CHAPITRE XXIII
Du sentiment religieux en France.
La vie religieuse dans le catholicisme français. Double sélection à rebours, par les persécutions et le célibat des prêtres. Les sceptiques dévots. Importance des pratiques. Ce qu'il reste du vieux catholicisme autochtone. Des formes actuelles de dévotion inférieure. Retour au fétichisme. Le culte de saint Antoine de Padoue. Moyenne des croyants tempérés. L'élite religieuse. Le génie mystique tend à l'affranchissement. L'Eglise de France porte en ellemême ses destinées.
Pour marquer quelles sont les positions que TEglise occupe dans la lutte où nous la voyons engagée, nous avons cherché à établir le bilan de ses gains et de ses pertes depuis la Révolution. Nous avons vu comment elle a été renforcée dans son organisme intérieur, quels ont été ses rapports avec les différentes classes de la société, quelles réactions ont produites sur elles les forces dominantes du monde moderne. Resterait la question essentielle.
L*Eglise romaine s'est présentée à nous, jusqu'ici, surtout comme une institution fondée sur le principe du pouvoir spirituel absolu, étayée sur une hiérarchie rigide, poursuivant dans le monde une politique dont les moyens peuvent varier, mais dont le but reste constant. Mais il y a dans TEglise autre chose que ce statut essentiellement politique. Il y a la religion du Christ et nous ne devons jamais Toui)lier. II y a la foule innombrable et muette des croyants.
de ceux qui vivent ingénument cette foi catholique que crautres formulent et imposent, et qui y trouvent secours et consolation. Cest là et non ailleurs que réside la force elTective de TEglise. Car aussi bien, si cette Eglise n'était plus qu'une institution merveilleusement combinée, mais vidée de substance religieuse, si elle ne s'étayait plus que sur les intérêts de caste dont nous avons vu les trop savantes combinaisons, elle ne serait déjà plus qu'une ruine imposante, et rien au monde, pas même le génie d'un nouveau Hildebrand, ne pourrait l'empêcher de tomber en poussière. Pour éprouver la solidité de l'édifice, il faudrait donc pouvoir sonder les moellons de ses gros murs, et voir s'ils sont en roc résistant où si la vétusté les effrite déjà. Il faudrait se demander : Que croient encore ceux qui croient? Non point : Quels catéchismes récitent-ils, quels enseignements de dogmes ont-ils docilement reçus? Mais : Quelle est la foi dont ils vivent? Quelles se trouvent être, dans la masse profonde du catholicisme français actuel, la nature et la vitalité du sentiment religieux? La question doit bien être posée, puisque toutes les autres questions se ramènent à celle-là. Ce qui ne veut point dire qu'elle puisse être résolue. Ici plus encore qu'ailleurs, nous ne pouvons que noter quelques symptômes apparents et recueillir quelques témoignages épars qui ne sauraient avoir de valeur probante. Les paroles les plus sincères peuvent être trompeuses. C'est dans le secret des âmes ignorées que s'élabore l'avenir de l'Eglise.
Une remarque préliminaire s'impose : Au point de vu
de la vie religieuse, la France a été soumise à une doubler-ï sélection à rebours. L'élite spirituelle de la nation avail embrassé la Réforme. Elle a été retranchée par le fer l'exil. La Terreur a décimé une autre élite, prise dans leî rangs des fidèles catholiques. Par les lois de l'hérédité, ce! appauvrissement de la race doit se faire sentir sur tout h cours de son histoire.
La règle du célibat des prêtres agit d'une manière per-
manente dans le même sens. Depuis de longs siècles, les individualités chez lesquelles la faculté mystique prédominait ont sans cesse été accaparés par le clergé régulier et les ordres monastiques. L*Eglise avait maudit la chair ; la chair a pris sa revanche. Tandis que les saints et les saintes, stérilisés, emportaient au tombeau le patrimoine de leurs vertus, les mécréants et les mécréantes se sont multipliés en toute liberté. Si donc cette mauvaise race venait à l'emporter en nombre et en influence, il ne faudrait pas en être surpris. Plus que jamais aujourd'hui le clergé régulier et séculier semble drainer à son profit le meilleur des forces du catholicisme français. C'est la conclusion à laquelle Taine en arrive à la fin de son chapitre ïEglise^ : « Au demeurant, en France, le christianisme intérieur, par le double efl^et de son enveloppe catholique et française, s'est réchauffé dans le clergé, surtout dans le le clergé régulier, mais il s'est refroidi dans le monde, et c'est dans le monde surtout que sa chaleur est nécessaire».
