témoin oculaire, Chanlreau, il s avance, il fait signe de la main qu'il va parler, et cent mille hommes sont dans le silence le plus profond... il parle et TElernel reçoit Thommage que les hommes libres doivent lui rendre. » Il parle, il rend des actions de grâces à l'Etre suprême qui, « dès le commencement des temps, décréta la République et mit à Tordre du jour, pour tous les siècles et pour tous les peuples, la liberté, la bonne foi et la justice ».
Puis, symboliquement, il anéantit Thérésie. Il saisit une torche, et, de sa main, il met le feu à une statue de' l'Athéisme ; à sa place, par un truc ingénieux, on voit apparaître une statue de la Sagesse, laquelle, dit le Moniteur, « se montra dans tout son éclat aux yeux du peuple ». Quelques témoins, pourtant, la trouvèrent màchurée.
Robespierre remonte sur l'estrade. Nouveau discours. « Il parle, puis il reparle, dit TaineS exhortant, apostrophant, prêchant, élevant son âme à l'Etre suprême, avec quelles combinaisons oratoires, avec quel déroulement académique de petits versets enfilés bout à bout pour mieux lancer sa tirade 1 avec quel savant équilibre de l'adjectif et du substantif I De ces périodes tressées comme pour une distribution de prix ou pour une oraison funèbre, de toutes ces fleurs fanées, s'exhale une odeur de sacristie et de collège ; il la respire complaisamment et s'en enivre. Sans doute à ce moment il est de bonne foi, il s'admire sans hésitation ni réserve... Sa conscience artificielle et
« Ouvrage cité, VII. p. 2C8.
philosophique ne lui décerne que des éloges. » Robespierre, à cette heure, s'est senti investi d*une mission divine, il a été TElu, le Souverain Pontife, le représentant de TEtre suprême sur la terre.
Cependant, comme seul, à une certaine distance des membres de la Convention, il marchait solennellement à la tête du cortège se rendant au Champ-de-Mars, une voix
est sortie de la foule : «Voyez ce b là; ce n*est pas assez
d'être le maître ; il faut qu'il soit Dieu * I » Sur l'estrade même où il officiait. Bourdon de l'Oise, Merlin de Thionville l'ont bravé. Lecointre lui a crié : « Je te méprise autant que je t'abhorre I » En ce jour où la guillotine chômait, Robespierre a fait sourire. Le bon sens français va se réveiller et faire justice de ce Pontife dérisoire et sanglant. Déjà il sent le sol se dérober sous ses pieds. 11 se lamente. « Je vois bien, dit-il au Comité de Salut public, que personne ne me soutient. » Il entre en fureur, il tempête *. « Ses cris étaient si forts que sur les terrasses des Tuileries, plusieurs citoyens s'étaient rassemblés. » Il répand des larmes. Avec une fureur nouvelle il va se jeter dans la voie du meurtre. Il fait voter par la Convention la loi de prairial qui met à sa discrétion toutes les vies. Il s'isole, il se tapit dans son bureau particulier de police, il allonge chaque jour ses listes de proscription. Il faut que des flots de sang coulent encore pour que, dans la France régénérée, tout s'incline devant le Pontife. Mais la peur a rendu courage aux plus menacés. Robespierre est à terre. Et ceux qui, hier encore, tremblaient devant lui le bafouent aujourd'hui. Quand il fut tombé sanglant, blessé d'un coup de pistolet et que le médecin lui eût enveloppé la tête d'un bandeau, les Sans-culottes qui l'entouraient s'écrièrent en riant : « Le voilà coiffé comme une religieuse ! » Et le 11 thermidor, à la Convention, Elie Lacoste plaisanta sur
• Bûchez et Roux. XXXIII. p. 177.
* Mémoires de BillaudVarennes, Collot d'Herbois, Vadier et Barère, cités par Taine VII, p. 270.
le roi catholique^, sur « cet homme si petit, qui voulait être si grand, et qui, s*il eût pu, aurait déplacé TEternel pour se mettre à sa place ».
