CHAPITRE XVI
Auguste Comte et la religion de la science.
doctrine de Comte est un catholicisme scienliflque. Unité de cette doctrine. Son principe Uiéocratique. Rdlc qu'elle attribue au pouvoir spirituel. La religion de l'Humanité, ses dogmes, ses cérémonies, sa hiérarchie. Le pape positiviste. Exclusion de la liberté de conscience. Propagation de la religion de Comte. Les Eglises positivistes. Projet d'alliance avec les Jésuites. Auguste Comte, type de mentalité romaine.
La religion scientifique, telle que Ta instituée Auguste Comte, est la forme la plus récente qu*ait revêtu Tidéal romain. Son fondateur avait élaboré ses principes essentiels dans la période d'effervescence intellectuelle qui précéda la Révolution de 1848. Ce n'est que sous le second Empire qu'elle gagna de proche en proche, en se transformant, en s*adaptant aux formes intellectuelles dominantes de notre époque, pour devenir enfin, de nos jours, Tun des dogmes officiels que la France rouge oppose aux dogmes de la France noire.
Si Ton mesurait la célébrité d'un écrivain au nombre de ses lecteurs, Auguste Comte appartiendrait à la catégorie des illustres inconnus. En dehors du monde des professionnels de la philosophie, on ne le lit pas. Mais bien qu'il n'ait eu que peu de lecteurs, il a été en réalité un des écrivains français les plus influents du XIX™« siècle, et cette influence est loin d'être épuisée, on s'en aperçoit à la place
considérable que lient encore son nom dans les discussions de rheure présente. Ignoré du grand public, Auguste Comte a eu une action déterminante sur quelques esprits d*élite : Stuart Mill en Angleterre, et aussi Herbert Spencer, bien que celui-ci s'en soit défendu ; en France, Littré, Renan à une époque décisive de son développement intellectuel, et Taine surtout, Taine qui demeure le maître de la génération actuelle, Taine dont tous se réclament, même ceux qui sont aux antipodes de ses idées et de sa méthode. Propagée par de tels interprètes, la pensée de Comte a fortement agi sur le mouvement des esprits de 1850 il nos jours. On est contraint de remonter sans cesse à Tauteur de la Philosophie positive, comme à une tête de ligne. Si la lecture de ses écrits est laborieuse, elle est suggestive et substantielle entre toutes. On gagne toujours quelque chose à fréquenter Comte, même et peut-être surtout si Ton est sur presque tous les points en désaccord avec lui.
Auguste Comte a prétendu fonder une philosophie positiviste, c'est-à-dire fondée sur Texpérience scientifique, à lexclusion de toute autre source de connaissance. Après avoir dépassé Tàge de la théologie et Tàge de la métaphysique, riiumanité est parvenue à sa troisième et dernière étape, rage de la science. Désormais la science sera sa seule loi. Il faut que Tesprit humain, guéri de ses vaines inquiétudes, renonce à se poser les insolubles problèmes qui touchent au pourquoi des choses. La méthode expérimentale seule lui donne la certitude. Elle aura réponse à toutes les questions qui peuvent légitimement être posées. Elle s'étendra aux sciences de l'esprit et à celles de la société. El non seulement elle fera connaître ce qui esl, mais encore ce qui doit être. Grâce à elle, l'homme pourra prévoir pour pouvoir. La doctrine de Comte s'achève par une politique et une sociologie — le mot est de lui — qu'il estime être fondées exclusivement sur la science.
Comte réclamait, pour sa doctrine entière, l'autorité
indiscutable qui appartient à la science. Il afOrmait, en particulier, que sa loi des trois états était aussi parfaitement prouvée que n'importe quelle loi de la physique. Toutes les conséquences qu'il en tirait avaient à ses yeux le même caractère obligatoire. Abandonnant le terrain de Texpérience sur lequel il prétendait se fonder, Comte échafauda un système dialectique qui devait être l'expression dernière, la formule définitive de la raison humaine. A son tour, il coula le vin nouveau dans de vieux vaisseaux. Le nouveau courant de la pensée française qu'il avait provoqué s'endigua comme tous les autres dans le canal rectiligiie de la méthode autoritaire.
Comte en est arrivé à fonder un catholicisme scientifique. Après les scolastiques, après Bossuet, après Calvin, après Sieyès, Robespierre et les Jacobins, après Joseph de Maistre et Saint-Simon, il nous sera un dernier exemple — le plus caractéristique de tous — de la force indélébile de celle mentalité romaine dont nous avons tenté de suivre la trace à travers ses transformations multiples. En réalité, le chef de l'école positiviste a été l'esprit le plus foncièrement théocratique, auquel la fille aînée de l'Eglise ait donné le jour.