En considérant ensuite, d'une part cette formidable Institution de l'Eglise romaine, de lautre toute la vie religieuse qu'elle veut unifier et administrer, on peut se demander si l'Institution propage la vie ou si elle l'appauvrit et l'épuisé. A coup sûr elle en reste distincte. Ce serait une étrange erreur de croire que les succès tactiques dus à la politique habile de l'Eglise ou aux bévues de ses adversaires, puissent directement profiter à la vie religieuse. Ces événements-là se passent ailleurs. Les conversions intéressées ne sont pas des conversions, puisque, en changeant les gestes et les paroles, elles laissent les âmes identiques à elles-mêmes. Nous avons vu à quel prix et par l'appât de quels avantages l'Eglise fit depuis la Révolution tant de recrues dans les classes privilégiées.
Il ne faut pas compter sur ces aflluents-là pour grossir le courant de la vie religieuse. « Certes, dit M. Fouillée*,
* Ouvrage cilé, XI, p. 188.
* La France au point de vue moral, p. 64.
devant tous les dangers suspendus sur notre pays par les passions religieuses ou sociales, comme par le fanatisme antireligieux, un bon nombre de familles ont accentué une sorte de retour aux pratiques religieuses, tout au moins un mouvement vers les établissements d'éducation chrétienne ; mais tout cela est à la surface et ne provient pas d'une véritable foi intime aux dogmes. On croit seulement qu'il faut une religion pour le peuple, foi politique qui recouvre l'incroyance théologique. »
Admettre sans discuter ce que le curé enseigne, remplir ponctuellement ses « devoirs religieux », donner son obole aux quêtes pieuses, voter pour le bon parti, une foi qui se borne à des manifestations de cet ordre-là, peut paraître irréprochable à beaucoup ; elle n'est point exigeante pour la conduite de la vie, et peut s'allier avec un aimable scepticisme. Renan, avec sa finesse doucement ironique, a fort bien dit comment il se fait que ces dévots à demi incrédules soient malléables entre les mains du clergé et si peu réfractaires à tous les dogmes qu'il plait à l'Eglise de leur imposer :
« Au fond de notre religion, tout extérieure et politique, il y a un scepticisme assez judicieux. On adopte tout parce qu*on sait qu'en pareille matière tout et rien se ressemblent. I^ religion devient ainsi comme ces remèdes qu'on prend sans les goûter, et sans savoir ce qu'ils renferment. On admet la croyance sur l'étiquette, sauf à être mille fois hérétique dans le détail. Nous ne disons pas que cela soit très philosophique ; mais la France ne veut pas qu'en pareille matière on se pique de philosophie. Pauvre pays î même dans ses erreurs, il y a plus d'esprit que dans la vérité des autres !... Le sentiment qui nous fait regarder toute discussion théologique comme une preuve de simplicité et de mauvais goût tient à cette opinion enracinée et très juste, qu'en cet ordre rien n'est vrai et rien n'est faux K »
Au temps où il écrivait son Avenir de la science^ Renan parlait sur un ton plus grave des croyances qu'il avait
* Article sur la crise religieuse en Europe (1874). Réédité dans les Mélange* religieux et historique*. (kilmann-Lé\'>% 1904.