Robespierre n'emporta pas dans la tombe Tesprit qui avait présidé à l'institution de sa théocratie. La religion révolutionnaire a survécu jusqu'à notre époque. Elle n'est plus le culte de l'Etre suprême ; elle est le culte de la Révolution elle-même. Ce culte a ses dogmes aussi absolus que ceux du catholicisme, il a ses pontifes et ses desservants ; il est, avec la religion de la Science, une des formes du catholicisme de la France rouge *. Et il n'est ni moins exclusif que l'autre, ni moins intolérant pour les hérétiques. Il procède, lui aussi, d'une sorte de Révélation. Il a créé une autorité nouvelle devant laquelle les volontés et les consciences individuelles doivent se courber. Cette autorité a formulé sa loi une fois pour toutes ; pour la trouver, il faut regarder vers le passé. Le « bloc » est un Décalogue.
L'idée que la Révolution française ait apporté au monde le principe de la liberté individuelle peut donc bien être considérée comme le plus décevant des mirages que la phraséologie révolutionnaire ait tenté d'imposer à l'histoire.
« On a dit, s'écriait un jour Robespierre à la Convention dans son jargon classique, on a dit que la Terreur est le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui brille entre les mains des héros ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés... Le gouvernement de la Républi- ([ue est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. »
* Les catholiques eux-mêmes avaient cette intuition que Robespierre conservait des affinités pour leur Eglise. M. Aulard cite ce fait curieux que de bons croyants assistèrent à la cérémonie du 20 prairial avec leurs eucologes et leurs chapelets. Culte de la Raison, p. 340.
* « La révolution française, dit Hillebrand, avec sa prétention à l'infaillibilité, son intolérance, sa centralisation, avec son zèle à établir partout Tunité de pensée et Tunité de dogme, enfin, avec ses visées universelles, était une sorte de catholicisme laïque substitué à l'ancien. »
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Le despotisme de la lihertéy mauvaise antithèse qui résume Tesprit Jacobin et la politique de la Terreur*. Rousseau Tavait déjà formulée quand il avait dit : « Il faut forcer les hommes à être libres ».
L'homme est donc libre. La Déclaration des Droits a proclamé ce dogme. Cela doit suffire. La Liberté est dans toutes les bouches. La Liberté figure en tète de la devise républicaine ; on aura le nom de Liberté partout, sur les monnaies, sur les murs, sur les actes publics. Jamais on n*a tant abusé du mot, jamais on n'a tant ignoré la chose. Car il n y a plus de limiteà Tarbitraire d'une autorité exercée au nom des volontés hypothétiques de ce souverain anonyme : le peuple. Il n'y a plus de borne au despotisme démocratique. L'individu n'a plus rien et n'est plus rien. Ses biens, sa vie, son àme, sa conscience, tout appartient au souverain, et par conséquent à ses mandataires*. On confisque sa fortune pour un mot indépendant, on le guillotine pour des opinions supposées. L'Etat a combiné en ses mains le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Il incarne dans toute son ampleur l'idée que la tradition romaine a élaborée à travers les siècles. Il réalise l'unité, cette unité sous un pouvoir absolu à laquelle avaient sans cesse tendu,
' Vergniaud a parfaitement déflni cette manière de comprendre la liberté : « On a vu, s'écriait-il, dans un de ses plus éloquents discours à la Convention, on a vu se développer cet étrange système de liberté d'après lequel on vous dit : Vous êtes libres, mais pensez comme nous sur telle ou telle question d'économie politique ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple. Vous êtes libres, mais courbez la tête devant l'idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple. Vous êtes libres, mais associez-vous à nous pour persécuter les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous dénoncerons aux vengeances du peuple. Alors citoyens, il a été permis de craindre que la révolution comme Saturne ne dévorât tous ses enfants et n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui raccompagnent n. E. de Pressensé, La BéuoUttion et l'Eglise, p. 293.
* Robespierre et ses acolytes ne sont pas seuls à avoir compris la liberté de cette façon-là. « Vous démêlez, écrivait Edgar Qninet, qu'à travers toutes les révolutions qui se sont succédé dans la Révolution, une chose reste commune à tous les partis et survit dans chaque débris comme Tesprit même de cette époque. C'est l'impossibilité d'admettre une nuance dans les souvenirs, les projets, ou même dans l'espérance. Voilà le fond de l'homme dans toute la révolution. Il veut la liberté, du moins il croit la vouloir. Mais l'idée qu'il s'en fait a été formée sous le despotisme de l'ancien régime. i>
par des voies parallèles, TEglise et la Royauté. En ce sens, Ton peut dire que la Révolution a poursuivi, avec une force décuplée, Tœuvre de nivellement et de concentration du pouvoir royal. Napoléon va recueillir ce double héritage pour le mettre pleinement en valeur.