Né à Montpellier, Auguste Comte appartenait à une famille monarchique et catholique ^ A neuf ans, il entra comme interne au lycée de Montpellier; à seize ans, à l'Ecole polytechnique. Sa seconde éducation, complétée par des lectures scientifiques et philosophiques très étendues, fut en sens inverse de la première. Il se forma ainsi en Comte une combinaison intime entre la tradition catholique héréditaire, renforcée par les enseignements qu'il reçut durant ses jeunes années, et l'esprit positiviste — pour
* « Madame Rosalie Boyer, m^rc de Comte, femme d'un grand cœur et d'un grand caractère, pratiquait ardemment le catholicisme et partageait les opinions monarchiques de son mari, o D' Robinet, Sotice sur Cœuvre et la vie de Comte, Paris, IKGO. p. 114. Le D' Robinet ajoute que, dès l'âge de quatorze ans, Auguste Comte se trouva dégagé des croyances théologiques et des sympathies royalistes de sa famille.
226 LES DEUX FRÂNXES
nous servir de son mot — acquis au cours de ses éludes exactes cl par la leclure, soil des philosophes du XVIII™« siècle, soil des physiologistes tels que Cabanis, Gall ou Bichal. Un troisième élément, non moins important pour la constitution de la personnalité de Comte vient de Saint- Simon dont il fut un temps le disciple préféré ^ Bien que Comte ait renié son maître en parlant de « la funeste liaison à travers laquelle s'accomplit son début spontané * » , il n'en est pas moins resté saint-simonien par quelques points essentiels. Et d'abord son œuvre tout entière n'est autre que l'Encyclopédie nouvelle, méthodique et synthétique qui figura sans cesse au programme de l'école. Puis il emprunta à Saint-Simon quelques-unes de ses idées essentielles et en particulier celle du pouvoir spirituel, laquelle se trouvait d'ailleurs correspondre parfaitement à ses tendances héréditaires et à sa constitution mentale.
Il y a des analogies entre cette constitution mentale et celle de Joseph de Maistre. Comte s'est plu à reconnaître tout ce qu'il devait à cet autre apologiste du pouvoir spirituel. Il l'a cité au nombre des penseurs qui ont eu le plus d'influence sur lui. « Sous l'aspect politique, a-t-il dit, Condorcet dut être pour moi complété par Joseph de Maistre, dont je m'appropriai, dès mon début, tous les principes essentiels. »
A vrai dire, tandis que l'auteur des Soirées de Saint— Pétershourg fut un artiste en son genre et un homme d'infiniment d'esprit, les biographes de Comte ne nous permettent point de supposer qu'il ait souri une seule fois dans sa vie, et ses écrits, si riches de substance soient-ils, nous font connaître un des plus laborieux écrivain^ qui aient jamais malmené la belle langue française. Il n'y a pas trace chez Comte de cette ironie aristocratique qu'on croit surprendre parfois sur les lèvres de Joseph de Maistre.
* E. Littré, Auguste Comte et la philosophie positioe, p. 14. « Politique positive, T. IV, Appendice, p. 11.
Guizot, que l'apôtre positiviste alla un jour solliciter, le prit pour une sorte dlUuminé infiniment respectable pour la candeur de ses convictions. Par Faustcrité de sa vie, par sa volonté tenace, par la tension constante de son esprit orienté vers Tidée fixe, il ferait plutôt songer à Calvin ou à Robespierre. S'il avait exercé comme eux la dictature, il n'en eût sans doute pas fait un usage plus modéré, car il n'était pas moins certain d'être en possession de l'exclusive vérité. Son style même en porte témoignage. Il n'en est pas de plus purement abstrait, ni de plus autoritaire. De longs adverbes impératifs, des irrévocablement ou des définitivementy y reviennent à chaque page et semblent des coups de maillet assénés en cadence sur un pieu. Les phrases mal équarries tombent lourdement et s'entassent les unes sur les autres en masses compactes. Il est vrai qu'elles finissent par constituer un édifice d'une imposante symétrie rectiligne, dénonçant chez son architecte une puissance de synthèse qui n'a peut-être d'égale que celle de Hegel. La démarche intellectuelle de Comte n'a donc aucun rapport avec l'allure vive et pleine d'imprévu de l'auteur du Pape. Il n'y en a pas moins entre ces deux écrivains des communautés de haines ou de sympathies, qui marquent une étroite parenté mentale. Comme de Maistre S Comte dédaigne la Grèce parce qu'elle est « née divisée ». Il ignore ses poètes, il rabaisse ses artistes, il méprise ses philosophes qui ont, dit-il, exercé une action dissolvante, et dont les spéculations vides de sens devaient aboutir aux « absurdités d'Epicure ». Il soutient avec son sérieux habituel cette thèse imprévue que les facultés esthétiques sont en progrès marqué du siècle de Périclès au siècle de Charlemagne. Il réduit en somme le rôle intellectuel de la Grèce au développement des mathématiques élémentaires. Rome par contre a son estime pour avoir « incliné vers l'unité morale ». Quant aux barbares germaniques, il les consi-
* Voir plus haut, p. 162 et suiv.
dère comme une quantité négligeable. II n*a que faire de ces gens-là qui viennent intempestivement se jeter au travers de son système» et interrompre mal à propos la belle ligne qui doit, d'après la loi du progrès continu, relier le monde moderne au monde antique. Sa théorie historique lui permet de montrer, jusqu'à l'évidence, que la féodalité résulte uniquement de la modification du système politique romain par l'influence du catholicisme.
