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CHAPITRE XXI

De quelques conversions notoires.

Le néo-catholicisme littéraire. Réaction contre le naturalisme et la religion de la science. MM. de Vogué, Coppée, Huysmans. M. Brunetièrc, type de mentalité romaine. Son apologie du génie latin. Son éloge de la casuistique. AprèM une uisite au Vatican. Les étapes d'une conversion. L'équation fondamentale, triomphe de l'esprit scolastique. Le cas de M. Bourget. Velléités mystiques de sa Jeunesse. Tendances morales de ses romans. Déterminisme catholique auquel 11 aboutit VEtape. Une religion d'utilité sociale. Quelle action peut-elle avoir ?

La religion de la science fut prédominante en France pendant une trentaine d'années à partir du milieu du XIX*"« siècle. Vers 1885, un reflux se fit sentir. L'école naturaliste qui avait eu la prétention d'être une forme définitive de la pensée humaine donnait déjà des signes évidents d'épuisement. La publication de la Terre ^ fut le signal de la débâcle. Cinq disciples de Zola, dans un manifeste retentissant, déclarèrent qu'ils abandonnaient désormais le Maitre, « descendu au fond de l'immondice ». Il est certes contestable que le Maître fût descendu plus au fond de l'immondice que quelques-uns de ses censeurs, M. Paul Bonnetain, par exemple. Le manifeste des cinq n'en était pas moins un signe des temps. Il indiquait un nouveau changement de mode en littérature.

L'auteur des Rougon-Macquart avait prétendu faire une œuvre d'où « Tànie fût absente ». Il y avait réussi. Des écrivains d'une intelligence plus subtile s'avisèrent que l'absente laissait pourtant un vide. Ils entreprirent de le combler. La psychologie fut leur étude favorite. Le temps est passé des superbes assurances positivistes, des affirmations tranchantes d'un matérialisme rudimentaire, de la foi aveugle dans l'avènement prochain d'un millénium scientifique. Il semble qu'on respire une autre atmosphère intellectuelle. La pensée s'est comme repliée sur ellemême; elle est devenue plus réfléchie, partant plus critique, plus négative. Mais la négation ne peut l'arrêter. Le mouvement de réaction, en se prolongeant, s'accentue et s'étend de proche en proche à tous les domaines. Les poètes décadents avaient proclamé le réveil de l'Idéal. Dans les salons annuels, aux paysanneries de Lhermite, aux truculentes carnations de Roll, on voit succéder de pâles figures botticelliennes tenant en mains les lis des annonciations célestes. Symbolisme, idéalisme, mysticisme, sous les noms divers dont il s'est décoré, ce mouvement qui n'est pas encore parvenu à son terme, apparaît, à certains égards, comme un réveil du romantisme, d'un romantisme découronné de ses illusions, marqué à la molle empreinte d'une génération trop anémiée pour fournir les élans passionnés des Jeune France.

Et de même que le naturalisme est la forme esthétique complémentaire de la religion de la Science, le néo-idéalisme actuel, comme avant lui le romantisme, procèdent du sentiment catholique, en le dénaturant parfois, il est vrai, en lui donnant des formes aussi imprévues que peu canoniques. Cela est sensible, même chez les écrivains que l'Eglise romaine renierait à coup sur, comme elle eût renié Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly. Des romanciers dont l'incrédulité est notoire se plaisent à exprimer les passions les plus profanes en un style liturgique. Il n'est pas jusqu'à M. Maurice Barrés qui ne transporte dans les dévo-

lions intimes du culte de son moi les préceptes des Exercices d'Ignace de Loyola. Le fondateur de la Ck)mpagnie de Jésus est à ses yeux un aussi grand saint que l'auteur d'Adolphe ou que Stendhal lui-même.

Mais TEglise a fait récemment dans le monde des lettres des conquêtes moins suspectes que celles-là, si bien qu'elle a pu nourrir tout au moins l'illusion d'un retour de la France pensante à la vraie foi. Un certain nombre d'écrivains connus et influents, libres-penseurs ou sceptiques jusqu'ici, ont fait personnellement adhésion aux dogmes catholiques : MM. Huysmans, François Coppée, Melchior de Vogi'ié, Paul Bourget, Ferdinand Brunelière, pour ne citer que ceux qui ont un nom^ Ces écrivains étant très divers d'esprit et de tempérament, leurs cas psychologiques présentent des caractères tout à fait difl'érents. Le prestigieux styliste d'A rebours n'a point un cerveau latin. C'est un mystique du Nord dévoyé. Il évolue dans les régions suspectes où une religiosité morbide côtoie l'érotomanie. Les messes blanches ou noires qu'il célèbre avec une égale magnificence ne s'adressent qu'à quelques des Esseintes désireux d'émoustiller leurs sens atrophiés par l'alternance savante des dévotions ascétiques et des orgies sacrilèges. Huysmans ne doit, fort heureusement, pas avoir d'action sociale notable; il n'appartient pas à une étude telle que celle-ci.

