CHAPITRE XIX
L'autocratie romaine.
RapIK>rts entre l'Eglise romaine et l'Etat avant et après la Révolution. Influence de Napoléon. L'Eglise impérialisée. Les conséquences du Concordat. Couronnement de l'autocratie pontificale et rupture de l'Eglise avec la société moderne. Le Syllabus, L'Infaillibilité. Comment l'Eglise de France a été d'abord déracinée puis romanisée. Pouvoir du pape sur les évéques et des évéques sur le bas clergé. Rdle et puissance des congrégations. Réforme morale de l'Eglise et accroissement de son autorité. Elle paraît préparée à la dénonciation du Concordat.
« La Révolution n est ni un acte ni un fait, s'écriait un jour à la Chambre M. de Mun S elle est une doctrine politique, qui prétend fonder la société sur la volonté de rhomme au lieu de la fonder sur la volonté de Dieu, qui met la souveraineté de la raison humaine à la place de la loi divine. C'est là qu'est la Révolution, le reste n'est rien, ou plutôt tout le reste découle de là, de cette révolte orgueilleuse d'où est sorti l'Etat moderne, l'Etat qui a pris la place de tout, l'Etat qui est devenu votre Dieu et que nous nous refusons à adorer avec vous. La contre-révolution c'est le principe contraire ; c'est la doctrine qui fait reposer la société sur la loi chrétienne.,. » Il faudrait ajouter, sur la loi chrétienne formulée et appliquée par l'Eglise romaine, qui en est seule dépositaire, et ces paroles du leader de la droite catholique
* Novembre 1878.
formuleraient exactement la cause permanente des conflits entre cette Eglise et TEtat.
Avant la Révolution, FEglise et TEtat étaient également fondés sur le droit divin. Ils pouvaient être alliés; ils le furent malgré leurs conflits temporaires. Tout en restant sans cesse en garde contre les prétentions de TEglise à la prééminence, Fancienne monarchie lui accorda des prérogatives étendues. Le clergé forme un des corps de l'Etat. Il détient une large part de la fortune immobilière. On tolère qu'il prélève une dime. On l'exempte d'impôts. Ses membres sont presque tous inamovibles. Il est donc rattaché par mille liens puissants au sol national. Il met son influence au service du pouvoir civil, et quand il résiste, ce pouvoir a sur lui des prises efficaces.
Disposant des revenus ecclésiastiques, le gouvernement tient en mains les évêques, qui s'engagent par serment à le servir et ne peuvent se rendre à Rome sans son autorisation. Les quatre articles de Bossuet, où sont formulés les principes fondamentaux du gallicanisme, sont enseignés dans tous les séminaires. L'Eglise de France est essentiellement une Eglise d'Etat. Après avoir imposé l'union avec l'Elal, elle la subit. De maîtresse elle est devenue servante. Pour les écrivains de l'école de Joseph de Maistre et de Bonald, c'est la plaie purulente à laquelle la Révolution, fléau de Dieu, a mis le fer rouge.
Par la Révolution l'union a été rompue définitivement. L'Eglise et TEtat apparaissent comme deux puissances rivales qui peuvent passer entre elles des compromis, mais non plus conclure d'alliance permanente. Rendue à ellemême l'Eglise a achevé de développer son principe interne. Elle veut la domination des âmes. Il ne lui suffit point d'être libre, ni même privilégiée. Elle entend être maîtresse et ne peut se contenter à moins. Mais l'Etat, construit comme l'Eglise sur le modèle romain, est comme elle autoritaire et absorbant. «Aux yeux de Napoléon, dit TaineS
« Talne, ouvr. cite, XI, p. 107, 168.
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tous ces prêtres qu'il nommait et qu'il payait lui appartenaient à double titre, d'abord à titre de sujets, ensuite à titre de commis. Ses successeurs sont encore enclins à penser de même; entre leurs mains l'Etat est encore tel qu'il l'a fait, c'est-à-dire accapareur, persuadé que ses droits sont illimités et que partout son ingérence est légitime, habitué à gouverner le plus qu'il peut et à ne laisser aux individus que la moindre part d'eux-mêmes, hostile aux corps qui pourraient s'interposer entre eux et lui... Constitué par lui-même en surveillant quotidien, en directeur perpétuel et minutieux des sociétés morales comme des sociétés locales, usurpateur de leur domaine, entrepreneur et régulateur de l'éducation et de la bienfaisance, il est en conflit avec l'Eglise. »
Il est en conflit avec l'Eglise et pourtant nous l'avons vu sans cesse rechercher son appui. Tous les régimes qui se sont succédé en France, même ceux dont les origines étaient révolutionnaires, même ceux qui s'appuyaient sur la bourgeoisie voltairienne, la monarchie de Juillet, la seconde République, le second Empire et la République actuelle à ses débuts, tous ont tenté de lier partie avec l'Eglise, tous lui ont donné des gages afin d'obtenir, en retour, le concours de la force morale immense qu'elle représente encore; et cette force est telle qu'il semblait établi comme un axiome que nul ne put en France gouverner longtemps contre l'Eglise.
