CHAPITRE XIII
La monarchie de Juillet.
Du Rouge au Noir. Le mouvement du balancier. Anticléricale au début, la monarchie de Juillet ae rapproche ensuite de TEglise. Formation du parti communiste. Politique de Guizot, favorable au catholicisme. La lutte pour TEcole. Lamennais et ses disciples tentent de réconcilier l'Eglise et la Révolution dans le but de fonder une théocratie nouvelle. Ils réclament la liberté d'enseignement. Lamennais condamné à Rome. Sa révolte. Activité du parti catholique. Influence des Jésuites. Campagne contre l'Université. Signes avant-coureurs d'un nouveau mouvement révolutionnaire.
1^ Rouge et le Noir, ce titre donné par Stendhal à un roman où il étudiait les mœurs de la Restauration, pourrait bien caractériser toute la vie intellectuelle et politique de la France, de 1830 à nos jours. On y distingue un perpétuel mouvement d'oscillation entre les deux principes opposés qui divisent la conscience nationale. Pour suivre ce mouvement dans le détail, il faudrait dépasser les bornes assignées à notre rapide aperçu. L*on ne se trouve désormais plus en présence de périodes d'un caractère aussi nettement tranché, dans un sens ou dans l'autre, que la Terreur et la Restauration. Tantôt les forces contrariées entrent directement en lutte, tantôt elles paraissent se combiner pour créer des remous imprévus.
Dans ces évolutions de la France, assez capricieuses en apparence, il nous semble pourtant qu'on peut distinguer
une règle constante. Chaque fois que, soit le noir, soit le rouge, arrive à dominer et à entraîner de ces abus de |)ouvoir qui sont, à titre égal, dans la logique des deux partis, une réaction se dessine d'abord dans la vie intellectuelle; elle crée un courant d*opinion qui arrive à modifier Torientation politique et à entraîner un changement de régime. Puis, quand Texcès se produit dans le sens opposé, le vent saute de nouveau et le mouvement tournant se dessine. En regardant au microscope une goutte de vinaigre, on voit de petits animalcules s'agiter selon un rythme régulier, en décrivant une courbe que peut représenter le chiffre 8. Les agitations de la France depuis un siècle lui font suivre une route analogue.
Quels que soient les principes inscrits dans la constitution, la souveraineté réelle, dans le monde moderne, appartient à l'opinion publique. Il n'est pas de monarque en Flurope, si ce n'est le tzar, qui puisse gouverner longtemps contre l'opinion. En France, l'opinion est plus mobile que dans tout autre pays; elle verse tout d'un côté ou tout de l'autre, comme, sur son âne, le paysan ivre dont parle Luther. Revêtue de toute la force qu'a acquise en France le préjugé social, elle n'est pas moins impérieuse qu'elle n'est versatile. Si bien qu'un Français, pour rester bon Français — c'est-à-dire du même avis que la majorité de ses concitoyens — devrait avoir changé au moins trois fois son credo politique et religieux, avant d'arriver à la vieillesse blanche. Victor Hugo a changé le sien plus souvent que cela. Pour suivre la ligne des fluctuations de l'esprit français au XIX«»« siècle — entreprise très diflicile — on pourrait s'orienter d'après l'œuvre du grand poète national ^
A travers toutes les évolutions de la société française.
* En 1822, H publie ses Odes d'un sentiment monarchique et catholique. Rn 1830, il chante les « trois glorieuses » (Ode aux mort» de Juillet). Depuis 1835, il commence à célébrer le grand empereur et contribue à faire revivre la légende napoléonienne. En 1845, Louis-Philippe le crée pair de France; 1853: Les Châtùnentt : 1853: SapoUon le petit ; 1862: Le» Misérables; 1878: Quatrevingt' treize ; 1878 : Du pape ; IMO : Religions et religion.