Quant à M. de Vogué, il n'a fait que verser du côté où il avait toujours penché. A l'àge où reparaît souvent la marque de l'éducation première, il a pris le parti d'accepter la loi de son milieu. Jamais il ne s'en était entièrement afl'ranchi. Autant qu'on peut porter un jugement dans une si délicate question, M. François Coppée est le seul auquel le mot de « conversion » puisse convenir, si l'on entend par là, non pas l'enrôlement dans tel ou tel

* Je ne parle pas ici de M. Jules Lemaitre qui» comme président de la Ligue de In Patrie française, s'est trouve, bon gré mal gré. allié du parti clérical sans avoir cependant soumis son capricieux et indocile esprit aux dogmes rigides de l'Eglise.

parti politique ou religieux, mais un changement radical de la personnalité intime produit par Taction d*une force mystique. La bonne souffrance est l'évident témoignage d'une expérience de cet ordre-là. Il se peut que parmi les autres écrivains que nous venons de citer, il en soit d'autres qui aient fait des expériences intimes du même ordre. Nous l'ignorons. Il ne nous ont rien dit qui nous permette de l'affirmer. Allons même plus loin, tout ce qu'ils nous ont dit semble exclure cette hypothèse. Examinons de plus près les témoignages donnés publiquement par les deux représentants les plus notables et les plus influents de la tendance que nous étudions ici, sans oublier toutefois, en poursuivant cette analyse, que ce qu'il y a de plus intime dans les convictions religieuses peut toujours nous échapper.

Dans une impasse tranquille du Vieux Quartier Latin, s'élève l'Institution Lelarge qui, depuis plus d'un demisiècle, a fait franchir à d'innombrables jeunes Français la porte étroite du baccalauréat. Il y a quelque trente ans, deux jeunes hommes qui devaient faire leur chemin dans le monde, vinrent, à peu de jours d'intervalle, sonner à la porte du père Lelarge, pour lui demander un gagne-pain. Ces deux bohèmes laborieux à qui répugnait l'enregimentement universitaire et qui, pour garder leur liberté, se condamnaient à la triste vie de répétiteurs, sont entrés côte à côte, vingt ans plus tard, à l'Académie française ^ L'un s'appelle Ferdinand Brunetière, l'autre Paul Bourget.

Il n'y avait guère, semble-t-il, d'affinités intellectuelles ni morales entre ces deux esprits. L'un était alors un poète, et même lorsque le poète est mort jeune pour laisser survivre l'homme, il en reste toujours quelque chose. De poète, il devint critique, puis romancier, puis voyageur, promenant sa curiosité sans cesse en éveil, à travers les

* C'est à cette occasion qu'un journaliste avisé nous a raconté ce souvenir <le leur jeunesse.

livres, à travers la vie, à travers le monde; apte à tout comprendre, plus souple, et plus insaisissable que Tun de ses maîtres, Renan ; sans personnalité nettement accusée, nature purement réceptive, de culture très étendue, cosmopolite et toute moderne.

L'autre n'a jamais été poète, et, je ne sais s'il s'est jamais bien douté de ce que c'est que la poésie. Peut-être n'a-t-il pas compris beaucoup de choses, et peut-être ne s'en est-il pas soucié. Mais ce qu'il a compris, il le possède mieux que personne. Sa culture est exclusivement livresque et classique; tout ce qui sort de l'antiquité latine et du XVIIn'e siècle français parait sortir du champ de sa vision. En dehors de la France, il ignore totalement les grandes forces intellectuelles, religieuses ou sociales qui agitent le monde moderne. Ce qui est moderne pour lui, c'est encore Bossuet. Il l'a dit aux cardinaux de Rome; il le pense. Dans ce domaine qui lui est propre, il s'est cantonné comme dans une forteresse inexpugnable. Il y est maître absolu. Quiconque veut y pénétrer doit lui rendre un juste hommage. Il a une personnalité accentuée, il la maintient, il l'impose et il en impose. C'est un esprit de doctrine en un temps où il n'y a plus de doctrines. Il a le ton naturellement autoritaire ; et s'il a pu déjà dans sa vie changer d'avis sur quelques points essentiels, il a toujours énoncé ses opinions successives avec l'assurance d'un homme qui ne se sent jamais sujet à l'erreur. L'un est aussi raide que l'autre est souple. Leurs démarches sont donc autres, autant qu'on peut l'imaginer. Et pourtant les voici, après de lointains détours, parvenus au même point. Jamais l'on n'a vu plus complètement vérifié le proverbe : « Tous les chemins mènent à Rome ».

