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CHAPITRE XV

La Révolution de 1848 et le second Empire.

Au début, le clergé favorise la révolution de 1848 et cherche à en tirer parti. Llnsorrection socialiste de Juin et ses conséquences. Echec de la conciliation, rêvée par Lamennais, entre l'Eglise et la Révolution. La bourgeoisie ayant eu peur se convertit. La loi Falloux, résultat de cette coh%'ersion. Comment cette loi organise c la liberté de l'enseignement». Nouvelle réaction. Pacte conclu entre de Falloux et Louis-Napoléon. L'Eglise sanctionne le 2 décembre. Biais l'accord entre l'Empire et la Papauté est équivoque et pré* caire. Opposition des tendances fondamentales. La doctrine démocratique et plébiscitaire de Napoléon III. Pie IX et la contre-révolution. Intermittence des rapports entre l'Eglise et l'Etat sous le second Etopire. La guerre d'Italie provoque une demi-rupture. La catastrophe. Les débuts de la troisième République. L'ordre moral. Oscillation nouvelle du balancier. La campagne anticléricale.

La République de 1848 eut deux étapes principales : février et juin. En février, elle fut incohérente et mystique ; elle mérita d*avoir un instant pour dictateur le plus lyrique des grands poètes français. En juin, elle devint une guerre de classes, le soulèvement furieux des pauvres contre les riches. Et si Tidée, ou mieux la passion égalitaire, avait été le moteur essentiel de la grande Révolution, Tinsurrection de juin en fut, avant la Commune de 1871, le prolongement direct, puisqu'elle poussa cette passion bien au-delà des limites où l'avaient maintenue les bourgeois jacobins de 93 S et entreprit de détruire le dernier, Tessen-

* Il n'y eut peut-ére pas à la Convention un seul représentant authentique de la classe ouvrière.

tiel privilège : celui de la propriété. Toutes les révolutions qu'a vues la France s'enchainent les unes aux autres. « Elles ne sont, a dit Tocqueville, qu'une seule révolution toujours la même à travers des fortunes diverses, que nos pères ont vu commencer et que, suivant toute vraisemblance, nous ne verrons pas finir ^ »

A son début, la République de 48 fut acclamée avec un égal enthousiasme par tous les partis extrêmes. Les catholiques attendaient d'elle la ruine de l'Université, citadelle du voltairianisme bourgeois et le renforcement du pouvoir de l'Eglise. Les socialistes y voyaient l'aurore de l'ère nouvelle annoncée par les prophètes humanitaires. Ce fut un instant unique dans l'histoire de France : l'essai de réconciliation de la France de l'Eglise et de la France de la Révolution, par l'entremise de cet évangélisme démocratique qu'enseignait l'auteur des Paroles d'un croyant et qu'avait annoncé avant lui Saint-Simon dans son Nouveau Christianisme. Le Christ était devenu « le bon sans-culotte Jésus ». On lui faisait honneur de la devise républicaine restaurée : Liberté, Egalitéy Fraternité. Nulle part on ne vit, au début, les explosions de haines anticléricales qui s'étaient produites après la Révolution de Juillet.

Et l'Eglise bénit la Révolution avec l'espoir de la faire tourner à son profit. L'archevêque de Paris fit chanter un Te Deum en son honneur*. L'Univers voyait en elle « une notification de la Providence )> et déclarait «qu'il n'y aurait pas de plus sincères républicains que les catholiques français ». Des processions triomphales parcoururent les villes et les villages. Des arbres de liberté furent consacrés par le clergé. On célébra la messe sur les places publiques. Et, comme si un mot d'ordre avait été donné, les évêques publièrent des mandements où ils reprenaient au compte de l'Eglise la doctrine évangélique révolutionnaire, montraient dans le Christ le fondateur des droits populaires et

* Tocqueville, Souvenirs, p. 5.

■ Debidour. ouvrage cité, p. 483, 485.

déclaraient, eux aussi, que la devise Liberté^ Egalité, Fraternité ^ venait en droite ligne de TEvangile.

La doctrine des néo-catholiques libéraux parut un instant triomphante. Pie IX qui monta en 1846 sur le trône pontifical avait été salué de toutes parts comme le pape appelé à réconcilier TEglise catholique et la société moderne'. Il ne décourageait point ces espérances. Il avait fait réloge de Montalembert. Il avait bien accueilli Dupanloup. Dans une adresse au roi, la Chambre avait Télicité le Saint-Père d'avoir ouvert « une ère nouvelle de civilisation et de liberté ». Et Thiers lui-même, enthousiasmé, s'était écrié : « Un Saint-Pontife a formé ce projet si noble de conjurer les révolutions en accordant aux peuples la satisfaction de leurs justes besoins. Courage, Saint-Père, courage!... » Ainsi les doctrines de Lamennais paraissaient triompher à la fois dans TEglise et dans la République nouvelle.

Jamais le clergé ne parut plus populaire en France qu*au lendemain de 48. Camot, ministre des cultes, appelait tous les prêtres comme « enfants de la grande famille française... à défendre Tintérêt de la patrie si intimement lié à celui de la religion ». Dans une nation désorientée par une révolution inattendue et dont les auteurs, d'accord pour renverser le régime établi, ne pouvaient s'entendre sur aucun programme commun, l'Eglise pensa pouvoir s'emparer de cette force encore inconnue que venait de créer le suffrage universel. Grâce aux efforts de Montalembert et de ÏAsso-

* Debidour, p. 484, cite les mandements des évêqnes de Bourges, Cambrai, Gap, Aix, Chfllons, Séez. AJaccio, Nancy et Langres. Us expriment tous la même idée en termes analogues. « Notre drapeau porte maintenant pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité ; c'est tout l'Evangile dans sa plus simple expression... » (Evéque de Chftlons). — « Pour l'Eglise, le meilleur gouvernement est celui où les principes de liberié, d'égalité, de fraternité, qu'elle a reçus de son divin fondateur, sont le mieux compris et le plus franchement mis en pratique... » (Evéque de Séez). — « Rien de plus profondément, que dis-Je, de plus exclusivement chrétien que ces trois mots inscrits sur le drapeau national : Liberté, Egalité, Fraternité. Loin de répudier ces trois mots, le christianisme les revendique comme son ouvrage, comme sa création... v (Evéque de Langres), etc.

