CHAPITRE XI
La réaction intellectuelle. Joseph de Maistre.
Le Génie du ehriêtianUme coïncide avec le Concordat. Chateaubriand contribue à provoquer un renversement du préjugé dominant en faveur du christianisme. L'élite intellectuelle le suit. Le romantisme est légitimiste et catholique à ses débuts. Les théoriciens du pouvoir absolu dans FEtat et TEglise. Joseph de Maistre. Bonald. Lamennais. Ce qui subsiste en J. de Maistre de l'esprit du XVIII** siècle, a Voltaire retourné >. Confiance dans le raisonnement abstrait Philosophie de l'unité : Unité de la nation réalisée par la monarchie absolue ; unité humaine incamée dans le pape. Sans le pape, point de christianisme. Des deux sens du mot religion : le sens autoritaire et le sens mystique. J. de Maistre méconnaît le second. Il a conscience de ses origines spirituelles. Son apologie du génie romain. Bonald, le syllogisme fait homme. Philosophie de l'absolutisme. Lamennais. Le mystique et le révolté.
Le 18 avril 1802, un Te Deum célébrait solennellement la conclusion du Concordat. Le même jour, Fontanes annonçait aux lecteurs de Toiliciel Moniteur la publication du Génie du Christianisme, Une telle coïncidence dut frapper les imaginations. Chateaubriand apparaissait, aux côtés de Bonaparte, dans le rôle de restaurateur de la foi. Il dédia « au citoyen premier consul » la seconde édition de ce livre, publié, disait la préface « au milieu des débris de nos temples ».
Si, avant Bonaparte et avant Chateaubriand, les temples s'étaient relevés d'eux-mêmes par un mouvement de foi tout populaire et spontané, il n'en est pas moins vrai que
le Génie du Christ ianismef venu à son heure, constata et accéléra une nouvelle orientation des esprits. Chateaubriand avait proclamé la rupture avec l'Encyclopédie. Il avait enguirlandé les autels, vers lesquels la foule accourait déjà, de toute la magie d'une poésie inconnue, infiniment séduisante pour les âmes lassées des sèches abstractions de la philosophie du XVIII»"® siècle, préparées aux émotions religieuses par le terrible ébranlement nerveux de la tragédie révolutionnaire. Cette poésie enflammait Tesprit d'une ardente jeunesse; à son rayonnant éclat, les élégances pseudo-classiques du style révolutionnaire apparaissaient fripées comme un décor défraîchi. C'en était fini de l'idolâtrie gréco-romaine qui avait pris, sous le Directoire, des formes sans rapports aucuns avec la religion de l'héroïsme, le dieu Priape ayant remplacé Brutus dans sa niche. A ceux qui avaient encore dans la mémoire les parades du culte de la Raison, Chateaubriand avait montré qu'il y a une beauté dans le christianisme, « qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte », que l'écrivain peut y trouver «des formes nobles»; l'artiste « des moules parfaits ».
Cette religion de l'émotion esthétique n'était point de celles qui peuvent avoir sur un peuple une influence profonde et durable ; ce qui lui manquait le plus, c'était peutêtre d'être religieuse ^ Elle suffit pourtant pour retourner le préjugé dominant, surtout dans les hautes classes; et cela d'autant plus que ces classes-là, instruites par une dure épreuve, avaient tout intérêt à changer de préjugé. Avant la Révolution, il était ridicule de se montrer croyant; c'était la marque d'un petit esprit; il fallait laisser ces sornettes-là aux gens du commun. A ceux qui désiraient revenir à la foi, Chateaubriand fournissait maintenant des mobiles d'élégance intellectuelle, toujours très puissants
* « Chateaubriand, a dit Sainte-Beuve, est un épicurien qui a l'imagination catholique v.
en France. Le pouvoir spirituel, usurpé par Voltaire et les Encyclopédistes, allait être rendu à l'autorité légitime de TEglise. Le mot d'ordre était changé. L'élite intellectuelle allait suivre, emportée par cet instinct d'imitation inhérent à la race et développé par la tradition autoritaire.