M. Brunetière nous intéresse particulièrement parce qu'il continue la lignée d'esprits dont nous avons cherché à suivre la trace à travers l'histoire de la pensée française. Parmi les vivants, il figure pour nous le type parfait de la mentalité romaine. Il en a l'esprit : autoritaire, dogma-

tique, dialectique, intolérant ; et il en a le style. Sa machine mentale fonctionne comme celle de Bossuet, mais avec moins d'harmonie. On entend des grincements. Si M. Brunetière a le sens de Tordonnance symétrique des idées, il n a pas le sens de la beauté. C'est là ce qui le distingue de son maître. 11 a d'ailleurs pleinement conscience de la tradition qu'il représente. Rome est pour lui la source de la vérité : la Rome des empereurs avant la Rome des papes. On n'a pas oublié l'éloquente apologie du génie latin qu'il prononça autrefois à Avignon ^ «Rome, disait-il, a conquis la Gaule en la civilisant, en l'associant, moins de cent ans après Auguste, à l'empire du génie latin... Fidèles à notre premier choix, nous avons latinisé pour le nationaliser tout ce que nous avons pu réaliser depuis lors de progrès ou d'acquisitions de toute nature, intellectuelles ou morales, politiques ou sociales. Toute notre histoire pourrait s'interpréter par la persistance de notre effort à maintenir» à revendiquer, à défendre notre latinité contre les envahisseurs du dehors et les ennemis du dedans. La Révolution française elle-même s'explique et se légitime en partie par là ». Discipline sous la loi, subordination de l'individu à la société, ce sont les traits généraux du génie latin. 11 tend à l'universalité, c'est-à-dire à la catholicité. Et si la France est restée fidèle à cet esprit, ce n'est pas un hasard de l'histoire. « La France, c'est le catholicisme, et le catholicisme» c'est la France.» La Renaissance, favorisée par les grands papes des XIV™^ et XV"® siècles, n'est autre chose que le triomphe de l'esprit latin. Et tout ce qu'il « reconquiert ainsi d'autorité, d'influence, d'empire, le catholicisme, à son tour, s'en empare pour l'épurer de ce qui reste encore d'erreur païenne... Ce n'est pas un mince honneur à la papauté d'en avoir tenté l'entreprise et on ne trouvera pas qu'elle y ait si mal réussit puisque enfin tout ce qu'on nomme

' Voir Discours de combat, Tome I. M. Brunetiére, dans ce discours, exalte le génie latin aux dépens du génie hellénique. Les Grecs ne furent, pour lui, que d'inutiles rhéteurs. C'est, en d'autres termes, mais en suivant le même enchaf' nement d'idées, le paradoxe de Joseph de Bfaistre. Voir plus haut, p. 162 et 163.

des noms de Liberté, Egalité, Fraternité ^ nest après tout qu*une laïcisation des enseignements de Vesprit catholique et latin ï>. Le jugement de M. Brunelière parut surprenant. L'on y peut cependant souscrire à condition d'entendre les mots « Liberté, Egalité, Fraternité » à la façon de Robespierre. Et nous sommes heureux de constater que 1 eminent directeur de la Revue des Deux Mondes a une si claire conscience des rapports étroits qui relient, à travers les âges, la Rome impériale, la Rome pontificale et la République jacobine. La thèse historique que nous avons tenté d'exposer en reçoit une confirmation inespérée.