* Paroles de Guizot à la Chambre.

dation catholique, elle était organisée en parti politique compact et puissant. Elle influença de tout son pouvoir les élections de TAssemblée constituante en avril 1848. Dans les campagnes, on vit les curés conduire les électeurs au scrutin après la messe. En majorité républicaine et démocratique, l'Assemblée fut bien disposée pour TEglise qui y comptait de nombreux députés tout dévoués à sa cause. Le très catholique Bûchez fut nommé président.

Le parti socialiste n*y avait fait entrer que peu de représentants. Le gouvernement s'était dégagé de son influence. Mais ce parti poursuivait dans les masses ouvrières une ardente propagande qu'avait facilitée la création des ateliers nationaux. La flèvre de l'utopie, encore localisée avant la révolution, gagnait de proche en proche. « Dès le 25 février, dit Tocqueville, mille systèmes étranges sortirent impétueusement de l'esprit des novateurs, et se répandirent dans l'esprit troublé de la foule... ; chacun proposait son plan; celui-ci le produisait dans les journaux ; celui-là dans des placards qui couvrirent bientôt les murs ; cet autre en plein vent par la parole. L'un prétendait détruire l'inégalité des fortunes, l'autre, l'inégalité des lumières, le troisième entreprenait de niveller la plus ancienne des inégalités, celle de l'homme et de la femme ; on indiquait des spécifiques contre la pauvreté et des remèdes à ce mal du travail, qui tourmente l'humanité depuis qu'elle existe x>. C'était un réveil populaire de la Religion révolutionnaire, mais amplifiée et rendue plus redoutable. La passion égalitaire qui en est l'àme ne reconnaissait cette fois plus de limites ; elle s'attaquait au droit de propriété qu'avaient respecté les révolutionnaires de 93, aussi bien que ceux de 89.

Ce fut cette passion qui donna son caractère d'àpreté sauvage à la grande insurrection communiste de juin, la plus meurtrière de toutes celles qui eussent jusqu'alors ensanglanté les rues de Paris. Elle eut, dit Tocqueville, le caractère d'une guerre seruile^. « Son but n'était plus de

< Tocqueville, Soupenin, p. 208.

changer la forme de gouvernement, mais de bouleverser l*ordre de la société. Les doctrines socialistes, en pénétrant dans les cerveaux populaires, s'étaient simplifiées et se traduisaient, sous une forme tangible, par la formule : Partage des biens )>.

Un membre de Tlnstitut, Adolphe Blanqui, avait fait venir de la campagne, pour le prendre à son service, le fils d*un pauvre homme dont la misère Tavait touché. Le soir du premier jour de rinsurrection, il entendit cet enfant qui disait en desservant le diner de famille : « Dimanche prochain, c*est nous qui mangerons les ailes de poulet » ; à quoi une petite fille qui travaillait dans la maison répondit : « Et c*est nous qui porterons les belles robes de soie ». Blanqui n*eut pas Tair d entendre ces marmots. Ils lui faisaient peur. Il attendit pour les congédier que Tinsurrection fût domptée ^,

L'insurrection fut le soulèvement de toute une population contre une autre. Les femmes y prirent une part active. Elles préparaient et apportaient les munitions à leurs maris ; quand il fallut se rendre, elles furent les dernières à s'y résoudre. Tocqueville, qui a été le témoin le plus clairvoyant de cette Révolution, dit que les femmes allaient au combat avec « des passions de ménagères' ». Elles comptaient sur la victoire pour mettre à l'aise leurs maris et pour élever leurs enfants. La garde nationale bourgeoise de son côté combattit avec un acharnement furieux. Son courage était celui que donne le désespoir : tels les citoyens des villes antiques qui défendaient leurs murailles en héros parce qu'ils savaient que, vaincus, ils seraient réduits eo esclavage. La lutte se prolongeant, on vit, pour la première fois dans l'histoire de France, la province, effrayée elle aussi par le spectre du communisme, marcher sur Paris dans le but de réprimer l'émeute. Grâce aux chemins de fer nouvellement construits, il vint de ces combattants volontaires de cent lieues à la ronde, nobles, propriétaires,

* Tocqueville, SouvenùrSt p. 218.

* Ibid., p. 209, 234. 235.

bourgeois et paysans. Après trois jours de combats, Tinsurrection fut maîtrisée. Beaucoup de prisonniers furent passés par les armes, sans jugement. D'autres furent jugés et déportés. Le parti socialiste, privé de ses chefs et du meilleur de ses troupes, sembla disparaître pour de longues années.