Consciente de son pouvoir, l'Eglise entend ne le mettre au bénéfice de personne si ce n'est d'elle-même. Elle ne loue ses services qu'à un bon prix, prompte à se retirer quand l'exige son avantage bien entendu, toujours prêle pour sauver sa mise à abandonner la cause de tous les vaincus. Ses alliances sont donc précaires, même lorsqu'elles procèdent d'une inclination mutuelle, même lorsque le gouvernement est aux mains de classes qu'elle élève, qu'elle dirige et qu'elle domine. Car aucun gouvernement, si bien disposé soit-il, n'est en état de lui accorder tout ce
qu'elle demande sous peine de cesser d'être un gouvernement. Et tant qu'elle n*a pas tout, elle ne peut se tenir pour satisfaite. De là ces alternances de rapprochements et de ruptures que nous avons signalées dans les rapports entre l'Eglise et l'Etat à partir de la Révolution française. Les deux « blocs » peuvent encore être juxtaposés, mais non soudés, et de continuelles secousses les heurtent l'un contre l'autre, menaçant de les briser.
Il nous parait d'ailleurs que, d'après une loi constante, l'Eglise a toujours gagné davantage en influence réelle sur les âmes à être « persécutée » que protégée. A travers toutes les luttes qu'elle a soutenues contre la société civile, elle a continué et parachevé son œuvre d'organisation interne. En prononçant son divorce d'avec l'Etat, la Révolution l'a rendue à elle-même et lui a permis de se développer selon sa loi propre*. Nous avons vu que le Concordat de Napoléon avait reconstruit l'édifice ruiné de l'Eglise sur un terrain absolument différent de celui qu'elle occupait sous l'ancien régime, et d'après un plan nouveau, conforme à la fois au génie militaire et administratif de l'empereur et à la tradition de l'Eglise elle-même. Par son coup d'autorité, Napoléon n'a pas détourné l'Eglise de sa voie; il l'y a au contraire ramenée. L'esprit qu'il lui insufflait ne lui était point hétérogène. Aussi a-t-elle, sans difficulté, suivi une impulsion qui se trouvait dirigée dans le même sens que celle qu'elle avait reçue au début, des Césars romains.
Napoléon avait voulu donner au pape l'apparence de la dictature spirituelle afin d'en garder lui-même la réalité. Affranchi de la tutelle impériale, le pape a conservé la dictature. Les effets du Concordat français se sont étendus de proche en proche à l'Eglise tout entière.
* C'est là, pour les écrivains catholiques, le rdle proxidentiel de la Révolution dans l'histoire universelle, conçue à la manière de Bossuet. « L'accroissement de puissance du pape et des évéques, a dit l'un d'entre eux, est le résultat le plus inattendu, mais le plus incontestable de la Révolution française. » Meaux, La Révolution et l'Empire, p. 291 .
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« I/i(lée que le pape est, dans TEglise, ce que l'empereur est dans TElal, a dit Renan S qu'il administre l'Eglise par les évêques comme l'empereur administre l'Etat par les préfets, que traiter avec lui c'est traiter avec l'Eglise, comme traiter avec l'empereur c'est traiter avec TEtat, cette idée-là est une idée de Napoléon. Elle est au fond du Concordat... Le Concordat est un fait inouï dans l'histoire de l'Eglise et l'acte d'ultramontanisme le plus énorme que la papauté se soit jamais permis... Le principe administratif de la France fit ainsi dans l'Eglise une complète invasion, tous les droits qui selon l'ancienne constitution étaient répandus dans ce corps, se trouvèrent concentrés dans la main de celui qui désormais passera pour l'équivalent de Jésus- Christ.»
C est ainsi que le Concordat prépara les voies au Syllabus cl à la déclaration du dogme de rinfaillibilité, qui achevèrent de donner à TEglise le caractère d'une autocratie spirituelle et anéantirent en même temps toute espérance d'une réconciliation entre le catholicisme et la société issue de la Révolution. Dépouillé d'une partie de ses Etats par le jeune royaume d'Italie, menacé de perdre ce qui lui restait encore de son pouvoir temporel. Pie IX accentua la réaction absolutiste qu'il avait inaugurée au lendemain de la Révolution de 1848. Le 8 décembre 1864, par l'Encyclique Quanta cura, il lançait une condamnation solennelle contre tous les principes essentiels sur lesquels repose l'Etat moderne :
«...11 nous est parfaitement connu, vénérables frères, lisait-on entre autres dans cette encyclique, qu'aujourd'hui il ne manque pas d'hommes qui, appliquant à la société civile l'impie et absurde principe du naturalisme, comme ils l'appellent, osent enseigner que « la perfection des gouvernements et le progrès civil demandent impérieusement que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion et les fausses. » De plus, contrairement à la doctrine de l'Ecriture, ils ne craignent pas d'affirmer que t le meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconnaît pas au pouvoir l'obligation de réprimer, par la sanction des peines,
^ Que$Uon$ contemporaines, p. 383.
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les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande». En conséquence de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, on ne peut plus fatale à TÊglise catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur criieureuse mémoire, Grégoire XVI appelait un délire^ savoir que « la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé et assuré dans tout Etat bien constitué, et que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles ({u'elles soient, par la parole, par l'impression ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique et civile puisse la limiter ». Or, en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne pensent [)as, ils ne considèrent pas, qu'ils prêchent une liberté de perdition, et que s'il est toujours permis aux opinions humaines d'entrer en conflit, il ne manquera jamais d'hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine ; et la foi et la sagesse chrétienne savent, d'après l'enseignement de Notre Seigneur Jésus- Christ, combien il leur faut éviter cette vanité très nuisible.