Toutes ses admirations vont à l'Eglise romaine qui a eu l'immense mérite de créer un pouvoir sacerdotal distinct du pouvoir temporel. Les pages qu'il consacre au rôle de l'Eglise au Moyen-Age sont d'ailleurs la partie la plus forte, la plus personnelle, et, semble-t-il, la mieux documentée de sa construction historique. Joseph de Maistre n'y eût pas trouvé grand'chose à reprendre. Comte reconnaît la haute valeur du principe de l'infaillibilité papale. Il y voit un grand progrès intellectuel et social. Il fait de Bossuet un éloge auquel M. Brunetière ne peut qu'applaudir. Quant au protestantisme c'est, pour lui, « une force rétrogade qui aboutit dans tous les domaines au principe anarchique de la liberté. Aussi, dit-il, les nations protestantes sont-elles demeurées en arrière ». Enfin — et ce dernier jugement achève de nous orienter sur les affinités morales de Comte — il proclame que la « grande dictature révolutionnaire » fut une « admirable conception ». Il glorifie la Convention et rabaisse la Constituante. Il applaudit à la victoire des Montagnards, représentant Vanité nationale^ sur les Girondins, ces « dangereux discoureurs ». Il reconnaît aux Jacobins le grand mérite d'avoir fourni l'ébauche d'un pouvoir spirituel. En somme, on voit les sympathies de Comte s'orienter invariablement vers les hommes marqués à l'empreinte de ce que nous avons appelé la mentalité romaine. Calvin seul paraît faire exception. C'est que Calvin est un fâcheux, comme les barbares. Il sort des cadres symétriques de l'histoire positiviste.
La philosophie positive ne coïncide pas seulement avec la doctrine de Joseph de Maistre par quelques points secondaires; elle tend par d'autres voies au même but essentiel,, Vunité de croyances édictée en dogmes irrévocables, personnifiée dans un corps constitué et Finalement incarnée dans un homme : l'idée romaine par excellence. Seulement Joseph de Maistre entend que l'Eglise reste dépositaire de cette autorité suprême en matière de foi, tandis que Comte la transfère à une Eglise nouvelle établie par lui et dont il finit par se proclamer lui-même souverain pontife.
Les plus éminents d'entre les disciples de Comte n'ont point accepté toutes les conséquences qu'il a voulu tirer de sa doctrine. Tout en acceptant sa philosophie, ils ont rejeté sa politique. « Je n'ai point eu, dit Littré S à scinder l'œuvre de M. Comte qui reste intacte et entière ; je n'ai eu qu'à en retrancher des conséquences et des applications impropres. Mais j'ai eu, et cela a été douloureux, à scinder M. Comte lui-même, c'est-à-dire à montrer que, quand il a voulu passer des principes posés dans le système de philosophie positive à l'application posée dans le système de politique positive, il n'a pas tenu d'une main sûre le fil qui devait le conduire. »
Cette distinction a été admise, sans examen, par les historiens français de la philosophie tels que MM. P. Janet, Ferrât ou Fouillée. L'unité de la doctrine de Comte ne restait intacte qu'aux yeux de ceux qui eurent le courage de le suivre jusque dans ses suprêmes errements. La seconde période de la carrière de Comte est généralement appelée sa phase pathologique. Il est vrai qu'il fut atteint d'un accès d'aliénation mentale et dut être traité par le D*" Esquirol. Mais cette crise se produisit en 1826, au moment où Comte venait seulement de commencer le Cours de philosophie qui est son œuvre capitale. Une fois rétabli, il put la mener à terme, sans autre interruption. Son second
• Auguste Comte et la Philosophie positive , Préface p. IV.
grand ouvrage, la Politique positive, ne porte nullement Tempreinte d'un afTaiblissement ou d'une altération des ëminentes facultés mentales de ce grand penseur, a On y admire, dit M. Littré lui-même, comme dans toutes les ceuvres de M. Comte, la puissance de travail et de combinaison, et l'on y sent combien cet esprit est supérieur dans la disposition et le maniement des généralités ^ »
D'un examen attentif de l'ensemble de l'œuvre de Comte, il nous a semblé ressortir que ce puissant esprit n'a pas suivi successivement deux routes opposées; mais qu'il a plutôt décrit, dans son évolution totale, depuis les opuscules du début jusqu'à la Synthèse subjective, une courbe régulière, si bien qu'on peut, à vrai dire, distinguer entre le mouvement initial et le mouvement final de sa pensée, un indiscutable changement d'orientation, mais qu'il est cependant possible de reconnaître déjà dans les premiers essais la présence de tous les éléments spéculatifs qui entreront dans la composition des œuvres dernières *. Et cette courbe est déterminée par l'action constante et contradictoire des trois forces qui, nous l'avons vu, ont constitué sa mentalité : l'esprit scientiTique , le saint-simonisme et le catholicisme héréditaire ; la première dominant au début et le troisième au déclin.