TEglise a poursuivi son développement propre. Elle paraît avoir gagné en influence sociale, surtout aux époques où le gouvernement lui était hostile, et avoir toujours perdu du terrain sous la protection de FEtat. Il en fut ainsi, nous Ta vous vu, sous la Restauration. La Révolution de Juillet fut dirigée autant contre TEglise théocratique que contre la monarchie absolue. Elle fut accompagnée et suivie d*un mouvement populaire anticlérical. A Paris, le peuple saccagea l'église de Saint-Germain TAuxerrois et l'Archevêché. En province, on abattit des croix de missions ; on insulta des religieux et des prêtres ^ Louis-Philippe, l'élu de la bourgeoisie voltairienne n'osait se montrer publiquement à la messe ; mais il faisait célébrer un service dans une chapelle intérieure. Il n'aimait déjà plus s'entendre rappeler que dans sa jeunesse, il avait été affublé du bonnet rouge. Dès son avènement, il protesta auprès du Saint- Siège de son attachement à la religion, et obtint de Pie VIII que le clergé français lui prêtât serment. Le Concordat fut maintenu. Dans la nouvelle Charte qui était, non pas « octroyée », mais « consentie » par le roi, le catholicisme n'était plus déclaré la religion de VEtat. L'article 6 reconnaissait seulement qu'il était professé par la majorité des Français. Malgré les ménagements dont usait le pouvoir, le clergé restait pourtant encore sur la réserve. 11 n'avait prêté qu'à contre-cœur le serment exigé par le pape et il désirait une nouvelle Restauration légitimiste.
Mais bientôt , par crainte des menées républicaines , le roi fit appel au parti de la résistance et constitua un ministère Casimir Périer (13 mars 1831). La Chambre fut dissoute et, grâce à un système censitaire qui n'accordait le droit de vote qu'aux « électeurs à deux cents francs », le gouvernement conservateur bourgeois obtint à la Chambre une majorité solide. Comme sous la Restauration, le peuple restait entièrement exclu de la vie politique. Des soulève-
^ Debidour. ouvrage cité. p. 414 et suiv., et Seignobos, Histoire politique de t Europe contemporaine, p. 124 et suiv.
ments républicains à Paris et à Lyon furent écrasés. Ils étaient organisés par la Société des droits de Thomme dont le programme tendait à un retour aux principes de 93. Cependant, vers 1832 une nouvelle force apparaît dans la vie politique : le socialisme. Les doctrines de Babeuf se répandent dans le peuple parisien. Les éléments extrêmes de Topposition se constituent en un parti œmmaniste^ qui ne réclame plus Textension des droits populaires que pour provoquer une « refonte sociale ». Le but essentiel que se proposait ce parti, était d'arriver à « la répartition égale des charges et des bénéfices de la société » et à « rétablissement complet du règne de Tégalité ^ ».
Le bourgeoisie s*inquiète. Elle oblique à droite et esquisse déjà un rapprochement avec TEglise. Les enfants des bourgeois voltairiens commencent à fréquenter les écoles congréganistes, côte à côte avec les enfants de la noblesse. La religion est de bon ton dans le monde riche auquel appartient la suprématie. Désireux de faire oublier qu*il est le « roi des barricades », Louis-Philippe encourage ce mouvement. Il accorde toute sa conflance à Guizot. Protestant de récole autoritaire, Guizot cherche un rapprochement avec TEglise catholique dont Tappui lui parait nécessaire pour son programme de conservation politique et sociale.
Par la loi du 28 juin 1833, il rendit à son pays le signalé service d'organiser l'instruction pri/natre, dont une enquête approfondie avait révélé l'état lamentable. Cette loi accordait une place importante à l'éducation morale et religieuse; elle faisait entrer les curés dans les comités de communes et d'arrondissements chargés de la surveillance des écoles; elle permettait aux écoles privées de faire librement concurrence aux écoles communales. En fait, les écoles congréganistes étaient seules en état de profiter de l'autorisation. Guizot ne reculait point devant cette conséquence du principe que lui dictait sa doctrine libérale.
' Manifeste socialiste de 1832.
