INTRODUCTION VII
d*un peuple sans orientation, de gouvernements sans vues, sans courage, sans caractère ».
Cette division ne date pas d*hier. Elle existait déjà au temps où Stendhal écrivait Le rouge et le noir. Mais à mesure qu*on s'éloigne de la Révolution qui Ta provoquée, loin de s'atténuer, elle s'accentue. Elle en est arrivée à séparer la nation française en deux camps si nettement tranchés, que de l'un à l'autre non seulement on se hait, mais on ne se comprend plus, et qu'aucune parole sensée et conciliante ne peut être échangée. La France a perdu son unité morale, a-t-on dit et redit à satiété. Le mot est devenu malsonnant et prête à sourire. Il n'en exprime pas moins la pensée constante de la plupart des citoyens français, quel que soit le parti auquel ils appartiennent. L'unité morale implique dans leur esprit l'unité de croyance ; un seul credo; la soumission de tous à une autorité spirituelle. Nous aurons à voir d'où vient cette idée et le rôle qu'elle a joué dans l'histoire. Observons dès maintenant qu'elle n'existe pas, au même degré du moins, chez d'autres nations européennes.
Dans la plupart des pays de haute culture, et dans tous les pays où le protestantisme a une influence prépondérante, la religion devient de plus en plus le terrain réservé des convictions intimes. L'unité nationale est constituée en dehors de ce terrain-là». Les citoyens, divisés par les croyances, se sentent unis pour la poursuite d'autres fins.
En France l'idée sacerdotale persiste, et nous verrons qu'elle s'impose aux hommes de tous les partis, aux anticléricaux aussi bien qu'à leurs irréconciliables adversaires. Mais à un peuple qui a admis les principes du droit moderne, il n'est plus possible de réaliser une unité morale entendue de cette façon-là. Seul, en Europe, le tzar peut encore en assurer les bienfaits à ses peuples. Est-ce pour cela ((u'il a de si chauds admirateurs dans la nation «amie et alliée »? Et cette alliance, qui paraît contre nature, seraitelle cimentée par de secrètes affinités électives?
Jusqu'ici les Français se sont donc montrés incapables de se constituer une conscience nationale d'où 1 élément religieux, positif ou négatif, fut éliminé. Et cet élément religieux, toujours présent, demeure le ferment de plus en plus virulent de toutes leurs discordes. L'alTaire Dreyfus nous la bien montré. Mais peut-on dire que cette affaire ait mis en évidence, d'une manière exacte, la division entre les deux Frances? Cela est vrai approximativement, à quelques réserves près qu'il importe de faire pour éviter tout malentendu.
Les Français ne furent pas seuls aveuglés par ces passionnants débats. Les jugements de l'opinion européenne furent trop simplistes. L'on prit un peu partout l'habitude de voir d'un côté tous les boucs, de l'autre toutes les brebis. A la suite du verdict boiteux qui libérait Dreyfus sans annulerl'erreur judiciaire dont il avait été victime, on procéda, dans les deux camps, à une liquidation plutôt laborieuse. Les alliés de la veille, après avoir mis bas les armes, se séparèrent, rentrèrent dans leurs foyers et échangèrent de dures vérités. Il apparut bien alors que les deux partis ne formaient pas des blocs aussi compacts qu'on ne l'avait cru. Essayons d'analyser les éléments dont ils se composaient.
Et d'abord le parti dreyfusard :
1^ L'élite. Les combattants de la première heure et de l'avant-garde- Les dévoués et les désintéressés. Un groupe peu nombreux d'hommes de foi et de courage mus par le seul sentiment de la justice : le lieutenant-colonel Picquart, tout seul d'abord, puis Scheurer-Keslner, quelques douzaines ensuite, quelques centaines enfin — le levain qui a fait lever toute la pâte.
Celte élite fit l'admiration du monde civilisé ; et nous ne croyons pas qu'aucune autre nation en eût pu réunir une semblable. Par la vaillance dont ils firent preuve dans leur lutte contre tout un peuple fanatisé, par leur abnégation, par leur sang-froid, par leur éloquence, par la mer-