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CHAPITRE XX

L'Eglise et la société française.

Puissance des moyens d'action de l'Eglise. Son pouvoir est toutefois précaire et dépend d'un état variable de l'opinion. Position qu'ont prise vis-à-vis du catholicisme les dilTérentes classes de la société française. Conversion intéressée de la noblesse et de l'ancienne bourgeoisie. Les n nouvelles couches • anticléricales. Le peuple se déchristianise graduellement. La passion antireligieuse dans les milieux ouvriers. Indifférence des paysans. Renaissance du paganisme. La nation française a cessé d'être passionnément catholique. Causes de cette diminution d'influence de l'Eglise. Religion, politique et négoce. Les moines d'affaires. L'Eglise a méconnu son rôle.

Au lieu d*être, comme sous Tancienne monarchie, Tun des plus fermes appuis de l'Etat, TEglise est donc devenue un pouvoir extérieur, cosmopolite, envahissant, ayant des visées universelles, poursuivant sa politique propre avec un esprit d'unité que Ton doit admirer, nécessairement en conflit, de par ses principes essentiels, avec tout gouvernement, monarchiste ou républicain, conservateur ou radical, soucieux de défendre les droits essentiels dont il a la garde et qu'il ne pourrait abandonner sans cesser d'être un gouvernement. Une partie de la nation est soumise à ce pouvoir que dirige un chef étranger dont les décrets sont sans appel. Il y a en France un grand nombre de Français qui considèrent comme un devoir religieux, comme un devoir absolu et supérieur à tous les autres, d'obéir en tout et partout au mot d'ordre venu de Rome ;

298 LES DEUX FRANXES

il y a en France un grand nombre de Français qui, dans le conflit inévitable et permanent entre TEglise romaine et le gouvernement de leur pays, seront toujours et quoi qu'il puisse arriver du côté de TEglise romaine, et considèrent TEtat dont ils font partie, comme une puissance hostile. Sont-ils électeurs, chacun d'eux délègue à TEglise la fraction de souveraineté que représente son bulletin de vole. L'Eglise peut en disposer comme elle l'entend pour ses fins propres. Après avoir condamné la démocratie, elle apprend à s'en servir. Le jour où les bulletins dont elle dispose seraient la majorité, elle aurait en fait accaparé la souveraineté réelle. Son chef dicterait, du dehors, ses lois à la France par des voies discrètes jusqu'au moment où un revirement de l'opinion publique ou une révolution violente libérerait l'Etat de cette contrainte et le rendrait de nouveau maitre de lui-même. Au début de la seconde République et au début de la troisième, l'Eglise a déjà paru maîtresse de la France. Et si cette domination devait jamais s'établir à demeure, l'exemple de l'Espagne est là pour nous apprendre quelles en seraient les conséquences intellectuelles, politiques et sociales.

Les moyens d'action dont l'Eglise dispose sur les fidèles sont tels qu'aucune influence ne peut contrebalancer la sienne. Elle les saisit dès l'enfance et ne les quitte plus qu'à leur lit de mort. Après les avoir élevés en les soumettant à une discipline qui les rend à jamais dociles, elle les suit pas à pas dans tous les actes de leur vie, elle les conduit par la main, elle exige que leurs secrets les plus intimes lui soient révélés, ceux-là mêmes qu'une femme ose à peine murmurer dans l'ombre du confessionnal, elle soulève les voiles de leur pudeur conjugale, elle les tient par leurs hontes les plus cachées, par leurs souillures les plus inavouables. Elle les tient aussi par ce qu'il y a en eux de plus profond et de plus pur, par l'autorité suprême de leurs consciences dont elle garde la direction, par toutes leurs aspirations idéales; par le sentiment mystique qu'elle

a réglé, canalisé et capté. Elle les tient encore par ce besoin d'un secours, d'une consolation efficace, d'un refuge assuré qui lui ramène les égarés après que la vie les a blessés ; elle redit à ses pénitents les paroles éternelles d'amour, de miséricorde et de délivrance, qu'a prononcées Celui dont elle prétend être le corps vivant, et ces paroles, elle les fait siennes, et ne les dit vraies qu'autant qu'elle les prononce. La majorité de ses traditions impose le respect ; l'éclat de ses cérémonies transporte les sens; ses dogmes immuables ramènent les esprits inquiets qui ont senti le sol mouvant du doute céder sous leurs pas. Avec une science psychologique admirable, elle fait ainsi jouer à son profit toutes les forces qui agitent et conduisent les âmes religieuses ou les âmes timorées, et sa puissance sur elles est sans bornes, puisqu'elle s'étend non seulement sur cette vie mais sur la vie à venir, puisqu'elle seule a le pouvoir de les affranchir des peines qui ne finissent pas et de leur dispenser les promesses certaines des béatitudes éternelles.

