SOCIOLOGIE = MORALE MORALE = RELIGION
doù : SOCIOLOGIE = RELIGION
Pour comprendre toute la portée de cette équation, il convient d'en peser les termes avec soin. Sociologie ? Comte avait lui-même formé ce barbarisme sonore par l'accouplement d'un mot latin et d'un mot grec. Le produit hybride ainsi obtenu a beaucoup servi depuis lors. La sociologie est une science si vaste que nul n'en connaît les bornes. Dites plutôt ce qui n'y rentre pas. Aucune question politique ou sociale ne saurait à coup sûr lui échapper.
Religion? Nous venons de le voir. C'est Rome gouvernant les consciences, comme elle gouvernait jadis les cités. Nous voici donc en mesure de compléter l'équation fondamentale.
Sociologie = Tout au monde Religion = Catholicisme romain
D'où il suit que la clef de tout les problèmes humains.
philosoph'uiues, politiques, sociaux ou autres quelconques n'est autre que la clef de saint Pierre.
Ce n'est pas seulement Tensemble des choses divines et humaines qu'enclôt Téquation fondamentale dans ses termes désormais consacrés; c'est encore, c'est plus particulièrement M. Brunetière lui-même. Il est là tout entier, mais il n'y est pas seul. S'il l'a formulée, cette glorieuse équation, c'est que des milliers de ses devanciers l'avaient dès longtemps préparée : tous ces abstracteurs de quintessence qui forment une chaine ininterrompue à travers l'histoire de France et qui, pour avoir cent fois changé d'idées, n'ont jamais changé de méthode.
Croire à la vertu des mots, à la vertu des phrases, à la vertu des formules ; enfermer en des équations verbales la réalité vivante ; finir par un mot d'ordre l'essor indéfini de la pensée humaine; échafauder des constructions dialectiques qui portent sur le vide et s'imaginer qu'on a construit un Temple éternel de la vérité où tous les hommes du présent et de l'avenir doivent s'agenouiller pour écouter la parole sainte : c'est la méthode des docteurs scolastiques, anciens et modernes. Mais le monde a changé. Il n'entend plus les raisons de Noél Beda. Il n'a plus que faire des défroques d'un passé mort.
Ce n'est point par la voie d'une dialectique rigide que M. Bourget a été conduit à la doctrine catholique orthodoxe à laquelle nous le voyons aujourd'hui parvenu. Il a toujours paru déterminé par sa sensibilité plus que par ses facultés logiques. Dans ses poésies de jeunesse, il nous apparaît, lui aussi, comme un mystique égaré en des chemins de perdition, et gardant la nostalgie de ses croyances perdues. Ainsi qu'il l'a dit si justement de Baudelaire, il conserve « le désir de sentir comme au temps où il croyait ». Et ce sentiment lui inspire tout au moins le respect des droits de l'àme et une pitié délicate pour ses détresses intimes. C'est là ce qui fait l'intérêt profond de
quelques-uns de ses premiers romans. Que Ton relise en particulier les dernières pages de Crime d'amour, drame de conscience poignant et d'un sérieux moral bien rare dans la littérature romanesque française. Pour en trouver Téquivalent, il faudrait aller jusqu'à Résurrection de Tolstoï. Mais le drame tourne court. L'auteur ne conclut qu'à cette vague « religion de la souffrance humaine )> qui fut de mode en France vers 1885. Une religion semblable ne pouvait être qu'une crise de sensiblerie passagère.
On a dit que M. Bourget a ramené dans le roman français le souci des idées morales ; cela est vrai, et nous ne songeons nullement à lui en enlever le mérite. Mais le sentiment moral n'apparaît jamais, ou presque jamais, dans ses livres comme un principe de lutte, d'amélioration, c'est-à-dire de vie ; il ne vient qu'après coup, il est uniquement remords et contrition. Remords inutile parce qu'il ne se transforme pas en énergie active ; simple impression que d'autres impressions effaceront. La conscience des personnages de M. Bourget, quand ils en ont une, n'est jamais tournée que vers le passé.