récemment abandonnées. Quant au fond, son jugement •était déjà le même. « La France, disait-il, est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le moins religieux et le plus positif... Il y a en France, jusque chez les incrédules, un fonds de catholicisme. La pure religion idéale, qui en Allemagne a tant de prosélytes, y est profondément inconnue. Un système tout fait, qu'il ne soit pas nécessaire de comprendre et qui nous épargne la peine de chercher, voilà bien ce que la France demande en religion, parce qu'elle n'a pas le sens délicat des choses de cet ordre... Cesi à cause de son impuissance même en religion qu'elle se rattache avec cette indifférence sceptique aux formules du passé. D On vit bien, au moment de la proclamation des dogmes de l'immaculée conception et de l'infaillibilité papale, ce qu'il y a de vrai dans ce jugement de Renan. Certes ces dogmes outranciers choquaient le sens de la juste mesure qui demeure le lest de l'esprit français lorsque la passion ne l'emporte pas aux nues. Nous avons vu quelle belle résistance opposèrent jusqu'à la fin les plus éclairés des représentants de la France au concile du Vatican. Une fois le dogme proclamé, tandis qu'une minorité, assez peu nombreuse il est vrai, de catholiques allemands se soulevait à la voix de Dôllinger pour fonder l'Eglise des Vieuxcatholiques, la France accepta le fait accompli sans aucune difficulté. Le père Hyacinthe Loyson fit- bien entendre le cri d'une conscience révoltée. Bien peu le suivirent. Pour que sa voix éloquente fût écoutée, il fallut qu'il vînt à Genève apporter une réforme nouvelle à la cité de la Réforme. L'immense majorité des catholiques français ne parurent nullement troublés en leur âme par les dogmes nouveaux. Ils ne se demandèrent point s'ils étaient ou non acceptal)les. Ils les classèrent au dossier déjà volumineux des croyances officiellement estampillées et n'en furent en rien affectés ni modifiés en leur foi intérieure. L'on est embarrassé de dire si une telle attitude est du respect ou de l'in- ^ifférence.
N'est-ce pas là le résultat dernier de l'éducation romaine? Elle crée une perpétuelle délégation de conscience. Ses disciples les plus dociles ne croient qu'au second degré. Ma croyance n'est pas sortie vivante et saignante de mon expérience intime ; on me la donne toute faite, il n'est même pas indispensable que je la vive pourvu que j'en accepte la formule sans y rien changer. Et la croyance peut rester plaquée à la surface d'une existence qui la dément. Sans doute ce qui est vrai du dogme catholique est vrai de tous les dogmes et peut s'observer dans toutes les Eglises que le dogmatisme a figées. Pour les Eglises qui se croient fondées sur le libre examen c'est une inconséquence, pour l'Eglise romaine cela découle des principes. Heureusement, il y a chez elle également beaucoup d'inconséquence en sens inverse. L'idéal de passivité cadavérique des Jésuites n'est que bien rarement réalisé. Il est pourtant dans l'extrême logique du système autoritaire. Si la stricte discipline catholique n'arrive pas à produire une atmosphère à tel point raréfiée qu'elle entraîne un état de torpeur voisin de la mort spirituelle, c'est que les hommes qui l'appliquent, comme ceux qui la subissent, valent mieux que le système, c'est aussi que l'esprit libérateur du Christ est encore assez fort pour soulever la lourde pierre du caveau où on voudrait l'enfermer. Il n'en est pas moins vrai que cette discipline, si forte par sa continuité, tend à remplacer la foi vivante par le formalisme des vaines pratiques.
L'on sait assez avec quel soin minutieux l'Eglise romaine a réglé ces pratiques et quelle importance capitale elle y attache. Y manquer c'est compromettre son salut éternel. A cet égard encore, il faut se garder d'être injuste. L'Eglise n'enseigne point que la pratique extérieure suffise. Ce serait là un blasphème à ses yeux. « L'attrition, la contrition et la foi » doivent accompagner la pénitence et peuvent seules la rendre efficace. Mais si la pratique sans la foi est considérée par elle comme vaine, la foi sans la pratique est à ses yeux inexistante. Le langage courant l'in-
DU SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE 3r>7
clique déjà ; le seul vrai catholique est le catholique pratiquant. Hors de l'Eglise, pas de salut. C'est là le dogme central, tous les autres en découlent.