Les journées d& juin n'apparaissent pas au premier abord comme un événement beaucoup plus important que tant d'autres émeutes avortées dont Paris fut le champ de bataille. Elles eurent pourtant de lointaines conséquences. Le rêve de Lamennais qui, en février, avait hanté tant d'esprits généreux, fut noyé dans le sang. L'archevêque de Paris, Mgr d'Affre, avait été tué au moment où il tentait de faire mettre bas les armes aux insurgés. L'Eglise était guérie de ses velléités libérales, d'autant plus que Pie IX avait été chassé de Rome par un contre-coup du mouvement révolutionnaire de 48. Une conversion radicale s'était immédiatement opérée dans ses idées. Tout espoir d'une réconciliation entre le catholicisme et la Révolution était désormais anéanti. L'Eglise allait à nouveau, comme sous la Restauration, suivre sa pente naturelle et lier sa cause à celle des partis de réaction.

D'autre part, l'insurrection socialiste eut, sur la bourgeoisie, le même effet édiflant qu'avait eu la Terreur sur la noblesse. Le coffre-fort avait été directement menacé, c'était l'arche sainte en péril ! De même que les émigrés, les bourgeois voltairiens éprouvèrent le besoin d'une religion tutélaire qui prêchât la résignation au peuple et le maintint dans l'obéissance. Ils s'engagèrent dans le chemin de la repentance.

Et la France presque tout entière, la France des propriétaires, gros et petits, atterrés par le spectre du communisme, revint, elle aussi, d'un seul élan, à sa tendance traditionnelle, et, comme au lendemain de la Terreur, demanda son salut à César. Un César se présentait à point.

insinuant, connu seulement par des tentatives de débarquement qui Taraient rendu ridicule. L*ElgIise, pensant que cet aventurier serait souple entre ses mains, le prit sous sa protection et le recommanda au peuple. Il portait le nom de Napoléon. Cela suffit pour que cinq millions quatre cent mille Français l'appelassent, par leurs suffrages, à la Présidence de la République. Le candidat des républicains authentiques, le général Cavaignac, vainqueur de Tinsurrection, obtint un million quatre cent mille voix ; celui des socialistes, Ledru - Rollin , trois cent soixante-dix mHle. Après une année de République, c*est à peine si un quart des électeurs étaient encore républicains. En mai 1849, une Chambre fut nommée qui, sur sept cent cinquante députés, en compta cinq cents monarchistes et cléricaux.

Louis-Napoléon, qui avait autrefois conspiré contre le pape et que les révolutionnaires italiens considéraient comme acquis à leur cause, aurait pu donner quelques inquiétudes à TEglise. Avant de lui accorder son concours, elle posa ses conditions.

Si Ton en croit le récit que fit plus tard Veuillot dans VUnivers^, Montalembert alla trouver le prétendant. « Que ferez-vous, lui dit-il, pour la liberté de l'enseignement particulier? Quelle sera votre conduite à l'égard des communautés et des ordres religieux? Si vous voulez les suf-

rages des catholiques, il faut que vous leur donniez sur ces deux points des garanties. » Louis -Napoléon donna ces garanties publiquement par son manifeste électoral.

A l'égard du pape qui venait d'être expulsé de Rome, il prit aussi un engagement formel en écrivant au nonce apostolique de Paris « que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Eglise était intimement liée à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie». Un de ses premiers actes, après sa nomination, fut d'ordonner aux troupes françaises d'attaquer Rome.

* 28 juillet 1876.

Restait à engager ce que le parti catholique appelait « la campagne de Rome à Tintérieur ». La nouvelle Chambre était prête à y concourir ; et les plus incrédules d'entre les chefs des partis bourgeois eux-mêmes n'y faisaient plus opposition. Thiers qui, sous la monarchie de Juillet, s'était distingué par l'ardeur de ses convictions anticléricales, écrivait à Madier de Montjau, dès le mois de mars 1848 : « Quant à la liberté de l'enseignement, je suis changé, je le suis non par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans Vétat social,,. L'enseignement du clergé, que je n'aimais pas pour beaucoup de raisons, me semble maintenant meilleur que celui qui nous est préparé ». Thiers, qui est un des représentants typiques de la bourgeoisie française, nous fait clairement comprendre la « conversion » qui s'accomplit alors dans toute la classe à laquelle il appartenait. Il était patriote. La gloire militaire le fascinait. Dans le silence de son cabinet de travail, il aimait à s'enivrer de la fumée des batailles, ce qui ne l'empêchait point d'avoir, comme Panurge, cet autre bourgeois de France, « naturellement paour des coups ». Pendant les journées de juin il eut réellement peur. Au moment où l'insurrection semblait l'emporter, il fit venir dans son cabinet particulier Tocqueville, Barrot, Dufaure, Rémusat et Lanjuinais. « Dans une heure, leur dit-il avec émotion, les insurgés peuvent être ici et nous serons massacrés individuellement. Ne pensez-vous pas qu'il conviendrait de nous entendre pour proposer à l'Assemblée, dès que cela nous paraîtra nécessaire et avant qu'il soit trop tard, de rappeler autour d'elle toutes les troupes, afin que, placés au milieu d'elle^ nous sortions tous ensemble de Paris pour aller transporter le siège de la République dans un lieu où nous puissions appeler l'armée et toutes les gardes nationales de France à notre aide*. » Thiers entendait que l'armée aban-

1 Tocqueville, Souvenirs, p. 224. Thiers renouvela cette tactique sous la Commune. Voir à ce sujet le récit très vivant et, semble-t-il, puisé à de bonnes sources de MM. Paul et Victor Margueritte, dans leur roman La Commune,

donnât Paris à Témeute pour sauvegarder sa petite personne. A un autre moment, quelque peu bousculé dans la rue par la populace, il sauta dans un fiacre et ne se crut en sûreté qu*une fois arrivé sous les ombrages du bois de Boulogne. Dès lors il envisagea l'Eglise d*un autre œil.

