L*ËGLISE DE LA LIBRE-PENSÉE
grand événement, la raison, appuyée sur le peuple, viendra prendre possession de la ville-capitale, y faire entendre, à son heure historique, ses revendications majestueuses. Voilà, mes amis, Tétape nouvelle qui déjà se montre à nous sur Thorizon. Il nous faut aller de Paris à Rome, de la France au Monde... » De Paris à Rome, de la France au Monde ! cette idée s*est imposée par sa grandeur et sa beauté. Le plaisir d'aller narguer le Saint-Père dans la Ville étemelle était bien quelque chose assurément. Mais il y avait mieux. A Rome, les Libres-Penseurs français ont eu le sentiment d*être dans leur vraie patrie spirituelle.
L'Association des Libres -Penseurs organise des manifestations ; elle acclame ou conspue, suivant l'occurrence ; elle mobilise ses troupes; on les a vues défiler, bannières déployées, devant la statue d'Etienne Dolet, devant la statue de Renan, — hélas 1 pauvre Renan 1 — devant les statues les plus diverses. Comme aux beaux jours de la glorieuse Révolution, elle dresse l'autel de la déesse Raison au Trocadéro, en attendant de pouvoir l'installer dans les parvis laïcisés de Notre-Dame. Pour les grandes journées qu'elle célèbre elle a son cri de ralliement, qui n'est plus à cette heure : A bas. la calotte ! mais bien : A bas les calottes ! pluriel gros de menaces I « A bas les calottes, c'est-à-dire à bas non seulement la calotte du curé ou du moine, mais aussi celle du pasteur ou du rabbin, mais plus encore la toque judiciaire, le képi militariste, et toutes les 'coiffures plus ou moins prestigieuses qui encadrent le cerveau libre de l'humanité sous la ridicule oppression du passé et imposent un couvre-chef à l'avenir ^,y>
On pourrait dire que, dans la grande Eglise anticléricale, la Libre-Pensée représente le clergé séculier ; la Franc-Maçonnerie le clergé régulier. Sous le gouvernement de M. Combes, cette Eglise parut vraiment maîtresse de la
* Henri Bérenger, Discours prononcé le 2 août 1903 h la^Salle des Mill« Colonnes.
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France. Elle cimentait le Bloc. Elle accaparait la République. Elle épurait Tarniée. La Grand-Orient avait repris le rôle que nous avons vu jouer jadis à la Congrégation de la rue du Bac. Il exerçait son pouvoir occulte par des procédés identiques ; seulement, c'était l'épicier, le pharmacien ou le cabaretier qui remplissaient les fonctions de mouchards pour la bonne cause, plus spécialement réservées jadis au marguillier. Ces beaux jours sont passés ; ils peuvent revenir, tôt ou tard. M. Combes n'est point seul à les regretter. Sa politique réalisait, en effet, l'idéal que beaucoup de Français se font du véritable régime républicain.
L'on en est venu, en effet, à une situation si étrange qu'aux yeux des citoyens véritablement éclairés, la République c'est la Libre-Pensée et la Libre-Pensée c'est la République. Nul ne peut être, à leurs yeux, bon républicain s'il va à la messe ou s'il manifeste des convictions religieuses. Voici donc un culte qui, au moment où nous écrivons ces lignes* est encore officiellement reconnu, en vertu du Concordat» comme la religion de la majorité du peuple français ; voici donc un culte aux frais duquel l'Etat est tenu de subvenir» et ce culte est mis, en quelque sorte, hors la loi. Les instituteurs laïques, les fonctionnaires, les ministres, le chef de l'Etat n'ont pas le droit d'y participer. Le décret de l'opinion qui le leur interdit est plus impérieux qu'un texte législatif. S'ils entrent dans une église, c'est un acte de félonie. L'Eglise est tabou. Quiconque franchit ses portes devient impur. M. Anatole Leroy-Beaulieu cite le cas d'un instituteur de l'Yonne qu'un de ses amis promenait dans Paris. Après lui avoir fait admirer Notre-Dame du dehors» il voulut lui faire visiter la nef et les chapelles. « Non I s'écria l'autre, jamais je ne mettrai les pieds dans ce sanctuaire de la superstition I »
Le fils de M. Loubet a fait, coram populo, sa première communion à Saint-Philippe-du-Roule. M°»<' Loubet était là avec une voiture de l'Hllysée. Quand h M. Loubet il s'était abstenu
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de venir à Téglise pour ne pas manquer à ses devoirs de Président de la République. Cette abstention n'a pas suffi aux journaux anticléricaux. Il lui ont violemment reproché d'avoir laissé accomplir à son fils un acte religieux.
