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CHAPITRE X

Le Concordat.

Politique religieuse de Napoléon. Rornes de son génie réaliste. Inintelligence des choses de Tesprit. Méconnaissance du sentiment religieux. Sa profession de foi. La religion « vaccine ». La religion instrument de règne. Napoléon n'a pas relevé les autels. Spontanéité du réveil religieux catholique. Napoléon veut accaparer cette force morale. Marché qu'il impose à TEglise. Il rétablit le culte catholique, le clergé devenant une « gendarmerie spirituelle » à ses ordres. Son but essentiel: donner au pape la dictature sur lEglise et par le pape être maître des âmes. Sa pensée est catholique. Elle embrasse l'univers. L'Eglise caserne. Succès des débuts. Docilité du clergé. Le catéchisme de 1807. Revirement produit par l'excès du despotisme impérial. Brutalité de Napoléon envers Pie VII. Le résultat essentiel de la politique religieuse de Napoléon est l'accroissement du pouvoir du Saint-Siège. Cette politique ne réussit pas à ressouder la France de l'Eglise et la France de la Révolution.

« Mon système à moi, pauvre petit évêque, est que, sans royauté légitime, point de catholicité en France, de même que sans catholicité point de royauté. » Ainsi parlait, à la veille de la conclusion du Concordat, Tévéque de Béziers *, exprimant sans doute Tavis de la majorité des prélats sur> vivants de Tancienne Eglise de France. Il semblait, en effet, que le régicide, les persécutions, Texil, tous les maux soufferts en commun, eussent rendu plus étroits les liens séculaires entre TEglise et la monarchie légitime et que Tune ne pût être restaurée en France sans l'autre.

* Cardinal Mathieu, Le Concordat de Î801.

Par sa politique religieuse, Napoléon tendit en premier lieu à rompre cette alliance pour confisquer à son profit le prestige moral que la religion catholique conservait sur le peuple français. Il voulait pour sa couronne toute neuve la consécration des huiles saintes ^ Il entendait réconcilier à sa manière la France de TEglise et la France de la Révolution, afin de les réduire à Tunité sous son pouvoir absolu.

Ici encore cette souveraine intelligence fut en défaut et s égara dans un domaine qui lui était étranger. Pour vaste qu'elle fût, elle eut ses bornes. Des trois ordres de grandeurs dont parle Pascal, deux lui demeurèrent invisibles : la grandeur de lesprit et la grandeur de la charité. Il dédaigna la pensée pure, qui ne fut à ses yeux qu'idéologie — terme suprême du mépris ! — Il ignora la conscience, et jamais il ne la rencontra devant lui sans la fouler aux pieds. A révèque de Gand, qui s'excuse de ne pouvoir prêter un serment contraire à sa conscience, il répond sèchement, en tournant le dos : «Eh bien. Monsieur, votre conscience est une sotte '. »

Par sa seule présence, il créa autour de lui une atmosphère mortelle à toute œuvre de Tesprit. Dans les fragments de Touvrage, malheureusement inachevé, qui devait faire suite s\ son Ancien régime, Tocqueville a tracé le plan d'un chapitre qu'il méditait sur cette influence néfaste de Napoléon : « Parlant de son gouvernement intérieur, je veux contempler Teffort de cette intelligence presque divine grossièrement employée à écraser la liberté humaine; cette organisation savante et perfectionnée de la force, telle que le plus grand génie au milieu du siècle le plus éclairé et le plus civilisé pouvait seul la concevoir, et, sous le poids de cette admirable machine, la société comprimée et étouf-

* a Vous avez envie de vous faire casser la petite liole sur la tête » lui disait La Fayette pendant les négociations du Concordat. «Nous verrons, nous verrons », répondit Napoléon.

* Comte d*Haussonville, L'Eglise romaine et le premier Empire, IV, p. 190.

fée devenant stérile; le mouvement de rintelligence se ralentissant, Tesprit humain qui s*alanguit, les âmes qui se rétrécissent, les grands hommes qui cessent de paraitre, un horizon immense et plat, où, de quelque côté qu'on se retourne, n*apparait plus rien que la figure colossale de l'empereur lui-même K

Incapable de concevoir aucune espèce de liberté. Napoléon ne pouvait admettre que la pensée fût une force libre échappant à ses prises. Seule, sa pensée à lui devait dominer et régir le monde de Tintelligence* <^ ornière de marbre de laquelle aucun esprit ne devait s'écarter ». La police est chargée d'y veiller. Elle supprime tous les journaux, saui quatre, dont la rédaction est confiée à des hommes siirs. L'imprimerie devient un office de l'Etat. « Il m'importe beaucoup, dit Napoléon, que ceux-là seuls puissent imprimer qui ont la confiance du gouvernement '. » L'imprimeur patenté et breveté surveillera l'auteur, et sera surveillé luimônie par le censeur en titre. Et la censure s'acquitte de sa tâche en conscience. Elle interdit un jeu de loto subversif qui parle trop de Louis XVI et de ses tantes ; elle s'en prend au roi David, dont les psaumes sont devenus dangereux dans la traduction française ; elle bifle un certain nombre de vers d'Athalie et établit le raccord par des vers de son cru.