Devenu ministre de Tlnstruction publique en 1836, il ouvrait une nouvelle brèche dans le monopole universitaire et présentait un projet de loi autorisant la création d'établissements libres d'instruction secondairty sous condition de certains grades et de certificats de moralité; mais sans restriction à Tégard du clergé. « C'est à dater de cette époque, a écrit plus tard Mgr. Dupanloup, qu'il se fit entre l'Eglise de France et le gouvernement un rapprochement depuis longtemps désiré et qui fut solennellement proclamé. » Les évêques se rallièrent à la monarchie de Juillet et le pape lui-même, en 1837, exprima sa satisfaction à Montalembert : <( Je suis très content de Louis-Phi lip|>e» dit-il, je voudrais que tous les rois de l'Europe lui ressemblassent ». La Chambre, du reste, amenda le projet de Guizot et exigea que tout individu demandant à ouvrir un établissement d'enseignement secondaire, prêtât un serment politique prescrit par une loi d'août 1830, et déclarât par écrit ne pas appartenir à une congrégation non autorisée.
L'école devient de plus en plus le point central de la lutte entre l'Eglise et la société laïque. Le parti néo-catholique qui s'est constitué sous l'influence de Lamennais met en tête de son programme la liberté d enseignement et l'abolition du monopole universitaire. L'Eglise elle-même a subi de profonds changements auxquels nous aurons à revenir. Elle achève l'évolution que le Concordat a accélérée. Elle devient purement ultramontaine. Sous la Restauration, les Bourbons, leur entourage, le personnel gouvernemental, les vieux évêques de la petite Eglise tenaient encore au gallicanisme, par tradition de l'ancien régime. La Révolution de 1830, le triomphe de la bourgeoisie voltairienne, la politique anticléricale des débuts du règne ont achevé de rompre les derniers liens qui faisaient de l'Eglise une dépendance de l'Etat; seuls subsistent encore les liens conventionnels du Concordat. La race des vieux gallicans tend à s'éteindre en France. Et les catholiques libéraux
eux-mêmes sont les plus ardents adversaires de la doctrine politique de Bossuet.
Nous avons vu quelles raisons avaient détaché Lamennais de la monarchie absolue. De toutes les forces de son àme d'apôtre il repoussait la profanation que subissait hi religion en laissant confisquer son influence par le pouvoir politique. Il n'abandonnait point son idéal unitaire et théocratique. Mais désormais il en attendait la réalisation du peuple seul et non des rois qui s'en étaient montrés indignes. Lamennais tenta de réconcilier la Révolution et l'Eglise et de les unir en une croyance commune. Il identifia la cause du christianisme et celle de la démocratie. De jeunes esprits ardents et généreux se groupaient autour de lui et partageaient sa fol : Rohrbacher, Lacordaire, de Coux, Montalembert. Leur journal, V Avenir, propageait avec éclat la doctrine universelle, et réclamait toutes les libertés — à l'américaine, — surtout la liberté de l'enseignement. Ils pensaient que la liberté suffirait à l'Eglise catholique pour faire triompher par l'évidence la vérité dont elle était dépositaire. L'Etat devait se dessaisir de l'éducation publique et l'abandonner aux particuliers, qui eux-mêmes seraient en droit de la confier à l'Eglise. Les générations futures reviendraient ainsi à la foi catholique. C'est par cette voie détournée que Lamennais retrouvait son idéal théocratique. Il ne fut suivi que par un petit groupe d'esprits aventureux, influents, il est vrai, sur l'opinion, par leur talent et la force de leurs convictions. Le haut clergé resta hostile à ce libéralisme suspect. Dénoncé au Saint-Siège, Lamennais partit pour Rome, accompagné de Montalembert et de Lacordaire. Ils avaient l'illusion de convertir le pape à leur doctrine. Mais ils trouvèrent en Grégoire XVI un théocrate de la vieille école, absolument réfractaire à leurs idées révolutionnaires. Ils furent frappés d*une sentence sans appel par l'encyclique Mira ri vos (15 août 1832) sorte d'épreuve avant la lettre de l'encyclique
Quanta cura et du Syllabus. Le pape y condamne surtout rindiflërentisme, « source fétide d*où a découlé cette maxime absurde et erronée, ou plutôt de délire, qu*il faut assurer ou garantir à qui que ce soit la liberté de conscience... A cela se rattache cette liberté de la presse, la pire, qu on ne pourra jamais assez exécrer et maudire...» L*encyclique condamnait aussi la liberté politique, rappelant que Tautorite des princes vient de Dieu et signalant, comme un crime contre la religion, le fait « d*ébranler la fidélité et la soumission qui leur étaient dues ». Elle protestait contre Terreur de ceux qui veulent séparer TEglise de TEtat et rompre r union du sacerdoce avec Tempire.