Un fonctionnaire français peut parfois, en allant à la messe, compromettre son avancement. En Poitou un receveur des postes qui observait ses devoirs religieux, fut mandé par le sous-préfet et en reçut l'admonestation suivante : « On me dit que vous assistez à la messe tous les dimanches et même que vous êtes toujours porteur d'un livre; et un homme qui suit l'office avec un livre ne doit pas être surpris d'être signalé comme clérical. De plus, il y a vos filles : l'aînée, pensionnaire au couvent, chante à la chapelle, et sa sœur fait la quête à l'église de la paroisse. Tous ces faits figurent à votre dossier; il est juste que vous en soyez averti ^ ».
Ce ne sont pas les fonctionnaires seulement, mais les simples citoyens qui peuvent être mis à l'interdit par des conventicules des Libres-Penseurs. Un journal tourangeau, FEclaireur, publiait en 1895, la protestation suivante d'un « groupe de républicains » de Vi Haines :
« Dans notre commune, le curé, afin d'attirer à ses ofiices un plus grand nombre d'assistants, était dernièrement à la recherche de chanteurs. Que notre bon pasteur veuille charmer les oreilles de ses fidèles par de petites auditions vocales, à cela nous n*avons rien à dire. C'est un excellent système pour garnir sa bourse et ça le regarde. Mais ce qui nous étonne c'est de voir prendre place à côté du lutrin, les deux fils d'un vieux démocrate, qui, jusqu'ici, a toujours affirmé des opinions libérales et anticléricales. Ce soldat de la vieille armée républicaine, n'aurait-il point, par hasard, élevé ses enfants dans le sentiment de ses idées? Ou ses fils, se laissant convaincre par les curés, auraient-ils délaissé la pauvre Marianne pour abdiquer en faveur de la très sainte Vierge ? Que celui que nous avons toujours considéré comme notre ami, nous permette de lui poser ces deux questions auxquelles nous serions heureux qu'il nous réponde afin d'écarter de notre esprit tout soupçon malveillant à son égard. »
* J.-E.-C. Bodley, La Franee.
Marianne ou la Sainte Vierge I Le culte de Tun n est pas moins exigeant que le culte de Tautre. Et les fidèles de Marianne ne doivent pas seulement être rendus responsables de la pureté de leurs convictions personnelles, mais encore de celles de leurs enfants. M. Jaurès lui-même en fit la dure expérience.
Sous le ministère de Combes, la délation sembla réellement devenir un système de gouvernement. Le ministre de la guerre ne parait pas avoir eu le monopole des honteuses pratiques signalées à la Chambre par M. de Villeneuve. J*ai eu Toccasion de recueillir des renseignements de plusieurs Français d*opinions modérées habitant des villes de province du sud et du nord-est. Ces renseignements se sont trouvés concordants. Dans chaque commune de France, une sorte de Comité de salut public au petit pied, composé de notables Francs-Maçons ou Libres-Penseurs de la localité, se donnait pour mission de dresser des listes de suspects. Et la coalition de tous ces Homais de sous-préfecture en était arrivée à constituer une force vraiment redoutable. On tenait compte de leurs désirs pour les nominations et déplacements de fonctionnaires.
Des détails assez abondants nous ont été donnés sur les fiches désormais légendaires du capitaine Mollin pour que nous puissions nous dispenser d'y revenir ici. Il n'est peutêtre pas superflu, par contre, de constater que des fiches analogues furent recueillies sur les opinions religieuses des maîtres et maîtresses d'école de toute la France. Pour rassembler un petit dossier à ce sujet, je n'ai pas eu besoin de soudoyer un dignitaire du Grand-Orient. Mes fiches ne sont pas extraites d'un coffre-fort fermé à triple verrou. Ce ne sont point des fiches clandestines.
En 1903, le journal la Raison ouvrit une enquête sur ce qu'il appelait VUniversité cléricale. Il entendait prouver que l'Université, c'est-à-dire tout l'ensemble de l'enseignement officiel français est entaché de cléricalisme, parce que, malgré les louables efforts du gouvernement de M. Combes,
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elle renfermait encore des brebis galeuses, autrement dit des maîtres ou des maîtresses assez oublieux de leur mis* sion laïque pour remplir ostensiblement leurs devoirs religieux et pour négliger d'inculquer à la jeunesse française les dogmes sacro-saints de la Libre-Pensée. De tous les points de la France, la Raison se fit envoyer par des affiliés des délations anonymes. Il en arriva tant qu'elle fut débordée. Il fallut une longue série de suppléments spéciaux pour leur donner place. Et ces centaines de petites notes fielleuses sont si homogènes dans leur basse trivialité que la lecture en devient à la longue attristante ^ C'est l'espion-
* Citons quelques exemples au hasard :
Collège de Sa,int-Ombr. — Rcuaasiés de prières. — Saint-Omer, comme chacun le sait, est un centre purement calotin et. malheureusement, les élèves internes du lycée en pâtissent. Chaquejour, ils sont rassasiés de prières : une au lever, deux au déjeuner, deux au dîner, une le soir à la sortie de l'étude et enfin deux au souper. En tout, par conséquent, huit prières. C'est immense f Le pays le veut, il est vrai, mais la République doit vaincre ia clérlcaille 1 Le proviseur et le censeur du lycée, il faut leur rendre cette justice, sont républicains ; mais ce qui leur manque, c'est l'énergie. Qu'ils se moquent des préjugés, qu'ils fassent comme dans les lycées de Lille et de Tourcoing, dans les collèges de Boulogne et de Calais ; qu'ils interdisent la prière : voilà ce que nous leur demandons I
Saint-Léger-des-Aubées. — L'instituteur de Saint-Léger-des-Aubécs , déjà signalé par la Raison pour maintenir, accrochée dans sa classe, la caricatui e, si souvent indécente, de Jésus-Christ, est un vrai ratichon laïque qui tient à faire montre de son cléricalisme. Le jour de la première communion de son fîls, il ne s'est pas borné à accompagner son rejeton à l'église ; il a trouvé bon de se faire remarquer par son attitude recueillie en face de l'autel surchargé, ce jour-là, de toutes sortes de bondieuseries, par ses plates génuflexions devant une Vierge très peu sainte, et surtout par son ardeur à chanter la messe et les stupides cantiques qu'on a coutume d'entendre dans ces temples de la bêtise.
