CHAPITRE XIV
Le mouvement intellectuel avant 1848.
Renaissance de la religion révolutionnaire. La légende des « immortels principes » et la légende napoléonienne. Régne égoïste de la bourgeoisie riche. Médiocrité morale et intellectuelle. L*école du bon-sens. L'idéal révolutionnaire se déplace dans le sens socialiste. Saint-Simon. Les utopies humanitaires. Comment elles furent influencées par les idées catholiques de rUnité de foi et du pouvoir spirituel.
Le souille de Tesprit a de nouveau tourné. A la fin du règne de Charles X, nous avons vu la littérature, vouée à ] art pur, se désintéresser de la politique. Elle y revient maintenant, comme toujours, à la veille des grandes crises. Ses tendances sont sociales. D'historien, Michelet se fait apôtre. II abandonne le Moyen-Âge et aborde la Révolution. Son sujet Tenvoûte. Il y entre comme dans un sanctuaire, le cœur brûlant d*ardeur et les mains jointes. La. préface de 1847 * est une prière. Il y proclame « sa foi »• Les jours de la Révolution sont pour lui l'époque sainte^ « jours sacrés du monde , jours très heureux pour This^ toire ». Le culte que prêche Michelet n'a ni monument, ni temple. N'importe, il va s'asseoir sur l'herbe desséchée d Champ de Mars. Il évoque la solennelle Communion de fêtes de la Fédération : « Ici réside un Dieu... Quel Dieu?ot^»
« Histoire de la Réoolution, 1847-1853.
n en sait rien... Son souffle pourtant passe sur la plaine... un grand souflle que vous ne sentez nulle part, une âme, un tout-puissant esprit... Et si cette plaine est aride et si cette herbe est desséchée, elle reverdira un jour. »
Michelet est le grand inspiré de la religion révolutionnaire. Il la fait sortir des décombres du passé ; il Tillumine de tout le rayonnement de son génie poétique. D'autres, auprès de lui, sont emportés par le même courant de foi et d'espérance. La même année que Michelet, Louis Blanc commence aussi son Hisloire de la Révolution française et montre dans ces grands événements « dont le souvenir palpite encore », l'aboutissement de l'histoire moderne. « Toutes les nations, dit-il, ont contribué à les produire, toutes y ont leur avenir engagé ». C'est aussi en 1847 que Lamartine, conquis à la foi nouvelle, publie son admirable poème en prose. Les Girondins, qui rallume dans le cœur de la jeunesse la flamme de l'enthousiasme révolutionnaire.
Un demi-siècle a passé depuis 93 ; les ruines amoncelées ont disparu de la surface du sol ; les générations nouvelles ne distinguent déjà plus la face blême et sanglante de la Terreur. Et tandis que la monarchie de Juillet s'enlize dans le marais stagnant des égoïsmes bourgeois, les grands mots révolutionnaires : Liberté — Egalité — Fraternité, créent à nouveau leur mirage. Quatre-vingt-neuf apparaît comme l'hégire de l'humanité régénérée ; la Déclaration des droits de ihomme, comme l'Evangile des temps futurs.
A côté de la légende révolutionnaire, et presque confondue avec elle, s'enfle et se propage la légende napoléonienne. Elle a son historien, Thiers S le bourgeois patriote, -épris de gloire militaire et adorateur du succès. Elle a son chansonnier, qui fait répéter au peuple tout entier les refrains du Vieux Caporal et des Souvenirs du peuple*. Elle a son grand poète aussi, l'auteur de l'ode A la Colonne et
< Hittoire du Contulat et de l'Empire, 1845-62. * 1833.
de Napoléon 11^, elle a son imagier même, Raffet, dont les lithographies évoquent toute Tépique grandeur des guerres impériales. Thiers, Béranger, Hugo, RafTet sont au nombre des auteurs de cette idolâtrie bonapartiste qui valut à la France le second Empire. Et, après avoir contemplé, dans les récits de Thiers ou les estampes de Raffet, le César victorieux, impassible au milieu de la fumée des batailles, les Parisiens voyaient Louis-Philippe, le tricorne enfoncé sur la tête, gauchement penché sur sa selle et tendant en souriant la main à ses gardes nationaux pour quémander la popularité.
