‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 46 sur 64 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La lutte pour l'avenir.

Les Jésuites créent la pédagogie de la mentalité romaine. But que Loyola assigne à l'éducation. Elle doit produire l'automatisme humain pour réaliser, du dehors, l'unité de foi. Convergence des moyens employés : Isolement des élèves par Tintcrnat. La délation obligatoire. Souci du décorum- Développement du mobile de l'amour-propre. L'esprit stérilisé par le culte de la forme. Suppression du sens critique. Pourquoi l'entreprise scolaire des Jésuites n*a pas produit les résultats espérés. Elle débilite les hommes pour les asser\'ir. Elle sème la mort spirituelle. — Ce que Napoléon doit à Loyola. Il veut mettre en œuvre, au profit de son despotisme, les procédés pédagogiques des Jésuites. Institution de l'Université. L'Ecole-caseme. Perfection du système. — L'œuvre de Napoléon lui survit. Luttes de l'Etat et de l'Eglise dans le domaine de l'enseignement. Les lois Ferry. « L'Ecole sans Dieu ». Comment Téducation, divisée entre deux monopoles ri\'aax, perpétue et accentue les conflits des deux Frances. — Résultats positifs de l'œuvre de la troisième République dans le domaine de l'instruction.

Il était inévitable que TefTort de la lutte entre les deux Frances se concentrât sur l'Ecole. Qui tient l'école est maître de l'avenir. « Laissez-moi l'éducation de deux générations, disait Leibnitz, et je me charge de refaire le monde. » Ignace de Loyola avait compris cela avant Leibnitz. Et lorsqu'il entreprit de refaire le monde sur le modèle romain et d'en extirper tous les levains de l'hérésie, il songea dès l'abord à s'emparer de l'enfant, pour réduire ensuite l'homme à l'obéissance*.

* La quatrième partie des Conttitutions de 1559 est consacrée à l'éducation. Ces Constitutions ont été vraisemblablement écrites par Loyola lui-même. —

LA LUTTE POUR l'aVENIR 367

En 1561, les Jésuites s'installaient à Paris avec privilège du roi. Cinquante ans plus tard ils avaient déjà fondé six cent douze collèges, cent cinquante-sept pensionnats, plusieurs universités. Ils étaient les maîtres. L'heure était favorable. Sous Tinfluence de la Renaissance le vieil enseignement scolastique était tombé en discrédit. Les Jésuites eurent le mérite d'être les premiers à créer un enseignement nouveau, mieux adapté, quant à ses méthodes extérieures, à l'esprit de l'époque. Ils furent les principaux courtiers qui négocièrent le compromis passé, comme nous l'avons vu, entre l'Eglise et l'humanisme K Avant tout, ils enseignaient le grec et le latin, le latin surtout. Ecrire et parler avec élégance la langue de Cicéron, c'était l'idéal suprême proposé au zèle des élèves ; l'usage de la langue « vulgaire » leur était interdit même pendant les récréations, sauf aux jours de fête : éducation de pure forme qui disciplinait l'esprit par des exercices de rhétorique, l'amusait par des mots, le rendait inapte aux idées, malléable comme de la cire molle, et prêt à recevoir l'empreinte.

Les Jésuites ont créé, dans les temps modernes, la pédagogie de la mentalité romaine, fournissant par là un modèle que beaucoup d'autres ont imité après eux. Ils ont mis environ un demi-siècle à forger et à perfectionner leur machine scolaire. A la fin du XVI™** siècle, elle était parfaite, dans toutes ses parties essentielles. Elle n'a guère subi depuis lors que des modifications insignifiantes. S'il est une qualité qu'il faille reconnaître à la Compagnie de Jésus, c'est à coup sûr l'esprit de suite. Alors que les méthodes pédagogiques ont partout été renouvelées de fond en comble, ils ont, eux, un règlement scolaire, la Ratio stiidioranif qui date de l'an 1«5«59.

Ignace de Loyola, dont le génie despotique a voulu

Sur le tyttème d'éducation des Jésuites, voir TexceUent ouvrage de M. Gabriel Compayré, Histoire critique des doctrines de l'éducation en France, et J. Huber, professeur de théologie catholique à l'Université de Munich, Les Jésuites, traduit par A. Marchand.

* Voyez plus haut, pages 27 et 28.

dominer le plus lointain avenir, avait tracé à ses disciples futurs un plan qui a sa grandeur. Ils devaient graduellement s'emparer de l'éducation en tous pays, afin de réaliser, au profit de Rome, Tidéal de Tunité spirituelle. Tout, dans la pédagogie des Jésuites, est subordonné à ce but final avec une merveilleuse entente des moyens efficaces. L'éducation n'est point donnée pour le bien de l'enfant, mais pour le bien de l'Ordre et de l'Eglise. Il ne faut pas faire de l'enfant une personnalité morale, douée d'une volonté propre, d'une énergie consciente d'elle-même. Il faut en faire un instrument docile dans la main des chefs qui le conduiront au besoin où il ne veut pas aller. « Il faut, a dit le maître, se laisser gouverner par la divine Providence agissant par l'intermédiaire des supérieurs, comme si l'on était un cadavre que l'on peut mettre dans n'importe quelle position et traiter suivant son bon plaisir, ou encore comme si l'on était un bâton entre les mains d'un vieillard qui s'en sert comme il lui plait. »