L'auteur des Essais de psychologie a été, toute sa vie, en proie à une contradiction intime qui, après avoir fait de lui un esprit incertain, flottant à tous les vents, sans gouvernail ni boussole. Ta contraint de se réfugier enfin, désemparé, au port bien abrité du dogme catholique. De tempérament, M. Paul Bourget fut un voluptueux intellectuel élevé à l'école du dilettantisme de Renan ; il chercha à s'approprier la méthode de Y Intelligence de Taine. Sa morale, à base déterministe, eût tendu à exclure la catégorie du bien moral et par conséquent la possibilité de l'effort. D'autre part, il a gardé au fond de son àme, que l'on sent tendre et bienveillante, un sentiment mystique que rien n'a pu étouffer. Et comme, en avançant dans la vie, il a pris de plus en plus au sérieux son rôle social d'écrivain, comme il a constaté autour de lui, dans la société riche et désœuvrée qu'il a fréquentée de préférence, des traces évi-
dénies de la crise douloureuse que traverse en ce moment lïune française, il a cherché à concilier ses penchants innés, ses idées acquises, les appels de sa conscience et les intérêts sociaux qui lui sont chers, et il a trouvé pour les concilier, une Eglise qui l'avait dès Tenfance marqué de son empreinte, une Eglise tutélaire qui ouvre ses portes accueillantes à ceux que la vie a lassés et les décharge de leurs peines, en leur donnant une vérité toute préparée, en les allégeant quotidiennement du fardeau de leurs péchés» sans exiger d'eux d'effort moral démesuré, pourvu qu'ils
aient reconnu sa loi et reçu de ses mains l'absolution.
Comme bien d'autres Français de nos jours. M. Paul Bourget ne peut voir ailleurs le remède à ses incertitudes propres et le salut de son peuple. Ce qu'il cherche c'est un abri contre le mal de vivre et contre l'instinct bestial de la multitude. Cette conversion — si l'on admettait qu'il y eut conversion et M. Paul Bourget ne l'admet pas S — ne serait pas un élan joyeux vers la vérité retrouvée, mais plutôt la prudente retraite d'un pèlerin qui, vers le soir, se sentant faiblir, cherche un toit pour se mettre à couvert. Elle procéderait plutôt d'une défaillance de la volonté que d'un effort de la volonté.
Toute l'œuvre de M. Bourget explique cette évolution dernière. Cette œuvre est un naturalisme appliqué à la vie intérieure. Elle ne nous montre que des personnages, qui, pour être plus affinés sans doute que les membres innombrables de la famille des Rougon-Macquart, n'en sont pas moins passivement abandonnés à tous leurs instincts. Etres de faible vitalité, ils ne sont plus capables d'éprouver la joie brutale des passions violentes ; leurs passions sont anémi(iues et pourtant ils les suivent sans réaction. Les
I « On n prononcé à mon sujet le grand mot de conversion. Ce mot ne me ferait |>as peur, car j'estime que la volte-face d'un esprit qui. dans la leçon de la vie, reconnaît son erreur première est un des plus beaux spectacles qui soient. Mais tel n'est pas mon cas particulier. On se convertit d'une négation, on ne se convertit pas d'une attitude purement expectative... l\ me serait aisé de démontrer que, s'il y a eu développement dans ma pensée, il n'y a pas eu contradiction... » Préface des œuvres complètes.
femmes de M. Bourget surtout sont de pures instinctives. Elles ne vivent que d'émotions et de sensations. 11 n'y a même pas de lutte en elles. Dès que la tentation les appelle, leur passé n'existe plus, ni leurs principes, ni leur honneur, ni leur foi. Et cette œuvre triste et grave, jusque dans les pages où les conteurs de la vieille France eussent mis le moins de gravité, laisse une impression de lassitude inquiète. Elle proclame à la fois l'appauvrissement du sang, le détraquement des nerfs, une cérébration excessive et maladive et la faillite de toutes les énergies morales. Quand ces énergies sont vaincues, quand elles sont incapables des réactions que fournissent les organes individuels et sociaux en pleine santé, il faut une institution pour les remplacer, et l'institution romaine est précisément celle qui répond le mieux à ce besoin-là. Tel est, à ce qui nous semble, l'aboutissement de la pensée religieuse de M. Paul Bourget.