Le chef ostensible du nouveau ministère était Odilon Barrot, orateur pompeux et politique assez nul. Mais l'influence prépondérante appartenait à de Falloux, lequel était entré au ministère sur le conseil de son confesseur et uniquement pour y veiller aux intérêts de l'Eglise ^ En sa qualité de ministre de l'Instruction publique et des Cultes, de Falloux élabora la fameuse loi scolaire qui porta son nom et a joué un si grand rôle dans les plus récents débats politiques. Le projet de loi fut soumis à une grande commission présidée par de Falloux lui-même et en son absence par Thiers*. Tout l'état-major du parti catholique en faisait partie, entre autres l'abbé Dupanloup, qui prit une part prépondérante aux discussions. Il représentait la cause des congrégations comme celle de la justice et de la vertu. Alors Thiers s'adressant à son voisin : «Cousin, Cousin, s'écria-t-il, il a raison, l'abbé. Oui, notis avons combattu contre la justice, contre la vertu et nous leur devons réparation ».

La commission se prononça en faveur de la liberté d'enseignement qui était depuis de longues années , nous l'avons vu, la revendication essentielle du parti catholique. Elle ne supprima pas l'Université, mais abolit son monopole et accorda aux particuliers le droit d'ouvrir des écoles libres, primaires ou secondaires. La nouvelle loi enlevait à l'Université la haute direction de l'enseignement pour la

1 « Falloux. ({ui était légitimiste de naissance, d'éducation» de société et de goût, si l'on veut, n'appartenait au fond qu*à l'Eglise. Il ne croyait pas an triomphe de la légitimité qu'il servait et ne cherchait, au travers de nos révolutions, qu'un chemin pour ramener la religion catholique au pouvoir. S*il était entré au ministère, c'était pour veiller aux affaires de celle-ci, et. comme il me le dit dés le premier jour, avec une habile franchise, iur le conseil de son confesseur, » Tocquevitte, Soutfenirs^ p. 353. (Tocqueville faisait partie du ministère Odilon Barrot comme ministre des Affiaires étrangères.)

* Voir Debidour, ouvrage cité, p. 502, 505, 512.

confier à un Conseil supérieur de Vinstruction publique dans lequel devaient siéger trois archevêques ou évêques, un ministre de la religion réformée et un ministre de la confession d'Augsbourg. Dans chacun des quatre-vingt-six départements était institué un Conseil académique ayant la direction de renseignement primaire et secondaire ^ Sur douze membres de ces conseils, l'Université n'était représentée que par le recteur et un inspecteur d'Académie. L'évéque et un ecclésiastique nommé par lui en faisaient partie de droit. On distinguait entre deux sortes d'écoles : publiques, c'est-à-dire entretenues par l'Etat, les départements ou les communes, et libres, c'est-à-dire dirigées par des particuliers ou des assoctations. Par là étaient abrogées les dispositions antérieures relatives aux congrégations enseignantes. A côté du maire, le curé avait un droit d'inspection sur l'école de sa paroisse.

Le Titre II de la loi mettait en tête du programme de l'enseignement primaire l'instruction morale et religieuse. Il écartait le principe de l'instruction obligatoire, et n'accordait la gratuité qu'aux enfants de parents indigents. On exigeait des instituteurs libres, un brevet de capacité délivré par un jury nommé par le Conseil académique; mais ce brevet pouvait être suppléé par le titre de ministre d'un culte reconnu par VEtat, ou par un stage de trois ans dans un établissement, soit public, soit libre. Ainsi les congréganistes, comme les prêtres, étaient dispensés de tout diplôme.

Pour l'ouverture d'une école libre, une simple déclaration de l'instituteur suffisait. Les communes pouvaient choisir entre des instituteurs laïques ou congréganistes. Les uns étaient présentés par les Conseils académiques, les autres par les supérieurs de leur congrégations. On ne garantissait à ces instituteurs qu'un traitement de six cents francs. Toute profession commerciale ou industrielle leur

^ Les intransigeants du parti catliolique reprochaient à Falloux de multiplier i'Université par 86. Il répondait qu'au contraire il la divisait par 86.

2(18 LES DEUX FRANXES

était interdite. De plus, afin d*entraver au bout de quelques années le recrutement des instituteurs laïques, Falloux avait fait décréter la suppression des Exoles normales qu*il considérait comme des fovers d'incrédulité.

Pour les écoles de filles, les maîtresses laïques devaient subir un examen à huis-clos. Quant aux institutrices appartenant aux congrégations religieuses, leurs lettres d'obédience leur tenaient compte de brevet de capacité. Rien n'était prévu pour l'installation des écoles communales de filles, on posait seulement en principe que les communes de plus de huit cents âmes devaient avoir des écoles de filles, si leurs propres ressources le leur permettaient. En fait, jusqu'au ministre Duruy, l'enseignement public des filles n'exista que de nom.

Des dispositions analogues réglaient l'organisation de l'enseignement secondaire. Une institution pouvait être ouverte sans autorisation et sur simple déclaration par tout instituteur bachelier, ayant fait un stage de cinq ans dans un établissement d'instruction secondaire quelconque ou simplement muni d'un brevet de capacité. Quant aux professeurs, on n'exigeait d'eux ni grade ni stage.

Les écoles secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires étaient maintenues en possession de tous leurs privilèges. Il était stipulé que les communes, les dépiartements et l'Etat pouvaient non seulement subventionner les établissements libres, mais mettre à leur disposition les bâtiments précédemment affectés à l'Université.