Et, parce que là où la religion est bannie de la société civile, et la doctrine et l'autorité de la révélation divine rejetées, la vraie notion de la justice et du droit humain s'obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la justice et du vrai droit, on voit clairement pourquoi certains hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus indiscutables de la saine raison, osent publier que « la volonté du peuple, manifestée par ce qu'ils appellent l'opinion publique ou de telle autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin ou humain... »
Après avoir ainsi condamné la démocratie, rEncyclîque ne se bornait pas à réclamer Tindépendance de l'Eglise en face du pouvoir civil, elle affirmait sa prédominance dans toutes les questions qui ressortent de Tordre spirituel*. « La puissance royale, en efTet, n'est pas uniquement conférée pour le gouvernement de ce monde, mais par-dessus tout pour la protection de TEglise Il est certain,
en effet, qu'il est de Tintérêt (des rois) — ainsi que récrivait saint Félix à Tempereur Zenon, — toutes les fois qu'il s'agit des affaires de Dieu, de suivre avec raison Tordre
* L'enseignement compris, bien entendu, le Syllabus TafArme catégoriquement.
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qu'il a prescrit, et de subordonner, non de préférer, la volonté royale à celles des prêtres de Christ... »
Quelles sont les « affaires de Dieu » que le pape administre comme vicaire de Jésus-Christ, quelles sont les affaires de l'Etat que peuvent régir les rois? L'Eglise, seule, est en droit d'établir la limite qui les sépare. Quand elle a dit : « Ceci est à moi », son jugement est sans appel, puisqu'il émane de Dieu lui-même. Mais l'esprit humain séduit par l'hérésie du « matérialisme » a rejeté ces vérités dont l'Eglise est dépositaire. Et sous l'influence de cette doctrine funeste, l'Etat a méconnu l'autorité divine de l'Eglise et a prétendu la dépouiller du droit absolu qu'elle a sur les âmes. De là découlent « les principales erreurs modernes » dont le Syllabus, annexé à l'encyclique Quanta cura, donne un résumé sommaire K
En quatre-vingts articles d'une forme brève et catégorique, le Syllabus condamne toutes les libertés garanties par le droit constitutionnel des Etats civilisés : liberté politique, liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de la presse, liberté de l'enseignement. Il réclame pour l'Eglise le droit de diriger l'éducation*; celui « d'employer la force » pour
* Le principe premier de la démocratie est condamné par l'énoncé de Verreur 60 : « L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre... » Cf. Verreur 63 : « Il est permis de refuser Tobéissance aux princes légitimes et de se révolter contre eux >. Nous avons vu que, dans les passages où elle traite du pouvoir civil, l'Encyclique Quanta cura ne mentionne que c les rois ».
* Erreur 45. Toute la direction des écoles publiques dans lesquelles la jeunesse d'un Etat chrétien est élevée, si l'on en excepte dans une certaine mesure les séminaires épiscopaux, peut et doit être attribuée à l'autorité civile, et cela de telle manière qu'il ne soit reconnu à aucune autre autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans le régime des études, dans le choix ou l'approbation des maîtres.
Erreur 47. La bonne constitution de la société civile demande que les écoles populaires qui sont ouvertes à tous les enfants de chaque classe du peuple, et en général que les institutions publiques destinées aux lettres, à une Initmction supérieure, et à une éducation plus élevée de la jeunesse soient affranchies de toute autorité de TEglise, de toute influence modératrice, et de toute ingérence de sa part, — et qu'elles soient pleinement soumises à la volonté de l'autorité civile et politique, suivant le désir des gouvernants et le niveau des opinions générales de l'époque.
Erreur 48, Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Eglise, et qui n'ait pour but, ou du moins pour principal but, que les connaissances des choses purement naturelles de la vie sociale sur cette terre.
faire prévaloir son autorité; celui de « maintenir le for ecclésiastique » pour juger les clercs soit au temporel, soit au spirituel. Il condamne l'institution de l'état -civil comme empiétant sur les attributions de l'Eglise. Etant un sacrement, le mariage est indissoluble de sa nature. Seule l'Eglise peut y présider, en régler les conditions essentielles, juger des causes qui s'y rapportent. La religion catholique doit être tenue pour l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes. Et dans les pays catholiques, la loi ne doit même pas tolérer que des étrangers non catholiques exercent leur culte en public. En effet, la liberté religieuse et « le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et propagent la peste de l'indifférentisme ». Et le Syllabus conclut par l'énoncé de cette suprême hérésie qui contient toutes les autres : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la société moderne ».
Les adversaires les plus avisés de l'Eglise saluèrent le Syllabus avec enthousiasme. Ils pensaient que par la voix de son chef, elle venait d'abdiquer pour les temps futurs. Un lointain avenir pourra seul dire s'ils avaient raison. Il est certain que le Syllabus influencera nécessairement toute l'évolution ultérieure de l'Eglise catholique, parce que Rome n'a pas la faculté de se rétracter. En admettant que Pie IX, entraîné par l'ardeur combative de son tempérament de moine fanatique, ait lui-même commis une « erreur » — et les catholiques n'ont pas le droit de l'admettre — cette erreur est irréparable ; l'Eglise ne peut y voir autre chose qu'une vérité immuable. Ce ne serait du reste qu'une erreur logiquement déduite du principe romain qui est la définition du catholicisme: l'unité de foi. Le Syllabus a fait seulement apparaître, avec une aveuglante clarté, qu'il y a incompatibilité radicale entre son
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principe premier et toutes les libertés sur lesquelles reposent nos sociétés modernes.