Pour réduire l'homme futur à cet état cadavérique, il est bien des choses qu'il faut tuer chez l'enfant. Il faut tuer d'abord la conscience, parce que la conscience c'est le « sens propre », c'est la loi intérieure qui ne peut plier devant aucune autre loi. On ne peut admettre cet hôte gênant qu'à bien plaire et pourvu qu'il s'eflFace au premier signal du directeur spirituel. « Obéissez à votre conscience, enseignent les Jésuites, pourvu qu'elle soit d*accord avec les ordres de vos maîtres. »

Il faut tuer ensuite la raison, parce que la raison c'est l'éternelle insurgée. Le cadavre ne raisonne pas, le bâton ne raisonne pas. « Si l'autorité, dit Loyola, déclare que ce qui vous semble blanc est noir, affirmez que cela est noir ^ » L'homme tout entier, cœur et cerveau, doit devenir un automate. Toute l'éducation des Jésuites tend à produire le machinisme moral.

* Exercices spirituels, p. 21M.

LA LUTTE POUR L'a VENIR 369

Et d'abord, autant que faire se peut, l'enfant sera isolé du monde, mis à part de la vie commune, soustrait à toutes les influences qui pourraient entraver le dressage auquel on veut le soumettre. Les Jésuites sont les inventeurs du système de Tinternat, que le poète Victor de Laprade a si bien appelé « l'éducation homicide ». Les internes n'auront que de courtes vacances, afin qu'ils ne conservent pas trop de relations avec leurs familles. L'idéal serait de les séparer complètement des leurs. Une fois, au moins, les Jésuites de Trente sont parvenus à réaliser cet idéal dans toute sa plénitude. Jean-Baptiste de Schultaus, qui a été leur élève à partir de 1635, est demeuré à leurs yeux le type du « parfait écolier^ ». Sa mère lui rend visite au collège. Il refuse de lui serrer la main et ne veut pas lever les yeux sur elle. « Je ne te regarde point, dit-il, non parce que tu es ma mère, mais parce que tu es une femme. » Et le biographe ajoute : « Ce n'était pas un excès de précaution ; la femme conserve aujourd'hui les défauts qu'elle avait au temps de notre premier père : c'est elle qui toujours chasse rhonime du Paradis, d Quand sa mère vint à mourir, Schultaus ne montra pas la moindre émotion, « ayant depuis longtemps adopté la Sainte Mère comme sa vraie mère ».

Sans doute les Jésuites n'ont pas eu souvent la gloire d'avoir des élèves aussi parfaits que celui-là. Il ne serait pas possible, en particulier, d'amener les externes à ce point de perfection. On fait cependant en sorte de les surveiller étroitement. Au temps de l'Inquisition déjà, les élèves des Jésuites devaient s'abstenir d'assister aux spectacles publics et même aux exécutions, sauf aux exécutions d'hérétiques. Les autodafés étaient la seule petite distraction qui leur fût accordée en dehors du collège.

Pour faciliter cette surveillance de tous les instants, on encourage la délation, on en fait un devoir. L'élève qui

* 1^ portrait du parfait écolier, cité par Gabriel Compayré, Histoire critique de» doctrines de l'éducation en France, p. 181 et suiv.

aura fait usage, hors de propos, de la langue vulgaire, sera déchargé de sa punition, s'il peut prouver, par témoins, que le même jour un de ses camarades a commis la même faute. La délation a un double avantage. Grâce à elle, une atmosphère propice est créée autour des élèves ; ils craignent leurs maîtres et se défient de leurs camarades. Ils apprennent à surveiller leurs gestes et leurs paroles. « Le but, observe Michelet, est de tenir les hommes ensemble et pourtant dans Tisolement. »

Et les gestes eux-mêmes sont réglés. « L'élève, dit le Père Jouvency S apprend à tenir la tête, les pieds, les mains. Il sait qu'il n'y a pas de dignité, quand on parle, à avancer l'index en fermant les autres doigts, qu'il est très convenable, au contraire, de joindre ensemble l'annulaire et le médius en écartant un peu les autres. » Les jeux de la physionomie sont réglementés également. « Il est prescrit d'éviter les plis au front, au nez, afin que la sérénité intérieure rende témoignage de la gaieté de l'âme. Quand on s'entretient avec des personnes de qualité, il faut les regarder, non dans le blanc des yeux, mais en dessous. » On reconnaît un ancien élève des Jésuites à sa manière de se présenter, de regarder, de saluer. Et cette préoccupation du décorum est un élément de succès dans un pays où l'on tient aux « jolies manières ».

Le mobile de la vanité est développé à outrance chez les élèves. Ils doivent y retrouver l'équivalent des satisfactions morales qu'on leur refuse d'autre part. Mille moyens sont employés pour tenir l'amour-propre en éveil : représentations théâtrales, joutes oratoires*, duels spirituels, concours ", récompenses, titres honorifiques. « Comment croire, dit Edgar Quinet, que la pensée ne fût pour rien au

* Ratio docendi et discendi.

