‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 47 sur 64 · LA LUTTE POUR L'A VENIR · texte numérisé non relu

LA LUTTE POUR L'A VENIR

aisance les mérites de La Bruyère et de Régnier sans avoir ouvert leurs ouvrages ; je n*ai jamais éprouvé le désir sérieux de les lire. En philosophie, j'étais accablé sous le nombre des dissertations. Deux heures devaient suffire pour chacune d'elles. Encore ces heures étaient-elles trop longues, car il s'agissait de mettre en phrases correctes un bout de résumé dicté par le Père I-.abre.

Le travail d'amplification auquel mon esprit fut alors condamné avait, d'ailleurs, une forme fixe. Il était caractérisé par Vamour désordonné du pian. Le plan avait le droit de rester étranger au groupement rationnel des idées ; mais il était essentiel qu'il se traduisît en tableaux synoptiques avec accolades et tirets...

Une personnalité amoindrie, le goût des opinions reçues, le plaisir de les dépecer d'après la méthode du plan, voilà bien les caractéristiques de mon imagination...

Enfin, je jouais avec les pensées qui m'ont été fournies, comme avec des dominos. Elles étaient toujours pareilles et en même nombre, mais le fait de les pouvoir retourner rendait leurs combinaisons infinies, et j'y ai gagné d'être subtil. En décomposant, j'ai appris à distinguer : je sépare et je défigure...

Un terme manque à l'équation. Le problème reste obscur, il faut l'éclairer. On a arraché de moi i'esprit critique.

En parlant de ma vie intellectuelle, le mot de «jeu » revient fréquemment h ma pensée. Il est le plus juste. On a amusé mon esprit avec des idées inoflensives de peur qu'il ne songeât à autre chose. Après avoir tué a^nsi le désir de nouveauté, on a voulu qu*il acceptât sans hésitation ce qu'on lui ofi'rait. Rien de plus logique.

J'ai eu la religion de la lettre, car on m'a appris à la trouver commode. J'ai eu le mépris du sens critique, car on m'a enseigné son inutilité. )>

L*éducation des Jésuites ne prend pas fin avec les années d'école. Elle se prolonge par le confessionnal, par une direction spirituelle constante et vigilante. Les Pères jésuites s'efforcent de garder en mains leurs anciens élèves, de leur faire faire de bons mariages, de les pousser aux postes où ils peuvent rendre le plus de services. Ils ont ainsi des intelligences partout. Ils sont parfaitement renseignés sur ce qui se passe, sur ce qui se dit, sur ce qui se prépare dans les milieux les plus divers. Veulent-ils entrer en campagne, ils disposent d'un contingent discipliné qui

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sait le mol d'ordre et manœuvre avec une unité parfaite. Nous en avons eu de surprenants exemples.

On peut se demander pourquoi une politique si constante, si habile dans le choix de ses moyens n*a produit que des résultats relativement pauvres et à coup sur disproportionnés avec les espérances conçues par le génial créateur de TOrdre. Cest qu'on ne peut asservir les hommes sans les débiliter; c'est qu'on ne peut enlever à leur machine pensante toute force créatrice, sans en faire des castrats spirituels. « De même qu'on emmaillote les membres de l'enfant dès le berceau, pour leur donner une juste proportion, ainsi s'exprime le jésuite Cerutti dans son Apologie^, il faut, dès la première jeunesse, emmailloter, pour ainsi dire, sa volonté, pour qu'elle conserve dans tout le reste de sa vie une heureuse et salutaire souplesse. » Or ce n'est pas dans un étroit maillot que les hommes peuvent se former et grandir, a La mécanique des Jésuites, a dit Michelet, a été active et puissante; mais elle n'a rien fait (le vivant; il lui a n^anqué constamment ce qui, pour toute société est le plus haut signe de vie, il lui a manqué le grand homme... Pas un homme en trois cents ans! ' »

Pour rendre les âmes dociles et malléables, les Jésuites leur enlèvent la trempe. Faut-il s'étonner qu'aux instants décisifs ils n'aient plus en mains que des armes de plomb, sans tranchant, ébréchées et faussées. On l'a bien vu au moment de l'affaire Dreyfus. Depuis nombre d'années, les Jésuites, poursuivant de longs dessins, avaient dirigé leurs plus brillants sujets du côté de la carrière militaire. Cette habile tactique semblait près d'être couronnée de succès. Sous le général Boisdeffre, l'état-major français cherchait ses inspirations chez le Père Dulac. Les espoirs les plus ambitieux pouvaient alors être permis. La France fanatisée

« Page 330.

* Des Jésuites, p. 44. Les grands hommes de l'ordre et le plus grand en particulier, François Xavier, appartiennent à la première génération des disciples de Loyola, à ceux qui n'avaient pas passé, pendant leur Jeunesse, par le laminoir de son svstémc d'éducation.

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allait être sauvée par lalliance « du sabre tutélaire et du juste goupillon^ ». Un soldat se lèverait qui, d'un geste, ballaierait la tourbe immonde des francs-macons, des juifs, des protestants, de tous les suppôts du a syndicat de la trahison » et saisirait le pouvoir d*une main ferme. Le soldat ne s'est pas levé. Il n'est pas monté sur son cheval noir. Il est resté prudemment à l'ombre, dans les bureaux, à combiner, avec patience, les plans de cette savante campagne de témoignages « encouragés » et de « faux patriotiques », campagne féconde en combinaisons ingénieuses et qui peut bien être considérée comme le chef-d'œuvre de la méthode jésuitique *.

* L'expression est de M. Léon Daudet.

* Les casuistes de Tordre des Jésuites se trouvent avoir énoncé d'avance les principes moraux que nous avons vu développer si souvent au cours de l'afTaire Dreyfus. Voici comment s'exprimait sur un sujet analogue le Père Guéry dans ses Casas conscientiœ, livre qui a été approuvé par le pape :

L'innocent condamne pour un autre.