Seule dispensatrice des grâces célestes, l'Eglise peut bien affermir, par les rites qu'elle impose, sa domination sur les âmes. Mais si elle les rend par là plus souples à ses volontés, les rend-elles plus vivantes ? Les plus clairvoyants d'entre les catholiques eux-mêmes doivent reconnaître quels progrès a faits autour d'eux le formalisme le plus stérile. Mgr d'Hulst a parlé de la foule grandissante de ces fidèles qui pratiquent sans croire, « Il y avait autrefois des mœurs chrétiennes, ajoute-t-il avec tristesse, il n'y a plus aujourd'hui que des pratiques chrétiennes. »
Renan signalait déjà vers le milieu du siècle dernier la disparition progressive de ce qu'il appelait le vieux catholicisme provincial, sous l'influence prédominante de l'ultramontanisme formaliste et fanatique. Nous ne croyons cependant pas que cette forme religieuse supérieure, tempérée de bon sens et ennoblie de rectitude morale, soit à classer au nombre des espèces mortes. Elle a poussé ses racines trop avant dans le meilleur sol de France. Un peu de la sève de Port-Royal doit couler encore dans ce vieil arbre qui a porté tant de fruits savoureux. Il faudrait aller chercher ce catholicisme au sein des retraites paisibles où il poursuit son œuvre discrète et féconde. Il ne fait guère parler de lui. On ne lit pas souvent ses manifestes dans les journaux ni dans les livres. Et cependant, lorsque le silence n'est plus permis, il sait le rompre. C'est le vieux catholicisme de la France intelligente qui inspira le livre si ferme et si judicieux de M. Léon Chaîne, du barreau de Lyon, Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. C'est de lui que relevait le petit groupe des « catholiques dreyfusards » qui se réunit sous la présidence de M. Paul Viollet. Et il est tien remarquable de constater que ces hommes d'une si grande vaillance morale, qu'ils surent résister le front haut à toutes les menaces, à toutes les injures, et d'une telle rec-
titude d'esprit, qu'ils conservèrent la lucidité de leur jugement critique au milieu de TafTolement de tous ceux qui les entouraient, se rencontraient par ailleurs dans un idéal religieux commun. Ils étaient, dit M. Paul Viollet, « de cette école catholique qui sait allier l'amour de la religion au culte des libertés ». Et non seulement ils protestèrent contre les iniquités dont ils étaient témoins, mais ils adressèrent une Lettre aux cardinaux et évèques de France sur des formes nouvelles de dévotion à certains saints.
Si, parmi les fidèles les plus cultivés, le Formalisme des vaines pratiques recouvre souvent à peine un scepticisme foncier, on voit dans la masse des croyants se produire un glissement progressif vers des formes de dévotion inférieure analogues à celles que l'Eglise du Moyen-Age avait héritées du paganisme. Cela est si visible qu'à peine est-il nécessaire d'y insister. Aucun temps ne fut plus fécond en miracles que le nôtre, et ces miracles sont annoncés au monde par une réclame si savante que nul ne peut en ignorer. On doit convenir que la thaumaturgie du catholicisme français moderne se double d'une merveilleuse entente des affaires. La basilique de Lourdes représente une telle puissance que M. Combes lui-même a préféré faire entorse à ses principes et à ses décrets plutôt que d'y porter la main.
Dans son étude parfaitement objective et nullement hostile à l'Eglise romaine, M. Lucien Arréat affirme que la grande masse des catholiques français en sont arrivés à une religion « qui confine à l'idolâtrie et au fétichisme* ». M. Léon Chaîne fait des constatations analogues avec la tristesse d'un croyant sincère. « Nul n'ignore, dit-il, en quel honteux marchandage le culte voué à saint Antoine de Padoue a dégénéré. C'est la dévotion de donnant donnant. En échange de la promesse d'une récompense honnête, on lui demande de vous faire retrouver son para-
* Le sentiment religieux en France, p. 59 et 60.
pluie, sa bourse ou tout autre objet perdu ; on implore de lui, toujours moyennant finance, la réussite d'opérations commerciales, le succès d*examens bien ou mal préparés, la location d'une ferme, un avancement avantageux. On dit même qu'on présente au bon saint des requêtes bien plus saugrenues...^ » Et cette dévotion intéressée ne s'est pas propagée seulement dans les classes inférieures. M. Arréat cite, parmi beaucoup d'autres, le cas d'un homme instruit et bien né — un fils de voltairien — qui ne tire pas un lièvre sans faire promesse d'un écu à saint Antoine ; il tient compte ouvert avec la caisse du bienheureux, et lui paie sa dette en espèces chaque mois.
Le bon saint Antoine en est arrivé à faire une redoutable concurrence non seulement aux agences de publicité qui recueillent les annonces d'objets perdus, mais encore aux somnambules extra-lucides. Il est seulement singulier que les chapelles où se pratique ce petit négoce, fondé sur l'éternelle crédulité humaine, puissent encore se réclamer de la religion de Celui qui chassait les vendeurs du temple. Les broussailles enchevêtrées de tant de cultes équivoques et de tant de superstitions grossières ont si bien recouvert l'image auguste du crucifié qu'on a peine à la distinguer encore.