Le prêtre qui peut, en lieu et place de Dieu, absoudre le pécheur ou lui refuser le pardon, le prêtre est plus qu'un homme. « Voyez-vous, dit un manuel à l'usage des séminaristes S voyez- vous ce jeune homme de vingt-cinq ans qui va bientôt traverser le sanctuaire pour aller trouver des pécheurs qui l'attendent? C'est le Dieu de cette terre qui le purifie... Si Jésus-Christ descendait dans un confessionnal, il dirait : Ego te absolvo. Celui-ci va dire avec la même autorité : Ego te absolvo. Or c'est un acte de la puissance suprême ; il est plus grand, dit saint Augustin, que la création du ciel et de la terre ».

Intermédiaire obligé entre Dieu et l'homme, seul dispensateur des grâces célestes, le prêtre a donc un pouvoir sans limites sur ceux qui ont une foi entière dans la vérité de ses enseignements. Mais ce pouvoir, dépouillé de la force coercitive qu'il exerça dans le passé, s'évanouit avec

' Manrèze du prêtre, par le R. P. Caussette, p. 37.

la foi sur laquelle il se fonde. Il dépend d*un état général des esprits toujours instable chez un peuple mobile, prompt à se déprendre, naturellement sceptique.

Nous avons dit que TEglise est, intérieurement, plus forte qu*elle ne Tétait avant 89, mieux armée pour la lutte, plus vivante, plus digne de la mission qu'elle s'attribue et surtout plus religieuse. Nous devons nous demander maintenant si sa cause est en progrès ou en recul dans Tensemble de la nation ? Le clergé de France étant plus religieux qu'il ne rétait sous Tancien régime, le peuple français Test-il aussi davantage? Il convient ici de faire une distinction et de considérer séparément les différentes classes de la société. Elles ont interverti leurs positions. Tandis que les hautes classes revenaient à l'Eglise, le peuple s'en écartait peu à peu. L'incrédulité est descendue de haut en bas.

Intéressée au début, et de qualité suspecte, la conversion de la noblesse s'est affermie d'âge en âge, par les effets d'une éducation constamment dirigée dans le même sens. Ce qui put être calcul chez des aïeux dont Voltaire avait été le premier maitre, est devenu sincère chez les petits-fils élevés à l'école des congréganistes. Le préjugé mondain est retourné. Si, au temps de la Régence, la foi catholique était mal portée dans les salons, c'est l'incrédulité qui est de mauvais ton sous la troisième République. Or la société noble est celle où la contrainte sociale est la plus puissante, où les mots d'ordre sont le mieux obéis, où les individualités ont le moins de champ libre. C'est la force de cette classe et c'est aussi sa faiblesse. Elle n'agit plus qu'en troupe ; elle est une coterie fondée sur d'antiques traditions. Et cette coterie n'a plus d'hommes. Elle n'en a plus nulle part, ni en politique — à une ou deux exceptions près, — ni en littérature, ni en science, ni en rien. Quelle que puisse être sa bonne volonté, l'Académie ne saurait plus où s'adresser pour recruter un parti des ducs.

Si la noblesse française a fidèlement observé le pacte conclu à Coblenz avec l'Eglise, elle entend en recueillir

les bénéfices. Quand, au temps de Léon XIII, l'Eglise parut abandonner la cause des dynasties déchues, pour reconnaître les faits accomplis et pour rechercher les faveurs de Todieuse « Marianne », on vit aussitôt les souscriptions françaises au denier de Saint-Pierre diminuer dans des proportions inquiétantes. Le régime de l'autocratie pontificale ne laisse pas aux fidèles d'autre manière d'exprimer leur mécontentement. Il est vrai que ce moyen de protestation a son éloquence.