Avant de l'interner à Coppet, Napoléon fait dire à M»"*^^ de Staël, par son fils, qu'elle a le tort de n'être accoutumée à aucune espèce de subordination. Et il ajoute : « Il faut que les femmes tricotent ». L'Institut, son Institut, ayant eu, par mégarde, une timide velléité d'indépendance, il menace de le «casser comme un mauvais club». Et il ne comprend pas que, soumises à ce régime de brutalité, les lettres, sous

* TocqueviUe, Œuvres complètes, VIII, p. 171.

* Il se considérait, disait Mettemich, comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et diriger les esprits à son gré. Mémoires de Mettemich I, p. 2fM.

' Séance du Conseil d'Ëtat, 12 décembre 1809.

son règne, ne soient pas florissantes. Il écrit cette phrase stupéflante d'inintelligence : tr On se plaint de ce que nous n'avons pas de littérature^ dest la faute du ministre de V Intérieur^ a.

Mais la police ne suffit pas. Il faut former pour Tavenir des générations vouées à la servitude, il faut que la société civile tout entière, embrigadée comme l'armée, soit comme elle passivement obéissante. A cela pourvoit son système d'éducation, autrement effectif que celui qu'avaient rêvé les Jacobins. Napoléon crée son grand organisme de l'Université ', hiérarchie savamment graduée qui va de l'école primaire à l'Institut de France ; qui prend les enfants en bas âge, les moule et les pétrit dans les internats, les dirige sur les écoles spéciales et les livre au pouvoir, dépouillés à souhait de toute indépendance d'esprit, préparés à remplir exactement et docilement la fonction qui leur est dévolue. Après avoir mis en branle ce formidable laminoir des esprits. Napoléon se croit maître de l'avenir. « Sur les affaires publiques, dit-il, qui sont mes affaires, en matière politique, sociale et morale, sur l'histoire, notamment sur l'histoire actuelle ', personne, dans la génération présente, ne pensera^ excepté moi, et, dans la génération prochaine, tout le monde pensera diaprés moi *. »

Reste une force essentielle à capter, faite pour agir non seulement sur l'intelligence, mais sur l'homme entier, àme

* Lettre à Cambacérès, 21 novembre 1806.

* Voir, plus loin, chapitre XXIV.

^ Napoléon fait à des écrivains à ses gages, la commande d'une Histoire de France officielle, qui sera poussée jusqu'à l'an VIII. Ils devront en parlant de l'ancien régime, faire remarquer « le défaut de règle et de ressort dans Tadministration, cette France bigarrée, sans unité de lois et d'administration. . . en sorte qu'on respire en arrivant A l'époque où l'on a joui des bienfaits de Tunité des lois, d'administration et de territoire... — Lorsque cet ouvrage, bien fait et bien écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre, surtout lorsque, loin d'être encouragé par la police^ on sera découragé par elle ». Note pour le ministre de l'Intérieur, 12 avril 1808 (Corresp. de Napoléon, Tome XVI, p. 575 et snlv.).

* Talne, XI, p. 286.

et conscience : la religion. Napoléon tentera aussi de s'en servir. Son œuvre religieuse ne procède pas du même principe que la théocratie de Robespierre. Elle n'est pas un but pour lui, elle n'est qu'un moyen.

Napoléon n'a pas, comme Robespierre, une foi intérieure à imposer au monde. Il n'est rien moins qu'un sectaire. Il n'est même pas un croyant. Tout au plus a-t-il cette vague « religion des cloches » dont a parlé Chateaubriand. Les cérémonies du culte extérieur agissent sur ses sens et lui sont agréables. « Mes nerfs, disait-il, étaient en sympathie avec ce sentiment *.» En cela encore il est latin. L'anarchie de l'athéisme répugne à tous ses instincts. Il lui faut un Dieu qui remplisse dans le ciel le rôle qu'il s'attribue à lui-même sur la terre : un Dieu césarien, assurant par son omnipotence le fonctionnement régulier de l'Univers. « Il n'y a point, dit-il, d'horloge sans horloger». Ce raisonnement classique lui suffit. Son credo, c'est le déisme intellectuel et éclectique de Voltaire. Au moment où il se prépare à conclure le Concordat, il fait à quelques familiers sa profession de foi, dans le fameux entretien de la Malmaison. « On dira que je suis papiste, s'écrie-t-il, je ne suis rien. J'ai été mahométan en Egypte, je serai catholique ici pour le bien du peuple. Je ne crois pas aux religions, mais l'idée de Dieu... — et levant la main au ciel — : Qui est-ce qui a fait ceci'?»