Le pape avait soumis la foi des fidèles à une redoutable épreuve, en leur montrant au prix de quelles abdications ils devaient la payer. Il apparut clairement combien FEglise était disciplinée, combien était avancé le travail d'unification qu'elle avait poursuivi depuis le Concordat. En France le clergé presque tout entier s'inclina. Le gouvernement ayant, par une insigne maladresse, interdit la propagation d'un document qu'il aurait dû laisser répandre à profusion, plusieurs évéques le firent lire en chaire, tous le commentèrent avec respect dans leurs mandements. Un seul des évêques français en exercice protesta, encore ne le fit-il que dans une lettre confidentielle au ministre des Cultes ^ Quelques survivants du vieux gallicanisme, entre autres l'abbé Maret, évéque in partibus de Sara, eurent la hardiesse de réfuter ouvertement l'encyclique Quanta cura, Montalembert se soumit encore tout en déclarant qu'il resterait fidèle à la cause de la liberté '. Le catholicisme libéral n'en avait pas moins reçu le coup de mort, bien que Mgr Dupanloup par une dialectique habile eût tenté de restreindre la portée du Syllabus en disant que le pape n'avait pas entendu condamner la liberté, mais l'excès de la liberté'.
* M. Lecourtier, évéque de Montpellier : « Si tout rescrit pontifical, écrivait-il, doit être aceepté comme soumission absolue, demain Rome peut nous envoyer la déposition de Napoléon III, comme Hildebrand priva Henri IV de TEmpire et délia l'Allemagne du serment de fidélité, et il faudra que les Français catholiques se soumettent d'une façon absolue. C'est un système comme un autre, mais il est un peu étonnant en 1865 ».
* Montalembert devait mourir avant que le dogme de linfaillibilité eût été proclamé. Vers la fin de sa vie, il écrivit a Dœlllngcr une lettre mélancolique qui nous révèle ses véritables sentiments. «Vous admirez sans doute beaucoup, écrivait-il, l'évéque d'Orléans; mais vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer Vabime d'idolâtrie où est tombé le clergé français. Gela dépasse tout ce qu'on aurait pu imaginer aux jours de ma jeunesse, au temps de Fraysslnous et de Lamennais... De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire de l'Eglise, je n'en connais pas qui égale ou qui dépasse cette transformation si prompte et si complète (de notre clergé) en une basse^our de Vanticamera du Vatican. »
' UEncycUque et la Convention de septembre 1864. Six cent trente évéques de tous pays approuvèrent l'interprétation de Mgr Dupanloup. — Par contre, Schrader, Jésuite autrichien, dans son ouvrage Der Papst und die modernen
Après avoir airirmé son « indépendance » vis-à-vis de la Société civile, le pape voulut consacrer solennellement son pouvoir absolu dans TEglise. En juin 1868, Pie IX convoqua au Vatican un Concile œcuménique, le premier qui se fût réuni depuis trois siècles. Il avait réglé la procédure de manière à diriger à son gré les délibérations. L'infaillibilité ne iîgurait pas au programme. Aux yeux de Pie IX elle était de droit divin et avait toujours existé. Il n'entendait pas la soumettre au Concile ; il voulait seulement que celui-ci parût la constater de sa propre initiative. Tandis qu on discutait le schéma de Fide destiné à délimiter le terrain de la foi et celui de la raison, le cardinal Manning proposa de soumettre une adresse au pape pour le supplier de permettre que son infaillibilité doctrinale fût définie et proclamée par le Concile. La discussion fut longue et violente*, malgré toutes les mesures prises pour faire rentrer dans Tordre les réfractaires. L'opposition était composée surtout de prélats allemands et français, auxquels s'étaient joints une vingtaine d'Italiens. Elle représentait une élite intellectuelle et comptait des hommes tels que Dœllinger, Slrossmeyer, et, parmi les Français, Dupanloup, Darboy, Maret, Mathieu. Elle s'appuyait sur les décisions des conciles et sur la tradition historique de l'Eglise, à quoi Pie IX, modifiant le mot de Louis XIV, répondait : La tradition c'est moi '. Il n'y avait du reste qu'un petit nombre « d'antiinfaillibilisles» de principe comme Dœllinger', les autres,
Ideen, 1805, prend les textes du Sgllabus dans leur sens littéral comme une condamnation de la société moderne. Pie IX approuva également ces deux interprétxitions opposées. I^s théologiens catholiques distinguent entre la thèse et Vhyi)othèse, une proposition condamnée en principe pouvant être tolérée en fait, dans des circonstances données. (Voir Seignobos, ouvr. cité, p. (>>i9.> C'est sur cette distinction utile que I^on XHI a fondé sa politique plus opportuniste, sans renoncer à aucun des principes posés par Pie IX.
< D'assez curieux ai*guments y furent apportés par les infaillibilistes. a Saint Pierre, disait Mgr Pie, évoque de Poitiers, a été crucifié la tête en bas, sa tétc portait le poids de tout le corps, de même le pape porte toute l'Eglise; or. c'est celui qui porte qui est infaillible, non celui qui est porté. » Seignol>os. Histoirr politique de l'Europe contemporaine, p. 671.
* Seignobos, ouvr. cité, p. 670.