Les plus influents d'entre les catholiques français sont aujourd'hui si bien purifiés de tout levain gallican qu'ils se montrent plus ultramontains que le pape. Toutes leurs influences se font sentir à Rome contre le courant « américain » et en faveur d'une politique rétrograde. Car l'Eglise est à leurs yeux avant tout une puissance politique dont la mission est de représenter dans le monde le droit divin sous toutes ses formes. Ils voient en elle la dernière digue opposée à la marée populaire, laquelle, après avoir anéanti leurs privilèges, menace d'engloutir un jour leurs fortunes. Et quand l'Eglise oublie cette mission tutélaire pour s'inquiéter seulement du salut des âmes, ils la rappellent à ses devoirs. « Ils sont tellement brouillés avec l'Evangile, ces pauvres catholiques déconvertis, écrivait M. Cornély S que, lorsqu'un de leurs évêques se met à prêcher l'Evangile et la morale, ils l'accusent de parler comme un pasteur protestant. C'est arrivé à un de mes amis, 1 evéque de Tarentaise, qui a prêché la parole du Christ : « Mon royaume n'est pas de ce monde, » et qui a pris la défense de la mémoire de Léon XIII. Pour ce double méfait, les exploiteurs du catholicisme français l'ont comparé à Tévêque Cauchon, qui fit brûler Jeanne d'Arc. Tout simplement. »

L'ancienne bourgeoisie est revenue à l'Eglise par une voie toute semblable à celle que suivit la noblesse. Sous la monarchie de Juillet elle était encore voltairienne et anti-

* Journal de Genève, 9 octobre 1903.

cléricale. Devenue classe dirigeante elle regardait avec défiance la noblesse qui pouvait encore lui disputer la prééminence sociale. Le péril pour elle restait à droite. L'insurrection socialiste de Juin changea son point de vue ^ Elle vit désormais le péril à gauche. A son tour elle vint demander asile à TEglise tutélaire ; elle lia sa cause à celle de ses anciens adversaires. Les familles titrées gardaient d'ailleurs, aux yeux des bourgeois riches, un dernier privilège qu'aucune loi ne peut leur enlever. Le blason n'avait rien perdu de son prestige. Trente ans de république ne l'ont point entamé, au contraire. Car, par un singulier retour, plus une société devient démocratique dans ses institutions, plus les titres nobiliaires y montent à la cote de la foire aux vanités. Les milliardaires américains ne sont point en cela d'un autre sentiment que Monsieur Poirier. Ils veulent des ducs pour gendres, et il les payent ce qu'il faut. C'est grâce à cette petite faiblesse humaine que la noblesse française a encore une part d'influence dont elle fait bénéficier l'Eglise. Les quêtes, les comités de patronage, les bazars de charité sont le terrain neutre où les femmes des parvenus peuvent approcher « les véritables grandes dames », celles dont parlent les échos du Gaulois ou les romans de Paul Bourget'. Et ce préjugé mondain est si fort, que Ton voit de farouches anticléricaux envoyer leurs filles au couvent et leurs fils au collège des jésuites pour qu'ils y fassent des « relations ».

Mais à côté de cette ancienne bourgeoisie qui, après avoir largement bénéficié de la Révolution française, est devenue « conservatrice », depuis qu'elle n'a plus rien à attendre d'un bouleversement social, l'on voit arriver à la

• Voir plus haut, p. 205.

* u f.a vanité de paraître grande dame, le regret qui mord la parvenue enrichie de n'avoir point de titre attaché à son nom. poussent bien des fenunes à faire montre de dévotion, à participer à des œu\Tes pieuses, où les personnes se mêlent, pour une heure, comme les écus o. Lucien Arréat, Le sentiment religieux en France, p. 20.

surface, par Teffet de la poussée démocratique, ce que Gambetta appelait « les nouvelles couches ». Ce sont ces nouvelles couches qui sont aujourd'hui prépondérantes. Elles fournissent les cadres du parti actuellement au pouvoir. Elles comprennent un petit nombre d'hommes actifs, intelligents, fortement taillés pour le stniggle for life, pressés de brûler toutes les « étapes », de rassasier leurs gros appétits et de jouir pleinement de leur fortune fraîchement acquise. Toute contrainte leur est importune. Ils n'admettent ni jeûne, ni prêche, ni contrition. L'Eglise leur est odieuse surtout parce qu'ils la jugent austère. Ils ne sont pas seulement anticléricaux, il sont antireligieux. Comme leurs ancêtres de 93, ce qu'ils veulent c'est une France déchristianisée.