Plus tard, après la conclusion du Concordat, le Premier Consul développa un jour, en séance du Conseil d'FZtat, sa philosophie religieuse avec une clarté qui ne laisse rien à désirer : « Quant à moi, dit-il, je ne vois pas dans la reliligion le mystère de l'incarnation, mais le mystère de l'ordre social ; elle rattache au ciel une idée d'égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre. La religion est une sorte d'inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des

* Sorel, L'Europe et ia Révolution française, V, p. 187.

" Mémoires sur le Consulat, attribués à Thibaudeau, p. 158.

charlatans et des sorciers ; les prêtres valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs d*Allemagne * ». Cagliostro et KantI Le seul accouplement de ces deux noms, dans la bouche de Bonaparte, montre jusqu^où pénétrait son intelligence des choses de l'esprit I

Ne croyant pas aux religions, il comprenait pourtant ladmirable parti qu'en peut tirer un conducteur de peuples. Dans son expédition d'Orient, « débarrassé des freins d'une civilisation gênante», il a fait le rêve d'instituer une Eglise nouvelle dont il aurait été le prophète et le souverain pontife. « Je me voyais, dit-il, sur les chemins de l'Asie, monté sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main un nouvel Alcoran, que j'aurais composé à mon gré '. » Dans le vieux monde, un tel rêve est impossible. Jadis Alexandre, après avoir conquis l'Asie, s'est imposé à tous ses peuples comme le fils de Jupiter. Et tous l'ont cru. « Eh bien I moi, si je me déclarais aujourd'hui le fils du Père Eternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâces h ce titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage. Les peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien à faire *. »

Napoléon a trop le sens du réel pour conserver les illusions des apôtres de la théocratie jacobine. Il sait que, dans le monde chrétien, une grande révolution religieuse n'est plus possible. Les croyances existantes sont un fait avec lequel il doit compter. Il les accepte telles quelles; seulement, il prétend les canaliser et les accaparer. ^ // faut, dit-ilj une religion pour le peuple, et cette religion doit être dans la main du gouvernement. » Tel est le principe fondamental de toute sa politique religieuse ; et par là encore il rentre instinctivement dans le système romain. De même

* Opinions de Sapoléon sur les divers sujets de politique et d'administration, recueillies jKur un membre de son Conseil d'Etat , p. 223.

• Mémoires de Mme de Rémusat, I, 274.

' Entretien avec Decrès, au lendemain du couronnement. Marmont, II, p. 242. Taine IX. p. 94.

qu'au temps de Constantin, l'empereur se fait protecteur de la religion afin de s*en emparer. Ne pouvant être pape lui-même, Bonaparte veut, du moins, être maitre du pape, et en faire son officier spirituel. « Si j'étais revenu vainqueur de Moscou, disait-il, j'allais relever le pape outre mesure, l'entourer de pompes et d'hommages... J'en aurais fait une idole ; il fût demeuré près de moi, Paris fût devenu la capitale du monde chrétien, eifaurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique.,. J'aurais eu mes sessions religieuses, comme mes sessions législatives, mes conciles eussent été les représentants de la chrétienté, les papes n'en eussent été que les présidents; j'aurais ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décrets, comme avaient fait Constantin et Charlemagne^ »

Pour l'Eglise, les conséquences de cette politique césarienne seront les mêmes qu'au temps de Constantin. L'esprit de Vimperium romain se trouvera à nouveau renforcé en elle. Le premier consul ne fit que détourner de son cours normal pour l'endiguer un des plus beaux mouvements religieux et des plus spontanés qui se soient jamais produits en France *. Il n'est point exact en effet de dire que Bonaparte ait a relevé les autels' » comme lui-même a voulu en créer la légende. Les autels s'étaient relevés avant lui, comme d'eux-mêmes. Plus d'un an après la chute de Robespierre, le 18 septembre 1794, la Convention avait décrété que la République française ne paierait plus les frais d'aucun culte. Dès lors la France avait été placée sous le régime que nous appelons la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La Convention désirait perdre son renom d'athéisme qui lui nuisait dans ses négociations avec l'Europe. Complétant cette première mesure, elle avait, en

* Mémorial de Ste-Hélène. 17 août 1816.

* C'est le Jugement d*un historien peu suspect de partialité en faveur du catholicisme. E. de Preisensé, La BiooluUon et l'Eglise, p. 410.