Le projet de loi Falloux donna lieu à un mémorable débat parlementaire. Victor Hugo y inter\ûnt. « C'est une loi stratégique, dit-il, c'est une loi qui a un masque ; c'est une confiscation qui s'intitule donation ; c'est un monopole aux mains de ceux qui tendent à faire sortir l'enseignement de la sacristie et le gouvernement du confessionnal. » Par contre, les ultras, tels que Parisis, évêque de Langres, tout en acceptant la loi, déploraient qu'elle n'eût pas entièrement aboli l'Université, « ce foyer d'immoralité, d'athéisme,

d'incrédulité, d'esprit anarchique et révolutionnaire ». Montalembert et Thiers agitèrent Tépouvantail du péril démagogique et invoquèrent les intérêts supérieurs de la défense sociale. Thiers se défendait d'avoir voulu amoindrir l'autorité légitime de l'Université.

La loi apparaissait donc comme un compromis entre les droits de l'Etat et les prétentions de l'Eglise. En réalité, elle donnait entièrement satisfaction aux chefs les plus avisés du parti catholique. Ils obtenaient de la République ce que ni la royauté de juillet ni même la Restauration n'avaient voulu accorder. Quant à l'abolition de l'Université, ils ne la désiraient pas, parce qu'ils n'étaient pas encore prêts à en profiter. La rapidité foudroyante des événements les avait pris au dépourvu. Ils n'avaient point eu le temps de former un personnel sufiisant pour remplacer immédiatement toutes les écoles publiques que l'on eût supprimées. Ils durent se contenter de laisser le champ entièrement libre aux congrégations enseignantes, et de leur accorder de tels avantages qu'avec le temps aucune concurrence ne pourrait plus lutter contre elles. Quant à l'Université, c'était un instrument qui pourrait encore servir dans l'avenir. Il fallait seulement le prendre en mains. On y pourvut. L'application de la loi montra plus clairement encore que la loi elle-même ce que l'Eglise entend lorsqu'elle revendique la liberté d'enseignement.

L'Université subit du haut en bas une épuration radicale. Pour ne prendre que deux des noms les plus illustres, Michelet fut exclu du Collège de France, Vacherot, de la direction de l'Ecole normale. De nombreux instituteurs suspects furent révoqués. Les autres rentrèrent dans l'obéissance. Le premier volume de la Correspondance, de Taine, montre quel changement à vue se produisit en France, et de quelle docilité intellectuelle on y fit preuve. Il y eut, à vrai dire, dans l'élite pensante, quelques beaux exemples d'indépendance et d'inébranlable fermeté de convictions. Mais la nation dans son ensemble accepta sans la discuter

la nouvelle consigne venue d en haut. Taine avait été refusé à Tagrégation en philosophie pour cause de mauvaises tendances par un jury dont l*abbé Noirot était un membre influent. A sa sortie de TEk^ole normale, il fut relégué au lycée de Nevers puis à celui de Poitiers et eut l'occasion d*étudier de près de quelle façon fonctionnait en province ce qu*il appelait, dans ses lettres à des intimes, la « machine à compression ». En arrivant, il alla rendre visite à Taumônier. « Nous vous aiderons, lui dit celui-ci en le reconduisant; nous vous avertirons; par exemple, vous me feriez savoir si un de vos élèves montrait de l'irréligion ^ » Taine vécut dans la retraite, absorbé par son travail. Il crut se montrer prudent dans son enseignement. Pourtant en mars 1852, le ministre de l'Instruction publique, qui était alors Fortoul, l'avisa qu'il avait reçu sur son compte des rapports défavorables, que son enseignement rappelait trop les doctrines qui lui avaient été « reprochées à juste titre à son début, et qu'en conséquence il serait transféré à Poitiers ». Et le ministre ajoutait : « Si M. le recteur de l'Académie de la Vienne, que je charge de surveiller particulièrement vos leçons, veut bien vous aider de ses conseils, je vous engage à les suivre avec déférence; sous la direction éclairée de ce fonctionnaire vous parviendrez, je l'espère, à dégager votre enseignement de doctrines, qu'avec plus de maturité vous apprécierez un jour à leur juste valeur... Je ne dois pas vous laisser ignorer. Monsieur, que si cette épreuve ne répondait pas à mon attente, je me verrais dans la nécessité de renoncer à vos services * ».

A Poitiers, Taine trouva un milieu plus mesquin encore, et plus bigot qu'à Nevers. « Quant à Poitiers, écrivait-il à Edouard de Suckau', pour te donner une idée de ce monde, je te dirai que j'ai dû refusera mes élèves la permission de

* H. Taine. Sa vie et ta correspondance, p. 138.

* Ibid., p. 231.

> 20 avril 1852.

lire à leurs bibliothèques Les Provinciales^ L Ecole des maris, et Lamartine. » Ce n'est point à Poitiers seulement que Ton expurgeait de cette façon les bibliothèques. A l'Ecole normale même, ce centre de haute culture, on mettait à l'index des volumes de Voltaire et de Rousseau \ Il était interdit aux élèves de lire Les Confessions. Les mesures prises à l'égard de cette Ecole avaient eu d'ailleurs un résultat immédiat. Les anciens camarades de Taine lui écrivaient que la nouvelle promotion était toute cléricale. Soumise à un régime « d'Inquisition », l'E^cole qui avait été dans les années précédentes un foyer si ardent de libres études, n'était plus qu'une « fabrique de vers latins ». Par mesure administrative, on avait réussi à changer instantanément l'esprit de l'institution chargée de former le personnel supérieur de l'instruction publique. Ce qu'on demandait désormais aux professeurs chargés de la direction intellectuelle de la jeunesse, c'était « l'absence d'idées, une âme machine, le vieux pédantisme des vieux cuistres qui enseignaient Barbara et Amo Deum ». La « liberté de l'enseignement », c'était la France remise au régime de la scolastique du Moyen-Age.