Avec une très grande sûreté de jugement, M. Brunetière reconnaît tous les esprits marqués à l'empreinte romaine et il en constitue une phalange sacrée. Il unit Auguste Comte à Bossuet, par l'entremise de Joseph de Maistre. Son esthétique littéraire, enclose dans la règle classique, concorde avec sa doctrine politique et sociale. Toutes deux sont à base autoritaire. Toutes deux suppriment cet individualisme qui est pour l'éminent critique le péché contre le Saint-Esprit. Le besoin d'autorité, élément constant dans les variations de M. Brunetière, les explique et les réduit à l'unité. Son cas est particulièrement intéressant pour nous. Il montre bien que la mentalité que nous étudions peut exister en dehors de toute croyance positive. Dans la première partie de sa vie M. Brunetière ne croyait à rien et ne s'en cachait pas. Tout incroyant qu'il fût, il trouvait cependant moyen d'être dogmatique. C'était un sceptique autoritaire. Il avait mis son dogme en des préceptes de rhétorique. Les lettres devaient être, selon lui, gouvernées ; il prétendait en être le directeur spirituel.

Bien avant la visite au Vatican, toutefois, M. Brunetière avait déjà montré de quel côté le portaient de secrètes affinités. Il avait publié en 1885 son apologie de la casuistique. Sans doute il n'alla pas, alors, jusqu'à prendre directement le parti des jésuites contre Pascal. Il n'admettait Escobar qu'avec quelques réserves. « La casuistique, disait-il, ne

doit pas concilier les exigences de Tintérel avec les commandements du devoir. Elle doit seulement concilier entre eux des devoirs contradictoires. » Ceci posé, la science de la casuistique n*en subsiste pas moins étant la morale même et de plus en plus tendant à devenir toute la morale. « Pour faire son devoir il faut le connaître S et la vie devenant de plus en plus compliquée, nous avons besoin d*une longue, patiente, délicate éducation morale, et cette éducation la casuistique seule est en état de nous la donner. » Si d*àge en âge quelque progrès s'accomplit en morale, c'est à la casuistique et à la casuistique seule que Vhonneur en revient.

Voilà qui est bien instructif. Qu'est-ce que la casuistique? Une morale qui prévoit d'avance les cas pour en donner une solution toute préparée d'avance ; une morale codifiée selon la méthode juridique romaine ; une collection de recettes pour la direction uniforme des vies humaines. Vous passez par une crise intérieure, vous êtes incertain de votre voie : allez à votre bibliothèque, feuilletez le gros livre, cherchez la page exacte, consultez Escobar, consultez Sanchez, consultez les modernes disciples d'Escobar ou de Sanchez, et vous saurez. Que si vous n'avez pas le livre, allez seulement trouver l'homme qui a étudié le livre et qui sait. Il décidera pour vous. Vous serez en repos.

Et la conscience? Qu'est-ce que M. Brunetière en fait dans tout cela? « Ce qu'ils appellent leur conscience, nous répond-il, je l'appelle moi, leur orgueil. » La conscience est une forme du sens propre, et le sens propre est toujours condamnable. Une religion vraiment « organisée » ne laisserait guère de place à la conscience.

Lors donc que M. Brunetière fit le pèlerinage du Vatican il ne dut point s'y sentir étranger. D'où vient que l'article qui annonçait urbi et orbi cette mémorable visite causa une si pénible surprise à beaucoup d'entre ceux qui étaieut

* Au senR intellectuel du mot.

parmi les lecteurs les plus assidus de M. Brunctièrc? Certes ceux qui ont le respect des droits de Tàme et de la conscience, admettent toute conversion sincère, qu'elle aille de rincroyance à la foi, ou de la foi à Tincroyance, comme celle de Jouffroy ou de Renan. Les hommes qui accomplissent cet acte si grave et si solennel, les hommes qui prononcent la parole décisive par laquelle ils brisent avec tout leur passé et engagent tout leur avenir, ont droit à notre respect, pourvu que nous sentions qu'ils obéissent à ces motifs de conviction intérieure, seuls valables en cet ordre-là.

Qu'en fut-il de la conversion de M. Brunetière? Lui seul peut le savoir, lui seul est en droit de le dire. Peut-être eûmes-nous le tort d'exprimer à ce sujet un jugement trop catégorique ^ Ainsi qu'à beaucoup d'autres, cet article Après une visite au Vatican, nous fit perdre notre sangfroid. Comment, nous disions-nous, voici un homme qui brusquement renie les convictions de toute sa vie, brûle ce qu'il avait adoré et adore ce qu'il avait brûlé, conclut alliance avec Rome en son nom et au nom de la Revue de ferme tradition libérale dont la direction lui avait été confiée ; voici un homme qui se fait l'apologiste de la foi romaine, et, dans le manifeste qui doit annoncer ce changement de front inattendu, rien, pas un mot, pas même moins qu'un mot, un accent qui exprime ce que les mots ne disent pas, rien qui indique ou laisse supposer la présence d'une conviction intime I Les seuls mobiles allégués par M. Brunetière étaient des mobiles purement extérieurs, des mobiles d'utilité sociale. Il venait prêcher à la France la religion utile I