Quant au peuple, il est certainement, dans son ensemble, moins croyant qu'il ne l'était à l'époque de la Révolution. En demandant à l'Eglise de sauvegarder leurs intérêts, la noblesse et la bourgeoisie riche ont lié sa cause à la leur. De fait, au cours du dix-neuvième siècle, l'Eglise est sans cesse intervenue dans les luttes politiques et presque toujours pour mettre son influence au profit des partis de réaction. On l'a même vue sous la Restauration et le second Empire couvrir de son autorité des répressions violentes. Et lorsque, comme au temps de Lamennais, quelques prêtres animés de sentiments généreux, cherchent à dégager l'Eglise d'une alliance périlleuse pour elle et à la rapprocher du peuple, leurs intentions sont suspectées. On y cherche des calculs intéressés. Dans le prolétariat des grandes villes, la haine et le mépris des hommes noirs persistent S soigneusement entretenus par une presse peu scrupuleuse dans le choix de ses moyens de polémique. Les journaux anticléricaux et les orateurs révolutionnaires ont fait peu à

< C'est un sentiment dominant dans les classes ouvrières, mais non point universel, bien entendu. < Je pourrais citer, dit M. Lucien Arréat, tel quartier populeux de Paris et de sa banlieue, où nombre d'enfants, garçons et filles. Tréquentent les écoles libres, de préférence aux écoles primaires de l'Etat. »

sentiment religieux en France, p. 18.

peu pénétrer dans les masses ouvrières cette idée fixe que la religion chrétienne, sous toutes ses formes, est une institution imaginée pour faire accepter au peuple ses dures servitudes dans cette vie terrestre, en le leurrant de la vaine espérance des béatitudes éternelles. « Le curé abêtit le peuple pour qu'il respecte le coffre-fort des propriétaires. » Voilà, dans toute sa trivialité, l'idée qui domine chez les ouvriers touchant les choses de la religion. Ainsi la croix d'infamie, où fut cloué l'ami des pauvres et des déshérités de la vie, est devenue, pour ces humbles qu'il préférait en son cœur, un symbole d'oppression. Ainsi le nom même du Christ est odieux à ceux qu'il voulut soulager de leurs peines. On ne peut le prononcer dans l'atmosphère haineuse des assemblées populaires sans soulever des sarcasmes et des cris de colère. Le sentiment religieux qui subsiste au cœur des simples a pris un autre cours. C'est le socialisme qui, à son tour, est devenu religion, c'est lui qui évoque les radieuses perspectives d'un avenir de bonheur, c'est pour lui que battent les cœurs ulcérés par les souffrances injustes, c'est lui seul qui est encore capable de faire école d apôtres et de martyrs. Le meilleur de la sève humaine monte visiblement à cet arbre jeune. Et ceux des ministres de la religion de Christ qui ont la plus claire conscience des expériences du temps présent, le sentent si bien, que, pour reprendre contact avec les foules, ils cherchent à développer dans le christianisme tout ce qu'il peut contenir de conforme aux principes socialistes.

Les paysans, en général, ne donnent pas dans l'anticléricalisme violent des ouvriers des grandes villes ; ils sont trop prudents pour cela, et le curé représente encore à leurs yeux un pouvoir officiel avec lequel il faut compter. Cependant, si Ton en croit les meilleurs juges S la grande masse

* a Par un recul insensible et lent, la grosse masse rurale, à Texemple de la grosse masse urbaine, est en train de redevenir païenne; depuis cent ans, la roue tourne en ce sens, sans arrêt, et cela est grave, encore plus grave pour la nation que pour l'Eglise.» Taine. ouvr. cité, XI, p. 187.