Napoléon favorisa le mouvement, la Restauration en recueillit les fruits. Ce qui avait pu être calcul pour les émigrés retour d'exil, devint entraînement sincère dans la jeunesse des débuts du romantisme. Il est désormais visible que la sève a changé de cours. Elle est revenue au vieil arbre desséché de la tradition monarchiste et catholique. D'un seul élan, tous les jeunes talents se portent de ce côté-là. En 1820, au moment où il publie ses Méditations, Lamartine écrit à Joseph de Maistre : « M. de Bonald et vous, Monsieur le comte..., vous avez fondé une école impérissable de haute philosophie et de politique chrétiennes... elle portera ses fruits et ils sont jugés d'avance^». Et deux ans plus tard Victor Hugo, qui fut à ses débuts le poète favori des « ultras », écrit en tête de la première édition de ses Odes : « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre : l'intention littéraire et l'intention politique ; mais, dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses ». En 1825 encore, Hugo et Lamartine célèbrent d'une commune voix le sacre de Charles X, que Béranger chansonne de sa voix de fausset. Les bourgeois voltairiens, abonnés du Constitua tionnel, en étaient encore alors à Andrieux ou à Népomucène Lemercier; tout au plus admettaient-ils Casimir Delavigne.
Des grands écrivains de cette génération, Stendhal seul conservait l'esprit de la philosophie du XVIII™« siècle. 11 resta isolé et, selon sa prédiction, ne fut compris que vers
* Correspondance de Lamartine, 17 mars 1820.
1880. Le courant romantique devait du reste plus tard rompre les digues qui le contenaient au début. La force anarchique de Tindividualisme instinctif était trop puissante en lui pour qu*il restât canalisé dans une tradition autoritaire. Les vrais représentants de cette tradition ne sont pas des poètes, mais des politiques, ou les moralistes, les apologistes de TEglise universelle et les théoriciens du pouvoir absolu. C'est Lamennais, c'est de Bonald, c*est surtout Joseph de Maistre: trois alliés qui, venus de points opposés, et sans se connaître d'abord, s'unissent pour mener l'assaut contre la philosophie du XVIII™« siècle.
Toutes proportions gardées, l'entreprise que tenta l'auteur du Pape fut semblable à celle que poursuit aujourd'hui M. Brunetière. Il voulut rénover la doctrine de Bossuet, moins le gallicanisme qu'avait tué la Révolution. Mais les temps sont changés. Tandis que Bossuet, dépositaire et gardien d'une autorité à peine contestée, se complaît dans la sécurité des lieux communs magnifiques, Joseph de Maistre, expulsé de la place, et contraint d'ouvrir la brèche, est agressif et paradoxal. S'il rencontre sur sa route une idée aventureuse, loin de l'atténuer, il l'exagère jusqu'à outrance. Aucune énormité ne saurait le faire reculer si elle est dans la logique de son système. On sent qu'il a de la joie à provoquer la contradiction. Aussi produit-il sur ses lecteurs, surtout sur ceux qui lui sont le plus opposés, un effet double : il les attire invinciblement et il les exaspère à plaisir. Il inspire à la fois du respect et de l'inquiétude ; peut-être parce qu'au fond on le sent inquiet lui-même. Ce n'est pas en vain qu'un siècle de négation a passé sur le monde et l'a bouleversé. Le retour au passé ne peut être défendu autrement que comme un paradoxe. Quoiqu'il en ait, en attaquant les philosophes du XVIIIme siècle, de Maistre garde un peu de leur esprit et beaucoup de leur méthode. Scherer ne l'a-t-il pas appelé un « Voltaire-retourne»?