Les autres manifestes qui suivirent et s'échelonnèrent, marquant les étapes parcourues par M. Brunetière, n'étaient point pour nous faire revenir de cette première impression. Voyons les textes :

' A propos d'une conotrsiony 32 pAges in-K», Genève, Eggimann, 1895.

1® Le 2 février 1896, l*année qui suivit sa visite au Vatican, M. Brunetière, inaugurant sa campagne de conférences, parlait à Besançon sur La Renaissance de Vldéalisme, L*idéal renaît, il faut s*en féliciter. Mais qu*est-ce au juste que cet idéal vers lequel s'orientent les esprits, et où doit-il nous conduire? C'est ce que nul ne peut savoir. « D'essayer de dire au profit de qui s'opère, de quelle politique, de quelle morale ou de quelle religion cette rénovation de l'idéalisme... c'est le secret de l'avenir et. Messieurs, vous me permettrez de ne pas me donner à ce propos le ridicule de prophétiser. » Et Brunetière ajoutait en note : « Je ne saurais conclure au-delà de ce que je pense et j'avoue que, pour le moment, je ne saurais rien dire de plus, ni surtout, de plus affirmatif ».

2" En 1898, Brunetière se trouve à Besançon et prononce au Congrès de la Jeunesse catholique un discours sur Le besoin de croire. En voici la conclusion :

« Quel que soit le pouvoir de la volonté dans les choses de la foi, et il est considérable, aucun de nous n'est le maître du travail intérieur qui s'accomplit dans les âmes. Mais si quelques-uns de ceux qui m'écoutent se rappellent peul-ctre en quels termes, ici-même il y a trois ans, je terminais une conférence sur la Renaissance de l'Idéalisme, ils reconnaîtront que les conclusions que je leur propose aujourd'hui sont plus précises, plus nettes, plus voisines de l'idée qui nous a rassemblés en congrès — et pourquoi, si c'est un grand pas de fait, n'en ferais-je pas un jour, un autre, plus décisif? »

i^ Un an après S M. Brunetière n'a point encore fait ce « pas décisif» qu'il faisait prévoir à ses auditeurs. Il semble même qu'il ait esquissé un mouvement en arrière : « On nous a demandé quelquefois. Messieurs, à nous qui nous arrêtons respectueusement au seuil de la croyance, mais qui serions désolé de scandaliser les croyants et qui regret-

* Conrrrcnce prononcée n Lille pour l'Union de la paix sociale, le 15 mars 1899.

tons amèrement de ne pas partager leur foi, on nous a demandé si nous voulons ce qu*on appelle une religion pour le peuple... Non, Messieurs... Nous voulons seulement épargner à ceux qui ne les connaissent pas les sécheresses du doute. )>

Nous qui nous arrêtons respectueusement au seuil de la croyance, mais qui serions désolé de scandaliser les croyants et qui regrettons de ne pas partager leur foi !

Voilà qui est d'une netteté parfaite. Après avoir lu ce discours, nous nous demandâmes, avec une surprise croissaute : « Si, comme il le dit, M. Brunetière ne partage pas la foi des croyants, pourquoi, au nom de qui ou de quoi, et de quel droit, la préche-t-il aux autres? » Quelles que soient les expériences intimes par lesquelles ait pu dès lors passer \L Brunetière — et certes il n'est en rien tenu de nous en livrer le secret — nous devons admettre, de son propre aveu, qu'à un moment donné, il a été l'apôtre qui enseigne les autres avant de croire lui-même et ne sachant pas s'il croira jamais.

i^ Enfin, le « pas décisif» a été franchi. M. Brunetière a prononcé à Lille ^ une confession de foi que les autorités les plus incontestées ont déclarée irréprochable et que la presse catholique a saluée avec une satisfaction sans mélange. Et cette confession la voici : <( Vous, cependant, qui parlez ainsi — me demandera-t-on peut-être, et on me l'a souvent demandé — que croyez- vous? Ce que je crois. Messieurs, il me semble que je viens de vous le dire! Mais à ceux qui voudraient quelque chose, non pas, je pense, de plus net, mais de plus explicite, je répondrais simplement : « Ce que je crois — et j'appuie énergiquement sur ce mot — ce que je crois, non ce queye suppose ou ce que f imagine et non ce que je sais ou ce que je comprends, mais ce que je crois... allez le demander à Rome * ».