' € Quand on prétend que Bonaparte ressuscita le catholicisme en France, c'est un mensonge historique », a dit M. Aulard.

février 1795, proclamé la liberté des cultes et, en mai de la même année, elle avait restitué les églises au culte catholique à condition que ses ministres se soumissent aux lois de l'Etat. Ces décrets avaient été accueillis dans toute la France par une explosion d'enthousiasme. Il apparut clairement alors combien l'œuvre des déchristianisateurs avait été vaine, et combien la religion catholique était restée chère à Timmense majorité de la nation. Aux plus mauvais jours de la persécution déjà, les prêtres insermentés étaient rentrés en foule, au péril de leur vie, et parcouraient les campagnes déguisés en ferblantiers ou en marchands ambulants. Ils célébraient la messe dans des granges ou des greniers, devant les fidèles accourus en foule ^ Dès que les décrets furent connus, le mouvement préparé de longue main éclata avec une irrésistible puissance. A Paris, immédiatement, la messe fut dite dans toutes les chapelles. Le jour de Pâques 1795, presque toutes les boutiques fermèrent. Nombre de leurs propriétaires avaient trouvé dans le trou de leur serrure des billets menaçants ainsi conçus : « Tous ceux qui ouvriront demain seront regardés comme Jacobins ' ». C'était déjà le premier signe avant-coureur de la Terreur blanche. Le vent avait tourné. La consigne générale n'était plus la même. Dans la ville qui, hier encore, applaudissait aux saturnales du culte de la Raison et aux berquinades du culte de l'Etre suprême, se produit un changement à vue. « On prendrait maintenant Paris pour un grand couvent de capucins, écrit un journaliste, tant il y a partout de crucifix d'ivoire, de plâtre, de bronze, de bois, d'argent et d'or étalés à toutes les boutiques *. »

En province, le mouvement est plus accentué encore et plus significatif, les églises se rouvrent partout au milieu

' Presscnsé, ouvrage cité, p. 427.

* Aulard, ouvrage cité, p. 122.

' G. (loyau. Les origines populaires du Concordat^ Revue des Deux Mondes, 15 juin 1903.

de la joie générale. A Châlons-sur-Marne S de nombreux locaux mis aussitôt à la disposition des ministres du culte ne suffisent pas, les assistants restent sur les escaliers, dans les cours et jusque dans la rue. A Sens, « chacun a cru sortir d*un sommeil léthargique ». Tous les travaux sont suspendus. Malgré la neige et la pluie, Tailluence est si grande qu*il faut célébrer une quatrième messe à onze heures. A Chéry-Chartreuve, on eut de la peine à finir de chanter le Veni Creator parce que tout le monde pleurait. Ce n'est point là Tenthousiasme officiel, obligatoire et réglementé des fêtes de l'Etre suprême. C'est un élan de ferveur irrésistible qui naît des profondeurs de l'âme du peuple. Il forme un contraste saisissant avec cette fièvre de débauche qui marqua à Paris les derniers jours du Directoire, et qui, par une de ces équivalences physiologiques dont les œuvres du marquis de Sade peuvent faire comprendre la nature, fit tourner en folie de luxure la folie sanguinaire de la Terreur.

La majorité du Directoire avec Barras et Reubell haïssait toute religion ; La Révellière Lépeaux était un des pontifes de la théophilanthropie '. Le coup d'Etat de fructidor déchaîna à nouveau les persécutions religieuses. Les décrets sur la liberté des cultes furent rapportés; les mesures les plus draconiennes contre les prêtres insermentés furent remises en vigueur. Dans ses instructions aux commissaires nationaux ', le Directoire insistait pour qu'elles fussent rigoureusement appliquées. « Désolez leur patience, y était-il dit, enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour et les trouble la nuit. » Deux cents prêtres réfractaires furent déportés à Sinnamari avec les représentants modérés; presque tous moururent en

* Annal^M de ta religion, Journal de l'Eglise constitutionnelle, ch. I, pp. 45. 46, 139, citées par Gazier, Etudes sur l'histoire religieuse de ta Réuotution française.

• Pressensé, ouvrage cité, p. 398.

> Du 21 juin 1896.

quelques mois. D'autres furent entassés par centaines dans les pontons, sans pain, sans linge, « précipités vivants dans une sorte de tombeau ^ ». Le pape Pie VI lui-même, enlevé de Rome par un coup de force, était mort en prison à Valence.

Telle était la situation au moment où Bonaparte s*empara du pouvoir : En face de la nation qui, d*un élan presque unanime, revient au catholicisme, une poignée de déchristianisateurs attardés s'obstinant à lui barrer le passage et à lui imposer les pratiques jacobines et la célébration obligatoire du Décadi. Le premier consul n'eut point de peine à discerner le rôle qui pouvait lui être dévolu. On peut se demander ce qu*il fût advenu s'il s'était borné à mettre fin aux persécutions et à assurer la liberté des cultes en offrant ses bons offices pour réconcilier les deux fractions hostiles entre lesquelles l'Eglise était divisée, les constitutionnels et les insermentés. La France eût sans doute repris le cours de sa tradition constante. Elle ne pouvait être « protestantisée » comme l'eût souhaité Edgar Quinet. Mais , suivant sa pente naturelle , elle semblait devoir revenir au gallicanisme , et reconstituer une Eglise nationale qui eût pu vivre en paix avec la société civile, quelle que fût la forme du gouvernement, sans prétendre sans cesse lui imposer une loi dictée par un pontife étranger. Sous l'influence d'une telle Eglise, le divorce entre les deux Frances n'eût sans doute point été irrévocable. C'est Napoléon qui a achevé de creuser l'abime qu'il avait prétendu combler.