De tous les ministres, Falloux était celui auquel Louis- Napoléon marquait le plus de confiance. « J'ai toujours cru, dit Tocqueville, que celui-ci l'avait gagné par quelque chose de plus substantiel que ce qu'aucun de nous ne pouvait lui offrir... Je suis convaincu que, dès l'origine, Falloux avait entrevu le parti qu'on pouvait tirer de Louis- Napoléon... et que, se familiarisant de bonne heure avec l'idée de voir le président devenir l'héritier de la République et le maître de la France, il n'avait songé qu'à utiliser en faveur du clergé cet événement inévitable. Il avait offert l'appui de son parti sans pourtant se donner jamais lui-même '. » Délégué de l'Eglise au gouvernement de par l'ordre de son confesseur, il semble que Falloux ait ratifié

* Lettre de M. Croiulé, 24 mars 1852.

* Tocqueville, Souoentr», p. 353, 354.

le pacte déjà conclu avec le président et qu*il en ait précisé et étendu les termes. Lorsque, au 2 décembre, Louis-Napoléon viola le serment solennel qu'il avait prêté de respecter la constitution de la République, TEglise ne réprouva pas ce parjure. Elle appuya de tout son pouvoir une dictature qui s'établissait en répandant le sang des défenseurs de la loi et se consolidait par les proscriptions ^ Quelques-unes des individualités les plus marquantes du parti catholique, Lacordaire, Dupanloup, évêque d'Orléans, Jacquemet, évéque de Nantes, le grand orateur jésuite Ravignan luimême, s'honorèrent par d'éclatantes protestations . Ils ne furent point suivis. Montalembert avait protesté aussi contre l'arrestation des députés ses collègues ; il ne recommandait pas moins en vue du plébiscite la candidature césarienne*. Louis Veuillot faisait dans VUnivers campagne en faveur de l'Empire. « Nous sommes mis en demeure, écrivait-il, de dire demain si nous voulons que les grandes conquêtes de 1851 soient conservées, développées. Pour notre part, devant Dieu et devant les hommes, la main sur notre conscience, comme Français et comme catholiques, nous dirons oui, cent fois oui. »

Le mot d'ordre fut entendu. Dans presque toute la France, le clergé appuya de tout son pouvoir le mouvement plébiscitaire. Le 21 décembre, le peuple français ratifia le coup d'Etat par 7,481,000 voix contre 647,002. C'était l'Empire qu'acceptait d'avance la France, nul n'en pouvait douter. A Paris, l'archevêque Sibour célébra devant

* D'après un document trouvé aux Tuileries, 9530 républicains furent déportés en Algérie, 239 à Cayenne, 2804 internés dans une ville française. Seignobos, ouvr. cité p. 157.

* Montalembert écrivait le 12 décembre : u Voter pour Louis-Napoléon, ce n'est pas approuver tout ce qu'il a fait, c'est choisir entre lui et la ruine totale de la France. Je me souviens des grands £aits religieux qui ont signalé son gouvernement : la liberté de l'enseignement garantie ; le pape rétabli par les armes françaises; l'Eglise remise en possession dé ses conciles, de ses synodes, de la plénitude de sa dignité, et voyant graduellement s'accroître le nombre de ses collèges, de ses communautés, de ses œuvres de salut et de charité. Je cherche en vain hors de lui un système qui puisse nous garantir la conserva* tion et le développement de semblables bienfaits... ».

le prince le Te Deam, Tinévitable Te Deum que l'Eglise lient en réserve pour toutes les causes triomphantes. L'Eglise avait autrefois béni l'Eternel pour l'avènement du premier Empire; elle l'avait béni pour les victoires de Napoléon I*^"*; elle l'avait béni pour sa chute et pour le retour des Bourbons ; en 1848, elle l'avait béni pour l'établissement de la République ; en 1852, elle le bénissait encore pour la suppression violente de cette même République. Les prières et les chants de triomphe qui résonnaient sous les voûtes profondes de Notre-Dame, la fumée de l'encens qui montait, les prêtres agenouillés devant l'autel en présence du César impassible, toute la pompe de cette auguste cérémonie consacrait, au nom de la religion du Christ, la plus honteuse violation du droit et de la parole jurée qu'ait enregistrée l'histoire de France. L'Eglise a cru par là pourvoir à ses intérêts; elle les a peut-être irrévocablement compromis.

Elle recueillit pourtant d'abord le bénéfice de ses complaisances. L'empereur ne ménageait rien pour lui complaire. Après avoir restauré le pouvoir temporel du pape, les armes impériales le défendaient contre toute atteinte. Les cardinaux français siégeaient de droit au Sénat. Le traitement des évêques avait été augmenté. Et l'on ne négligeait aucune occasion de témoigner publiquement du bon accord entre l'Etat et l'Eglise. En habits brodés, les préfets assistaient aux solennités religieuses. Comme aux beaux temps de la Restauration, des capucins ou des carmes prêchaient des missions intérieures et des processions sillonnaient les rues de toutes les villes, accompagnées ofliciellenient par les autorités civiles et escortées par les troupes. Favorisées ostensiblement par le pouvoir, les congrégations, reconnues ou non, accroissaient rapidement leur influence et leurs richesses*. Elles devaient largement pro-

1 De 18S2 à IMO, 962 communautés de femmes Turent reconnues par l'Etat Debidour, ouvrage cité, p. 526.

214 LES DEUX FRANXES

fiter des facilités que leur donnait la loi Falloux. Leurs écoles primaires ou secondaires se multipliaient, tandis que le nombre des collèges de TEtat diminuait ^ Une censure vigilante réduisait au silence les journaux impies. La commission du colportage prohibait la vente des ouvrages dénoncés comme contraires à la religion. Il se trouva des préfets pour interdire la représentation de Tartufe. On conçoit que Louis Veuillot put célébrer les louanges de Napoléon III, cet esprit <ji vraiment grand, vraiment libéral, vraiment royal », dont le gouvernement était pour les catholiques « comme un don de la Providence ' ».