< Conférence sur Le» raison» actuelle» de eroiret 18 novembre 1900.

* M. Brunetière i^outait : c Tout ce que je puis donc faire, devant le mystère, c'est d'abord de m'incliner et c'est ce que Je fais... mais ce que Je puis

« Allez le demander à Rome I )> cela explique tout, cela tranche tout, cela suffit à tout I II n'y a rien à ajouter à cet « Allez le demander à Rome I » Il n'y a rien à y répondre. Ma foi n'est plus en moi, elle est à Rome. C'est à Rome qu'est ma conscience. « En matière de dogme et de morale, je ne suis tenu de prouver que l'autorité de l'Eglise ». Et M. Brunetière la prouve.

Il part d'un mot, d'une définition, d'une étymologie : Religio, de religare, ce qui relie. Il part d'un mot pour en déduire la réalité complexe et vivante. Que voilà bien la méthode scolastique I Puisque la religion est ce qui relie, elle n'est pas dans la conscience individuelle, elle est dans la loi imposée*. Cette loi est faite pour courber l'individu sous l'autorité. Or, Rome est seule capable de l'édicter. « Seule elle peut réduire à l'unité l'infinie diversité des opinions des hommes*». Seule elle peut réprimer les dissidences. Car elle est un gouvernement, tandis que le protestantisme n'est que l'absence de gouvernement. Et les âmes humaines ne sont-elles point faites pour être gouvernées ? Le pouvoir spirituel de Rome est donc légitimé par cela même qu'il existe et qu'il existe seul dans notre monde

faire ensuite... c'est de dire et de déduire, c'est d'expliquer les raisons que J'ai de m'incliner. J'en ai d'autres. J'en ai de plus intimes et de plus personnelles. Il y a bien des chemins qui mènent à la croyance, et j'en ai exploré. J'en ai parcouru, J'en ai suivi plus d'un; je me suis aussi quelquefois fourvoyé. J'i^oute seulement — puisqu'enfln, Messieurs, chacun de nous, quand il parle de ses raisons de croire, s'il ne fait pas une confession, livre pourtant à ceux qui l'écoutent le récit d'une expérience personnelle — j'igoute seulement que. de ces raisons, il me semble, quand je m'interroge, que les raisons morales ou plutôt les raisons sociales ont été les plus décisives >.

* Discours de combatf Tome II. p. 89.

* . . . Toutes les religions ne sont que des rassemblements, des groupements, des ralliements d'êtres humains autour de l'idée commune qu'ils se font de la Divinité ; la mise en participation d'une croyance ; le partage effectif des cérémonies d'un culte ; et, comme conséquence, l'engagement que prennent les fidèles de souscrire au credo que leurs prêtres promulgueront pour entretenir ce culte ou développer cette crojrance, l'organiser, la propager et honorer Dieu... Il ne saurait y avoir de « religion individuelle ». On ne peut pas plus être seul de sa religion qu'on ne le pourrait éti*e de sa « famille » ou de sa « patrie ». Famille, patrie, religion, ce sont des expressions a collectives b si Jamais il y en eut. On n'en diminue pas seulement la portée, on en dénature, on en corrompt le sens quand on les « individualise ». Lm religion comme sociologie» Revue des Deux Mondes^ 15 février 1903, p. 8S5.

chrétien. El quand le pouvoir spirituel a prononcé, sa parole est la vérité, nul ne doit Texaminer. « L'hérétique est celui qui a une opinion, dit M. Brunelière, après Bossuet... et malheur à celui qui est seul! Les hommes aiment à penser en troupes ». Quant à ceux qui n'aiment pas à penser en troupes, ils sont évidemment dans leur tort. M. Brunetière n'est guère moins sévère qu'Auguste Comte lui-même pour les esprits « vicieusement contemplatifs » qui osent avoir une conviction individuelle. Il s'est découvert, sur le tard, avec le fondateur de la Religion de l'Humanité, des affinités profondes et qui ne sont pas pour nous surprendre. Tous deux ont été formés à la même école.

Plus récemment, M. Brunetière a résumé toute sa doctrine en une formule qu'il appelle YEquation fondamentale :

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