II offrit ou plutôt il imposa à l'Eglise un marché qu'il entendait bien faire tourner au profit de son despotisme. Par le Concordat de 1801, Bonaparte restaure officiellement en France la religion catholique, apostolique et romaine, reconnaissant que cette religion est celle « de la

' Rapport de Dubreuil, Pressensé, ouvrage cité, p. 416.

grande majorité des Français * ». L'Eglise devient de nouveau une institution d*Etat, et comme telle elle reste sous le contrôle du gouvernement. Le premier consul nomme les évêques. Le pape leur confère Tinstitution canonique. Tous les membres du clergé doivent prêter un serment d'obéissance au gouvernement établi. Une clause humiliante de ce serment les enrôle en quelque sorte dans la police '. Il est stipulé que le clergé renoncera à toutes ses prétentions sur les biens ecclésiastiques confisqués sous la Révolution. Par contre, le gouvernement s'engage à assurer a un traitement convenable » aux évêques et curés. Ainsi les membres du clergé cessent d'être ce qu'ils étaient sous l'ancien régime, un « corps » ayant ses revenus propres ; salariés par le gouvernement, ils deviennent des fonctionnaires de l'ordre religieux. Ils formeront une sorte de gendarmerie sacrée chargée de faire régner les vertus d'obéissance et le respect des pouvoirs établis. « Et vous verrez, avait dit Napoléon, quel parti je saurai tirer des prêtres I » Par les articles organiques *, complément du Concordat, qu'il édicté de sa propre autorité, le premier consul prend toutes ses précautions. Le chef de l'Eglise ne peut adresser aucune communication à son clergé sans qu'elle ait été contresignée par le gouvernement. Nul arrêté de concile n'est valable avant d'avoir été sanctionné. Les évêques n'ont même pas le droit de se réunir, ni même de sortir de leur diocèse sans une autorisation expresse. On a appelé ces articles organiques « un chef-d'œuvre de despotisme

* Au cours des négociationi, le cardinal Consalvi avait en vain tenté d'obtenir que le catholicisme fût déclaré religion dominante en France. — Napoléon reconnut officiellement trois autres Eglises : calviniste, luthérienne et israëlite, en leur imposant une organisation autoritaire et en exigeant qu'elles formulassent leur credo dogmatique ne varietur. Tout autre culte fut interdit, le culte des théophilantropes par exemple. Jamais l'empereur n'admit le principe de la liberté religieuse.

* « Si dans mon diocèse ou ailleurs. J'apprends qu'il se trame quelque chose au pr^udice de l'Etat, Je le ferai savoir h mon gouvernement. >

* Articles organiques de la convention du 26 messidor an IX. Voir le texte, Debidour, p. 682.

administratif S>. Il ne manque pas une maille au réseau qui enserre TEglise.

Bonaparte prenait toutes ses précautions pour maintenir la prédominance du pouvoir civil. En cela il continuait et accentuait la politique constante de Tancienne monarchie. Il avait stipulé dans le Concordat que le pape reconnaissait au premier consul de la République française les mêmes droits et prérogatives dont jouissait Tancien gouvernement. Il avait eu soin de remettre en vigueur les quatre articles de 1682, qui étaient la charte constitutionnelle de TEglise gallicane. Cependant, loin d*avoir restauré le gallicanisme, il lui porta en fait le coup de mort '.

Sa politique religieuse fut dirigée tour à tour par deux principes contradictoires dont le second annula le premier. Il voulut, d*une part, tenir TEglise dans la dépendance de TEtat et, de Tautre, augmenter outre mesure les pouvoirs du pape dans TEglise même. Cette contradiction tient sans doute à rimmensité de ses ambitions.

En réalité, lorsqu*il conclut le Concordat, sa pensée dépassait la France ; elle était catholique de son essence; elle tendait à la domination universelle. Donner dans TEglise romaine la dictature * au pape et par l'intermédiaire du pape exercer lui-même cette dictature sur les âmes, sur les peuples soumis à TEglise et particulièrement sur Tltalie, tel était son but suprême. « Il me faut un pape, disait-il à son entourage, mais il me faut un pape qui rapproche au lieu de diviser, qui réconcilie les esprits, les réunisse et les donne au gouvernement sorti de la Révolution. Et pour cela il me faut le vrai pape, catholique, apostolique et romain V » Sa conception religieuse est, en somme, celle de tous les

* E. de Pressensé, ouvrage cité, p. 513.

* On sait comment Napoléon entendait le gallicanisme ; s*avançant un jour vers Mgr. d'Astros, la main sur la garde de son épée, il lui cria : « J*entends que l'on professe les libertés de l'Eglise gallicane. Du reste J'ai le glaive à mon côté, prenez garde à vous ! b

^ C'est le mot dont s'est servi Napoléon lui-même.