Cette pensée, se coulant dans un moule intellectuel préexistant, est devenue le déterminisme catholique^ dont le roman ïEtape esquisse la théorie. UEtape est à nos yeux un livre moins religieux que Crime d'amour, et à coup sûr moins chrétien. Nous n'y retrouvons pas ce sentiment tragique du mal moral qui bouleversa, pour quelques instants au moins, l'àme du viveur de Querne. Un jeune Libre-Penseur, Jean Monneron, se convertit au catholicisme. Quel est le chemin qui le conduit à la conversion? Est-ce le sentiment de ses péchés, le besoin d'un pardon et d'un secours? Nullement. Jean Monneron est un juste qui n'a pas besoin de repentance. Par contre il sent très profondément les fautes... des autres, de ses frères et de sa sœur, et il sent ces fautes par leurs conséquences désastreuses et déshonorantes. Les raisonnements bien déduits de Ferrand, le philosophe traditionnaliste l'avaient déjà ébranlé. Les désordres de sa famille achèvent de lui ouvrir les yeux sur les erreurs de qui? de son père. Son père a commis une erreur en brûlant « l'étape », c'est-à-dire en s'élevant
trop au-dessus de sa condition ; il en a commis une pire en ne donnant pas à ses enfants une éducation religieuse. Lorsque, dans une nuit d*insomnie, Jean Monneron se jette à genoux pour balbutier une prière, c*est au chevet de sa sœur coupable. Conversion sans repentir et sans régénération morale. 11 n'en éprouvait pas le besoin pour lui-même, mais d'une manière générale pour la « société ». Bon jeune homme il était, bon jeune homme il restera. Seulement il va a s'encadrer » dans une famille bourgeoise et bien pensante. Il a passé du bon côté, il est du bon parti, il admet toutes les autorités qu'il faut admettre, il adhère aux décrets du Concile de Trente. C'est par là que la France est sauvée en sa personne. Nous en sommes heureux et pour lui et pour la France, mais, pour nous, cela ne nous touche en rien. Il n'y a pas là une expérience humaine dont nous puissions faire notre profit. La conversion de Jean Monneron n'est pas du domaine religieux ; elle se passe ailleurs, dans un autre ordre de grandeurs. Et, pour tout dire en un mot, la conscience n'y est pas intéressée.
La conscience ne fait pas partie du système bien ordonné du philosophe Ferrand. Le mot même sonne mal aux oreilles de ce traditionnaliste. Il le met de pair avec le mot « raison » et le tient pour non moins suspect. La conscience individuelle — et peut-elle être autrement qu'individuelle? — est pour lui, comme pour M. Brunetière, le « sens propre », la négation de l'ordre institué, l'anarchie. Lorsque Ferrand voit son élève troublé, incertain de sa vie, il lui donne le grand catéchisme du Concile de Trente, en lui disant : « Interprétez votre sort avec les formules du livre et vous conclurez... ». Et quand on a le livre, quand on a la formule, à quoi bon la conscience? C'est à ce point précis que M. Bourget rejoint M. Brunetière, après avoir suivi une route toute diflérente.
