CHAPITRE IX
Le retour de César.
La Révolution continue Tœuvre de nivellement et de centralisation de la monarchie absolue. Elle crée un pouvoir central qui a tout absorbé dans son unité. Elle prépare par là les voies à TEmpire. Comment Napoléon est l'aboutissement d'une tradition séculaire qui seule a rendu son entreprise possible. II est le revenant d*un lointain passé. Analogie de son Empire et de l'Empire romain. La société organisée selon un plan rectiligne et symétrique. Réalisation imrfaite de l'idéal unitaire. Napoléon rêve l'Empire univerafl. Obstacles qu'il rencontra en dehors de France. Son cerveau latin ne comprend pas le monde germanique. En France» l'œuvre de Napoléon, étant conforme à la tradition nationale, lui survit. La France demeure césarienne sous tous les régimes.
Dès les débuts de la Révolution, Mirabeau a discerné, de son regard clair, les fins essentielles auxquelles elle tendait. « Comparez le nouvel état de choses avec l'ancien régime, écrivait-il secrètement au roi ; c'est là que naissent les consolations et les espérances. Une partie des actes de l'Assemblée nationale, et c'est la plus considérable, est évidemment favorable au gouvernement monarchique. N'est-ce donc rien que d'être sans parlement, sans pays d'état, sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? L'idée de ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu : cette surface égale facilite reocercice du pouvoir. Plusieurs règnes d'un gouvernement absolu n'auraient pas fait autant que cette seule année de Révolution pour l'autorité royale. »
En une nuit, la Constituante a détruit ce qui subsistait de la féodalité; elle a fait ce que ni Richelieu, ni Louis XIV n'avaient pu faire. Le Tiers-Etat semble d'abord conserver son rôle historique d'appui et de soutien du pouvoir royal, contre les prétentions de la noblesse. Et, au début, ces affinités entre la Révolution et la royauté, lien de l'unité française, se manifestent très nettement. « On peut presque dire, sans paradoxe, affirme M. Aulard \ qu'en 1789, plus on était révolutionnaire, plus on était monarchiste, parce que celte unification définitive de la France, l'un des buts et l'un des moyens de la Révolution, ne semblait pouvoir s'opérer que sous les auspices du guide héréditaire de la nation *. » Plus tard, lorsque la Révolution brisera avec la royauté, ce ne sera que pour reprendre son rôle et accomplir son programme.
Tocqueville l'a clairement montré et c'est là un des résultats essentiels de son enquête. Quelle a été l'œuvre propre de la Révolution? s'est-il demandé. Elle a tendu « à accroître la puissance et les droits de l'autorité publique'», à supprimer les institutions féodales « pour y substituer un ordre politique plus uniforme et plus simple qui avait l'égalité des conditions pour base * ».
C'est là déjà que tendait la politique du pouvoir royal, et celte centralisation administrative qui n'est point comme on la dit « une des plus belles conquêtes de la Révolution», mais bien un produit de l'ancien régime, a été, en réalité, le commencement et le signe de la Révolution *. Elle était déjà si parfaite à la veille de 89, que Law pouvait dire au marquis d'Argenson : « Jamais je n'aurais cru ce que j'ai vu quand j'étais contrôleur des finances. Sachez que le royaume de France est gouverné par trente intendants. Vous n'avez ni parlements, ni étals, ni gouverneurs ; ce sont trente maîtres des requêtes commis aux provinces de
■ Histoire politique de la Révolution, p. 6.
* C'était ridée des encyclopédistes, voir plus haut, p. S3 et suiv.
> L'ancien régime et la Révolution, p. 53. — * Ibid., p. 54. — = Ibid., p. 115.
qui dépendent le malheur ou le bonheur de ces provinces» leur abondance ou leur stérilité * ». La main du gouvernement central était partout. Il dirigeait l'activité de tous les sujets du roi afin que ces sujets s'enrichissent et pussent payer l'impôt. Il y a d'innombrables arrêts du conseil qui contraignent les artisans à se servir de certaines méthodes et à fabriquer certains produits. Il y en a qui prohibent certaines cultures dans les terres que le conseil y déclare peu propres. Il y en a qui ordonnent d'arracher les vignes plantées dans un mauvais sol. Le gouvernement a passé du rôle de souverain à celui de tuteur *.
