‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 4 sur 64 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

veilleuse lucidité d'esprit grâce à laquelle ils parvinrent à déchirer, lambeau après lambeau, les voiles de ténèbres accumulés autour de la vérité, ces témoins de la vérité incarnèrent les grandes qualités natives de la race. Si, jusqu'ici, leur victoire est restée incomplète, ils ont eu entièrement gain de cause devant le tribunal de Topinion européenne. Ils ont évité à leur pays la honte d'un désastre moral irréparable. L'histoire impartiale dira un jour ce que la France leur doit.

2^ Les juifs, à l'exception des juifs antisémites, tels que M. Arthur Meyer ou son digne acolyte, M. Pollonais, et d'une partie de la haute banque israélite qui mit un soin extrême à tirer son épingle du jeu. Cet élément juif peut être considéré comme fortuit. Il est à croire que si le capitaine Dreyfus n'avait pas été lui-même israélite, un grand nombre de ses coreligionnaires n'eussent pas pris ouvertement parti en sa faveur. La race de Sem pousse à un haut degré la vertu de la prudence, et cela s'explique par toute son histoire. Elle n'aime pas à se compromettre pour des causes qui ne touchent pas à ses intérêts certains.

3« Une partie des protestants, la majorité sans doute, mais non tous les plus riches et les plus influents. La haute banque protestante française a fait preuve de la même prudence que la haute banque juive. Les affaires avant tout! Puis certains protestants furent nettement et sincèrement antidreyfusards, de par leur tempérament, de par leurs affinités intellectuelles et morales. Nous voulons parler des protestants cléricaux dont les tendances se sont si bien manifestées dans le curieux livre de M. Gaston Mercier, avocat à la cour d'appel de Montpellier ^

4^ Les anticléricaux et la majorité des socialistes. Il en est sans doute dans le nombre que le sort du malheureux Dreyfus ne passionnait pas outre mesure. Pour eux, l'affaire fut avant tout une machine de guerre destinée à battre

1 Gaston Mercier, L'esprit protestant.

X LKS DEUX FRANGES

en brèche « la Jésuilière ». On oubliait presciue Dreyfus devenu le point central d'une formidable mêlée, et par-dessus sa têle on visait le clergé et Tarmée. Certains des champions du dreyfusisme ne furent pas beaucoup plus regardants que leurs adversaires dans le choix des moyens et Ton peut douter qu'ils aient eu plus de souci du principe idéal de la justice.

Kt les antidreijfusards 9

Le gros de leur innombrable armée était fourni par le pauvre Pecus dont M. Bergeret parlait si joliment à son ami Lelerrier pendant que la foule des patriotes cernait sa maison cl brisait ses carreaux : « Ce n'est rien, disait M. Bergeret, c'est Pecus... Pecus est nourri de mensonges antiques. Son aptitude à l'erreur est considérable... Pecus ne réfléchit i)as. Aussi est-il injuste de dire (ju'il se trompe. Mais tout le trompe, et il est misérable. Il ne doute jamais puisque le doute est l'efTet de la réflexion. Pourtant ses idées changent sans cesse. Kt parfois il passe de la stupidité à la violence. Il n'a nulle excellence, car tout ce qui excelle se détache immédiatement de lui et cesse de lui appartenir. Mais il erre, il languit, il souflre. Kt il faut lui garder une profonde et douloureuse sympathie. Il convient même de le vénérer, parce que c'est de lui que sortent toute vertu, toute beauté, toute gloire humaine. Pauvre Pecus * ! »

Donc Pecus, la foule anonyme des simples en esprit pour lesquels l'existence du Syndicat de la trahison fut un article de foi; puis, faisant cause commune avec Pecus, un certain nombre d'hommes cultivés et d'entière bonne foi rendus momentanément incapables de faire usage de leur sens critique, par suite d'une singulière altération collective de la faculté raisonnante; enlin rKtal-major, au pro[)re et au figuré, ceux qui, dans les coulisses, distribuaient les rôles, machinaient les incidents et attisaient les passions.

* Anatole France, L'anneau d'améthyste, p. 260 et suiv.

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