3 Dœllinger prétendait que la proclamation du dogme de rinfaillibilité constituerait m une révolution ecclésiastique ».
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et en particulier les « libéraux » français jugeaient seulement inopportun le dogme nouveau. Le 13 juillet 1870 le canon relatif à Finfaillibilité fut voté par trois cent soixante et onze placet, contre quatre-vingt-huit non placet et soixante et un placet juxta modum, La guerre entre la France et TAUemagne venait d'éclater. Evacuée par la garnison française, Rome allait être conquise par les troupes italiennes. Au pape-roi avait succédé le pape-Dieu ^
L'Eglise avait été jusqulci une monarchie constitutionnelle dont les Conciles étaient le parlement. Désormais elle sera une monarchie absolue. Cest une hérésie que « d'affirmer qu'on peut en appeler du jugement du pontife romain à un Concile œcuménique comme à une autorité supérieure*». L'autorité du pape est souveraine et irréformable « non seulement dans les choses qui concernent la foi et les mœurs, mais encore dans les choses qui concernent la discipline et le gouvernement de l'Eglise ». Le pape possède « un plein et suprême pouvoir de juridiction... directement et à l'ordinaire, sur toutes les Eglises et sur chacune d'elles, sur tous les pasteurs et sur tous les fidèles, sur chacun des fidèles et chacun des pasteurs ' ».
Ainsi constituée, l'Eglise est une société parfaite en ellemême, le modèle et le noyau de celle qui s'établira un jour sur la terre tout entière de par la volonté de Dieu : Fiat
* Le dogme de l'infaillibilité est défini comme suit par la Constitutio dogmatica prima de Ecclesia Christi, du 18 Juiliet 1870: « Le pape, lorsqu'il parle ex eathedta, c'est-à-dire lorsque, exerçant la fonction de pasteur et docteur de tous les chrétiens, en vertu de son autorité apostolique, il définit une doctrine sur la foi ou les mœurs, qui doit être tenue par toute rEglise, possède, en vertu de l'assistance divine promise à lui en la personne de saint Pierre, celte infaiUibiUté, dont le divin Sauveur a voulu investir son Eglise dans la définition de la doctrine sur la foi ou les mœurs; en conséquence, les définitions du pape, dans ces conditions, sont irréformable» par elles-mêmes et non par le consentement de l'Eglise >.
' Consiitulio dogmaiiea prima de EccUsia Christi,
* « Lisez ceci dans le latin, dit Taine ; chaque mot, par sa vieille racine et par sa végétation historique, contribue à fortifier le sens autoritaire du texte ; il fallait la langue du peuple qui a inventé et pratiqué la dictature, pour affirmer cette dictature avec cette précision et cette abondance, avec cet excès d'énergie et cette conviction. » Ouvr. cité, XI, p. 80.
unum ovile. Dès maintenant, dans les pays où l'Eglise domine, Tunité de foi doit être imposée de force et Thérésie ne saurait être tolérée, car elle est une rébellion. Ainsi que Ta déclaré Boniface VIII, toate créature est soumise au souverain pontifeK L'idéal dernier de TEglise demeure ce qu'il fut dans la pensée des grands papes du Moyen-Age : la théocratie universelle.
La proclamation du dogme de l'Infaillibilité est Taboutissement de la lente évolution historique dont nous avons tenté de marquer le point de départ au début de ce livre. Le principe d'autorité absolue que l'Eglise hérita autrefois de l'Empire romain mourant a lentement développé ses conséquences.
« IJimperiiim spirituel, dit Taine, a trouvé son acconiplissement parfait et a atteint son extrémité finale. Par degrés, dans la Rome nouvelle, comme dans la Rome ancienne, Tautorité s'est concentrée jusqu'à se rassembler et se déposer tout entière aux mains d'un seul homme. A Romulus, le pâtre Albain, avait succédé le C.ésar Auguste, Constantin ou Théodose, dont le litre officiel était « votre éternité », « votre divinité », et qui appelait ses décrets « des oracles immuables ». A Pierre, le pécheur de Galilée, ont succédé les souverains pontifes infaillibles, dont le titre oillcicl est « votre sainteté » et dont les décrets sont, pour tout catholique, « des oracles immuables », en fait aussi bien qu*en droit, non par hyperbole, mais avec toute la plénitude du sens exprimé par l'exactitude des mots. Ainsi, l'inslitntion impériale s'est reformée, elle n'a fait que se transporter d'un domaine dans un autre ; seulement, en passant de l'ordre temporel à l'ordre spirituel, elle est devenue plus solide et plus forte... Dans le titre légal du César romain, il y avait une insutiisance. Selon le droit romain, il n'était que le représentant du peuple ; la communauté en corps lui avait délégué tous ses droits ; mais l'omnipotence ne résidait qu'en elle. Selon le droit canon, Tomnipolence ne réside qu'en Dieu; ce n'est pas la comnumauté catholique qui la possède et la délègue au pape, ses droits lui viennent d'une autre source et de plus haut. Il n'est pas l'élu du peuple, mais l'interprète, le vicaire et le représentant de Jésus-Christ.
Voilà donc aujourd'hui l'Eglise catholique : un^Eiai construit
* BuUe Unam sanctam.