* Mémoires sur le Conseil d'Etat, ch. XI.

esprits autoritaires, de M. Brunetière, par exemple : Religio, ce qui relie. Cest toujours Tantique conception romaine, telle qu'elle s'était pleinement réalisée dans le culte de Rome et de TAuguste^ Seulement Napoléon est un politique trop avisé et trop réaliste pour ne pas tenir compte, dans une certaine mesure, des changements que le christianisme a provoqués dans la civilisation occidentale. Pour amener les peuples à rendre un culte au gouvernement, il faut user d'un détour ; il faut que le Dieu que ces peuples ont pris l'habitude d'adorer soit maintenu à sa place coutumière, au moins à titre de paravent '.

Voulant restaurer le catholicisme, Napoléon ne put procéder à la réorganisation de l'Eglise que d'après les habitudes de son esprit militaire. Il la reconstruisit sur le même plan que cette grande caserne qu'était devenue la France. Il la voulut centralisée comme son administration, disciplinée comme son armée. Toutes les forces doivent converger et aboutir en haut pour être réunies dans une même main. Et, pour cela, il renforce d'abord l'autorité de l'évéque sur son clergé, puis l'autorité du pape sur les évêques. Les êvêques seront, dans la milice sacrée, des généraux divisionnaires ; le pape, un général en chef. Ce n'est qu'ainsi que l'on arrivera à faire manœuvrer le troupeau correctement.

La hiérarchie déjà instituée dans l'Eglise romaine secondait les vues de Napoléon. Il la renforce. Sous l'ancien régime les membres du bas clergé, jusqu'aux simples vicaires, étaient inamovibles '. « Il faut, dit Napoléon, ré-

* Les légistes napoléoniens n'ont pas manqué d'invoquer les précédents romains. « Les lois romaines, disait Portails, plaçaient tout ce qui regarde le culte dans la classe des choses qui appartiennent essentiellement au droit public. • Expoêé des motifs pour rétablissement des séminaires métropolitains. 14 mars 1804.

* Voir plus loin le catéchisme de 1807 : u Honorer et servir l'empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même b.

' En 1789 il y avait en France 96000 curés inamovibles. ChifTre donné par Emile Ollivier, L'Eglise et l'Etat au eonull du Vatican, I. p. 1.%.

duire autant que possible le nombre des curés inamovibles et multiplier le nombre des desservants qu'on pourra changer à volonté, » Désormais quatre mille curés seulement seront nommés à vie ; les autres, simples desservants, ou succursalistes, au nombre de trente mille, seront livrés au pouvoir discrétionnaire de Tévêque *. Chétivement payés, ils pourront être déplacés ou destitués à bien plaire. Il ne saurait leur rester aucun vestige d'indépendance. Napoléon a fait de Tévèque un « préfet mîtré » qui doit tenir en mains tous ses subordonnés et répondre de leur soumission au gouvernement.

Entièrement maîtres de leur clergé, les évêques seront non moins strictement soumis au pape. Restauration complète de son pouvoir temporel, extension de son pouvoir spirituel sur l'Eglise, tels sont les avantages que le Saint- Siège retire du marché qu'il conclut avec le premier consul. Comme Pie VII hésitait encore à déposer les anciens survivants de l'épiscopat français, quelques-uns de ses conseillers, qui voyaient clair dans l'avenir, lui dirent : « Terminons ce Concordat que le premier consul désire, on verra quand il sera ratifié toute l'immensité de son importance, et le pouvoir qu'il donne à Rome sur l'épiscopat dans tout l'univers •». Ce n'était, en effet, rien moins qu'un coup d'Etat établissant dans l'Eglise ce pouvoir absolu que la papauté jusque-là, malgré ses constants efforts, n'avait pas réussi à instituer *. Bossuet avait pris soin de rappeler au pape les paroles que Saint-Bernard adressa jadis à son prédécesseur: « Non es dominus episcoporum, sed unus ex illis * ». D'après Saint-Jérôme, les évêques étaient « du même sacerdoce » que le pape, « ses collègues et co-évêques. » Cependant, à l'instigation de Napoléon, Pie VII, exerçant sa dictature, déposséda de leurs sièges les anciens chefs de l'Eglise de

< Taine XI, p. 47.

• Taine XI, p. 66.

^ Voir plus loin le Chapitre XIX et, dans les QuestioiiM contemporaines, de Henan, l'article sur VAoenir religieux de» noeiéiés modernes.