La courbe de la pensée de Comte peut assez bien s'indiquer par la manière dont il a élaboré l'idée du pouvoir spirituel qu'il avait empruntée à St-Simon. Nous voyons cette idée faire son apparition, dès le début de la carrière de Comte, dans un article du Censeur en 1819, puis dans une série d'opuscules qu'il réédita lui-même peu avant sa mort, précisément pour établir l'unité de sa doctrine. Dans la pensée de Comte, comme de tous ceux qui procèdent de l'école saint-simonienne, le pouvoir spirituel de la papauté, dont il admire le grand rôle historique, ne peut disparaître
* Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 535.
* Nous avons soutenu ce point de vue en 1888 dans un Mémoire couronné par rUnivcrsilé de Genève.
sans être remplacé par un pouvoir analogue, chargé de maintenir Tunité de croyances. Il ne s'agit pourtant encore que d'une classe de savants découvrant les lois de la sociologie et les imposant à l'assentiment général par l'indiscutable autorité de l'évidence intellectuelle.
Dans son œuvre maîtresse, le Cours de philosophie positive. Comte institua définitivement son pouvoir spirituel : la nouvelle autorité disciplinera les intelligences et restaurera les mœurs, en supprimant le désordre mental. Formée par une classe sacerdotale à laquelle on ne pourra être admis qu'en justifiant d'une moralité exemplaire et de capacités suffisantes, cette congrégation aura un double rôle : elle gardera la haute main sur l'éducation, et donnera des avis au pouvoir temporel, concernant son action politique. Ce sacré collège positiviste sera européen et étendra sa juridiction aux cinq pays que Comte considère comme mûrs pour l'état scientifique. Il tiendra lieu de corps diplomatique et exercera son infaillible compétence sur les relations internationales. En attendant mieux, le chef de l'école positiviste propose la création immédiate d'un Comité occidentaly chargé de préparer les voies au sacerdoce futur, et composé de huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. Tout ceci se lit, rappelons-le, dans le Cours de Philosophie positive, cette œuvre que Littré qualifie d'unique et de définitive, et non dans un des écrits de la « phase pathologique ».
On pourrait aisément s'y tromper.
Restait-il après cela un très long long chemin à faire pour en arriver aux suprêmes aberrations de la Politique positive et de la Synthèse subjective ? On connaît assez cette étrange utopie par laquelle Auguste Comte, assumant le rôle d'un pape positiviste, mais non moins infaillible que l'autre, revêtu du titre de Grand Prêtre de l'Humanité, institue une religion nouvelle, fondée soi-disant sur la science, mais dont les dogmes, les rites et les cérémonies sont
minutieusement calqués sur les institutions du culte catholique. L'objet de ce culte est la Trinité positiviste : l'Humanité ou Grand Etre, la Terre ou Grand Fétiche, l'Espace ou Grand Milieu. Les fidèles adresseront trois prières par jour à une femme idéale, remplissant l'office de la Sainte- Vierge. A la place des Pater et des Ave ils répéteront la
formule :
I/amour pour principe, L'ordre pour base, Le progrès pour but.
Ils auront même un signe de croix, qui consistera à loucher successivement les différentes parties du crâne correspondant, selon Comte, à nos principales facultés mentales.
Le pouvoir que le Grand Prêtre de l'Humanité accorde à son sacerdoce nouveau est effrayant. Il doit maintenir dans l'ordre les esprits « vicieusement contemplatifs » et les empêcher de provoquer « l'anarchie intellectuelle » en suivant leurs <( spécialités dispensives ». Dans l'âge de la science il sera interdit de se livrer à des travaux scientifiques qui tendraient à mettre en doute les vérités générales établies par le positivisme. Le corps sacerdotal choisira lui-même les problèmes sur lesquels devront porter les efforts des savants. C'est ainsi que les astronomes ne pourront s'occuper que de notre système planétaire, et, dans ce système, que du soleil, de la terre et des planètes visibles à l'œil nu. Voilà comment une philosophie fondée soi-disant sur la science respecte la recherche scientifique !
On le voit, la théocratie — sans Dieu — rêvée par Comte, est autrement tyrannique que celle qu'institua le génie politique de Calvin. Elle prétend également régler jusqu'à la vie privée. Le sacerdoce positif, dit Comte, « doit faire universellement prévaloir dans la conduite publique et même privée^ des règles d'autant plus inflexibles qu'elles seront toujours démontrables ». Quelles devaient être ces règles ? Comte nous en donne une idée par celles qu'il
s'imposa à lui-même. Il en était arrivé à systématiser jusqu'à son alimentation. Au lieu de manger à sa faim, il pesait rigoureusement la quantité de pain et de viande qu'exigeaient pour son organisme les préceptes de la physiologie. Littré nous apprend qu'à ce régime il maigrit sensiblement.