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sur le type du vieil Empire romain, indépendant et autonome» monarchique et centralisé, ayant pour domaine, non des territoires, mais des âmes, partant sous un souverain absolu et cosmopolite*... »
L'accueil fait au dogme de riiifaillibilité par rensemble de l'Eglise catholique, montra bien qu'elle y était toute préparée. Il se produisit, il est vrai, en Allemagne et en Suisse un schisme qui d'ailleurs n'entraîna pas les masses populaires. En France, à quelques exceptions prés, les anti-inf'aillibilistes même les plus militants se soumirent sans résistance. Et le haut comme le bas clergé, dans son immense majorité, accueillit, non seulement avec déférence, mais avec des transports d'enthousiasme cette révolution qui consacrait l'autocratie pontificale et supprimait tout ce qui pouvait encore subsister de l'autonomie des anciennes Eglises nationales.
C'est que le régime du Concordat avait transformé l'Eglise de France plus complètement encore que la papauté. Déracinée du sol des Gaules, elle avait reporté toutes ses racines à Rome. Elle avait suivi la loi qui lui était imposée. Elle était devenue purement romaine dans son esprit comme dans son organisation.
Depuis 1789, le clergé de France ne constitue plus une personne morale. Il ne se réunit plus en assemblées quinquennales. Dépouillés de tous leurs privilèges, ses membres paient l'impôt et sont justiciables des tribunaux civils. Les biens immenses que l'Eglise possédait comme institution corporative ont été confisqués et remplacés par une allocation soumise annuellement au vote de la Chambre. Depuis les évéques jusqu'aux simples desservants, tous les prêtres séculiers sont des fonctionnaires à traitements fixes; et ces fonctionnaires, tout en touchant l'argent des caisses de l'Etat, n'obéissent qu'aux ordres de Rome. Soumettre entièrement les évéques aux papes et le bas clergé à l'évê-
' Taine, ouvr. cité, XI, p. 164 et suiv.
que, tel a été le résultat du Concordat et des articles organiques. Et ce mouvement de concentration à Rome est allé en s'accentuant après la chute de l'Empire. Dès 1826, sous un gouvernement qui leur agrée, les évêques refusent presque tous d'adhérer aux quatre articles de 1682. Sous la monarchie de Juillet, les prélats gallicans sont en infime minorité; il n'y en a plus que quelques-uns sous le second Empire; il n'y en a plus un seul depuis le concile du Vatican, qui a brisé les dernières résistances du clergé de France à l'omnipotence papale.
Le gallicanisme a vécu. L'Eglise reste militarisée. L'évèque commande à son clergé « comme à un régiment ^ » et il n'est lui-même qu'un lieutenant du pape. Sous l'ancien régime, l'inamovibilité, édictée d'ailleurs par le concile de Trente, était la règle. On comptait en France 32 000 curés ayant un titre inamovible. Aujourd'hui, il n'y a plus que 3425 curés. inamovibles contre 34 040 simples desservants' que l'évoque peut révoquer ou déplacera volonté. Les desservants âgés de moins de soixante ans n'ont que neuf cents francs de traitement, douze cents tout au plus en comptant le casuel. Cette situation misérable ne les rend que plus dociles. L'éducation dans les séminaires est du reste savamment calculée de manière à briser d'avance toute velléité d'indépendance, et le bas clergé se recrute surtout dans les classes les plus pauvres, les moins cultivées et par conséquent les plus malléables des populations rurales.
L'esprit de l'épiscopat a été entièrement changé. A la fin de l'ancien régime, l'évêque était le plus souvent un cadet de grande famille, pourvu par faveur d'un riche bénéfice et touchant en moyenne cent mille livres de rente. On le
* C'est le mot même prononcé par le cardinal de Bonnechosc au Sénat, dans la séance du 11 mars 1865 : a II n'y a pas un général dans cette enceinte qui acceptAt le reproche de ne pas faire obéir ses soldats. Chacun de nous a aussi son régiment à commander et ce régiment marche ».
* ChilTres donnés par M. Paul Pottier dans une enquête sur les prolétaires intellectuels en France. Les curés de canton sont seuls reconnus comme curés ; les curés ruraux sont des desservants révocables à volonté.
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voyait plus souvent à la cour que dans son diocèse dont il ne s'occupait guère. C'était l'affaire de ses secrétaires. « Avez-vous lu mon dernier mandement? » demandait l'un d'eux à Piron. « Oui, Monseigneur, et vous ? » lui répondit le joyeux Bourguignon. Les regards de ces évêques de cour étaient tournés sans cesse vers le trône d'où toutes les faveurs émanaient. Le roi n'était-il pas d'ailleurs, lui-même « un évêque extérieur », patron et protecteur de l'Eglise. Depuis le Concordat, l'évéque touche du gouvernement dix à quinze mille francs de traitement. Et si le gouvernement s'avise de suspendre ce traitement — ce qui est la seule mesure disciplinaire dont il dispose, — les fidèles y suppléent largement par souscription publique. En modifiant un peu un mot de Chamfort, on peut donc dire que l'évéque est un prêtre habillé de violet auquel le gouvernement donne dix mille livres pour qu'il se moque de lui au nom du pape.