Comme les philosophes, de Maistre a confiance dans la logique des idées abstraites ; comme eux, il procède par voie d'enchaînement déductif ; et plus qu'eux encore, il est intolérant. Directement, il rentre dans la grande tradition que nous tentons de suivre dans ses manifestations diverses. Toute sa philosophie se résume en un mot : Vanité. Elle est essentiellement romaine.
Le point de départ de Joseph de Maistre est dans le sentiment profond, poignant, tragique du règne du mal dans le monde. C'est là ce qui fait de lui un grand écrivain dont quelques pages font songer à Pascal et dont quelques autres annoncent la doctrine darwiniste du combat pour la vie. « Dieu a fait le monde pour la guerre ^ », a dit un roi du Dahomey. Cette parole, pour de Maistre, est vraie en tous temps et en tous lieux. Le carnage, la violence, l'injustice sont une loi de l'univers, conséquence de la chute originelle. Pour que s'établisse l'ordre, c'est-à-dire l'unité, il faut un gouvernement. « L'homme en sa qualité d'être à la fois moral et corrompu, juste dans son intelligence et pervers dans sa volonté, doit nécessairement être gouverné. * »
Le gouvernement apparaît à de Maistre, non pas comme un moyen, mais comme un but, le but suprême assigné à l'humanité par Dieu lui-même. « Le peuple est fait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple ; et l'un et l'autre sont faits pour qu'il y ait souveraineté. » Cette souveraineté de droit divin ne peut être que personnelle et absolue, faute de quoi elle n'est pas. Pour la limiter en quoi que ce soit il faudrait reconnaître en dehors d'elle, dans le peuple ou dans la loi écrite, un pouvoir qui la limitât et par conséquent qui lui fût supérieur, ce qui est contraire à sa définition même. De Maistre a clairement vu que le principe des libertés individuelles ' garanties par
< Considérations sur la France, (1795). Ch. HI, De la destruction violente de respéce humaine.
• Du Pape.
^ Les libertés individuelles* ne sont pour de Maistre que des « égoi&mes lous >.
une charte constitutionnelle, de même que celui de la souveraineté populaire, sont issus de la Réforme. Démocratie et Réforme sont « la même folie, ayant seulement changé d*époque et de nom ».
L*unité nationale constituée par le gouvernement est sacrée, quelque mauvais que puisse être ce gouvernement. Bien qu*il jugeât la Révolution satanique, de Maistre poussa la rigueur de ce principe jusqu'à approuver, dans une certaine mesure, le Comité de Salut public. Il mérita d*étre appelé « Jacobin » par ses amis de Lausanne. « Lorsque d'aveugles factieux, disait-il, décrètent l'indivisibilité de la République, ne voyez que la Providence qui décrète celle du Royaume ^)) Dans Napoléon, malgré toute sa haine, il reconnaît pourtant le représentant visible de la volonté de la nation, par conséquent le souverain. Quant aux émigrés, il les condamne, parce que toute sécession est interdite. Jamais il n'eut, comme les revenants de Coblenz, la prétention d'effacer entièrement les traces de la Révolution. Il comprenait trop bien que les révolutionnaires avaient travaillé en faveur du pouvoir absolu. Un certain degré d'égalité lui paraissait faciliter l'exercice de ce pouvoir qu'entravaient, sous l'ancien régime, les privilèges de l'aristocratie.
Mais l'unité nationale n'est à ses yeux qu'une première étape qui doit conduire à l'unité humaine. Le pouvoir absolu peut tomber en des mains tyranniques, et si un Néron revenait dans ce monde, il faudrait pourtant que des bornes lui fussent imposées. Puis, entre les diverses nations, l'état de guerre subsiste ; et ces divisions doivent se résoudre en une harmonie supérieure. C'est à l'Eglise romaine que Dieu a réservée ce rôle. Elle est catholique, c'est-à-dire qu'elle représente l'unité suprême. Et elle ne peut être qu'un gouvernement. De Maistre représente dans toute sa force ce réalisme latin qui ne considère que les
* Considérations sur la France.