Ne descendons pourtant point à ce niveau -là si nous voulons avoir quelque chance de nous rendre compte de l'état moyen du sentiment religieux en France. D'autres cas cités par M. Arréat seraient, à cet égard, plus représentatifs *. La moyenne des catholiques simples et vrais aurait, d'après son enquête, une piété qui peut se montrer
* « Je sais à Bordeaux, a dit M. Anatole France, un propriétaire à qui il a fait retrouver un locataire et une dame à qui il a fait retrouver un attachement. »
* Par exemple, le cas d'une personne appartenant h une famille de hauts fonctionnaires. Elle se reconnaît catholique à ce signe qu'elle est portée par sa nature à admettre sans examen et inclinée à croire sans discussion ce qu'on lui enseigne d'autorité reconnue. Un grand l>esoin de paix et d'unité la retient dans une foi absolue qui ne laisse point de marge à son esprit trop fouilleur et scrupuleux.
parfois intolérante, mais qui n'est pas outrée et sait composer avec le monde \ Ces fidèles, les femmes surtout, sont des « brebis dociles sous la main du pasteur et ne dépensent point en effusions sentimentales, ou en rêveries inquiétantes pour leur foi , les forces que les devoirs de la vie réclament d'elles ». Cest la religion des « honnêtes gens » telle à peu près que l'admettait le Cléante de Molière, religion conforme au bon usage, faisant partie de cette règle commune à laquelle il faut se plier sous peine d être mis à part, hors la loi mondaine, ce qui est pour un Français, et surtout pour une Française d'éducation raffinée, la pire des disgrâces. Cette religion-là a sa place nettement délimitée dans une existence correcte et bien réglée, mais il ne faut pas qu'elle empiète au delà. Toute extravagance est ici de mauvais ton. Les cloîtres ne sont-ils pas ouverts à ceux qu'a saisis la folie de l'amour divin? Une dévotion semblable, d'ordre essentiellement collectif, est fondée sur le souci de la « respectabilité », ce qui ne veut point dire qu'elle ne puisse supporter une dose suffisante de sincérité acquise par l'éducation et l'habitude. Mais elle reste dans les couches superficielles de la personnalité, et n'aurait point la puissance de transformer et d'inspirer une vie. C'est une des formes de cet instinct de sociabilité qui a toujours été prédominant chez l'aimable race française. « En France, dit M. Fouillée, quoique nous ayons eu aussi de très grands mystiques, le christianisme a pris surtout la forme d'une religion sociale. Lecatholicisme était particulièrement propre à cette transfor — mation. En effet, il ne laisse pas à l'individu son entier liberté, il se défie des inspirations purement personnelles il se défie même de la conscience qui n'est que notre cons cience, des révélations qui ne s'adressent qu'à un individu la règle commune doit à ses yeux l'emporter sur tout 1 reste *. » La France, ajoute avec raison M. Fouillée, a tou —
* Ouvrage cité, p. 69.
« Psychologie du peuple français, p. 200.
jours orienté le catholicisme dans le sens de la vie sociale. Après la masse confuse de ceux que la pratique des dévotions inférieures a ramenés à un état voisin du fétichisme primitif, après le troupeau plus choisi des croyants tempérés, il faut distinguer le degré supérieur de la foi catliolique, les vrais chrétiens de confession romaine, ceux pour lesquels la religion n'est avant tout ni une politique, ni une habitude machinale, ni une obligation sociale, mais une source abondante qui alimente leur vie intérieure et transmet sa force à leur activité pratique. Quels que soient les dogmes auxquels leur intelligence souscrive, quels que soient les rites qu'ils observent, ces fervents disciples du Christ gardent et font fructifier le dépôt de sa parole. C est grâce à eux que l'Eglise de France conserve sa place à la tête du monde catholique et peut encore faire rayonner son influence au dedans par les œuvres charitables, au dehors par ses missions ^ M. Arréat distingue surtout chez les croyants de cet ordre-là deux tendances : une tendance intellectuelle et une tendance pratique. La foi catholique les rassure d'abord par la <( précision de dogmes simples, raisonnables et immuables ' ». Elle répond à un besoin permanent de Tesprit français qui aime à se mouvoir dans un enclos nettement délimité et à ne point laisser de fenêtres ouvertes sur l'inconnu ; ce qui sort de l'enclos des dogmes clairs et bien ordonnés n'apparait que comme une vague religiosité dont il faut se défier. Mais la foi, pour les croyants de cet ordre-là, ne doit pas être seulement cérébrale, il faut qu'elle devienne avant tout un motif d'agir',
* «L'effort si puissant que les catholiques ont fait en France depuis plus d'un clemi-siécle, écrit M. Foumier de Flaix, elTort qui a eu sa répercussion en Syrie et en Palestine, en Egypte, en Chine, en Océanic, est la meilleure démonstration de l'énergie de résistance des religions, n
* Le sentiment religieux en France^ p. 73 et 129.