Les Ferrand et les Monneron représentent, dans la pensée de M. Bourget, les deux Frances dont le conflit séculaire a déchiré la France. Deux blocs sont pour lui en
présence et deux dogmes. Le premier comprend toutes les traditions, maintenues par le lien moral de Tautorité spirituelle. Le second, c'est l'erreur fatale de 89 et c'est l'anarchie. La France ne peut trouver son salut qu'en choisissant le premier bloc, en revenant à la tradition avec le secours de l'Eglise. M. Bourget aime à invoquer à l'appui de sa thèse l'autorité de son maitre Taine. Or Taine, nous l'avons vu, a montré précisément qu'après la tourmente révolutionnaire le régime napoléonien a agi de même façon sur l'Eglise que sur les autres institutions. L'Eglise de France a été déracinéCy elle aussi. Après quoi elle a pris racine ailleurs, sur le sol romain. Et, lorsque M. Bourget pense qu'on pourrait reprendre les traditions de l'ancien régime en les basant sur l'Eglise, telle qu'elle existe actuellement, il commet un anachronisme difficilement explicable chez un esprit aussi bien informé.
Le philosophe traditionnaliste Ferrand est un descendant des austères et pieux jansénistes. Où sont-ils les jansénistes aujourd'hui? Où sont-ils les gallicans avoués? Qu'est-elle devenue cette tradition-là qui fut la plus pure essence du génie de la vieille France ? Ah I si du moins les écrivains notoires qui accordent aujourd'hui à la cause de l'Eglise un appui inespéré, usaient de leur influence pour faire revivre cette tradition vraiment française I M. Bourget le tentera-t-il? A coup sûr ce n'est pas à cela que d'autres s'emploient. La seule chose que M. Brunetière ne juge pas « utilisable )> dans Bossuet, c'est son gallicanisme ; le seul reproche qu'il lui adresse c'est d'avoir été trop Français. L'unité de la France ne peut plus être cherchée aujourd'hui qu'à Rome et ne peut plus être accomplie que par Rome. 11 est permis de le croire. Mais qu'on n'invoque pas alors « la tradition française ».
Le jansénisme ne renaîtra pas. Ses sources morales sont taries. Il appartient au passé. La religion que prêchent aujourd'hui à la France quelques intellectuels pénitents n a rien de commun avec celle des solitaires de Port-Royal
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pas plus que leurs bruyantes conversions n'ont de rapi>ort avec celle de Pascal. Cest une religion d'utilité sociale, faite pour contenir les uns et pour rassurer les autres : la religion de la prudence, si ce n'est la religion de la peur. Son rôle est de garantir toutes les situations et tous les privilèges, dans ce monde et dans l'autre ; d'entraver toute liberté; d'arrêter cet essor de la démocratie que M. Bourget était allé étudier en Amérique avec intérêt et sympathie ; d'enchaîner la pensée humaine et de la courber sous le dogme. Et tout cela pourquoi? pour que les bonnes familles bourgeoises — les seules qui comptent — prospèrent, croissent, se multiplient avec circonspection et conservent de suffisantes richesses. En vérité le plus sceptique peut adhérer à une religion semblable puisqu'elle n'est qu'une opération d'assurance contre les risques révolutionnaires. Est-il bien temps de la prêcher encore, cette religion tutélaire? Qui donc espère-t-on convaincre, si ce n'est ceux qui y ont intérêt? Et ceux-là, étant de beaucoup les moins nombreux, seront les plus faibles. La masse les emporte irrésistiblement ; s'ils veulent l'arrêter elle les brisera. Car il faudrait, en vérité, une autre foi et d'autres paroles, non pour la contenir, chose impossible, mais pour la diriger. Malgré leur indiscutable talent, les écrivains qui tentent aujourd'hui une rénovation catholique dans l'ordre de la pensée auront sans doute une action moins générale, moins efficace et d'une moindre durée que celle qu'eut Chateaubriand au début du XIX'»© siècle. Leur langage est d'une glaciale froideur. Ils ne parlent même pas à l'imagination et au sens poétique. Ce n'est point avec des arguments bien alignés que l'on suscite un réveil religieux. Seule la foi vivante est contagieuse. « L'humanité, a dit Renan, a trop de feu dans le sang pour se contenter d'un Eden de bourgeois heureux, s'amusant par escouades, vivant et mourant par habitude, croyant par décret. »