Ce roi débonnaire, que d*autres peuples eussent sans doute apprécié, manquait de prestige aux yeux de ses remuants sujets, amoureux du panache. Le régime di « juste milieu », qui était son idéal politique, est précisément le seul que la France ne puisse en aucun cas accepter La monarchie de Juillet avait déçu toutes les espérances de la démocratie. Elle s*appuyait sur la bourgeoisie riche Une évolution économique, commencée sous la Restau ration, se poursuivait alors avec une rapidité croissante La France devenait un pays de grande industrie. Et h première conséquence politique de cette transformatio
avait été un déplacement d*influence au profit de la nou — velle aristocratie de richesse mobilière. Les banquiers, les grands industriels, les commerçants enrichis, prenaient peu à peu, à la cour et dans le gouvernement, la place qu*avait occupée autrefois Taristocratie héréditaire et foncière. Le régime censitaire leur assurait la prédominance dans les Chambres. Louis-Philippe les favorisait et sappuyait sur eux.
Ils avaient constitué une véritable oligarchie bourgeoise 1 ^ qui excluait en droit tout ce qui se trouvait au-dessous I ^^^ d'eux, en fait tout ce qui se trouvait au-dessus'. « Le gou- I j vernemenl, dit Tocqueville, prit, sous leur influence, un Jj|,^
• Tocqueville, Souvenirs, p 7.
air d*industrie privée... La postérité, qui ne voit que les crimes éclatants et à laquelle d*ordinaire les vices échappent, ne saura peut-être jamais à quel degré le gouvernement d*alors avait, sur la fin, pris les allures d*une compagnie industrielle, où toutes les opérations se font en vue des bénéfices que les sociétaires en peuvent retirer. » Toute passion semblait éteinte, sauf celle du lucre. Et à mesure que se développait la richesse publique, il semblait que l'on assistât à « une sorte de rapetissement universel ^ ».
Le triomphe des parvenus imprégnait la vie sociale d*une médiocrité morale et intellectuelle qui se traduisit en littérature par Técole dite « du bon sens », parfaite expression de Tesprit bourgeois. Un gros luxe sans goiit s'étalait. Jamais on ne fit en France de si vilains meubles qu'à cette époque-là. Les cheminées s'ornaient de pendules à sujets allégoriques. Les mœurs avaient du décorum. Quelques Bousingots attardés portaient seuls encore des gilets à la Robespierre et des coiffures extravagantes. Dans le faubourg Saint-Honoré, qui donnait le ton, on se tenait bien; on se cravatait de haut; on lisait encore Voltaire, les contes surtout, et l'on fredonnait après boire les refrains erotiques ou bachiques de Béranger, mais déjà, le dimanche, on faisait acte de présence à la messe ; on était contre le rétablissement du divorce ; on n'admettait pas « les droits de la passion » ; on applaudissait aux facéties de Reybaud qui, dans son Jérôme Paturot, raillait les extravagances romantiques. D'un mot, Lamartine a caractérisé l'impression d'ensemble qui se dégage de cette époque-là : « La France, disait-il, est un pays qui s'ennuie ». Et quand la France s'ennuie, elle est mûre pour la Révolution — pour cette Révolution dont les poètes et les historiens rajeunissaient le souvenir afin de préparer son retour.
Toutefois quand le passé revient, il n'est jamais identique à lui-même. Le régime à renverser ayant changé de situa-
* Tocqueville, Souvenirs, p. 6.
Iif2 LES DEUX FRANGES
lion, la force qui le sape doit se déplacer aussi. Sous le règne de Louis-Philippe, et particulièrement sous le ministère Guizot, une séparation s*était produite entre le libéralisme, devenu doctrinaire et autoritaire, et la démocralie. Le libéralisme au pouvoir n avait reconnu aucun droit politique au peuple ^ Il avait étouffe et noyé dans le sang tous les mouvements populaires, sans leur donner aucune satisfaction. La plèbe parisienne demeurait sourdement irritée et prête à se soulever au premier appel, pour renverser un gouvernement qui n'apparaissait plus que comme celui d*une caste égoïste et oppressive. Et comme cette caste était celle des riches, c'était contre les riches que s'amassaient les colères de la multitude.