' Cette tendance se manifeste nettement dans le magnifique idéal de vie religieuse qu'a exprimé un des correspondants de M. Arréat, un étudiant en médecine :
« Sacrifier tout au profit de ceux qui souffrent, approcher toutes les misères. «oigner toutes les plaies physiques et morales, surtout les plus repoussantes. ae vi\Te que pour les malheureux et afin de leur apporter le soulagement
et ici apparaît également un autre trait, Tun des meilleurs (lu caractère français, hostile par nature aux rêveries indéfinies et aux contemplations stériles.
Ce n*est point pourtant que le génie mystique qui a joué son rôle dans le développement psychologique si complexe de la race française, soit aujourd'hui éteint. Il demeure ce qu'il a été sans cesse dans le passé, Tantidote de l'intoxication dogmatique, le contre-poids nécessaire de cet esprit d'administration transporté dans le domaine spirituel, qui est le principe de la politique romaine. L'Eglise ne veut ni ne peut réloufTer ; il est la respiration de la vie religieuse. Mais son souffle risque sans cesse de lui échapper parce qu'il est essentiellement libre. Le mystique peut être docile à tous les enseignements et ponctuel dans toutes les pratiques, il n'en demeure pas moins que sa vie intérieure ne procède pas des règles imposées. Il garde le sentiment du contact direct avec l'infini. Et, en face des lois formulées par les hommes, ce sentiment tend sans cesse à devenir une force révolutionnaire : la force qui a provoqué tous les schismes. C'est ce ferment toujours actif de mysticisme qui soulève ce jeune clergé inquiet et désireux d'indépendance dont nous avons parlé au chapitre précédent. C'est lui qui apparaît dans un témoignage que nous voulons encore citer de l'enquête de M. Arréat, la seule à notre connaissance qui ait été entreprise en France dans un esprit scientifique. Il s'agit d'un prêtre resté fidèlement attaché à son Eglise. A ses yeux, la religion catholique demeure « le germe vital de toute la science, de toute l'esthétique, de toute la civilisation à venir ». Mais toute traduction humaine des choses divines participe fatalement de l'imperfection humaine. « Le catholicisme, tel qu'il végète à l'heure actuelle... soufi*re visiblement, décline et semble périr. »
auquel ils aspirent et auquel ils ont droit, répandre autour de moi la vérité de consolation et d'amour, voilà, conclut-il, ce que la voix de ma conscience ^ religieuse me commande. »
« Je ne cloute pas, conclut-il, que le divin Jardinier bientôt ne le transplante en plein air, et ne lui infuse, aux rayons du soleil nouveau, une vie nouvelle, scientifique, esthétique et sociale, qui réalise enfin TEvangile par le règne glorieux de Tesprit après la tyrannie humiliante de la lettre. La prière qui est le souille [de la religion, ou pour emprunter une métaphore plus moderne, qui est Télectricité sympathique de Thomme à Dieu avec réflexe de Dieu à l'homme *; la charité universelle qui est le code moral par excellence ; la pensée de l'au-delà qui est l'unique énergie vitale invincible aux déceptions de la vie terrestre ; la communion eucharistique, qui, bien comprise, est le lien de fraternité par excellence : tels sont les quatre angles inébranlables de l'Eglise à venir, défigurés, hélas I mais non détruits, sur lescfuels je base ma foi et qui me gardent invaincue mon espérance. »
Le prêtre qui a écrit cela peut encore accomplir ponctuellement tous les devoirs de son sacerdoce ; dans son àme, il est libéré. Le jour où beaucoup en seraient là, le règne de Rome serait fini ; les croyants de toutes les confessions chrétiennes, ceux-là même qui ne souscrivent à aucun credo dogmatique, se trouveraient rapprochés, sans compromis, sans abjuration, en dehors de toute institution établie; et Ton verrait s'ouvrir Tère d'une nouvelle catholicité affranchie de toutes les contraintes du passé, et fondée sur la libre communion des âmes. Peut-être, en dépit de tant de disputes et de controverses, cet accord auquel doivent tendre tous les disciples conséquents du Christ est-il déjà plus qu'ébauché dans le monde des réalités spirituelles que ne peuvent qu'entrevoir nos regards bornés'.