Aujourd'hui , les évêques sont presque tous d'origine roturière ^ Leur zèle pour TEglise et leur habileté à défendre ses principes est le seul titre qui les ait conduits à l'épiscopat, après vingt ou vingt-cinq ans de services éprouvés. Si, à la veille de leur nomination, comme l'abbé Guitrel, dont nous a parlé Anatole France, ils ont jugé prudent de se concilier le préfet qui peut y faire obstacle, une fois que l'anneau d'améthyste est à leur doigt ils ne sont plus tenus aux mêmes ménagements. Qu'ont-ils à attendre de Paris, puisque Paris n'est plus le centre d'un gouvernement « très chrétien », mais d'un pouvoir rival du leur? Qu'ont-ils à en craindre si ce n'est des peines disciplinaires illusoires et presque ridicules ? Rome est leur capitale unique ; c'est au nom et sur les ordres directs de Rome qu'ils dirigent et leur clergé, si docile, et les fidèles sur lesquels le clergé a conservé ses puissants moyens d'action. Différents en cela
* En 1789, dit Taine, sur 134 évêques ou archevêques, il n'y avait que 5 roturiers; en 18M9, sur 90 évêques ou archevêques, il n'y a que 4 nobles. Taine. Ouvr. cité, XI, p. 81.
des prélats d'ancien régime, ils remplissent les devoirs de leur charge avec une conscience, un zèle, et une dignité qui leur valent l'estime publique. Et leur prestige est grand encore, sur les femmes surtout ; ils sont plus stables que les préfets, ils représentent une puissance qui ne varie pas et qui est, aux yeux des croyants, une émanation auguste de la puissance divine.
Dans l'œuvre de la centralisation de l'Eglise, les ordres monastiques ont joué un rôle prépondérant. Ils sont cosmopolites par leur organisation même. C'est de Rome qu'ils sont dirigés. La discipline de ces milices religieuses est plus stricte encore que celle du clergé séculier. Par les vœux de pauvreté et d'obéissance, leurs membres se sont dépouillés de toute individualité propre pour devenir des instruments passifs entre les mains de leurs supérieurs. Une règle de vie, savamment calculée, les entretient dans un état permanent d'automatisme moral, qui est l'idéal dernier de l'éducation romaine. Tout TefFort dont ils restent encore capables peut donc être coordonné et dirigé à volonté par des chefs d'autant plus puissants qu'ils se dissimulent dans une ombre plus discrète. Comte s exagérait sans doute le pouvoir du général des jésuites en le considérant comme le chef réel de l'Eglise; mais Tinfluence de cet ordre essentiellement politique, reconstitué en 1814, n'en est pas moins prépondérante; il parait bien être le moteur principal de l'autocratie pontificale. On conçoit que les congrégations aient eu le rôle essentiel dans ce long travail qui a achevé de « romaniser » l'Eglise de France.
Depuis la Révolution elles se sont démesurément multipliées. Le premier Consul qui appréciait les services qu'elles pouvaient lui rendre dans les hôpitaux et les écoles, leur avait entr'ouvert une porte dérobée. La Restauration, par les lois de 1817 et de 1825 — restées en vigueur jusqu'à la loi Waldeck-Rousseau — régla leur situation et les soumit à l'autorisation légale. Avec ou
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sans autorisation, elles n ont cessé depuis lors de gagner du terrain. La France possédait 52 000 congréganistes en 1789. On en comptait 108 000 en 1865, 160 000 en 1878, 190 000 en 1902. De puissantes associations laïques sont affiliées aux ordres religieux. Elles ont réussi à pénétrer dans toutes les classes de la population. Avant la campagne menée par M. Combes, elles avaient des intelligences jusque dans les services publics.
Etablies en marge du Concordat et échappant à tout contrôle de FEtat, les congrégations exercent une influence qui l'emporte certainement sur celle du clergé séculier. Leur propagande habile et incessante sait s'adapter à tous les milieux et ouvrir toutes les portes. Elles monopolisent de plus en plus la clientèle riche. Elles accaparent la direction des consciences de choix. Dans les oratoires qu'elles ont ouvert en grand nombre à Paris et sur tous les points de la France, elles attirent les plus notables d'entre les fidèles. A part du commun troupeau, les femmes élégantes y trouvent une dévotion plus intime et plus recueillie.
II faut du reste reconnaître que l'influence des ordres monastiques n'est pas due seulement à la dextérité de leur politique, mais aussi et surtout à ce qu'ils conservent de foi ardente et sincère, sous le formalisme de leurs pratiques mécaniques. Les monastères drainent le meilleur de la sève religieuse de la France. « On entre dans un monastère à peu près toujours par vocation, dit avec raison Lucien Arréat^; il arrive qu'on cherche simplement dans le service séculier une profession. » Or toute foi véritable rayonne, se communique, et se manifeste par des actes. Les dangers que l'œuvre politique des congrégations fait courir à la France, ne doit pas faire oublier la grandeur de leur œuvre charitable. Après avoir plus clairement qu'aucun autre dévoilé le mal que fait à son pays la plaie du monachisme, Taine lui-même a rendu un témoignage peu suspect à l'esprit de dévouement des
* Le untiment religieux en France, p. 56.