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rurale tend, selon une pente instinctive, à revenir au paganisme dont elle ne s'est jamais entièrement dégagée. Sans doute ces croyances d'origine païenne étaient plus répandues encore sous l'ancien régime, et les progrès de l'instruction doivent tendre à les détruire. Mais si les paysans n'étaient alors chrétiens qu'à la surface, ils observaient du moins les pratiques catholiques avec ponctualité. Pour renseigner l'intendant sur le chiffre de la population adulte et valide de sa paroisse, le curé n'avait qu'à compter le nombre des communiants pendant les fêtes de Pâques. Aujourd'hui, dans nombre de villages, la grand'messe du dimanche n'a pour auditeurs qu'un petit nombre de femmes, d'enfants et de vieillards. Les hommes restent sur le porche à causer de la récolte*. Lorsque le curé sortira, il lui tireront d'ailleurs leur bonnet avec déférence. La soutane reste à leurs yeux l'insigne d'une fonction respectable et nécessaire. « J'ai connu des paysans qui pensaient trop de bien du soleil, écrivait en 1886, l'abbé Joseph Roux, curé d'un bourg de la Corrèze. Ce foyer de lumière et de chaleur leur paraissait une créature supérieure, et même un créateur, le Créateur... Le paysan passa du paganisme au christianisme, il retournerait à moins de frais du christianisme au paganisme. » Dans son livre récent. Le sentiment religieux en France^, M. Lucien Arréat cite le cas d'une honnête femme de journée des environs de Paris. A la question, si elle croit en Dieu, elle répond : « Dieu ! il ne s'est jamais occupé de moi en mes jours de

* Voir Taine, XI, p . 182. M. Fouillée émet un Jugement tout semblable : « Entrez dans les églises de nos villages, dit-il, presque partout, à la messe paroissiale, %'OU8 ne rencontrez que des femmes. Les hommes restent aux champs ou vont au cabaret S'ils font encore baptiser leurs enfants, s'ils se marient à Téglise, c'est qu'ils considèrent ces actes comme des cérémonies d'usage et. en quelque sorte, de politesse traditionnelle, qui n'engagent à rien. Le curé, pour eux, est un homme qui baptise, marie, enterre, prépare les enfants à la première communion — laquelle sera souvent bien près d'être la dernière. — confesse les femmes et les fllles, mais doit laisser les hommes tranquilles. Les actes religieux deviennent alors, comme on l'a fort bien dit, l'analogue des actes réflexes ou des habitudes machinales. » La France au point de vue niorat, p. 51.

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malheur. Pourquoi in occuperai s-je de lui ? » Quand à savoir si Dieu existe, elle ajoute qu'elle n'en sait rien, et qu'elle pense avec tous les gens d'ici que le véritable Dieu c'est le soleil qui fait tout pousser. A cette autre question, si elle n'attend rien après la mort, si tout est fini : « Nous sommes, dit-elle, comme les plantes; elles poussent, puis elles meurent, et il en vient de nouvelles ». Le temps lui manque pour aller à l'église. Il ne lui déplairait pourtant pas d'y passer une heure le dimanche, car c'est un « endroit propre » où elle se reposerait, entendrait des chants et de la musique.

« Nos paysans, écrivait un curé de campagne S ne voudraient pour rien au monde que leurs enfants ne fissent pas leur première communion. C'est un rite auquel il n'est pas permis de manquer. Mais ce n'est guère qu'un rite. Cela permet aux garçons de se louer comme petits valets dans les métairies et aux filles d'entrer en service. » La crainte du gendarme, l'emporte d'ailleurs chez le paysan sur le respect de la soutane ou du froc. On le vit bien au moment de l'expulsion des congréganistes. A en croire les journaux nationalistes, il semblait que dans toutes les campagnes de France des légions fidèles se lèveraient pour défendre les moines et que des flots de sang allaient inonder les parvis profanés. Il n'y eut guère de tentatives de résistance qu'en Bretagne. FZncore les combats qui se livrèrent alors, ne rappelèrent-ils que de loin les luttes héroïques de la Vendée. Ce ne fut pas du sang qu'on y versa. Les déclamations incendiaires des journalistes de la «bonne presse » ne font plus illusion à personne. Et ceux qu'on menace d'une Saint-Barthélémy nouvelle peuvent dormir tranquilles. Si l'on trouve encore des hommes prêts à se faire casser la tête par des agents de l'autorité, c'est exclusivement pour des questions qui touchent à la répartition des biens temporels. La foi religieuse n'est plus assez

* Lettres (Vim curé de campagne, par Yves Le Querdec.