A la fin de sa vie, il fut surtout occupé de l'élaboration d'un Catéchisme positiviste — cela ne pouvait pas manquer — et d'un Calendrier positiviste. Il canonisa, à lui tout seul, les grands hommes qui ont le plus contribué au progrès humain. Il leur distribua, avec équité, les places de saints disponibles dans son « système général de commémoration occidentale ». Qiaque saint avait son saint suppléant ou souS'Saint,
Comte s'était d'abord imposé la règle de n'accorder ce suprême honneur à aucun des mortels vivants, mais il finit par déroger à ce principe. « Comme vous avez fait attention au Calendrier positiviste, écrivait-il en 1850 à Madame Comte, je dois vous indiquer une petite addition que je viens d'y faire, au sujet de plusieurs sous-saints. Le seul cas qui doive vous intéresser concerne Blainville, que j'ai introduit à titre d'adjoint de Lamarck dans le mois de Bichat. Mais cette promotion ne fait aucun tort à Oken, qui occupait d'abord ce poste. Au contraire, il monte en grade, puisque je l'ai nommé adjoint de Buffon, lequel n'en avait pas\ » Sous-saint Blainville n'était du reste pas sans reproche, aux yeux du Souverain Pontife positiviste. Quoique ce savant fût catholique. Comte crut devoir, à son enterrement, officier en qualité de Grand Prêtre de l'Humanité. Il prononça un discours dans lequel il condamna sévèrement l'égoïsme invétéré du défunt. Cet égoïsme, tout intellectuel, ne s'était du reste manifesté que par la coupable obstination avec laquelle Blainville avait toujours refusé de reconnaître les pouvoirs de l'infaillible Pape positiviste.
* Uttré p. 636.
234 LES DEUX FRâNXES
Pour avoir substitué à l'autorité de TEglise romaine celle de TEglise i>ositiviste. Comte n'en est pas plus tolérant pour les hérétiques, pas moins ennemi du principe de la liberté de conscience, état anarchique des esprits qui ne peut être que provisoire et doit s*évanouir « irrévocablement et définitivement » devant l'éclatante lumière de la doctrine positiviste, comme les brouillards de la nuit aux premiers ravons du soleil. Au dire de Comte, la doctrine de la liberté de conscience est Terreur capitale du protestantisme \ Elle est grosse d'hérésies funestes. Le libre examen conduit en effet, dit-il, à « la liberté de parler, d'écrire, d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves que celles qui se rapportent à l'équilibre des diverses individualités ». La a souveraineté morale de chacun » aboutit à la souveraineté politique de la multitude (suffrage universel), suprématie qui suppose elle-même Tégalité entre les citoyens, et l'égalité entre les peuples, ou l'indépendance nationale *. Toutes ces « erreurs », conclut Comte, sont fondées sur le fatal préjugé qui rejette « tout pouvoir spirituel distinct et indépendant ».
Sur ce sujet. Comte n'a jamais varié. Dès 1822, dans un opuscule sur le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, il s'en prenait directement au « dogme D de la liberté de conscience illimitée. « Il est dans la ligne du progrès de l'esprit humain, disait-il, tant qu'on se borne à l'envisager comme moyen de lutte contre le système théologique. 11 en sort et il perd toute sa valeur aussitôt qu'on veut y voir une des bases de la grande réorganisation sociale réservée à lëpoque actuelle, car il devient un obstacle à cette réorganisation. » La souveraineté de chaque raison individuelle rendrait impossible l'établissement d'un système quelconque d'idées générales, sans lequel il n'y a pas de société possible. Il n'y a pas de liberté
* C'est selon Comte, la raison pour laquelle les nations protestantes sont a en retard d sur les nations catholiques.
• Cours de Philosophie positive, leçon 55"«.
de conscience en chimie ou en physique, s'il en était autrement en politique c'est que les principes n'en étaient point encore établis jusqu'alors. Mais la Philosophie positive est heureusement venue combler cette lacune. Et Comte est intimement persuadé que les « lois » sociologiques qu'il a découvertes auront une telle force de conviction que, une fois connues, tous les esprits de bonne foi s'y rangeront sans qu'il soit besoin de contrainte. Si toutefois il subsistait encore quelques-uns de ces contemplatifs vicieux qui sont l'opprobre de l'humanité, le pouvoir spirituel serait là pour les mettre à la raison. Une fois que le pouvoir a décrété un dogme, Comte n'admet plus que nul puisse avoir encore le droit de l'examiner. Ce serait en effet une marque « de défiance sinon d'hostilité envers l'ordre sacerdotal ». Comte écarte la « distinction vulgaire d entre les fonctions publiques et privées. « Dans une société vraiment constituée, dit-il, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public ^)) Et il institue une véritable hiérarchie sociale qu'il règle aussi minutieusement qu'un maître de cérémonies de l'ancienne cour. Il se fonde sur le même principe taxinomique que pour sa hiérarchie des sciences, savoir le degré de généralité et d'abstraction. Dans l'ordre spirituel, il place au haut de l'échelle les philosophes positivistes — il fallait s'y attendre^ — dans l'ordre temporel, les banquiers, dont les fonctions sont le plus générales. Enfin ce tableau hiérarchique est complété par la subordination du sexe féminin au sexe masculin, principe que Comte a défendu énergiquement, tout au moins jusqu'à sa liaison platonique avec M'»^ de Vaux, laquelle est venue d'une manière bien imprévue introduire des modifications importantes dans la Philosophie positiviste, et par là dans l'organisation de la société future. A quoi tiennent les destinées de l'espèce humaine I Comte prévoit une division de l'Europe en une multitude
* Cours de Philosophie positive^ VI, p. 1182. •
de petites républiques S dont chacune sera gouvernée par un triumvirat de banquiers exerçant une puissance dictatoriale sous le seul contrôle du pouvoir spirituel. Il institue Paris « Métropole religieuse de TUnivers » et centralise le pouvoir spirituel entre les mains du Grand Prêtre de l'Humanité. Nous avons vu que le premier titulaire de ce Saint-Siège positiviste ne fut autre qu'Auguste Comte luimême.