Lamennais slnclina, mais sans rétracter formellement ses « erreurs ». Après une douloureuse crise de conscience qui dura plus d*une année, il signa une formule d adhésion à l'encyclique, mais en déclarant à Tarchevêque de Paris qu'il n entendait pas renoncer « à ses devoirs envers son pays et lliumanité, dont nulle puissance au monde ne pouvait ni exiger le sacrifice, ni le dispenser ». Comme le pape insistait pour obtenir une rétractation plus explicite et un engagement pour Tavenir : « Cet engagement, répondit l^mennais, je ne puis le prendre ; ma conscience me le défend, je ne promettrai jamais que ce que je suis résolu à tenir * ».
Le vieux lutteur se redressa enfin et fit entendre un cri de révolte et de liberté qui troubla profondément l'âme de la nation. Quand nous lisons aujourd'hui les Paroles dun croyanty leur ton apocalyptique nous étonne. Les lecteurs de la génération romantique de 1834 en jugeaient autrement. Cent mille exemplaires s'enlevèrent en quelques mois. La rupture avec Rome fut dès lors complète. Déclaré par le pape hérétique et ennemi de l'Eglise, Lamennais se consacra tout entier à la défense des droits populaires et iies nationalités opprimées. Il prophétisait l'avènement
' lettre à rArclievéque de Paris, 29 mars 1834.
d'une République universelle, animée de I*esprit de TEvangile et appelée à faire régner le bonheur sur la terre. Elt ce fut surtout son influence qui donna à la Révolution de 48 le caractère mystique et humanitaire qu'elle eut à ses débuts.
Les principaux disciples de Lamennais, en particulier Lacordaire et Montalembert s'étaient soumis aux décisions du Saint-Siège. Ils continuèrent toutefois à former un parti catholique « libéral » très actif, très remuant, avec un programme mitigé qui se restreignait à la liberté ((^association par où ils entendaient la reconstitution des ordres monastiques dissous ou proscrits — et la /ifecr/é d'enseignement^ c'est-à-dire la prise de possession de l'école par les congrégations enseignantes.
De 18^35 à 1840, l'influence cléricale parut faire de grands progrès en France. La reine, très catholique de sentiments, favorisait l'Eglise. Elle avait personnellement prié les pairs de rejeter la loi sur le divorce. Louis-Philippe laissait faire. « Ne me faites pas d'affaires, disait-il, avec cette bonne reine. » Le budget des cultes grossissait chaque année. Grâce aux libéralités du gouvernement, de nouvelles églises s'élevaient de toutes parts. On laissait le champ libre aux associations catholiques. Elles se multipliaient et déployaient une grande activité. En 18^^ Ozanam avait fondé la Société Saint-Vincent de Panly (|ui donna une impulsion puissante aux œuvres de bienfaisance catholique. L'association pour la Propagation de la Foi comptait sept à huit cent mille adhérents. Grâce à la générosité des fldèles, les biens de main-morte se reconstituaient rapidement. Les congrégations non autorisées, profltant de la tolérance du gouvernement , s'installaient sur tous les points de la France. Les Jésuites surtout, qui semblaient avoir disparu au lendemain de la Révolution de Juillet, fondaient partout des établissements prospères. De plus en plus, ils prenaient une influence prépondérante sur le clergé français. Le culte se matérialisait et descendait aux pratiques d'une
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dévotion inférieure. Une agence de Vaposlolat catholique se chargeait d*obtenir des indulgences, selon un tarif à prix fixes ^ Mais la tolérance dont ils jouissaient ne suffisait pas aux Jésuites; ils voulaient être autorisés et reconnus, ainsi que le demandait en 1838 le Provincial de Paris dans un rapport secret au roi ; ils voulaient surtout détruire le monopole de TUniversité, afin de concentrer dans leurs mains Téducation de la jeunesse.