* Defensio deelarationis cleri gallicant, lib. Vlll^ eaput 14,

France qui avaient tant souffert pour rester fidèles à leur foi. Il leur commanda de se démettre. A ceux qui refusèrent, il retira leurs pouvoirs apostoliques ; à tous, même aux refusants, il donna des successeurs \ titulaires des diocèses nouvellement créés. Le pape avait usé d'un pouvoir discrétionnaire que ne limitait aucun canon ; ainsi avait été posé un précédent indestructible qui, de proche en proche, exerça son influence sur tout le monde catholique. C'est ainsi que Napoléon avait creusé les fondements de rédiGce que couronna plus tard le dogme de Tinfaillibilité. Bonaparte eut lieu d'abord de se féliciter du succès de son entreprise. Le pape avait consenti à écarter de TEglise de France les prélats qui restaient fidèles aux Bourbons. L'alliance entre l'Eglise et la dynastie légitime semblait bien rompue *. De solennels Te Deum célébraient toutes les victoires de r« Usurpateur ». Les nouveaux évéques se montraient plus dociles encore que le Maitre n'eût osé l'espérer. « Voyez le clergé, disait-il à Rœderer ; tous les jours, malgré lui, et plus qu'il ne l'avait prévu, il sera dévoué au gouvernement. Avez-vous vu le mandement de l'archevêque de Tours, Boisgelin?... Il dit que le gouvernement actuel est le gouvernement légitime ; que Dieu disperse, quand il lui plait, les trônes et les rois, qu'il adopte les chefs que les peuples préfèrent. Vous n'auriez pas dit mieux '. » Napoléon se louait hautement des services rendus par sa gendarmerie sacrée. « Les prêtres catholiques, disait-il, se conduisent très bien et sont d'un très grand secours ; ils ont été cause que la conscription de cette année a été beaucoup mieux que celle des années précé-

• Taine XI. p. 67.

* Le plus récent historiographe catholique du Concordat, le cardinal Mathieu, voit dans cette rupture une a grande et sévère leçon de la Providence ». Par sa politique gallicane, a la royauté française avait humilié la Papauté et côtoyé le schisme qui n'avait été évité que grâce à l'extrême patience du souverain pontife... Le roi ayant réussi à organiser i*Kglise sans le Pape, Dieu imposa au Pape le devoir de réorganiser l'Eglise sans le roi ». Cardinal Mathieu, Le Concordai de iSOi, p. 54.

^ Rœderer, cité i>ar Taine, XI p. 51.

dentés... Aucun corps de TEtat ne parle aussi bien du gouvernement *. »

Dans cliaque paroisse de France, le curé, du haut de la chaire, lisait les bulletins de la grande armée. Les mandements des évêques étaient corrigés ou même dictés par les bureaux de Paris. « Il faut, disait le préfet de police à un nouvel évêque, il faut, dans vos mandements, louer l'empereur davantage. — Donnez-moi la mesure. — Je ne la sais pas. »

La mesure de la servilité avait été pourtant donnée officiellement par le fameux catéchisme impérial de 1807. « Pour la première fois depuis rétablissement du christianisme, dit Grégoire, Tancien chef de TEIglise constitutionnelle, on vit ce scandale d'un catéchisme rédigé tout exprès en faveur d'un individu ou d'une famille. » Portalis, homme de confiance s'il en fût, avait été chargé de ce soin. Il avait pris toutes ses précautions, disait-il dans son rapport pour « diriger la soumission vers son véritable but ». Qu'on en juge :

Demande : Quels sont les devoirs des chrétiens à Téganl des princes qui les gouvernent ' ?

Réponse : Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon le**, notre empereur, l'amour, le respect, Tobèissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordinaires pour la conservation et de Tempire et de son trône... Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même.

Demande : N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon I^^ notre empereur?

Réponse : Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans des circonstances difliciles pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé Tordre public par sa sagesse profonde et active; il défend TEtat par son bras puissant; il est devenu l'aide du Seigneur par la consécration qu'il a reçue du souverain pontife, chef de l'Eglise universelle.

Demande : Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur?

* Pelet de la Lozère, H, p. 173. cité par Taine, XI, p. 55.

* Catéchisme de 1807, p. 55 et suiv.

LE CONXORDAT 151

Réponse : Selon Tapôtre Saint-Paul, ils résisteraient à Tordre établi de Dieu lui-même et se rendraient dignes de la damnation éternelle.

Demande : Les devoirs auxquels nous sommes tenus envers notre empereur nous lieront-ils également envers ses successeurs légitimes dans l'ordre établi par les constitutions de l'empire ?

Répoiise : Oui, sans doute, car nous lisons dans la Sainte-Ecriture que Dieu, Seigneur du Ciel et de la terre, par une disposition spéciale de sa volonté suprême, donne les empires, non seulement à une personne en particulier, mais aussi à sa famille.

Voilà ce qu'à partir de 1807 tous les enfants de France durent apprendre par cœur comme Tessence des volontés divines. Et le pape, qui avait d*abord fait quelques difficultés pour donner son approbation au catéchisme impérial, céda lorsque Ton consentit à y ajouter la phrase essentielle, omise par mégarde : « Hors de FEglise, point de salut ».