Pour mieux régner, il divise. Il ne tolère aucune association indépendante, aucun groupement qu'il n'ait pas créé lui-même et qu'il ne puisse diriger. « Sous l'ancien régime, comme de nos jours, il n'y avait ville, bourg, village, ni si petit hameau en France, hôpital, fabrique, couvent, ni collège, qui pût avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières, ni administrer à sa volonté ses propres biens. Alors, comme aujourd'hui, l'administration tenait donc les Français en tutelle, et si l'insolence du mot ne s'était pas produite, on avait du moins déjà la chose '. »
Nul ne doit s'ingérer dans les affaires publiques, domaine réservé de l'administration. Toutes les initiatives ont été annihilées. Tous les pouvoirs secondaires ont été détruits. Entre le pouvoir central et les particuliers, il n'y a plus rien qu'un immense espace vide. On conçoit que ce pouvoir apparaisse de loin à tous les Français « comme le seul ressort de la machine sociale, l'agent unique et nécessaire de la vie publique*. » C'était l'idée des philosophes, ce sera celle des Jacobins et de tous leurs successeurs.
Le gouvernement ayant pris la place de la Providence, chacun a sans cesse les yeux tournés vers lui, chacun l'invoque dans ses nécessités particulières. Le paysan demande qu'on l'indemnise pour la perte de son bétail;
• L'ancien régime et la Révolution, p. 79. — • Ibid., p. 86. — ' Ibicl., p. 101. — * Ibid., p. 126.
rindustriel, que le Trésor le garantisse de la concurrence, ou lui prêle des fonds pour rétablir ses affaires. En temps de disette, « la population de chaque généralité se tourne tout entière vers l'intendant et semble n'attendre que de lui sa nourriture. II est vrai que chacun s'en prend déjà au gouvernement de toutes ses misères. Les plus inévitables sont de son fait, on lui reproche jusqu'à l'intempérie des saisons ^».
L'ambition la plus chère de la plupart des Français est, déjà à cette époque, d'appartenir à cette administration toute-puissante. « Chacun selon son état, dit un contemporain, veut être quelque chose de par le roi. » Tocqueville estime qu'il y avait encore plus de places sous l'ancien régime que de nos jours; la différence est que le gouvernement vendait ces places au lieu de les donner. Et il ajoute : « Aujourd'hui, pour les acquérir, on ne fournit plus son argent, on se livre soi-même ».
Si cette centralisation administrative a rencontré moins de résistance en France que partout ailleurs, si l'omnipotence de l'Etal a pu s'établir en ce pays plus rapidement et plus complètement que dans tout autre, c'est que la matière humaine avait été préparée et pétrie de longue date par l'Eglise. D'avance, les volontés individuelles avaient été courbées sous la règle, les âmes façonnées à l'obéissance. L'homme qui a abandonné à un pouvoir la direction de sa conscience est prêt à livrer tout le reste à un autre pouvoir ; il n'y a plus rien en lui d'intangible ; il ne trouvera plus de levier pour soulever le poids du despotisme. L'homme qui a pris l'habitude de demander sans cesse à l'Eglise ce qu'il doit croire, à l'Etat ce qu'il doit faire, peut encore agir s'il est dirigé, mais il ne peut plus réagir. Il lui faut une servitude. Si sa chaîne est brisée, il tend les bras pour qu'on en rive une autre. La force qui est en lui n'étant que dérivée s'affole quand la direction
* L'ancien régime et la Révolution, p. 131.
extérieure vient à manquer. En France, Tindividualité libre a été détruite avec son complément naturel Tassociation libre. Au-dessous du pouvoir, il n'y a plus qu'une poussière humaine que la première bourrasque soulève en tourbillons et emporte jusqu'aux nuages.
Tocqueville fait cette remarque que la France était le pays où les hommes étaient devenus le plus semblables entre eux K Cesl là le signe que l'éducation romaine a porté tous ses fruits. La France formait un « corps social plus compacte et plus homogène qu'aucun de ceux qu'on avait peut-être jamais vus dans le monde... Tous les hommes placés au-dessus du peuple avaient les mêmes idées, les mêmes habitudes, suivaient les mêmes goûts, se livraient aux mêmes plaisirs, lisaient les mêmes livres, parlaient le même langage *». Ils se particularisaient encore par la condition, mais déjà ils adoraient l'unité en théorie et ils étaient tout prêts à se confondre dans la même masse <( pourvu que personne n'eût rien à part et n'y dépassât le niveau commun ')>.
Et ces hommes si semblables entre eux étaient devenus mutuellement indifférents à leur sort *. Ils regardaient au-dessus d'eux vers le pouvoir et non autour d'eux. Us s'ignoraient les uns les autres. Us ne savaient plus se prêter un mutuel appui. «La nation, dit Turgot, dans un rapport au roi, est une société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où par conséquent, personne nest occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible... On attend vos ordres spéciaux pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d'autrui, quelquefois pour exercer les siens propres. »
C'est ce qui explique pourquoi le despotisme de la Ter-
' L'ancien régime et la Révolution, voir tout le chapitre VHl du livre U. — * Ibid.. voir livre II, p. 142 et suiv. — » Ibid., voir livre II, p. 171.