extériorités et ne reconnaît d*autres valeurs morales que celles que consacre une Institution. L'auteur du Pape ne peut rien concevoir, même dans le domaine de Tesprit, en dehors de Tidée gouvernementale, et cette idée ne se réalise à ses yeux que si elle s'incarne en un homme. De même que l'Etat c'est le roi, l'Eglise c'est le Pape. La souveraineté, en effet, « doit toujours viurCf toujours veiller, toujours agir ; il n'y aucune différence pour elle entre le sommeil et la mort ». Sans le Pape, la souveraineté spirituelle ne vit pas, donc elle n'est pas. Sans le Pape, il n'y a point d'Eglise, bien plus, i7 n'y a point de christianisme^. Il est écrit que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre l'Eglise. Mais pourquoi ? Joseph de Maistre répond sans hésiter : « A cause de Pierre, sur qui elle est fondée. Otez ce fondement... elle n'existe plus. Il faut être, si je ne me trompe, pour être quelque chose ».
Plus complètement qu'aucun autre écrivain, Joseph de Maistre nous permet d'établir une distinction qu'il faut avoir sans cesse à l'esprit, si l'on veut s'orienter dans le grand débat religieux qui continue d'agiter le monde moderne. Le mot religion a deux sens tout à fait différents et que l'on doit se garder de confondre. Il y a le sens romain, exprimé étymologiquement par le mot même religioj ce qui relie. Dans ce sens la religion est le gouvernement des âmes. Elle est administrative, elle est légale, elle règne au besoin par la contrainte. C'est aujourd'hui la conception de M. Brunetière, c'était celle de Joseph de Maistre, c'était celle de Bossuet, c'était celle de Calvin, de tous les esprits essentiellement politiques et autoritaires, quelle que soit l'Eglise à laquelle ils appartiennent. Mais le mot religion a un tout autre sens pour les hommes d'âme réellement religieuse, pour les mystiques de tous les cultes. Elle est un sentiment puissant et profond qu'ils éprouvent sans pouvoir toujours le définir en formules intellectuelles
* Ces mots sont soulignés par J. de Maistre loi-même. Du. Peipe, Introduction.
exactes ; elle est une vie intérieure qui est leur réalité suprême, elle est une communion constante non pas avec une institution établie, mais avec un principe spirituel, invisible, infini, auquel ils se sentent attachés par des liens puissants et mystérieux et qu*ils adorent en le nommant des noms imparfaits que leurs langues malhabiles ont appris à balbutier.
Ces deux formes de religion peuvent parfois se combiner ; parfois aussi elles s'excluent. On voit des esprits soumis pleinement à la religion -gouvernement, chez lesquels ne se découvre aucune trace de religion intérieure. Ainsi Joseph de Maistre. Je ne parle pas de sa vie, qui fut celle d un juste ; je ne parle pas de sa conscience intime, que nul ne peut juger ; je ne parle que de la doctrine qu'il a exposée. Et j'ose dire que cette doctrine ne conserve pas la moindre trace de la religion du Christ, s'il est vrai que cette religion se résume en ces mots : « Dieu est amour ». On voit bien quel rôle Pierre y joue ; mais le Christ? Il n'est plus là que comme une lamentable victime chargée d'attester aux yeux des générations humaines cette horrible loi du sang qui est celle de l'Univers.
« De Maistre, a pu dire M. Emile Faguet, est du XYIII""» siècle, par son manque de véritable esprit religieux K » Cette parole peut surprendre ceux qui sont accoutumés à voir en lui un des restaurateurs de la foi. Elle n'en est pas moins juste. L'auteur du Pape n'a point réfuté l'Encyclopédie ; il en a pris systématiquement le contre-pied, ce qui est encore une façon de la continuer. Et c'est ainsi qu'il est rentré dans la tradition dont l'Encyclopédie était à la fois Tantithèse et le prolongement.