Le despotisme de l'empereur ne rencontre d'abord pas plus de résistance dans la société religieuse que dans la société civile. Là aussi la tradition romaine avait, de longue main, préparé les voies à César. Dans l'Eglise, plus encore que dans le monde laïque, les esprits étaient façonnés à la discipline et à l'obéissance. Cependant, quelle qu'ait été sa complaisance, le clergé ne put à la longue satisfaire aux exigences croissantes de Napoléon. Sa volonté tyrannique ne trouvant plus de résistance dépassait toutes les bornes du possible. « Donnez, écrivait-il le 2 juin à l'évêque de Poitiers, donnez des instructions pour changer Vesprit de ce diocèse, le plus mauvais de France. » Il pensait qu'on peut changer l'esprit d'un diocèse comme l'uniforme d'un régiment. Et quand ses intentions n'étaient point immédiatement suivies d'effets, il usait des grands moyens. Il demandait à son ministre des Cultes quelles étaient les formes canoniques pour <( dégrader » les prêtres récalcitrants. Cinq cents d'entre eux durant son règne furent jetés en prison sans jugement ^

* De Pradl, Lêm quatre ConeordaîMy H p. 259.

Cependant le pape n'avait pas voulu se laisser enfermer à Paris dans une prison dorée, pour y devenir l'exécuteur docile de toutes les volontés du Maître. De plus, n'ayant pas accepté de conclure pour l'Italie un concordat semblable à celui de 1801, il refusait les bulles dinstitution des évêques italiens, nommés arbitrairement en vertu de ce concordat qu'il ne connaissait pas. Napoléon avait de nombreux griefs encore contre le pape ; il lui reprochait entre autres de ne pas seconder, comme il l'aurait dû, sa politique dans la péninsule. Le conflit ne tarda pas à s'envenimer par la brutalité de Napoléon. L'empereur fait occuper Rome par le général Miollis dont les soldats pénètrent jusque dans le palais du Saint-Siège pour arrêter le cardinal Pacca, secrétaire d'Etat. Le 17 mars 1809, les Etats pontificaux sont réunis à l'Empire. Le pape répond en faisant afficher sur les murs de Rome une bulle d'excommunication qui était dès longtemps préparée. C'est la guerre ouverte.

Après avoir rendu le pape maître absolu de son clergé, l'empereur cherche maintenant à coaliser ce clergé contre le pape. Il réunit en concile quatre-vingt prélats d'Italie et de France. Son concile n'obéit pas d'abord à sa guise. Mais il se chargera de le faire manœuvrer. Trois évêques récalcitrants sont saisis au petit jour dans leur lit, mis au cachot et contraints de donner leur démission. Treize cardinaux sont exilés et dépouillés de leurs insignes. Le concile résiste encore. On le dissout ; puis on le réunit à nouveau, après l'avoir épuré, après avoir « travaillé » individuellement tous les membres qui ont trouvé grâce. Et l'on obtient enfin un décret accordant au métropolitain le droit de confirmation ecclésiastique après que l'approbation du pape aurait manqué plus de trois mois.

Ayant violé le Concordat, l'empereur le déclara nul. Il voulut en dicter un autre dépouillant le pape de tous ses droits. Brutalement enlevé de son palais, le malheureux Pie VII fut envoyé en poste à Savone, où il fut incarcéré.

Pour obtenir son consentement on le soumit à une véritable torture morale. On soudoya jusqu*au médecin du pape afin qu*il agit sur la santé de ce vieillard malade. « On fait en sorte, écrivait le préfet, d'émouvoir le pape soit par les gens qui rapprochent, soit par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. »

Après trois ans de ce régime qui l'avait conduit aux confins « de l'aliénation mentale ^ », on l'enlève de nouveau. Sans arrêt, sans répit, à travers les neiges du Mont Cenis, on le conduit à demi-mort jusqu'à Fontainebleau où Napoléon veut avoir sa victime sous la main pour opérer lui-même.

Peu de mois après. Napoléon était vaincu et proscrit ; Pie VII rentrait triomphant à Rome. Par ses odieuses persécutions, l'empereur n'avait fait qu'achever l'œuvre commencée par le Concordat. La puissance de son adversaire s'en trouvait accrue. Contre la violence brutale du despote, le pape, malgré toutes ses compromissions passées, était apparu comme le représentant de la force morale. Son prestige sur les âmes se trouvait décuplé.

Toute la politique religieuse de Napoléon n'aboutit en fin de compte qu'à augmenter le pouvoir du Saint-Siège et à perpétuer en France l'antique erreur latine de la confusion de l'ordre temporel et de l'ordre spirituel. Ses autres résultats ne survécurent pas au régime impérial. Le Maître tombé, l'unité factice qu'il avait imposée à ses sujets se désagrégea. La France de l'Eglise et la France de la Révolution, maintenues un instant, par sa rude poigne, non pas unies mais rapprochées de force dans un commun servage, allaient, après sa chute, se trouver aussi divisées qu'elles l'étaient avant son avènement. Les seules parties durables de l'œuvre de Napoléon sont celles qui se trouvent avoir agi dans le sens de la tradition historique. Si grand soit-il, le génie d'un homme peut bien retarder ou précipiter le cours de l'histoire d'un peuple, non le détourner.

* Lettre de M. de Chabrol, 14 mal 1811.

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