Le grand développement industriel, dont nous avons parlé plus haut, avait eu une seconde conséquence, non plus politique, mais sociale, et par conséquent d'une plus lointaine portée. Il avait créé le prolétariat urbain. Il avait accru ce qu'on appelait déjà le paupérisme. Richesses accumulées en haut, dénuement en bas, l'inégalité des conditions semblait plus grande encore qu'avant 89. Qu'importait aux plus misérables l'égalité toute théorique des droits civils? L'œuvre de la Révolution apparut dès lors comme insufiisante. On se dit qu'elle avait été faite par le Tiers- Etat et à son exclusif bénéfice, on se dit qu'elle avait abouti essentiellement à remplacer une aristocratie héréditaire par une aristocratie d'argent '. Elle était donc à refaire par le peuple et pour le peuple pour amener le règne de la seule égalité réelle, celle des richesses.
* « Il n'y a pas de jour, disait Guizot, pour le suffrage universel. » Les électeurs à 200 francs constituaient à ses yeux c le pays légal >.
* Cette idée, qui est un des lieux communs de l'école révolutionnaire moderne, est déjà éparse dans les livres des écrivains à tendances socialistes d'avant 1848. Louis Blanc soutient la thèse que 89 fut le triomphe non da principe de liberté, mais, ce qui à ses yeux est essentiellement différent au principe d^indloidualiâme représenté par la bourgeoisie, les phUosophes, les avocats, les financiers. Une seconde révolution était selon lui nécessaire pour faire régner la fraternité dans le monde. Robespierre l'avait tentée. Robespierre est le héros de Louis Blanc.
Vn état d'esprit se crée, non sans analogie avec celui qui précéda 89. Comme alors, des écrivains qui, à défaut du talent des encyclopédistes, ont toutes leurs audaces et leurs espoirs démesurés, se livrent à une âpre critique de rétat social existant. Mais cette critique va plus loin encore ; elle n'est pas politique, elle est sociale ; elle tend à détruire les fondements essentiels de la société bourgeoise, la propriété, l'héritage, la famille, le contrat de salaire. Dès son premier mémoire, Proudhon, le Sieyès du communisme, a lancé la formule qui le rendit illustre : « La propriété c'est le vol ». Il poursuit impassiblement ses constructions dialectiques en trois temps, d'après la méthode hégélienne. C'est sur la base de ce procédé logique qu'il édifie, avec l'assurance d'un prophète, la société de l'avenir.
Proudhon n'est point seul à assumer cette tâche. Jamais temps ne fut plus fécond en prophètes. Jamais on ne vit tant de réformateurs sociaux, portant dans leur cervelle, en perpétuel travail d'enfantement, le secret du bonheur humain ; jamais tant de petites Eglises ne groupèrent de plus fervents fidèles. Cabet fonde son Icarie. Les fourriéristes forment leurs phalanstères. Le Messie des temps nouveaux, Saint-Simon, mort cinq ans avant la Révolution de Juillet, a laissé un Saint-Paul en la personne d'Enfantin. En 1832 la famille saint-simonienne, frappée par des condamnations pénales, se disperse. Ses membres, dont beaucoup ont fourni des carrières brillantes dans les lettres, l'art ou l'industrie, n'oublieront pas entièrement leurs idées de jeunesse et les répandront autour d'eux. Dans les milieux ouvriers le babouuisme fait de nombreux prosélytes ; les insurrections et le procès de Blanqui et de Barbes (1840) ne donnent que plus d'élan au courant communiste.