L'échafaudage purement intellectuel et déductif de son système s'achève par le dogme central de l'infaillibilité du pape. « L'infaillibilité dans l'ordre spirituel, dit-il, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux mots parfai-
* Politique» et moraliste» au XIX" siècle. Première série, p. 67.
tement synonymes. L*un et Tautre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n*est pas gouvernée, qui juge et n*est pas jugée, n Et cette infaillibilité n*est pas un privilège spécial de TEglise, elle n*est que le « droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui, toutes, agissent nécessairement comme infaillibles, car tout gouvernement est absolu ^ »
De ce que le pape est, de droit, infaillible, de Maistre n*eu conclut pas, d'ailleurs, qu*il ne puisse être dans Terreur. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir si le pape est, mais bien s'il doit être infaillible. « Cest la même chose, dans la pratique, de n'être pas sujet à Terreur ou de ne pouvoir en être accusé. » On rencontre fréquemment ainsi chez cet écrivain si strictement orthodoxe de ces restrictions qui donnent à penser '.
En vertu de sa souveraineté spirituelle, le pape exerce sur tous les souverains temporels un droit de contrôle qui pourrait aller, en cas de nécessité, jusqu'à la déposition absolue et sans retour d'un prince indigne. Celui qui régit l'univers a délégué sa puissance au Souverain Pontife, son élu, afin qu'il ait autorité sur tous les hommes. Ainsi s'achève par le pape et en sa personne l'unité terrestre. On reconnaîtra là, une fois de plus, le prolongement spirituel de Yimperium romain ; on reconnaîtra l'antique esprit théocratique qui ressaisit la France dans toutes les phases de son développement. Après l'effondrement de la théocratie jacobine, de Maistre a donné la formule de la théocratie contre-révolutionnaire. Nous aurons à voir comment elle fut appliquée.
L'auteur du Pape a du reste eu conscience de ses origines intellectuelles. Il se sent romain jusqu'aux moelles, et, comme tout bon Romain, il méprise le Grec — le Grœculus
• Du Pape.
* Parlant du surnaturel, il dit ailleurs: «Toutes les religions ont commencé par des miracles vrais ou faux, H n'Importe ».
-— bon tout au plus pour être artiste, poète, rhéteur ou métaphysicien. Les Grecs, dit-il, furent hérétiques, c'est-à-dire divisionnaires en politique comme en philosophie. Et Tesprit de division avait jeté de si profondes racines chez ce peuple qu'il avait fini par perdre jusqu'à l'idée même de l'Unité. Tel est le vice capital de l'Hellénisme. Rome, au contraire, a toute la grandeur de l'Unité, et cette grandeur se reflète dans la langue.
<c Rien n'égale la dignité de la langue latine. Elle fut parlée par le peuple roi qui lui imprima le caractère de grandeur unique dans Thistoire du langage humain, et que les langues même les plus parfaites n*ont jamais pu saisir. Le terme de majesté appartient au latin. La Grèce Tignore ; et c'est par la majesté seule qu*elle demeura au-dessous de Rome, dans les lettres (sic) comme dans les camps. Née pour commander, cette langue commande encore dans les livres de ceux qui la parlèrent. C'est la langue des conquérants romains et celle des missionnaires de TEglise romaine. Ces homme ne diffèrent que par le but et le résultat de leur action. Pour les premiers, il s'agissait d'asservir, d'humilier, de ravager le genre humain; les seconds venaient l'éclairer, le rassainir et le sauver ; mais toujours il s'agissait de vaincre et de conquérir, et de part et d'autre, c'est la même puissance.