Castagnède. — Le 24 mai dernier, le curé de Castagnède avait organisé une procession au haut d'une colline, pour l'érection d'une statue représentant une sainte Vierge, sans doute apparue à lui récemment. L'orphéon de Salies a fait entendre ses meilleurs morceaux, devant une colossale statue qui domine toute la région, et est comme un défi porté à la Science par l'ignorance la plus grossière.
Pour donner plus d'éclat à cette mascarade religieuse, l'instituteur laïque avait tenu à y assister. Son fils, âgé de dix-huit ans, vendait sur le parcours et pour le compte du curé, des photographies de la dite statue. Ce même fils est sonneur à l'église; n'émargeant pas au budget communal, ce bruyant employé» une besace sur l'épaule, se rend dans chaque famille, deux fois par an, pour réclamer, en nature, le paiement de ses carillons. Etrange façon de rehausser le prestige du père !
Un autre de ses enfants a longtemps fréquenté une école congréganiste de Saint-Palais.
Sa fille, élevée dans un couvent, à Ustaritz, donne l'exemple de la plus
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nage et la basse délation érigés en système. Pour un maître ou une maîtresse d*école, prier Dieu devient une action inramante. Ceux qui s'en rendent coupables sont livrés à la vindicte publique. On les dénonce avec l'intention avouée de leur faire perdre leur place.
A Saint-Germain-de-Trieult, on a vu, le jour de la communion, rinstitutrice allumer des cierges et faire d'ardentes prières ; à Aurillac, un professeur de mathématiques, frais émoulu de TEcole normale, se permet de tenir Torgue le dimanche à TEglise de Notre-Dame-aux- Neiges ; à Cerdon, Tinstitutrice fait déposer par les fillettes confiées à ses soins des bouquets de marguerites surTautel de la Vierge pour obtenir l'intervention céleste en faveur de la réussite des examens K Le dimanche 5 juillet 1903, on a vu le directeur de l'Ecole de Lausargues aller à la grand'messe avec canne et gants (!) pour la première communion de sa fille, etc.. etc..
A lire cette enquête de la Raison, on pourrait croire que chaque dimanche, dans toutes les paroisses de France, un groupe de Libres-Penseurs s'embusque aux alentours de 1 église afin d'épier qui y entre et qui en sort, et quels sont ceux des fidèles qui poussent jusqu'à prendre avec eux un livre de messe *.
grande piété ; eUc fait, aux élèves de sa mère, insUtutrice laique, des leçons de catccliisme et leur apprend à communier, et... « à gagner le ciel ». Touchante sollicitude ! L'homme noir n'a pas d'auxiliaire plus précieux.
* •( La municipalité républicaine pourrait aviser ! • i^oute le vigilant correspondant <le la Raison.
' Les Libres-Penseurs se donnent également pour mission d'aller hors de leurs communes faire des tournées d'inspection. « Au cours d'un voj'age en Franche-Comté, écrivait l'un dentre eux à la Raison, j'arrivai un jour à Pontarlier par un beau ciel clair. Dès la sortie de la gare, à droite, le Palais de Justice ; à gauche, un établissement, de riante apparence, avec un gentil jardin bordé de hautes grilles ; en voyant qu'une croix prolongeait vers le ciel le dit établissement, je pensai : a Tiens, un couvent I Celui-là n'a pas l'air trop sombre ». Mais en m'approchant je pus lire, en beUes lettres d'or, sur la façade do mon prétendu couvent, ce mot : Collège.
Je ne fus pas peu surpris. Une croix sur un établissement où doit se donner un enseignement essentiellement laïque! une croix, rien qu'une croix! Oui, pas même un drapeau, la croix suffit aux Pontissallens. Que fait là cette croix? Que signifie un pareil ornement? Si la population pontissalienne ne