Si nous avons insisté sur ces côtés d'ailleurs bien connus du positivisme de Comte ce n'est pas pour le vain plaisir de tourner en dérision un penseur puissant, original et admirablement sincère, dans lequel M. Faguet s'est plu à saluer, non sans raison, le plus grand des philosophes auquel la France ait donné le jour depuis Descartes. Nous y avons vu l'exemple le plus typique de la force indélébile de cette antique tradition autoritaire et dogmatique qui est le sujet de notre essai; exemple d'autant plus instructif qu'il est fourni précisément par le Messie de la foi nouvelle que la France laïque oppose aujourd'hui à la France de l'Eglise.
Sous les formes étranges qu'elle a revêtue il faut reconnaître dans la Religion de l'Humanité une inspiration morale i>ro fonde ; elle est la « raison pratique » d'un philosophe dont le cerveau a été modelé par la discipline catholique. L'empreinte première, comme il arrive souvent a reparu de plus en plus nettement à mesure qu'il avançait en âge. C'est ainsi qu'il a versé le vin nouveau de sa pensée dans les vieilles outres des premières méthodes qui lui avaient été inculquées. Si Comte en est venu à briser l'intellectualisme rigoureux de son système premier, cest qu'il avait senti en lui ces appels du cœur et de la conscience auxquels il voulut donner une place dans la société de l'avenir, sans s'apercevoir qu'en même temps il semblait proclamer que la consigne positiviste est impossible à
' Polilique positive^ H, j)« 59 et suiv.
tenir. Peut-être était-il inconséquent, et les positivistes authentiques ne purent le suivre sur ce terrain. Mais cette inspiration morale, disons même mystique et religieuse, peut seule expliquer que la Religion de l'Humanité ait pu conquérir des âmes sincères et leur donner le pain de vie qu'elles ne trouvaient pas ailleurs.
Le P. jésuite Gruber qui a consacré deux ouvrages à Auguste Comte et à sa philosophie^ a donné de curieux détails sur la propagation de sa doctine. En France, Pierre Laffite fut le premier successeur de Comte comme chef du positivisme orthodoxe. La petite Eglise subsiste aujourd'hui encore . Elle organise des pèlerinages au tombeau de son fondateur ou à son ancienne demeure, 10, rue Monsieur-le- Prince, transformée en sanctuaire de la Religion de l'Humanité. Les sacrements sont administrés, de loin en loin, avec solennité. De petites communautés comtéennes ont été fondées également en Angleterre*, en Suède, au Chili. Mais c'est au Brésil surtout que la doctrine positiviste a trouvé une terre bien préparée. La révolution brésilienne s'est opérée sous son influence et la république nouvelle a adopté la devise de Comte : Ordre et progrès. On s'est inspiré de ses maximes dans les lois et décrets. Les Brésiliens n'ont pas trouvé Pierre Laffite assez orthodoxe et se sont séparés de lui. « Nous affirmons, a déclaré M. Michel Lemos ', que pour nous le quatrième livre de la Politique poîi/iwe est notre Lévitique. Lévitique scientifique aussi certain pour nous que la géométrie. » Un temple de l'Humanité fut inauguré à Rio-de-Janeiro, le 15 août 1891. Les positivistes brésiliens ont organisé avec un soin particulier le culte de la Vierge-Mère^ tout spécialement cher au cœur
* R. P. Gruber, de la Société de Jésus, Auguste Comte, sa vie, sa doctrine et Le Positivisme depuis Comte jusqifd nos jours. Traduits de l'allemand par l'abbé Mazoyer, Paris, 1K92 et 1893.
* Un culte positiviste dominical était célébré à Londres. M. Harrison y ad- «ninis trait les sacrements.
' Le positivisme et le sophiste Pierre Laffite.
de Comte. Ils vivent, parait-il, dans Tattente d'un miracle» qui ferait naître de la Vierge élue, « organe immaculé de l'Humanité)), le Grand Prêtre des temps futurs ^ Les expériences collectives faites dans un milieu catholique par cette petite Eglise brésilienne, concordent avec celles que Comte avait faites lui-même. Le positivisme a la prétention d'amputer les croyances traditionnelles. Mais, après l'amputation, ces croyances repoussent avec une surprenante facilité, dans une forme à peu près identique à celle qu'elles avaient auparavant.