Et Veuillot poursuivait dans YUniuers une guerre acharnée contre le petit groupe des catholiques libéraux dirigé par Montalembert. L'influence de cette élite intellectuelle était restreinte, quelle que fût d'ailleurs la grande valeur personnelle de ses représentants les plus en vue. L'immense majorité du clergé était avec Louis Veuillot, qui se sentait du reste appuyé par le Saint-Siège. L'archevêque de Paris Sibour ayant interdit la lecture de YUnivers à son clergé, dut revenir sur sa décision et se réconcilier avec le fougueux pamphlétaire. Le pape l'avait implicitement désavoué '.

Cependant, dans cette alliance entre l'Eglise et le second Empire se retrouvait le même malentendu foncier qui était déjà apparu sous la monarchie de Juillet et sous la seconde République. Entre ces deux alliés, il n'y avait pas d'aflinités réelles, et chacun d'eux ne cherchait que ses intérêts propres. Napoléon III avait repris de son oncle l'antique fiction césarienne. Il se considérait comme l'incarnation

* En vingt ans, le nombre des frères enseignants s'était élevé de 312B à 86SS» celui des sœurs de 13,830 à 3835. Le total des élèves était de 1,912,210 sur quatre millions environ d'élèves fréquentant les écoles primaire» dans l'ensemble de l'Empire. — Pour les écoles secondaires, de 1850 à 1854, le nombre des établissements libres s'était élevé de 914 à 1081 avec 63,057 élèves au lieu de 57,000. Pendant ce temps, le nombre des lycées ne s'était accru que de 4, et le nombre des collèges publics avait diminué de 52.

* Note adressée par Louis Veuillot à l'Empereur, le 29 septembre 1854. ^ Debidour, ouvrage cité p. 533.

lu peuple souverain et Théritier de la Révolution dont Mapoléon le»" avait été « Texécuteur testamentaire ». Sur zeïXe fiction, il échafaudait la doctrine plébiscitaire qui fut le dogme officiel de son règne. « La nature de la démocratie, avait-il dit dans ses Idées napoléoniennes^ est de »*incarner dans un homme. »

Pie IX, au contraire, guéri de ses velléités libérales par le mouvement populaire qui Tavait chassé de ses Etats, inaugurait la politique de réaction violente qui devait iboutir au Syllabus, La Révolution, sous toutes ses formes ;t dans toutes ses conséquences, lui apparaissait déjà comme Tennemie irréductible que devait combattre la [Kipauté. Il travaillait à réorganiser la société catholique et i concentrer ses forces. Reprenant le programme ambiieux des Grégoire VII, des Innocent III et des Boniface VIII, 1 voulait que le pape devint d*abord maitre absolu de *Eglise pour étendre ensuite sa domination sur le monde. Le 8 décembre 1854, il promulguait, de sa propre autorité et (ans réunir de concile, le dogme de Tlmmaculéè Concep- :ion de la Vierge. C'était le prélude de la déclaration d'Infaillibilité. Le pape en avait d'avance établi le principe par an fait accompli ^

Entre un empereur qui se disait héritier et continuateur le la Révolution et un pape auquel la Révolution apparaissait désormais, ainsi qu'à Joseph de Maistre, comme une £uvre satanique, aucun accord durable n'était possible. Napoléon se souvenait de sa jeunesse de carbonaro. Ses sympathies pour la politique de Victor-Emmanuel et de ^vour devinrent bientôt évidentes. Au corps législatif, 4ontalembcrt exprimait la crainte que l'empereur ne levint « l'allie ou l'instrument de la Révolution ». VUnivers ivait changé de ton, et, dès 1857, Veuillot revenu de ses illu-

1 Un des prélats réunis au Vatican le 20 novembre 1854 fit remarquer que Kl le pape se prononçait sur la définition de l'Immaculée Conception, «ce Jugement fournirait une démonstration pratique... de rinfaiUibilité dont Jésus- [Christ a investi son vicaire sur la terre t.

sions déclarait, qu'à tout prendre. Napoléon III n était « qu*un Louis-Philippe perfectionné ». Le parti italien, appuyé sur le prince Jérôme, ouvertement voltairien et anticlérical, gagnait du terrain sur la coterie dévote dont Timpératrice était Tàme.

Par une politique cauteleuse, Tempereur s'efTorçait de ménager à la fois le pape et les adversaires du pape. 11 n'en était pas moins acquis en secret à la cause de TUnité italienne. En 1859, la guerre d'Italie consomma la rupture entre l'Empire et le Saint-Siège. Le 10 mai, l'empereur partait pour aller rejoindre l'armée qui déjà avait franchi les Alpes. Il allait, disait-il dans une proclamation, « délivrer l'Italie jusqu'à l'Adriatique». Il prenait soin d'ajouter toutefois que « le pouvoir du Saint -Père ne serait pas ébranlé». Mais la logique des événements devait détruire cette équivoque. Dans la lutte qui se préparait, l'Autriche apparaissait à tout le monde catholique comme le champion des droits de l'Eglise contre la « Révolution », appuyée par l'empereur des Français.