Toute cette effervescence intellectuelle, qui contraste étrangement avec l'immobilisme satisfait de la société bourgeoise, apparait sous sa forme la plus poétique dans les romans qu'écrivit alors George Sand, gagnée à la cause populaire par le philosophe Pierre Leroux. En regard de
l'égoïste Horace, fils de bourgeois riches, elle peint avec ftmour le bel et noble Arsène, lequel, trop pauvre pour suivre sa carrière de peintre, est devenu garçon de café, sans rien perdre de sa distinction native et de la générosité de ses sentiments. Après la publication des Compagnons du Tour de France, George Sand se jette dans la mêlée politique, fonde avec Pierre Leroux, Lamennais, Viardot et Mickiewiez, la Revue indépendante, puis le journal républicain VEclaireur de F Indre. Elle publie en 1844 un manifeste nettement socialiste. Sous Tœil approbateur de Lamennais, qui avait été son confesseur, Hugo avait déjà rédigé le programme de la République universelle delavenir. Il se donnait pour tâche de réhabiliter tous les parias de la société,
... le bouffon, Thistrion, Tous les damnés humains, Triboulet, Marion, I^ laquais, le forçat et la prostituée...
Hugo lui aussi se tournait vers le peuple pour lui rendre un culte; il entonnait déjà les premiers accents de son grand hymne de la religion humanitaire.
Comme leurs prédécesseurs du XVni™« siècle, les réformateurs de 1848 avaient tous élaboré quelque plan de société future, logiquement et symétriquement ordonné pour remplacer la société bourgeoise après son anéantissement. Ils montraient une foi égale dans leurs utopies. En regard du présent obscur, ils faisaient entrevoir un avenir rayonnant de lumière.
II est malaisé de se reconnaître dans la confusion de ces systèmes rivaux et souvent contradictoires, où domine pourtant Tidée égalitaire ^ étendue à la distribution des richesses. Le mouvement des esprits en France à cette époque fut intense et chaotique. Toutefois, au sein de cette
* On en trouverait l'expression la plus concise dans la devise que prit, en^ 1830. l'organe des Saint-Simoniens, le Globe : a Toutes les institutions socialea^doivent avoir pour but l'amélioration des conditions morales, matérielles e^^ intellectuelles de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse; tous les pri- — viléges de naissance sans exception doivent être abolis. A chacun suivant surcapacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres ».
anarchie apparente, on distingue une « tendance organique » commune à presque tous les penseurs de cette» époque et qui montre Finfluence profonde qu*eut sur eux k saint-simonisme. Or, cette tendance n'est autre qu'une manifestation de cette force constante que nous avons vu agir sur tout le développement intellectuel et social de la France. On y distingue aisément une incarnation nouvelle de Tantique esprit unitaire, autoritaire et théocratique que la Gaule a emprunté à Rome.
Uidéal de Saint-Simon est essentiellement catholique. Il tend, par une pente invincible, à l'unité de croyances établie par voie d'autorité. Seulement, l'autorité doit être déplacée. La foi catholique est condamnée. Le grand rôle de la papauté est fini. Elle n'est plus en état de gouverner les âmes. En voyant que le gouvernement décline, Saintr Simonne conçoit pas que son autorité puisse être abolie sans être transférée à un gouvernement nouveau. L'humanité, sans un directoire mental, ne serait plus l'humanité pour lui. Et, du début à la fin de sa carrière, il a en vue l'institution d'un pouvoir spirituel,
A travers tous les avatars de sa mobile pensée, c'est là le point fixe. Il a beaucoup varié sur la nature de ce pouvoir et sur sa constitution. Tour à tour il l'a attribué aux industriels S aux savants, penseurs et artistes, ou à des combinaisons variées de ces catégories sociales'. Mais quant à ridée même, il ne l'a jamais perdue de vue. Dans son premier opuscule, les Lettres dun habitant de Genève à ses contemporains (1803), il propose de confier le gouvernement des âmes de l'Occident à un « Grand conseil de l'intelli-t gence » composé de douze savants et de neuf artistes. L'année qui précéda sa mort, en 1824, dans ses Opinions' littéraires^ il donne au pouvoir spirituel une organisation
< Dans ses Vues sur la propriété et la religion (1818), Saint-Simon attribue aux industriels la direction générale des choses humaines. « Tout par l'industrie: et tout pour elle », tel est l'épigraphe de Touvrage.