Les affinités de Comte pour le catholicisme romain ne se sont pas manifestées seulement par sa doctrine. A un moment donné il eut l'idée, en sa qualité de Grand Prêtre de l'Humanité, de conclure une alliance avec les Jésuites dans le but de poursuivre une action commune contre les tendances « anarchiques )) du protestantisme, du déisme et du scepticisme, « les trois degrés de la maladie moderne )). Dès 1825, il avait ébauché, dans trois entretiens avec Lamennais, le plan d'une ligue religieuse. Et en 1840, il écrivait dans le cinquième volume de la Philosophie positive: «A vrai dire, il y aurait, je crois, à concentrer aujourd'hui les discussions sociales entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous deux à établir sur des bases différentes une véritable organisation en éliminant d'un commun accord la métaphysique protestante )>. Et dans son Appel au Conservateur, il déclarait qu'il faut
* Un certain D' Âudifîrcnt a adressé à ce sujet un mémoire au P. Gruber. c La jeune épouse, dit-il, est conduite par son mari et sa famille dans le Temple de l'Humanité. IJk elle reçoit l'investiture du sacerdoce. Organe imma* culé de l'humanité, elle poursuivra l'accomplissement (du grand acte) dans le recueillement et la prière. » Le D' AudifTrent croit que les produits procréés ainsi a issus d'une mère immaculée » sur la simple stimulation nerveuse, au lieu de l'intervention du mâle, seraient affranchis de toute tare. U se fonde sur ce principe «< scientifique » que l'hermaphroditisme est l'état normal de tous les êtres. Il affirme qu'Auguste Comte avait eu l'intention de mettre en présence le fondateur de la religion de l'avenir (c'est à dire lui-même) avec le premier Grand Prêtre issu d'une Vierge-Mère.
souhaiter que les âmes restent catholiques jusqu^à ce qu'elles puissent devenir positivistes, en évitant toutes les bifurcations dangereuses.
Pour conclure Talliance, Comte voulut s'adresser non au pape, mais au général des Jésuites qu'il considérait comme le chef effectif de l'Eglise catholique. Il avait mis Loyola au nombre des saints de son calendrier, voulant marquer son admiration pour l'œuvre méritoire qu'avait accomplie son ordre en luttant contre le protestantisme. Le 8 Shakespeare 68 (17 septembre 1856), il envoya comme ambassadeur au général des Jésuites son disciple Alfred Sabatier ^ Il lui avait remis un projet de traité secret. Les Jésuites devaient changer leur nom quelque peu démonétisé et s'appeler désormais les Ignaciens. Le général de l'Ordre serait venu résider à Paris, métropole spirituelle de l'Univers. Puis, après avoir éliminé les protestants et les autres sectes anarchistes, les positivistes et les catholiques seraient restés seuls en concurrence a pour l'ascendant spirituel ». Comte prévoyait un délai de six ans pour l'exécution de ce plan grandiose. En attendant, écrivait-il à son ambassadeur, « les catholiques et les positivistes peuvent déjà se concerter, afin d'obliger, au nom de la raison et de la morale, tous ceux qui croient en Dieu de redevenir catholiques, et tous ceux qui n'y croient pas de devenir positivistes, le siècle de la construction ne devant comporter de luttes qu'entre les doctrines vraiment organiques en éliminant tous les purs critiques comme autant arriérés que perturbateurs ».
Arrivé à Rome, l'ambassadeur demanda une audience au père Beckx, général des Jésuites. Il n'obtint pas de réponse. Enfin, il fut reçu par le père Robillon, assistant des provinces de France, lequel lui dit : n Nous sommes de pauvres religieux étrangers à la politique ; en morale,
* Les documents relatifs à ces négociations, ont été publiés dans Torgane officiel du Positivisme français, la Revue Occidentale, en Juillet 1886, p. 57-95. Voir également R. P. Gruber, Augusle Comte, sa vie et sa doctrine, p. 288, et un article de M. Georges Dumas dans la Revue de Paris, du V* octobre 1896.
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nous prêchons la loi, le nom de Jésus et la foi catholique ». Auguste Comte considéra que, par cette réponse, les Jésuites avaient donné leur démission involontaire du véritable pouvoir spirituel et Tavaient abandonné aux seuls positivistes. Il n'en revenait pas de la naïveté de ces moines assez arriérés « pour ne même pas sentir combien Ignace de Loyola surpasse à tous égards leur Jésus-Christ ^ *. Comte pourtant ne désespéra pas du succès final de son entreprise. Il remercia Sabatier d'avoir si admirablement ouvert a leurs relations ignaciennes ». Il fit envoyer au général des Jésuites quelques-unes de ses publications. Seize ans plus tard, un bibliophile achetait dans une vente publique à Rome un exemplaire du Catéchisme positiviste avec cette dédicace : A M. Beckx, général des Jésuites, offert par iauleur, Auguste Comte. Paris, le 10 Aristote 69. L'exemplaire n'était pas coupé.