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ardente pour remporter sur rinstinct de la conservation personnelle. Et Ton doit souscrire au jugement qu'émettait récemment M. Lucien Arréat, dans un livre tout à fait impartial * : // n* est pas douteux que la France a cessé d'être passionnément catholique.

Un lent travail de déchristianisation se poursuit donc dans les couches profondes de la population française. A quel point en est-il parvenu? On ne saurait l'établir avec certitude. Taine donne à ce sujet quelques chiffres qui ne peuvent être, bien entendu, qu'approximatifs. « A Paris, dit-il, sur deux millions de catholiques qui sont d'âge, environ cent mille remplissent ce devoir étroit (de la communion pascale) qu'ils savent étroit, et dont la prescription impérative est gravée dans leur mémoire par une formule rimée qu'ils ont apprise dès l'enfance : sur cent personnes cela fait cinq communiants, dont probablement quatre femmes et un homme ; en d'autres termes, à peu près une femme sur douze ou treize, et un homme sur cinquante. Eln province, et notamment dans la campagne, il y a des raisons pour doubler ou même tripler les chiffres ; dans ce dernier cas, qui est le plus favorable et sans doute le plus rare, la proportion des pratiquants est de une femme sur quatre et de un homme sur douze... *» Sans doute on peut discuter la valeur de ces statistiques, mais en tout état de cause ce fait demeure que, depuis plus de vingt ans, les électeurs français maintiennent à la Chambre une majorité anticléricale. Aussi, à partir de l'époque de la Restauration, l'Eglise, malgré son infatigable propagande, malgré tous les moyens d'autorité dont elle dispose, a vu graduellement diminuer son influence sur les masses. La plus grande partie du peuple français lui échappe aujourd'hui. Son autorité réelle a diminué à mesure qu'elle paraissait plus digne et plus capable de l'exercer.

* Lm France au point de vue religieux,

• Taine. ouvr. cité, XI. p. 182 et suiv.

Ne serait-ce point parce qu'elle a trop méconnu la parole que révêque de Tarentaise osait prendre pour texte de rhomélie qui déplut si fort à ses ouailles : « Mon royaume n*est pas de ce monde»? En faisant dévier le christianisme de son principe purement spirituel, TEglise a diminué son pouvoir sur les âmes. En cherchant à assurer son règne sur la terre par les voies sinueuses de la politique, elle s*est soumise elle-même à tous les hasards des révolutions. Et cette institution si merveilleusement organisée et qui prétend tenir sous sa loi tant de millions de fidèles, repose en réalité sur un sol mouvant. Quand elle conclut des alliances avec les partis qui se disputent le pouvoir, elle doit nécessairement subir les défaites de ses alliés. Les plus sincèrement chrétiens d'entre les catholiques ont de tout temps compris ce péril, et protesté contre cette profanation. « Je suis exaspéré, écrivait le Père Didon dans une lettre privée S quand je vois des hommes politiques se servir de Tautel comme d'un marche-pied, de la croix comme d'une épée, de la religion comme d'un instrument de succès électoral. Qu'ils fassent donc, ces gens-là, de la politique, et qu'ils laissent tranquille mon Dieu ! Je comprends fort bien que Ton soit monarchiste, impérialiste, républicain ; mais je ne veux pas qu'on se serve de Christ pour le mêler à nos discordes de partis. » Or de tous temps la croix du Christ a été mêlée en France à toutes les discordes de parti. Les plus venimeux d'entre les journaux qui colportent chaque jour le mensonge et la calomnie ne craignent point de s'en décorer. Faut-il s'étonner que cet emblème ne parle plus au peuple d'amour, de sacrifice et de miséricorde? Faut-il s'étonner que certains Libres-Penseurs voient rouge dès qu'ils aperçoivent une croix à l'horizon ? L'histoire nous apprend comment se sont créées à la longue les associations d'idées que nous voyons se produire dans tant de cerveaux d'un développement rudimen-

* Citée par A. Leroy-Beaulieu, Doctrines de haine, p. 189.

taire. Si la France se déchristianise, la faute en est avant tout à la politique de TElglise qui a défiguré la croix.

