‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 5 sur 64 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

A ceux-là aussi lafTaire ne fut qu'un prétexte ^ Leur but? Unir par la haine des hommes que rien d'autre ne pouvait unir, haine du juif, haine du protestant, haine du francmaçon, haine de l'étranger, rassembler le troupeau épars, raiguillonner, l'affoler, puis — comme firent les Boers — le lancer tête baissée contre ies palissades, pénétrer à sa suite dans la place, conquérir le pouvoir, restaurer l'ordre moral, escamoter la république en attendant qu'on pût la renverser.

Peut-être, une fois dans la place, eussent-ils eu quelque peine à s'entendre. Il y avait là des gens de tout acabit, des soldats et des moines, des représentants de tous les régimes déchus; il y avait des revenants de la Boulange; il y avait, pêle-mêle, des abonnés de V Intransigeant et des abonnés des Croix.

Cependant quelle qu'ait été l'apparente bigarrure de ce parti antidreyfusard, nous pensons qu'il y eut en lui plus d*unité mentale que dans le camp adverse. Chez tous les « Vive l'armée» le même esprit semblait revivre, l'antique esprit de la Ligue qu'à plusieurs reprises nous avons vu reneurir, dans les ligues boulangistes, dans la ligue des Patriotes, dans la ligue de la Patrie française. La France est redevenue le pays des ligues et le pays de la Ligue. Entre les alliés antidreyfusards les plus opposés par leurs opinions et leurs fréquentations, mettons si vous voulez

* C'est ce qu'a pnrraitcmcnt exprimé M. Anatole I^eroy-Beaulieu, un des rares écrivains français qui aient porté sur la crise actuelle de leur pays un jugement vraiment impartial et clairvoyant :

c Au lieu de rester, pour tous, une douloureuse affaire Judiciaire, l'angoissant procès est tombé aux m.iins des partis qui l'ont exploité en sens inverse, au profit de leurs intérêts et de leurs passions. Si la France en a tant soufTert, si elle en reste profondément divisée, c'est qu'ils étaient en trop petit nombre ces combattants qui. dans cette confuse mêlée, luttaient uniquement pour ce qu'ils croyaient la vérité et la justice, se faisant scrupule de rien blesser de respectable, n'ayant en vue que la justification de l'innocence ou le châtiment du crime.

n Parmi les meneurs et les politiciens, combien n'ont vu. dans le procès de Rennes, qu'une querelle de partis, où il fallait, à tout prix, triompher d'adversaires détestés C'est ainsi que l'Aflaire a été si vite élargie et envenimée par resprit de faction, qui s'était jeté sur elle comme sur une proie qu'il ne voulait plut lâcher. » (Anatole Leroy-Beaulieu, Les doctrine» de haine, p. 3.)

entre les frères assomptionnistes rédacteurs des Croix et M. le marquis de Rochefort, rédacteur de V Intransigeant, nous voyons des affinités qui ne peuvent s'expliquer que par une étroite parenté d'ànie.

Donc la division occasionnelle entre drevfusards et anlidreyfusards ne correspond pas exactement à la division permanente entre les deux Frances. Elle n y correspond qu'en gros. Pour que la concordance fût parfaite il faudrait enlever du camp dreyfusard :

1<) La petite élite dont nous parlions tout à l'heure : les esprits libres et les consciences indépendantes. Les hommes qui ont une conscience et qui lui obéissent sont toujours hors cadres.

2« Ceux des juifs qui, restés essentiellement juifs, s'abstiennent de toute agitation compromettante et ne s'occupent que de leurs affaires.

3'' Ceux des protestants français qui ont assez conservé l'esprit protestant pour respecter, dans toutes les conséquences qu'il comporte, le principe de la liberté de conscience.

Du second groupe nous n'aurions guère à retrancher que quelques dilettantes qui cherchent dans la politique une popularité ou des émotions nouvelles; puis un petit nombre de socialistes devenus antidreyfusards tout en restant, comme ci-devant, anticléricaux.

Ces soustractions opérées, les deux camps que nous avons vus aux prises représentent assez exactement les deux Frances dont nous voulons parler. Quelles sont donc ces deux F'rances ? Chacun les distingue aisément : La France de l'Eglise et la France de la Révolution, la France du Syllabus et la France de la Déclaration des Droits de l'homme ; pour tout dire d'un mot : la France noire et la France rouge. La politique de M. Combes a eu tout au moins le mérite de dissiper toutes les équivoques et de séparer assez nettement les deux camps pour qu'il soit désormais superflu de dénombrer les divers contingents des armées belligérantes qui les occupent.

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