* En vue de ces joutes, les classes étaient parfois divisées en deux partis : Humains et Carthaginois.

3 Le vainqueur des concours mensuels était investi de la magistrature souveraine. Des décurions et des centurions étaient chargés de maintenir la discipline dans les classes.

LA LUTTE POUR L'a VENIR 371

milieu de tant (inoccupations littéraires, de rivalités artificielles, d'écrits échangés? Ce fut là le miracle de renseignement de la Société de Jésus : attacher l'homme à d'immenses travaux qui ne pouvaient rien produire, l'amuser par la fumée, pour l'éloigner de la gloire, le rendre immobile au moment même où il était abusé par toutes les apparences d'un mouvement littéraire et philosophique ^ »

Afin de mieux stériliser l'esprit on l'invite à des jeux sans portée. On l'emprisonne dans le culte de la forme. On lui apprend à négliger l'idée pour ne s'occuper que de la rhétorique élégante. La fonction syllogistique ne lui est point interdite parce qu'elle est machinale. Il faut veiller seulement à ce que la machine, convenablement huilée, ne broie d'autre grain que celui qui est bon à moudre. « Que personne, proclame la Ratio studiorum, que personne, même dans les matières qui ne sont d'aucun danger pour la piété, ne pose jamais une question nouvelle. » Nemo nouas introducat quaestiones. Dans l'enseignement de la philosophie, il faut, en première ligne, ne point s'arrêter à ridée de Dieu qu'il serait dangereux d'approfondir. Quaesiiones de Deo praetereantur.

Il convient d'éviter de traiter des principes*. Nihil dicanty nihil agant ! Tel est le fond de cet étrange enseignement philosophique. Et, pour mieux montrer le cas qu'on en fait, le règlement édicté celte clause : « Si quelqu'un est inepte dans la philosophie, qu'il soit appelé à l'étude des cas de conscience' ». Quinet a pu, non sans motifs, se demander si dans ces mots il y a plus de mépris pour la philosophie ou pour la morale théologique.

Tout ce mécanisme pédagogique est parfaitement combiné. On peut en juger par ses produits. Dans son beau

* Des Jésuites, par Michelet et Quinet, p. 267.

* Caveat ne ingrediantur disputationem de principis. Ratio studiorum, p. 227.

' Inepti ad philosophiam, ad casuura studia destinentur. Ratio studiorum, p. 172.

roman, Utmpreiniey M. Edouard Estaunié, utilisant les expériences qu'il a pu faire comme ancien élève des Jésuites, a soumis à la plus pénétrante analyse Taction psychologique de leur système d'éducation. Son héros, Léonard Clan, possesseur d'une grosse fortune a paru à ses maîtres une enviable recrue pour leur Ordre. Ils l'ont spécialement façonné en vue de la fonction sacerdotale. Parvenu à l'âge de sa majorité, il soupçonne le piège et veut se dégager. Il rompt toutes relations avec ses maîtres. Il va habiter Paris. Il essaie de diverses vocations et ne réussit à rien. « L'empreinte » a été trop fortement marquée dans la cire molle de son jeune cerveau. Elle est maintenant indélébile. Elevé en serre chaude, Léonard Clan a été rendu impropre à la vie au grand air. Quoiqu'il haïsse ceux qui ont ainsi accaparé sa personnalité morale, il leur reviendra. Eux seuls peuvent donner asile à sa faiblesse. Il se fera prêtre sans avoir la foi — la foi, lui dit-on, lui sera donnée plus tard avec l'exercice de la fonction. Parfaitement clairvoyant il raisonne à merveille son propre cas. Il discerne nettement en lui les résultats de l'éducation qu'il a reçue.

«L*étre intelligent qui vit en moi n'a pas changé depuis Saint- Louis de Gonzague. Pourquoi, d'ailleurs, un changement ? L'arbre garde la forme de l'arbuste et refuse d'en prendre une nouvelle.

Je veux être précis. Décomposons, d'abord, le moteur : c'est l'imagination.

I^ mienne est dépourvue d'intuitions : elle décrit. Je n'ai jamais découvert de solutions : j'ai toujours développé celles qui m'avaient été suggérées. Je suis stérile et abondant. J'emprunte un chalumeau, de l'eau savonneuse et je souille. La bulle grossit, s'irise. Je n'ai rien ajouté qu'un peu d'air, mais je m'émerveille et je crie : « Voilà mon œuvre !» et la bulle crève.

Si loin que je remonte, je découvre en moi une déformation initiale. Elle fut le résultat d'efforts patients.

A Saint-Louis de Gonzague, la lecture était interdite (je ne parle pas des romans ridicules qui égayaient la bibliothèque). J'ai entendu un Père examiner sérieusement si l'on peut lire Molière sans péché mortel. Les procédés du catéchisme s'étendaient à la littérature et à la philosophie. J'ai pu discuter avec

Page 1