Ce n*est pas par la politique seulement que TEglise a compromis sa cause, c'est aussi par le négoce. Etant un gouvernement, elle doit disposer, pour accomplir son œuvre, d'un budget énorme. L'Etat qui l'a dépouillée de ses biens ne lui compte, sous le régime du Concordat, qu'un revenu annuel insuffisant. Il faut donc qu'elle accroisse ses ressources par tous les moyens en son pouvoir. Les congrégations y ont pourvu. Leur puissance financière s'est rapidement accrue. La Révolution les avait dépouillées de tous leurs biens. Dès 1850, elles possèdent déjà une fortune immobilière d'une valeur de soixante millions. Dix ans plus tard, en 1860, cette fortune s'élève à cent cinq millions. En 1900, à un milliard soixante-onze millions, d'après un recensement opéré par les soins du ministre des Finances *.

Quant à la fortune mobilière de mainmorte, elle échappe à toute évaluation, mais elle est, sans aucun doute, beaucoup plus considérable encore *. Un député, défenseur des congrégations a affirmé que leurs dépenses annuelles s'élevaient à trois cents millions ; et leurs revenus doivent lar-

* Cette évaluation n'est qu'approximative. Elle comprend une estimation hypothétique des biens immobiliers des Congrégations inscrits sous des prêtenoms. Les chiffres du ministère des finances ont été contestés, en i>articulier par M. de Mun. u Si l'on a cru à ce milliard, a répondu M. Waldeck-Rousseau, c'est parce qu'on le voit partout... aussi bien au sommet des collines qu'au creux des vallons et dans les rues de nos grandes villes. » (Discours à la Chambre du 21 Janvier 1901.) Au Sénat, M. Waldeck-Rousseau est revenu sur cette question en ces termes : a Quelles que soient les critiques dirigées contre le travail des fonctionnaires du ministère des finances, on admettra bien que. quelque réduction qu'on fosse subir à certains chiffres, il y a entre ceux de 1850, soixante millions, et ceux de 1900, un peu plus d'un milliard, un écart assez sensible pour prêter à quelques rectifications. Si le patrimoine immobilier des X'eligieux s'est accru à ce point, serait ce qu'ils auraient poussé l'imprévoyance I usqu'A employer exclusivement en immeubles toutes leurs ressources ? Vous ne le croyez pas.» (Discours du 13 juin 1901.)

* En se basant sur les rapports habituels de la fortune mobilière et de la fortune immobilière, on a pu calculer que la cote mobilière des congrégations (pourrait s'élever de cinq A dix milliards. Eug.-A. Naville, f^s congrégations relh ^ieuseMf p. 36.

gement dépasser le chiffre de leurs dépenses, puisqu elles font de si belles économies.

Dans Tordre naturel des choses, les grandes fortunes privées tendent à se diviser par voie d'héritage et l'Etal prélève en outre des droits élevés à chaque ouverture de succession. Ces fortunes peuvent tomber entre des mains prodigues qui les dissipent. Les fortunes de mainmorte, au contraire, administrées avec une sage prudence, croissent et se multiplient à Tinfuii. Elles sont absolument stables ; elles ne s'aliènent ni ne se divisent jamais. Cent affluents connus et inconnus, captés avec une habileté consommée, viennent sans cesse les grossir. Il est bien des manières de provoquer des legs pieux. « Est-ce avoir renoncé au monde, disait déjà Charlemagne, que d'augmenter tous les jours ses biens par tous les moyens, licites ou illicites, en promettant le Paradis ou en menaçant de l'Enfer*?)) Fatalement, une part de plus en plus large de la fortune pul)lique, tendrait à venir s'immobiliser en ces réservoirs permanents, qui reçoivent chaque année plus qu'ils ne donnent. Il y a là un danger contre lequel l'ancienne monarchie a dû lutter sans cesse, ainsi que l'a démontré à la Chambre Waldeck-Rousseau dans un magistral exposé historique*. Interdiction de se fonder sans une autorisation expresse du pouvoir royal, interdiction de recevoir sans l'intervention de l'Etat, telles sont les règles auxquelles le cliancelier d'Aguesseau avait déjà soumis les congrégations dans son édit de 1749. II avait voulu empêcher l'accaparement « des fonds destinés à la subsistance et à la conservation des familles )).