A partir de 1840, tout 1 effort du parti catholique se concentra sur ce point. Une campagne acharnée fut menée contre l'Université qu'on accusait de vouloir décatholiciser la France '. Le monopole dont elle jouissait était, disait-on, la mort de la religion. L*organe officiel du parti, VUniverSy dénonçait comme hérétiques et corrupteurs de la jeunesse dix-sept professeurs du haut enseignement, entre autres Cousin, JoufTroy, Nisard, Jules Simon, Michelet, Edgar Quinet, J.-J. Ampère. L evêque de Chartres accusait TUniversilé de faire « un horrible carnage d'âmes ». Il prétendait que ses maitres faisaient Tapologie des égorgeurs de 93, n'enseignaient que des « doctrines sacrilèges » et « transformaient les enfants en animaux immondes et en bètes féroces ». Sur tous les points de la France les prêtres, du haut de la chaire, dénonçaient les collèges royaux comme des « écoles de pestilence ».
L'abbé Desgarets, chanoine de Lyon, écrivait que « les infâmes ouvrages du marquis de Sade n'étaient que des églogues » auprès de ce qui se passait à l'Université ; et que l'enseignement monopolisé par l'Etat avait pour consé-
* Moyennant la somme de 15 francs on obtenait l'indulgence pléniere à Tarticle de la mort pour soi-même, ses parents et alliés Jusqu'au troisième degré et pour vingt-cinq personnes n son choix. Pour le même prix on achetait des cliapelets indulgences et brigitté» (ayant touché les reliques de Sainte- Brigitte). Pour obtenir l'autorisation de lire des livres défendus, c'était plus cher : fr. 27,50. Génin. Ou VEgliae ou l'Etat, cité par Debidour. p. 440.
* Le Monopole uni&enitaire dévoilé d la France libérale et à la France catholique par une société d'ecclésiattiques, sou» la présidence de l'abbé Rohrbacher. Cette brochure qui inaugura la campagne fut écrite par l'abbé Garot, à Tinstigation des Jésuites de Nancy.
quences « le suicide, le parricide, Thotnicide, rinfanticide, le duel, le viol, le rapt, la séduction, Tinceste, ladultère, toutes les plus monstrueuses impudicités, les vols, les spoliations, les dilapidations, les concussions, les impôts et les lois injustes, les faux témoignages, les taux serments et les calomnies, la violation de tout ce qu*on nommait la loi, les insurrections, les tyrannies, les révolutions \ etc.»
Ces procédés de polémique, mis au service d*une sainte cause, parurent alors nouveaux ; ils furent blâmés par Farchevéque de Paris. Mais un maitre allait se révéler dans ce genre qui a dès lors si souvent fleuri en France. L'incomparable virtuose de Tinsulte, Louis Veuillot, nouvellement converti, était entré en 1843 à la rédaction de r Univers, « Nous ne consentirons, écrivait-il, ni paix, ni trêve. Il faut, nous y sommes résolus, que ceci devienne une affaire et une grosse affaire. » Il avait juré de faire sauter TUniversité par les prêtres.
Montalembert plaidait la même cause, avec plus de dignité et d'élévation de pensée, mais non moins de fermeté. En vertu de la parole Docete omnes gentes, il soutenait que réducation « est une partie pratique de la religion et comme un droit inhérent au sacerdoce ' ». Il flétrissait ce qu'on appelait « progrès » et « esprit moderne » comme un odieux despotisme. « L'Eglise catholique, ajoutait-il, dit aux hommes : Croyez, obéissez, ou passez-vous de moi. Elle n'est ni l'esclave, ni la cliente, ni l'auxiliaire de personne. Elle est reine, ou elle n'est pas. » Ces paroles étaient un avertissement à la monarchie de Juillet. Le noble comte faisait entendre que ses amis et lui pourraient bien passer au légitimisme s'ils n'obtenaient pas satisfaction. Il rappelait qu'en Belgique les Jésuites avaient chassé la dynastie de Nassau. C'était aux congrégations religieuses qu'il appartenait de régénérer l'éducation, et il n'était que juste «d'as-
* Le Monopole unlvenitaire, par Tabbé Desgarets, chanoine de Lyon.
