‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 37 sur 64 · L*KGLISE DE LA LIBRE-PENSÉE · texte numérisé non relu

L*KGLISE DE LA LIBRE-PENSÉE

doit nous inspirer sa misère. Mais si vous me parlez de tolérance, je ne comprends plus. Me faites-vous Tinj are de supposer que, pour être plus sûr de supprimer la maladie, je serais capable d'égorger le malade ?

Si Ton considère la maladie, votre « tolérance » pèche par excès ; si Ton considère le malade, elle pèche par défaut. Dans les deux cas, c'est une imposture et une lâcheté *. »

Un autre collaborateur de la Raison, le poète Tailhade, rhomme au beau geste, est plus énergique encore :

« Quant à la liberté de discussion dont si souvent mal à propos les libertaires ont la bouche pleine, je ne vois pas h quel titre vous (les prêtres) pourriez la demander ù vos adversaires... Si les principes, les immortels principes de la Libre-Pensée impliquent cette duperie, il convient qu'on leur manque absolument de révérence. On ne discute pas avec la peste, Fincendie ou la vipère. On neutralise le venin, on arrose la llamme, on écrase la béte maléfique. Le christianisme a pendant (fuinze siècles empoisonné le monde. 11 n'est pas besoin de ménagements pour se défaire de cette lèpre ; on ne fait pas de l'antisepsie avec des gants. Le prêtre, par la honte de son état, par la hideur infamante de son costume, vit en dehors de la loi commune de la solidarité. Contre lui tout est permis, car la civilisation est en droit de légitime défense ; elle ne lui doit ni ménagement, ni pitié. C'est le chien enragé que tout passant a le droit d'abattre, de peur qu'il ne morde les hommes et n'infecte les troupeaux... Exclusion, ostracisme, prison perpétuelle, bagnes et cachots, tout est bon, tout est légitime contre lui. Discuter avec ça I Non, mais le museler, mais le mettre à mort ; car la peine capitale, si odieuse qu'elle soit, n'est pas trop forte pour cet empoisonneur, plus effrayant que Borgia, plus infâme que Castaing. Le respect de la vie humaine cesse envers ceux-là qui se sont mis volontairement hors de l'humanité.* »

Et ces gentillesses se lisaient dans le journal la Raison, dirigé par Tex-abbé Charbonnel, qui vint en notre pays —

* La Raison, 30 août 1903. Réponse à M. Buisson qui avait eu le tort d'aflirmer que la religion est la plus pure, la plus ailée et la plus insaisissable des poésies.

■ La Raison, 21 déc. 1902. La seule excuse des journalistes qui écrivent de ce style-là pour défendre les principes de la Libre-Pensée, c'est que leurs adversaires des Croix et de la presse nationaliste accordent leurs instruments au même diapason. Et le public, accoutumé à ce charivari quotidien, finit par n'y plus prendre garde. Les chiens aboient et la caravane passe.

il n y a pas si longtemps de cela — pour tenter d'organiser un congrès des religions I Nous le vîmes depuis lors, aux côtés de son ex-acolyte, M. Henri Bérenger, et de quelques autres Libres-Penseurs de la même école, se donner pour mission d'aller dans les églises troubler le service divin et invectiver les prêtres en chaire.

Ils n ont renoncé à cette méthode de propagande en faveur de la pensée libre que du jour où les fidèles, perdant patience, se sont avisés de leur infliger des corrections bien méritées. On les a vus alors se poser en victimes du fanatisme catholique et réclamer la protection de la police. En ces temps héroïques, MM. Bérenger et Charbonnel étaient plus inséparables qu'Oreste et Pylade. Depuis lors ils ont rempli le monde du bruit de leurs querelles. Ce débat peu édifiant n'appartient pas à l'histoire. Notons seulement que le Sanhédrin de la Libre-Pensée se réunit pour imposer d'autorité silence à M. Charbonnel. Et comme celui-ci s'obstinait à ne point se taire, on lança contre lui l'excommunication majeure.

L'Eglise anticléricale cherche à s'organiser. Une Association nationale des Libres-Penseurs de France a été fondée. Son but essentiel, écrivait M. Buisson, doit être « de protéger la liberté de pensée contre toutes les religions et tous les dogmatismes quels qu'ils soient, et d'assurer la libre recherche de la vérité par les seules méthodes de la raison ». M. Berthelot en a été nommé président d'honneur. A la séance d'inauguration, il a donné de sages avis. Pour amener le triomphe de la vérité, a-t-il dit, il faut ne faire appel qu'aux convictions libres et repousser tout moyen de contrainte. Ces paroles irréprochables ont été applaudies, mais on n'en a pas tenu compte ^ Il suffit à V Association de se décorer de la gloire de l'illustre chimiste et d'imprimer son nom en tête des manifestes. M. Buisson paraît égale-

* Voir plus haut, p. 246, la lettre de M. Berthelot au Congrès de la Lihre^ Pensée, à Rome.