* La liberté politique qui possède cette admirable puissance de créer entre tous les citoyens des rapports nécessaires et des liens mutuels de dépendance, ne les rend pas toujours pour cela pareils, c'est le gouvernement d'un seul qui, à la longue, a toujours pour effet inévitable de rendre les hommes semblables entre eux et mutuellement indiirérents à leur sort. Tocqueville, p. 147-14S.
reur put s*établir si aisément. Les voies lui avaient été préparées de loin. « Eh quoi I s*écrie Burke, on n'aperçoit pas un homme qui puisse répondre pour le plus petit district, on n'en voit pas un qui puisse répondre d'un autre. Chacun est arrêté dans sa maison sans résistance, qu'il s agisse de rovalisme, de modérantisme, ou de tout autre chose. » L'unité établie par la contrainte a tué la solidarité. Les citoyens n'étant plus habitués à agir par eux-mêmes et à se grouper pour l'action, le pouvoir peut changer de mains, il conserve les mêmes prises sur une nation docile. En écartant les débris qu'a faits la Révolution, on aperçoit surtout un pouvoir central immense qui a tout absorbé dans son unité. « On n'avait pas vu dans le monde un pouvoir semblable depuis la chute de l'Empire romain ^ »
Vienne Napoléon, il n'aura qu'à recueillir ce pouvoir des mains débiles qui le détenaient, pour lui donner toute son ampleur. La France a reconnu son maître. L'extraordinaire fortune du Corse ne peut s'expliquer que par une harmonie préexistante entre son génie et le génie du peuple français. A l'heure fatidique, une nation d'àme césarienne a rencontré son César et l'a reconnu, préparée qu'elle était à sa venue par des siècles d'impérialisme moral. Le premier Empire n'est pas, comme il apparaît d'abord, une prodigieuse aventure. Il est la résultante de toute l'histoire de France et son aboutissement logique. Après avoir présidé à l'éducation spirituelle du peuple français, l'esprit romain a recréé graduellement un état social semblable à celui dont il était issu. La force initiale se retrouve à la fin de l'évolution. Epuisée par tant de luttes, la France ne pouvait chercher que là son équilibre et son salut. Napoléon en eut Tintuition. Il fut accueilli comme le Libérateur '. Le [>euple ne fit même pas le geste de se soulever. Nulle résis-
* Tocqueville, p. 36.
* A ton premier geste, dit Taine. les Français se sont précipités dans l'obéissance, ils y persiitent comme dans leur condition naturelle, les petits. paysans et soldats, avec une fidélité animale, les grands, dignatnires et fonctionnaires, avec une ser^-ilité byzantine. IX, p. 88.
tance à Paris et nulle protestation, si ce n*est celle d'un fou qui se suicida devant la statue de la Liberté. Après avoir versé tant de sang au nom du fantôme de cette déesse, la nation tout entière courait au-devant de la servitude. « A présent, disait-on partout, avec un soupir de soulagement, nous sommes tranquilles, grâce à Dieu et à Bonaparte ^ ».
Napoléon avait clairement compris que l'amour de l'égalité était le ressort essentiel de la Révolution et qu'il pouvait l'utiliser à son profit. « Vous, Français, disait-il, vous ne sauriez rien vouloir sérieusement, si ce n'est peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers si chacun pouvait se flatter d'être le premier'... Il faut toujours tenir vos vanités en haleine. La sévérité du gouvernement républicain vous eut ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? la vanité. Qu'est-ce qui la terminera? la vanité. La liberté n'est qu'un prétexte. » Elle peut donc être « contrainte impunément ^ ».
La liberté procède du respect de la personne humaine. Rien n'est plus étranger à Napoléon qu'un tel sentiment *. « Tous ses moyens de gouverner les hommes, a dit M. de Rémusat, ont été pris parmi ceux qui tendent à les rabaisser. » La crainte ou l'intérêt personnel, ce sont les seuls mobiles qu'il connaisse ; ce sont les deux leviers dont il use, alternativement, pour soulever l'inerte masse humaine. La vertu, la probité ne sont à ses yeux que des « abstractions '^ ». Lorsque, d'aventure, il les rencontre sur
* Anne Plumpke. Narration de son séjour en France de 1802 h 1805. Taine. Vin, p. 430.