religieux et surtout des religieuses de France. « La plupart d'entre eux S dit-il, sont des bienfaiteurs i>ar institution dt des corvéables volontaires, voués par leur propre choix à des besognes dangereuses, répugnantes et tout au moins ingrates : missions chez les sauvages et les barbares, soins aux malades, aux idiots, aux aliénés, aux infirmes, aux incurables, entretien des vieillards pauvres ou des enfants abandonnés, œuvres innombrables d'assistance et d'éducation, enseignement primaire, service des orphelinats, des asiles, des ouvroirs, des refuges et des prisons ; le tout gratuitement ou à des prix infimes, par la réduction au minimun des besoins physiques et de la dépense personnelle de chaque religieux ou religieuse. Manifestement chez les hommes et les femmes, l'équilibre ordinaire des motifs dominants s'est renversé ; dans leur balance intérieure, ce n'est pas l'amour de soi qui l'emporte sur l'amour des autres, c'est l'amour des autres qui l'emporte sur l'amour de soi. » il faudrait ajouter, il est vrai, que cet amour des autres n'est pas toujours exempt de tout alliage et que l'espoir d'une récompense éternelle contribue à l'alimenter. La plus dévouée d'entre les sœurs de charité quittera le lit d'un mourant à l'heure où ses devoirs religieux l'appellent aux offices. Son dévouement a quelque chose de détaché et d'impersonnel. En faisant d'elle une élue, fKglise l'a mise à part du troupeau des
* li convient <lc distinguer à cet égard entre les congrégations autorisées et les congrégations non autorisées, ainsi que l'a fait M. Waldeck-Rousseau dans son discours à la Chambre, du 21 janvier 1901. a Quel est donc, disait-il. dans le nombre d'enfants, de vieillards, d'infirmes secourus par les congrégations, la part des congrégations autorisées, et la part de celles qui ne le sont pas ?
B La part des congrégations autorisées, avec 54 000 membres seulement, est de 57 000 assistés, celle des congrégations non autorisées, avec 75 000 membres, est de 25 000 assistés. De sorte qu il n'y a pas de présomption à penser que les congrégations autorisées ont, je ne dis pas le monopole des œuvres charitables, mais un goût plus développé pour ces œuvres, que les congrégations qui ne le sont pas. »
Les congrégations non autorisées s'occupaient de préférence d'enseignement, de propagande, de politique ou d'affaires. Or, ce sont elles qui ont constamment gagné <lu terrain sous la troisième République. En 1S77, il y avait 11» 750 religieuses autorisées et 14 000 non autorisées. En 1900, 59 341 autorisées et 75 000 non autorisées.
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vivants. Et c'est de sa retraite sanctifiée qu elle descend vers les misères humaines, ses mains actives prêtes à panser toutes les plaies. Elle ne va dans le monde qu'en mission; servante de TEglise, elle lui appartient tout entière. Et TEglise peut disposer de ses dévouements pour des fins dernières qu'elle ignore elle-même.
Ce que l'Eglise doit surtout à la crise redoutable qu'elle a traversée sous la Révolution, aux proscriptions, aux persécutions sanglantes de la Terreur, c'est une régénération morale qui a transformé son clergé tout entier. A la fin du siècle dernier, le clergé — le haut clergé surtout — était trop souvent frivole et corrompu. On le voit aujourd'hui dans son ensemble sincèrement attaché à sa foi, consciencieux dans l'accomplissement de tous ses devoirs et irréprochable dans ses mœurs. Ceux de ses adversaires euxmêmes qui ne sont pas entièrement aveuglés par leur haine sont bien contraints de le reconnaître. « L'Eglise, dit l'historien Debidour, dont les convictions anticléricales ne peuvent cependant être suspectées par personne, l'Eglise, privée de ses privilèges, appauvrie, suspectée, a dû, pour regagner l'autorité morale, et, par suite, la puissance qu'elle avait perdues, s'épurer, se surveiller, s'astreindre au travail. Les ordres monastiques (qui avant 1789 vivaient en général dans l'oisiveté et la corruption) se sont voués avec une incroyable activité aux œuvres d'assistance, de propagande et d'enseignement. L'épiscopat est devenu plus instruit, plus vigilant, plus soucieux de ses devoirs. Le clergé de second ordre, plus surveillé, s'est lui-même observé davantage. L'Eglise n'est pas moins attaquée qu'avant la Révolution, mais elle l'est pour d'autres raisons. Elle est à coup sur plus respectée parce qu'elle est plus respectable. Partant elle est plus puissante, et elle a reconquis en France, depuis le commencement du siècle, une grande partie du terrain que la Révolution lui avait fait perdre*. »
* a. Debidour, Histoire des rapports de VEglise et de l'Etat en France, de 1189 «i iSlO, p. 63.
Plutôt faudrait-il dire que la Révolution, en la persécutant, est arrivée à lui faire regagner une grande partie du terrain qu'elle avait perdu à la fin de l'ancien régime. Et ce n'est pas en France seulement que l'Eglise s'est soumise à cette réforme intérieure et qu'elle a par cela même affermi et étendu son autorité morale, c'est dans le monde entier. Elle apparaît aujourd'hui plus vivante, plus militante, plus féconde en œuvres de tous genres, plus forle par son organisation unifiée et par la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d'un chef absolu, qu'elle ne l'était alors que les Etats catholiques l'asservissaient en la protégeant. En même temps nous l'avons vue affirmer, avec une rigueur plus intransigeante, les dogmes qui la mettaient en opposition irréductible avec les principes premiers sur lesquels repose l'Etat moderne. Que le lien artificiel trop tendu du Concordat vienne à se rompre, l'Eglise y semble préparée. Au moment où nous écrivons ces lignes une instance en divorce, dont l'issue reste encore douteuse, est pendante entre l'Etat et l'Eglise. Ces deux époux mal assortis paraissent avoir donné des preuves suffisantes qu'ils ne peuvent vivre en bonne harmonie, même sous le régime boiteux d'une demi-séparation.