' CeUe concepUon de la prière caractérise nettement le mystique.
* « Il y a deux choses dans le catholicisme, écrivait Auguste SabaUer peu de temps avant sa mort, une religion profonde et belle, une sève de vie chrétienne, une source d'élans mystiques et d'héroïques dévouements que ne peu- '^«nt oublier les âmes qui en ont été rafraîchies et renouvelées. N'est-ce point t^«r cette piété qu'elles ont été engendrées à la vie supérieure et idéale du ^«volr et de l'amour? Mais il y a aussi un gouvernement absolu, une hiérar- ^liie oppressive des consciences, ennemie de toute inspiration spontanée et ^il>re, enchaînant la pensée dans des dogmes vieillis et la vie morale en des l^a-aUques de dévotion puériles. On croit à tort que la vigueur du premier de
:i()4 LES DEUX FRANGES
Quels abîmes s^éparenl la religion purifiée de ce prêtre inconnu des basses dévotions du culte de saint Antoine de Padoue ! Entre ces deux points extrêmes s*éclielonnent cependant les infinies variétés de la vie religieuse que nulle formule ne saurait emprisonner. Comme toutes les religions qui sont apparues sur la terre, comme toutes celles du moins qui ne furent pas restreintes à un cercle fermé d'initiés, le catholicisme, en dépit de son unité extérieure, est nécessairement varia])le comme Test la nature humaine. Seulement, pour toute religion, cette question se pose, — et son sort en dépend : — est-ce sa partie la plus haute qui attire à elle sa partie la plus basse, ou est-ce le poids mort des basses superstitions qui l'emporte? Le catholicisme français a-t-il assez de puissance ascensionnelle pour enlever son lest? S'est-il élevé, ne disons pas depuis le temps de Pascal — ce nom est trop écrasant — mais depuis le temps de Lacordaire? Ici encore nous ne pouvons que poser la question, du dehors. Il appartient à ceux du dedans de la résoudre.
La réponse permettrait de prévoir Tissue de l'incertain conflit qui se démène sous nos yeux. En suivant ce débat si confus, on est surpris de voir que la question proprement religieuse qui semble sans cesse en cause, ne joue en réalité aucun rôle. Dans la grande crise de la Réforme, elle était au premier plan. Aujourd'hui, de part et d'autre, on ne paraît pas même y songer. Les arguments que l'on invoque sont, nous l'avons vu, exclusivement politiques. L'on oublie une chose essentielle : Si la religion du Christ
ces éléments défend la stabilité du second. C'est une illusion. Analysez vos sentiments intimes et consultez Thistoire, vous verrez que la foi était avant Torthodoxie, et la piété avant le sacerdoce, que la hiérarchie dépend de la religion et non la religion de la hiérarchie.
» Le monde moderne ne peut supporter l'une ni se passer de l'autre. On a beau les lui présenter comme un tout indivisible qu'il faut prendre ou laisser tout entier. Le temps est un grand critique ; il décompose les roches les plus dures ; il transforme les institutions les plut intransigeantes ; il saura bien <lis&oudre l'amalgame catholique et donner la liberté à ce qui est vivant, en laissant tomber ce qui n'est plus qu'une survivance du passé. > Les religions d'autorité et la reUgion de V esprit, p. 249.
est encore vivante dans les âmes, il n'y a pas de politique qui puisse Ten arracher ; si elle y est déjà plus qu*à moitié éteinte, il n*y a pas de politique qui puisse Ty ramener, à moins que ce ne soit peut-être la politique de la persécution.