* Montalembert, Devoir des eatholiquet dant la quettion de la liberté d'enseignement.
signer entre elles un rang élevé à ces Jésuites qui ont sauvé la foi dans la plupart des pays catholiques au XV!"**" siècle ». Et Montalembert concluait que pour faire triompher leurs idées, les catholiques devaient former un parti compact, discipliné, un parti ayant à la Chambre ses représentants en état de faire payer leur concours. Il fallait devenir « ce qu*on appelle, en style parlementaire, un embarras », et pour cela créer une puissante organisation dans le but d*agiter la France et de faire servir au triomphe de TElglise la force nouvelle de la démocratie.
La tactique préconisée par Montalembert fut approuvée par la grande majorité de Tépiscopat. Dès la fin de 1843 fut créée une vaste Association catholique ayant des ramifications dans toute la France. Cétait une société secrète dont les membres prenaient rengagement d*une « soumission absolue et sans réserve à notre Saint-Père le pape». Montalembert lui-môme constituait à Paris un comité laïque* qui le nomma président et devint Tétat-major du parti. Afin d engager sur un terrain pratique la lutte pour la liberté de renseignement, il ouvrit lui-même une école et obligea le gouvernement à lui faire un retentissant procès. Un projet de loi scolaire fut présenté en 1841 et, après d'interminables discussions, repoussé en 1844 par la Chambre, qui maintint le monopole de l'Université. Thiers, qui était à ce moment très opposé à Tinfluence cléricale, présenta un rapport où il défendait énergiquement les droits de TEtat en matière d'éducation. Adversaire de Guizot, il eût été bien aise de trouver dans cette question une occasion de le renverser. Mais le roi ne voulait pas laisser tomber son ministre favori sur ce qu'il appelait dédaigneusement « une querelle de cuistres et de bedeaux ». Après avoir changé dix fois de ministère pendant les dix premières années de son règne, il maintint de 1840 à 1848 Guizot à la présidence du Conseil.
Guizot s'efforçait toujours de ménager le parti catholique»
* Comité pour la liberté religieuse.
sans consentir toutefois à abandonner les intérêts de Téducation nationale et de la haute culture universitaire. Cependant la violente campagne des ultramontains avait provoqué une réaction libérale, surtout dans les milieux intellectuels. La jeunesse des écoles se portait en foule aux leçons des professeurs qui prenaient à partie les pamphlétaires cléricaux. Les ovations enthousiastes qui saluaient au Collège de France les leçons éloquentes de Michelet etd*Edgar Quinet mettaient en émoi le quartier latin et tout Paris. En 1843 ces deux écrivains, réunissant leurs enthousiasmes et leurs haines, publiaient en commun un livre de combat» Les Jésuites, qui représentait la France comme mise en péril par «Tesprit de mort» de Tillustre Compagnie. «Tant d'établissements, disait Michelet, tant d'argent, tant de chaires pour parler haut, tant de confessionaux pour i>ar- 1er bas, Téducation de deux cent mille garçons, de six cent mille filles, la direction de plusieurs milliers de femmes,, voilà une grande machine. L*unité qu'elle a aujourd'hui pouvait, ce semble, alarmer l'Etat. Loin de là, l'Etat, en défendant l'association aux laïques, l'a encouragée chez les ecclésiastiques. Il les a laissés prendre chez les classes pauvres la plus dangereuse initiative. » En 1845 Michelet revenait à la charge dans son livre Le Préirey la Femme, la Famille, tandis qu'Eugène Sue propageait dans les milieux populaires l'horreur du « jésuitisme » incarné par l'odieux Rodin du Juif-Errant, Toute cette campagne prenait corps» le 2 mai 1845 à la Chambre des députés, par une interpellation de Thiers. La Chambre adopta un ordre du jour engageant le gouvernement à appliquer aux Jésuites les lois de l'Etat.
« Pour nous débarrasser des Jésuites, avait dit Michelet» nous avons chassé une dynastie, et nous en chasserions au besoin dix autres. » L'agitation de la France noire — il en a toujours été ainsi — avait réveillé la France rouge. Et déjà, dans les couches profondes de l'opinion, la vague révolutionnaire se reformait.