* Vous vouliez l'égalité, disait-il aux anciens Jacobins, qu'il enrôlait au nombre de ses fonctionnaires, à côté des anciens ser\'iteurs de la rojrauté. je ferai mieux, je vous donnerai Vinégalilé en votre faveur,
' Mémoires de Mme de Rémusat, I, p. 273 et 392.
* « Quel est donc le principe destructeur qui suivait ses pas triomphants ? Quel est-il ? Le mépris des hommes et par conséquent de toutes les lois, de toutes les études, de tous les établissements, de toutes les institutions dont la base est le respect pour l'espèce humaine ». Mme de Staël, Considérations sur la Révolution française. Œuvres complètes. Ed. Didot, III, p. 233.
' Comte Chaptal, Mes souvenirs sur Sapoléon, p. 350.
son chemin, il refuse de les reconnaître ou il les bafoue. Lafayette est, à ses yeux, un niais politique, une éternelle « dupe des hommes et des choses ».
Napoléon, a dit M""^ de Staël, est plus ou moins qu'un homme. « Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n*aime. Il n*y a que lui pour lui ; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans Timperturbable calcul de son égoïsme; c est un habile joueur d*échecs dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat *. » Lui d'un côté, lui seul ; le monde de l'autre, qu'il faut asservir '.
Apparition monstrueuse qui est, dans les temps modernes, comme un revenant du plus lointain passé : c'est l'antique César, identique à lui-même. Il abolit l'œuvre des siècles ; il entreprend de réduire à néant le long effort des nations germaniques et chrétiennes, â sa voix, le cadavre putréfié de l'Empire romain sort de son tombeau et parait reprendre vie. Il va s'incarner à nouveau dans la France moderne préparée à cette invraisemblable expérience par la longue éducation historique que nous avons tenté d'esquisser.
L'empire de Napoléon présente avec l'empire de Dioclétien et de ses successeurs des analogies qu'aucun historien n'a pu méconnaître*. Pour établir les titres de la monarchie nouvelle, les juristes aux gages de Bonaparte n'ont qu'à les chercher dans le Digeste. Ils y découvrent la fiction de droit qui peut concilier l'autocratie et cette souveraineté populaire dont Napoléon veut conserver au moins l'apparence, car, en opposition avec la dynastie de droit
* Considération» sur la révolution française, p. 196.
* «Un homme d'Etat, disait- il, est-il fait pour être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique, seul d'un côté, avec le monde de l'autre?» Mme de Rémusat. II. p. .355.
' Voir en particulier le parallèle établi ]>oint par point par Taine, IX, p. ZM et sniv.
divin, il se présente comme le chef élu du peuple et comme le continuateur de la Révolution. Le peuple demeure souverain, mais, une fois pour toutes, il a délégué tous ses pouvoirs à Tempereur qui le représente. Or, comme, en vertu du Contrat social, l'individu a entièrement abdiqué au profit de la communauté, comme il demeure soumis à la volonté collective, sans réserve et jusque dans son for intérieur, rien ne peut borner le pouvoir de l'Auguste ^
Sur cette base fixe de l'autocratie impériale. Napoléon organise toute la société civile et religieuse d'après un plan aussi rectiligne et symétrique que celui qui, au temps de Constantin, groupa cent millions d'hommes de toutes races sous la domination impériale. Même centralisation administrative poussée à outrance, même hiérarchie savante de toutes les fonctions, même convergence de toutes les forces sociales réunies en un seul faisceau, de manière à pouvoir être dirigées à volonté par une seule main. Plus rien dans l'état qui puisse constituer ces « pelotons à part » que redoutait Louis XIV; plus de centre de ralliement qui risque de grouper les initiatives privées en dehors de la tutelle du pouvoir; le régime jacobin a achevé de les détruire. Il ne reste que des molécules humaines qu'on peut manier et ordonner à volonté. Napoléon réalise enfin pleinement celte idée de Vanité vers laquelle le peuple français a été orienté durant tout le cours de son histoire ■.
« Napoléon, a dit Taine, conçoit l'association humaine, non pas à la façon moderne, germanique et chrétienne,
* Quod principi plaçait legis habet vigorem, utpote, cuni lege regia, qua* de imperio ejus lata est, populus ei et in eum omne suum imperium et potestatem conférât. Quodcumque igitur imperator per epistolam et suljscriptionem statuit, vel cognoscens decrevit, vcl de piano interlocutus est, vel edicto praecepit, legis habet vigorem. Digeste, I, 4. (Extraits d'Ulpien).