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ment, sinon trop tiède, du moins trop modéré dans son langage et trop respectueux des droits de la conscience. lia d'ailleurs une distinction d*esprit suspecte. Ce sont MM . Henri Bérenger, Gustave Téry, Tex-abbé Guinaudau et tutti quanti qui donnent le ton. Au congrès de décembre 19()3, M. Bérenger a présenté le rapport sur la séparation de TEglise et de TEtat. Il a émis cette thèse hardie que les prêtres catholiques doivent être assimilés aux sorciers. La religion relève du domaine de la pathologie, il faut prendre contre elle des mesures prophylactiques. Un vote a été émis en faveur du monopole de renseignement. « Le vrai moyen de garantir la liberté, s'était écrié M. Téry, cest de remettre à VEtat Vautorité, car en la tournant contre nous, c'est contre lui-même qu'il la tournerait.» Robespierre ou Napoléon I**"' n'eussent pas mieux dit. Avant de se séparer le congrès a flétri les représentants du pouvoir qui avaient eu la prétention d'empêcher de vertueux citoyens d'attaquer et de disperser les processions de la Fête-Dieu. La résolution suivante a été votée avec enthousiasme : « Les citoyens, réunis au Grand-Orient, acclament la Libre-Pensée internationale et humaine, se dressent contre les magistrats félons^ qui frappent au nom d'une prétendue égalité les Libres-Penseurs qui veulent empêcher ces mascarades religieuses, et invitent le gouvernement à révoquer tous les magistrats ayant des opinions réactionnaires ou cléricales. » Tout bon Libre-Penseur de France doit être porteur d'un livret revêtu d'une couverture sang de bœuf. Ce livret tient lieu, à l'occasion, de carte de légitimation, de passeport ou de billet de communion. Il contient des statuts uniformes'

* Félons! Le devoir de la magistrature est donc d'être au service de la Libre- Pensée. C'est l'appel au bras séculier I

■ ÂsMoeiation nationale des Libres-Penseurs de France, — But. — lAk société de Libre-Pensée de... désignée sous le titre de... est fondée pour combattre l'ignorance, rerreur, les préjugés que répandent et maintiennent les religions et les prêtres, et pour aider au développement de la Raison et de la Science.

Action. — Son action consiste en ceci : 1. Provoquer des réunions, des conférences, des fêtes, pour la propagation des principes de la Libre-Pensée, et prendre l'initiative des collectes destinées à soutenir les écoles laïques et les

que doivent se donner toutes les sociétés de la Libre- Pensée unies en une vaste fédération. Il contient également une formule de testament stipulant des obsèques civiles. Chaque sociétaire est tenu de déposer ce testament aux archives. Le testament uniforme et obligatoire! Jamais FEIglise romaine n'avait osé aller jusque-là! A en juger par ces statuts, la question des obsèques civiles parait être la préoccupation essentielle des fondateurs de VAssociation des Libres-Penseurs de France. Tout sociétaire qui apprend le décès d'un membre de Tassociation doit immédiatement en donner avis au président qui convoque d'urgence le Bureau de la Commission chargée de faire le nécessaire. Un membre de l'administration est délégué pour assister la famille du défunt et conduire le deuil avec ou sans elle. Après avoir ainsi organisé la faction autour des cadavres, l'Association décrète « qu'un cérémonial uniforme sera adopté et très exactement suivi ». Ces dispositions stratégiques font supposer que dans bien des villes ou des villages de France de véritables batailles doivent être livrées autour des cercueils. Les deux Elglises rivales ne se bornent pas à se disputer les vivants. Elles s'arrachent les morts.

Mais cette organisation nationale ne suffit pas au Sacré- Collège de la Libre-Pensée française. Ses fins dernières sont universelles, mondiales, autrement dit catholiques. Une Fédération de la Libre -Pensée doit être créée, qui s'étendra un jour au monde entier. Quand son organisation sera parfaite il ne restera plus qu'à instituer le pouvoir spirituel et à nommer le Grand Prêtre de l'Humanité, institué par Auguste Comte. En attendant d'avoir son pape, la Libre-Pensée a tenu à Rome un Concile œcuménique. « A l'aube du siècle, avait dit M. Bérenger, en annonçant ce

œuvres démocratiques. 2. Fournir aux sociétaires des témoins dans les mairies, pour les naissances, les mariages, les décès. S. Assi&ler les membres à leurs derniers moments, les protéger contre toute pression religieuse du prêtre ou de la famille, et leur assurer une mort paisible. 4. Composer les cortèges civils devant accompagner au cimetière les sociétaires défunts. 5. Faire ù ses frais des funérailles purement ci\'iles et uniformes aux sociétaires décédés.

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