* Voir Faguet, Politiques et moralistes du XIX»* siècle. Deuxième série, p. 3 et suiv.
plas compliquée ; il le compose de deux Académies, celle des Sciences (mathématiciens» physiciens» statisticiens» etc.) et celle des Beaux-Arts (littérateurs, poètes, artistes» théologiens et moralistes). La première édictera un Code des intérêts^ la seconde un Code des sentiments. La codification des sentiments I N*est-ce pas là Tune des plus belles trouvailles de la mentalité romaine? Les deux Académies réunies nommeront un collège suprême qui constituera la dernière instance en matière spirituelle.
Dans le système c( organique » de Saint-Simon, il n'y a pas place pour la liberté de conscience. La liberté pour lui « serait contraire au développement de la civilisation et à Torganisation d*un système bien ordonné qui exige que les parties soient fortement liées à Tensemble ». En aucun cas la liberté ne peut être le but du contrat social ; ce serait la négation de la loi du progrès. Et Saint-Simon ne laisse même pas aux hommes la plus élémentaire des libertés» celle qui leur est sans doute la plus chère, la liberté de ne rien faire I c( On n'a pas le droit, dit-il, de faire ce que Ton veut, ou de ne rien faire, et de rester les bras croisés dans l'association. Un tel penchant doit être réprimé sévèrement partout où il existe. »
L'influence de Saint-Simon s'étendit directement ou indirectement aux esprits les plus divers. Dans ses belles études sur les Politiques et moralistes du XIX^^ siècle, M. Faguet a montré que l'idée saint-simonienne du Pouvoir spirituel est commune à presque tous les penseurs de la génération de 1840, quelle que soit l'extrême variété de leurs tendances. Lamennais veut le conserver à l'Eglise, ou mieux, il le lui restitue dans son intégrité. Victor Cousin, dictateur de la vérité oiTicielle, cherche à l'instituer par des voies pratiques à son proflt personnel. E^gar Quinet... On peut s'étonner de rencontrer Quinet ici. Pour M. Faguet, il est <K un de Maistre protestant moins l'esprit, n'en ayant point, ou un Bonald protestant, moins la logique,, n'en ayant point une très sûre ». La formule est frappante^
mais est-elle tout à fait exacte? Il est certain que comme de Maistre et comme avant lui Calvin, Quinet est sans cesse orienté vers Funité. Il ne voit le salut que là. Quant à Auguste Comte, nous aurons à voir que Tidée du pouvoir spirituel fut sa pensée dominante.
Il serait intéressant d'étudier également de quelle façon ridée unitaire, autoritaire et organisatrice de Saint-Simon a influencé la doctrine socialiste. Peut-être trouverait-on là un point de contact entre le collectivisme religieux de TEglise et une doctrine non moins exclusive des libertés individuelles, ce collectivisme social qui parait être la foi la plus vivace de ce temps-ci.
Bien des semences ont été jetées au vent à Tépoque d'agitation intellectuelle qui précéda 1848. Plusieurs des idées dominantes de notre époque, en particulier toutes celles qui ont constitué le programme du parti socialiste international, furent élaborées en France à ce moment-là. On a souvent souri des « vieilles barbes de 48». Certaines jeunes barbes que nous avons vues depuis lors nous les font regretter. Les partis avancés comptèrent alors des hommes d'une candeur admirable et d'un désintéressement tout évangélique. Ce furent les saints de la Religion républicaine. Un soufne mystique les animait. Pierre Leroux, Louis Blanc, Considérant, Cabet, presque tous, ils s'inspiraient de l'Evangile et prétendaient être ses fidèles interprètes. Ils avaient un grain de cette foi qui transporte les montagnes. C'est pourquoi, bien qu'ils ne fussent qu'un tout petit troupeau dans la masse de la nation indifférente, ils soulevèrent et précipitèrent à l'abime le gros bloc immobile et compact de la monarchie bourgeoise.