* Parlant de son organisation impériale, Napoléon disait a qu'il en avait fait le gouvernement le plus compact, de la circulation la plus rapide et des cflbrts les plus ner%'eux qui eût jamais existé... L'organisation des préfectures, leur action, les résultats étaient admirables et prodigieux. La même impulsion se trouvait donnée en même temps à plus de 40 millions d'iiommes, et, à l'aide de ces centres d'activité, le mouvement était aussi rapide à toutes les extrémités qu'au cœur même ». Mémorial de Sle-IIelène.
coiniiie un concert d'initiatives émanées d'en bas, mais à la façon antique, païenne et romaine, comme une hiérarchie d'autorités imposées d'en haut. » Et son intelligence, toute latine, est ainsi faite qu'elle n'est pas capable de sortir de cette conception-là, ni d'admettre que d'autres puissent en sortir. C'est pour cela qu'il ne comprend rien à l'Angleterre * et que ses prévisions sont sans cesse en défaut dans l'interminable lutte qu'il soutient contre ce pays. Ce système romain qui s'est trouvé possible en France, Napoléon croit pouvoir l'imposer à toutes les nations. C'est là l'erreur colossale ([ui a amené sa ruine. Il a fait ce rêve chimérique et grandiose d'effacer treize siècles d'histoire pour reconstituer à son profit l'Empire d'Occident. « Il n'y aura de repos en Europe, disait-il quelques semaines après son couronnement, que sous un seul chef, sous un empereur, qui aurait pour officiers les rois, qui distribuerait les royaumes à ses lieutenants, ([ui ferait l'un roi d'Italie, l'autre roi de Bavière, celui-ci landamman de Suisse, celui-ci stathouder de Hollande'. » Paris, dans sa pensée, doit devenir la capitale du monde chrétien, tous les rois y auront un palais et viendront rendre hommage à leur maitre, l'empereur des Français. Le pape même y résidera. Par le pape, ajoute-t-il, «j'aurais dirigé le monde religieux, ainsi que le monde politique' ». Pour accomplir ce plan grandiose et chimérique, il demande à la France un sublime effort. La France le suit jusqu'à l'épuisement de ses forces, parce qu'elle peut le comprendre, parce qu'elle retrouve en lui l'accomplissement de cet idéal unitaire qui a toujours été le sien. Elle le suit d'abord non pas seulement avec docilité, mais avec un héroïque élan sous
' u Je fus surpris de trouver chez cet homme si merveilleusement doué, des idées complètement fausses sur l'Angleterre, sur ses forces vitales et sur sa marche inteUectuelle; il n'admettait pas les opinions contraires aux siennes et cherchait à les expliquer par des principes qu'il condamnait. t> Mémoires de Metternich, I p. 107.
' Miot de Melito, Xîémoirei, II. p. 314.
' Mémorial de Ste-IIélène,
lequel l'Europe plie. Cependant, au-delà des frontières du monde latin, qui seul a pu reconnaître en lui son maître. Napoléon a rencontré un autre monde, les barbares de jadis, qu'il peut vaincre cent fois, mais qu'il ne peut subjuguer. Ce monde est pour lui Tinconnu; quand il y pénètre, il y marche comme à tâtons , il perd ce sens du réel qui avait fait en France sa toute-puissance. Réveillés de leur torpeur par l'irrésistible redressement de celte force intérieure que Napoléon dédaignait pour ne l'avoir jamais comprise, les peuples germaniques qui avaient déjà brisé la domination de l'Eglise romaine, briseront encore, comme au temps d'Arminius, celle de l'Empire romain.
Chez les nations germaniques et réformées, l'œuvre de Napoléon ne pouvait être qu'éphémère parce qu'elle allait à rencontre de toute leur tradition historique; en France, au contraire, elle était l'accomplissement de cette tradition. Aussi devait-elle lui survivre. Après Napoléon, tous les régimes qui se sont succédé en France ont précieusement conservé et utilisé à leur profit l'admirable mécanisme gouvernemental qu'il avait créé à j'usage de son despotisme. L'organisation administrative, ecclésiastique, scolaire, est encore, dans ses grandes lignes, telle que Napoléon l'avait conçue. Rien n'a été changé au gros œuvre de l'édifice. Les nombreux locataires qui l'ont occupé, trouvant le logis commode et supérieurement aménagé, se sont bornés à rafraîchir de temps à autre les tentures et les papiers. Après trente ans de République, la France est encore césarienne de par l'ensemble de ses institutions. Elle conserve intact le culte de l'Etat omnipotent.
On peut dire que seule la politique religieuse de Napoléon a échoué. Tout au moins n'a-t-elle eu que des succès temporaires. Dans la suite, elle devait tourner à fins contraires des intentions de son auteur. Ce n'est point qu'elle ait été sans résultats durables. Nous aurons à voir, au contraire, qu'indirectement elle a transformé le catholicisme tout entier.