Avec une admirable souplesse, les ordres monastiques ont adapté leurs moyens d'action aux conditions de la vie économique naturelle. Ils se sont faits industriels et commerçants. Liqueurs, eaux dentifrices, spécialités phar-

* Waldeck-Rousseau a cité fort à propos ces paroles à la Chambre dans la séance du 21 janvier IWl.

' Waldcck-Housseau» Associations et congrégations^ p. 82.

laceutiques, pommades, vernis, huiles, chocolats, fro- [lages, pruneaux, savons, bijoux, confections, eaux pour es cheveux, confitures, — sans parler des eaux miracueuses — la liste des produits de Tindustrie monacale est nfiniment variée ^ Et cette industrie travaille dans des onditions qui lui permettent de défier toute concurrence, -a main-d'œuvre ne lui coûte rien, ou presque rien. Ses principaux ouvriers sont des serfs modernes. Ils sont enga- ;és à vie, ils ne touchent aucun salaire, ils ont fait vœu le pauvreté. Après avoir abandonné à la communauté out leur avoir personnel, ils lui livrent tout le produit de eur travail. Et leur entretien est d'un prix minime. La ègle de Tordre ne prescrit-elle pas la sobriété? Ce ne sont ►as les moines et les religieuses seulement que Ton mploie dans ces ateliers annexés aux couvents, ce sont (^s assistés aussi, les orphelins, les enfants abandonnés, ►our lesquels on fait appel à la générosité publique. Nous vons parlé de la grandeur de l'œuvre charitable accom- ►lie par les congrégations. Nous ne pouvons passer sous ilence les criants abus dont elles se sont parfois rendues oupables. Chacun a dans la mémoire les détails vraiment lorribles du procès des sœurs du Bon Pasteur de Nancy.

On y a vu, dit M. Eugène-A. Naville*, des jeunes filles prouvées par la faim, le froid et l'excès de fatigue, épuiées par des journées de douze à quatorze heures de traail, chacune éternellement occupée au même point de :outure, dans un atelier où l'on confectionnait de bizarres hemises et dessous de courtisanes, puis jetées à la rue ans argent, sans gagne-pain et à peine vêtues. »

Sans doute, de tels actes que Mgr Turinaz lui-même a lualifiés de criminels, sont de rares exceptions. Mais il ;st certain que les ateliers des cloîtres échappent à toute iurvcillance sérieuse et que les lois protectrices du travail

' Voir Eugène-A. Naville, Les congrégations religieuses et la loi française du '" juillet 1901. Genève, Kûndig. 1903.

* Ibkl.. p. .39.

312 LES DEUX FRANXES

n*y peuvent pas faire sentir leur influence. II est certain également qu*en fournissant aux grands magasins de Paris une main-d'œuvre économique entre toutes, ils ont contribué à la crise du petit commerce et à l'avilissement des salaires des femmes. La fortune de tel ordre millionnaire est faite de la misère de cent fovers.

Et ce que les couvents rendent en aumônes, est bien loin de compenser ce qu'ils prélèvent sur l'épargne publique. Nous ne voulons pas dire que les œuvres de charité ne soient pour eux qu'un moyen, mais à coup sur, elles ne sont pas le but dernier. Ce but est moins encore le lucre en lui-même. Il est ailleurs, il est plus loin et plus haut : toujours à la même place depuis l'origine de l'Institution romaine. Il est la domination de Rome sur le monde. Les milices disciplinaires des congrégations y travaillent, chacune dans sa sphère d'action, avec une entière unité de vues. Et comme l'argent est la force, comme l'argent domine, bouleverse et conduit le monde, il faut que les humbles religieux qui ont renoncé à tous les biens terrestres en amassent de prodigieux monceaux pour couvrir les frais des guerres prévues et préparer les conquêtes espérées. Mais ce que l'Eglise a gagné par les ordres en puissance financière, elle l'a perdu en pouvoir sur les âmes. La religion s'était mêlée à la politique; c'était une chute. Elle se mêle au négoce ; c'est une chute plus profonde. Descendue jusque dans l'arène boueuse où se démène la mêlée sauvage de la lutte pour la vie, elle ne vient pas séparer les combattants, ni leur prêcher la pitié et le renoncement. Elle prend part elle-même au combat, elle prétend s'en arroger le prix. Faut-il qu'elle s'étonne si les vaincus la poursuivent de leur haine ?

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