Les affinités électives que Comte sentait en lui pour l'ordre des Jésuites achèvent de caractériser le trait particulier de sa physionomie que j'ai voulu étudier ici. Il va de soi que je n'ai pas eu la prétention de porter un jugement sur l'ensemble de sa philosophie. Je n'en ai pris que ce qui rentrait dans mon sujet, que ce qui reste marqué de cette déformation mentale particulière qui est l'objet essentiel de notre étude. Je n'oublie pas qu'Auguste Comte a apporté quelques matériaux de grande valeur à l'édifice de la pensée humaine. S'il n'était pas, par certains côtés, un des initiateurs intellectuels de notre époque, il ne mériterait pas la place qu'il tient encore aujourd'hui dans la lutte des idées, et nous aurions pu le passer sous silence. C'est précisément parce qu'il est tombé de haut qu'il est instructif d'établir la cause de sa chute, de montrer comment, et sous quelle influence héréditaire, après avoir prétendu régénérer l'esprit humain par l'application de la méthode
* Lettre de Comte à Sabatier, Reuue occidentale, p. 24.
expérimentale à l'ensemble des connaissances humaines, il a, en fait, abandonné cette méthode pour reprendre l'antique ornière scolastique, et pour élaborer dialectiquement une Somme nouvelle, un échafaudage de dogmes qu'il eut la prétention de consacrer à tout jamais comme la demeure indélébile des générations à venir.
Il vécut comme un moine, enfermé dans la cellule hermétiquement close de son idée fixe, l'idée unitaire. Pour ne point s'en distraire, il coupa toute communication entre lui et la pensée collective de son temps. En vertu de ce qu'il appelait son « hygiène intellectuelle », il ne lisait plus rien que « l'insipide » bulletin de l'Académie des sciences, encore s'en tenait-il généralement au sommaire. Ce philosophe de la science ignora, en fait, le grand mouvement scientifique de son époque, et en particulier toutes les découvertes qui étaient en train de renouveler les sciences physiologiques. Si bien que, comme tant d'autres, il finit par laisser perdre toute la substance des vérités d'expérience dont il était si riche au début, et à tourner dans le vide l'antique manivelle à dogmes. Les conclusions dernières de la philosophie de Comte sont le plus beau triomphe de l'esprit théocratique. Et quand M. Brunetière s'ingénie à « utiliser » ce positivisme-là au profit de la cause dont il s'est fait, depuis sa mémorable visite au Vatican, l'éloquent défenseur, il ne fait que rendre à l'Eglise ce qui lui appartient en propre. Parmi les grands philosophes modernes. Comte est le type accompli de la mentalité romaine, de même que Kant est le type de la mentalité contraire.
Les aventures de cette puissante intelligence qui s'était proclamée elle-même souveraine sont instructives entre toutes. Auguste Comte a eu cette prétention de fermer à tout jamais les voies de l'infini à l'esprit humain, de reléguer dans un passé désormais accompli la religion chrétienne et toute autre religion traditionnelle, d'inaugurer une ère nouvelle, l'âge de la science, où la raison, afi'ranchie enfin
des superstitions du passé n'aurait plus d'autre source que la vérité démontrée. A quoi a-t-il abouti? A reprendre au passé ce qu'il a de plus mort, à dépouiller la religion de son contenu vivant pour n'en garder que les formes autoritaires les plus surannées et les simulacres les plus dérisoires ; à remplacer le chef de l'Eglise catholique, qui a au moins pour lui une tradition antique et vénérable, par un pape scientifique non moins infaillible que l'autre et armé d'un pouvoir autrement redoutable ; à annihiler la conscience humaine en la courbant sous une tyrannie en comparaison de laquelle les théocraties de l'Orient sembleraient douces et légères, à nier plus radicalement que nul n'avait osé le faire avant lui ce principe de liberté qui est la source profonde de notre vie morale, sociale et politique. Auguste Comte a eu cette prétention de circonscrire en son cerveau et d'arrêter l'çssor indéfini de la pensée humaine, de lui dicter des lois perpétuelles, de l'enfermer dans un temple construit par lui pour l'éternité. Il n'a réussi qu'à élever au milieu des décombres des idoles détruites, une idole, nouvelle en apparence, décorée indûment du nom de Science, dont la face mutilée nous rappelle, traits pour traits, les vaines effigies des divinités malfaisantes qu'après tant d'efforts l'esprit humain à brisées pour se frayer sa voie vers l'avenir.
L'on me dira que l'exemple individuel de Comte ne signifie rien sinon que le plus puissant esprit peut être sujet à d'étranges erreurs. Il est vrai. S'il se trouvait toutefois que cette religion de la science fondée par Comte s'est perpétuée, et est devenue un des courants dominant de la pensée française, en se dépouillant des formes surannées et ridicules dont son Messie l'avait entourée, mais en conservant son esprit dogmatique, autoritaire et théocratique, ce témoignage de Comte, corroboré par tant d'autres témoignages concordants, prendrait alors une valeur probante qui ne pourrait plus être méconnue.