... Ultra Garamantas et Indos profère t imper iiim,.. * »
« Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit ; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé, » disait Joseph de Maistre au vicomte de Bonald. Les conclusions de ces deux défenseurs du trône et de l'autel sont, il est vrai, à peu près les mêmes, mais leurs points de départ sont opposés. Bonald n'a pas, comme de Maistre, l'obsession du règne du mal dans le monde ; il voit partout la présence de Dieu dont l'œuvre créatrice ne s'arrête jamais. C'est un esprit optimiste, pondéré, ferme en ses principes, assuré dans la possession de l'absolu. Plus rigoureusement que de Maistre et sans aucune fantaisie paradoxale, il suit avec une imperturbable confiance la méthode syllogistisque. Il est, dit
* . . . Super et Gcuiamantas et Indoa Proferet imperinm. . . Virgil, Aen., VI, 794.
M. Faguet, un raisonnement qui se poursuit. On peut voir en lui « le dernier des scoIastiques^ » Le dernier? Nous en avons vu d'autres après lui. Il y a toujours en France quelques docteurs de cette école-là.
Sieyès lui-même n'a pas eu plus de confiance dans les axiomes de la « raison raisonnante » , dans Talignement systématique des idées pures. L'ombre du doute ne l'effleure pas. Il en a horreur. Il a enclos la vérité dans une construction intellectuelle si bien ordonnée qu'aucune ouverture n'y reste par où l'erreur puisse s'introduire. El cette vérité est certaine, car elle émane de Dieu lui - même. L'homme ne crée rien, l'homme n'invente rien. Tout au plus peut-il combiner. Bonald ne reconnaît que la tradition autoritaire, l'intuition n'est rien pour lui. C'est en cela qu'il |cst scolastique et latin. Il étend à tout le monde de l'esprit la loi de son propre esprit.
Son but essentiel est de prouver que le principe monarchique qui régit l'univers doit forcément régir la société. Tout gouvernement non monarchique est une infraction aux lois naturelles, une monstruosité. Aux mots : libertéy égalité, Bonald substitue les mots : pouvoir et soumission. L'ordre social est constitué pour lui par une immense hiérarchie qui part du père de famille, passe par le roi et le pape, pour aboutir à Dieu le Père. Un ordre ainsi constitué ne comporte pas de libertés individuelles. Dans une monarchie régulière, l'homme ne peut être libre que par sa fonction dans l'Etat ou par la corporation à laquelle il appartient. Il en était ainsi sous l'ancien régime. Plus que de Maistre, Bonald se rattache à l'ancien régime, puisque, audessous de la royauté, il reconnaît des droits spéciaux à l'aristocratie. Pourtant il est trop, comme lui, imbu de lantique esprit césarien, pour dépouiller le pouvoir absolu des précieuses conquêtes dont l'ont enrichi la Révolution et l'Empire. Son idéal, pour le temps présent, fut, on Ta dit, (( Louis XVIII .couché dans le lit de Napoléon ».
* Faguet, l*uUtiques et moralistes^ Première série, p. 7tt.
Si Lamennais parut, au début, défendre la même cause que de Maistre et Bonald, il n*en fut pas moins un esprit d'une nature tout opposée, non point un homme de gouvernement, mais un mystique dévoré, et parfois dévoyé, par Tardeur de sa foi ; non point un aligneur de froides abstractions, mais un poète et l'un des plus grands du romantisme. Ce n'est pas la raison qui le guide, c'est exclusivement le sentiment chrétien. Dans la restauration monarchique, il ne voit que le triomphe du christianisme. Son rêve théocratique, qu'il défendit avec plus d'intransigeance que de Maistre lui-même, ne visait point au règne d'un gouvernement, ni d'un homme, mais bien au règne de Dieu. Et lorsqu'il vit que le pape, et la royauté, et tous les politiques de la légitimité, confisquaient la religion du Christ et la faisaient servir à des fins qui n'avaient plus rien d'évangélique, il abandonna ses alliés de la veille et, se tournant vers le peuple, il attendit désormais de lui seul une rénovation catholique, sans compromissions et sans souillures. Rome le traita en apostat. Elle sait que dans tout mystique il V a l'étoffe d'un révolté.