Même après ses victoires, Napoléon III continua, il est vrai, de proclamer sa volonté de maintenir le pouvoir temporel. Il n'en laissa pas moins Victor-Emmanuel occuper et annexer, en 1860, les provinces pontificales des Marches et de rOmbrie. Restait la province de Rome. Par la Convention de septembre 1864, l'empereur obtint de l'Italie qu'elle s'engageât à ne pas attaquer le territoire qui restait au pape et à le défendre au besoin contre toute invasion à main armée. En revanche, les troupes françaises furent retirées de Rome en 1866. Elles y rentrèrent l'année suivante après avoir anéanti les Garibaldiens à Mentana, et c'est sous leur protection que fut ouvert le concile du Vatican. Le sang versé à Mentana fit oublier aux Italiens les services que Napoléon leur avaient rendus, et d'autre part le parti catholique français ne lui pardonna pas d'avoir laissé dépouiller le pape de la plus grande partie de ses Etats.

A partir de 1859, la politique intérieure de Napoléon subit sans cesse les contre-coups des affaires d'Italie et fut sujette également à de fréquentes fluctuations. Tantôt, devant Topposition violente du clergé, l'empereur cherchait à se rapprocher des libéraux; il faisait interdire la publication du Syllabus « comme contenant des propositions contraires aux principes sur lesquels repose la Constitution de la France » ; il laissait Duruy réorganiser l'instruction publique et créer des écoles secondaires de filles afin de lutter contre l'enseignement congréganiste. Tantôt sous l'influence de l'impératrice il semblait revenir à l'Eglise, et cherchait de nouveau à s'appuyer sur un parti conservateur avec lequel il n'avait jamais osé rompre complètement. Et de même qu'il s'était aliéné à la fois le pape et les partisans de l'unité italienne, également oublieux des services rendus, il n'avait plus en France l'appui solide du parti conservateur clérical et le parti républicain dont les forces grandissaient ne lui savait pas gré de ses tardives concessions. Quand, en 1869, il fit appel à Ollivier et tenta l'essai d'un « empire libéral », il était trop tard pour rebrousser chemin et détruire les conséquences des principes despotiques de tout un règne. La catastrophe approchait. Sedan ne fit qu'en hâter l'heure.

Par sa poigne toute-puissante, le grand empereur avait su rapprocher temporairement la France de l'Eglise et la France de la Révolution, et les réduire à l'unité en les maintenant dans un commun servage. Napoléon III n'était pas de taille à accomplir le même tour de force. Sa politique habile et souple ajournait les difficultés sans les résoudre jamais. Il avait prétendu à la fois s'appuyer sur l'Eglise et continuer la tradition démocratique révolutionnaire. Entre les deux Frances il prit une position fausse. Les deux blocs restaient plus désunis que jamais et la nation plus disloquée. Une crevasse profonde s'était ouverte que ne recouvrait plus qu'une mince couche de glace brillante ; malgré tout l'éclat extérieur qui l'entourait

encore, le trône ne reposait plus sur aucun appui solide. On sait comment la glace étant rompue, il fut englouti par Tabime.

Au début de la troisième République, la France de TEglise reprit la prédominance. L'élection de l'Assemblée nationale se fit le 8 février en présence des armées ennemies. L'immense majorité des paysans votèrent contre Gambetta, c'est-à-dire, dans leur pensée, contre la guerre. C'est ainsi qu'ils envoyèrent siéger à Bordeaux une Cham* bre antirépublicaine. Puis la guerre civile de la Commune produisit sur la bourgeoisie française la même impression que l'insurrection de juin. Une fois de plus les propriétaires eurent peur. Et ce fut l'Eglise qui en bénéficia. La réaction dans le sens conservateur et catholique s'accentua dans tous les domaines. Un pèlerinage solennel fut organisé en 1873 au Sacré-Cœur de Paray-le-Monial ^ En marchant les pèlerins chantaient le cantique : Sauvez Rome et la France au nom du Sacré-Cœur. La manifestation avait un double but. Elle tendait à la restauration du pouvoir temporel du pape à Rome et du pouvoir monarchique en France. Bien qu'elle fût ouvertement désavouée par le pays, l'Assemblée nationale s'obstinait à prolonger ses pouvoirs et soutenait le gouvernement dit de V ordre moral lequel favorisait de tout son pouvoir la propagande catholique. Si la République dont les destinées étaient confiées à des hommes qui ne songeaient qu'à la supprimer échappa à tant de périls, ce fut surtout grâce aux divisions de ses adversaires. Le comte de Chambord ne voulait point d'ailleurs d'un trône sur lequel il ne pouvait monter qu'en renonçant à son drapeau. En 1876, malgré l'influence du clergé, fut élue une Chambre en grande majorité républicaine. En vain Mac-Mahon tenta de s'opposer de vive force au courant démocratique qui devenait de plus en plus puissant. La tentative du seize mai échoua misérablement.

* Sanctuaire des Jésuites.

Et comme TEglise romaine avait inspiré et soutenu de tout son pouvoir les menées antirépublicaines, le triomphe de la République fut pour elle une défaite.

Au fort de la lutte, Gambetta avait lancé ce cri retentissant : Le cléricalisme^ voilà V ennemi ! Ce fut le mot d'ordre du régime nouveau. Le balancier revenait à gauche. Victorieuse, la France de la Révolution allait entreprendre de gouverner contre sa rivale. Ainsi s'ouvrit, à partir de 1880, entre l'Etat républicain et l'Eglise catholique cette longue lutte qui débuta par les lois Ferry ^ et dont les débats de l'heure actuelle ne sont qu'un épisode.

* Voir an chapitre XXIV.

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