Audifax, en l'absence de Rodolphe, pénétre en secret dans sa maison, brise le cofTre-fort, s'empare de deux ou trois cents louis et s'enfuit. Rodolphe, à son retour, reste d'abord étonné en constatant que son coffre est ouvert et que Fargent manque, puis il entre en fureur. Il crie, il se lamente. Enfin, il soupçonne de ce vol son domestique, Titius. Celui-ci est arrêté, emprisonné. Par un hasard malheureux, de graves présomptions pèsent sur lui. Car il y a des témoins qui rapportent, qu'en l'absence de son maître, il est resté seul dans l'endroit du vol. Titius, épouvanté, fait au Juge des réponses incohérentes, et même contradictoires. Accusé du vol. il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Audifax, à cette nouvelle, tourmenté par la conscience de son crime, va trouver un prêtre, lui avoue tout et lui demande ce qu'il faut faire dans un si grand embarras.

Première demande. — Audifax doit-il se livrer, devait-il le faire avant le Jugement?

Deuxième demande — Est-il tenu de réparer le préjudice fait au domestique ?

Troisième demande. — Que doit répondre le confesseur?

Réponse à là première demande, — Que penser d'Audifax ? Le voici amené par le repentir aux pieds de son confesseur, attendant sa sentence, tout en larmes. Que fera le prêtre? Forccra-t-il son pénitent à réparer intégralement le mal ? Lui ordonnera-t-il, non seulement de rendre l'argent dérobe, mais de se livrer au Juge? Pas du tout. Il suffit qu'il indemnise en secret Rodolphe et qu'il fasse pénitence de son péché. Je dis donc que notre Audifax n'est pns tenu de se livrer^ même avant la condamnation du domestique, quand même il aurait pu par ce moyen empêcher la sentence injuste qui frappe Titius. C'est qu' Audifax n'a pas été la cause efficace de la condamnation, mais simplement l'occasion ou la cause occasionnelle, ou la cause éloignée. Or, nul n'est tenu à réparer un mal. s'il n'en a été la cause véritable et efficace ; donc... le malheur du domestique doit être imputé à l'erreur des témoins et du Juge, mais Audifax n'en a pas été la cause efficace ; donc, il n'est pas tenu de se livrer

Les Jésuites qui ont en mains la plus savante organisation qui ait été créée dans le but de domestiquer et de conduire à volonté le troupeau humain, font pourtant une œuvre stérile parce qu*ils font une œuvre de mort. Quoique « le cadavre » soit embaumé avec soin, il répand pourtant son odeur ; il propage une contagion de mort spirituelle. Les vivants s'en écartent d'instinct. Lorsqu'ils pénètrent, à Rome, dans la somptueuse église du Gèsu, étincelante de dorures comme un sarcophage royal, ils éprouvent un sentiment étrange d'angoisse et d'étouffement. Ils s'enfuient vers les ruines de la Rome du passé, parce que, sur ces décombres, ils sentent encore passer le souffle puissant de l'ardente vie humaine, de la vie toujours victorieuse, et que le plus impérieux génie, fût-ce celui de Loyola, ne peut étouffer à jamais.

On a pu dire que le génie de Napoléon n'est pas sans parenté avec celui de Loyola ^ Il pousse ses racines profondes jusque dans le même terrain. Il incarne, sous une forme différente, le même idéal romain de despotisme spirituel. Nulle part cette analogie n'apparaît mieux que dans les vues de ces deux grands organisateurs sur l'éducation. Lorsque Napoléon veut créer son œuvre scolaire, le système des Jésuites s'offre à son esprit comme le modèle à

pour prévenir ou réparer le mal. Excepté le cas où Audifaz aurait prévu ce résultat malheureux, dans de telles circonstances que l'accusation et la coodamnation dussent atteindre très probablement le serviteur, ce qui n'arrive pas ordinairement.

Réponse à la deuxième demande. — Non, ce qui résulte de ce qui a été dit. Ce n'est pas Audifax qui a été la cause des malheurs du domestique. Mais c'est la seule erreur du Juge. Donc il n'est pas tenu de les réparer. Cependant, la charité l'obligerait à délivrer un innocent d'une peine grave, s'il pouvait le faire facilement sans se livrer.

Réponse à la troisième demande. — Généralement, dans un si grand

embarras, les conseils du confesseur serviront peu ; mais il faudrait l'engager

, à faire des démarches par lui-même ou par d'autres, près d'un personnage

influent qui, sans divulguer l'affaire, s'emploierait près du chef de l'Etat et

obtiendrait la grâce de l'innocent.

' Selon M. Houston Stewart Chamberlain, Loyola et Napoléon ont été dans les temps modernes les deux grands champions de l'esprit romain, c Napoléon ist ein Scndling des Chaos, die rechte Ergônzung des Ignatius von Loyola. » Die Grundlagen des XIX'" Jahrhunderts, p. 849 et suiv.

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suivre. « Je sais, dit-il au Conseil d*Etat ^ que les Jésuites ont laissé, sous le rapport de renseignement, un grand vide ; je ne veux pas les rétablir, ni aucune corporation qui ait son siège à Rome. » Pourtant il faut une corporation a parce qu'une corporation ne meurt pas )> ; elle seule peut élever la jeunesse « d'après des principes fixes ». Dévoilant toute sa pensée. Napoléon ajoute : « Je veux une corporation, non de Jésuites qui aient leur souverain à Rome, mais de Jésuites qui n'aient d'autre ambition que celle d'être utile , et d'autre intérêt que l'intérêt public » : des Jésuites d'Etat, dit Taine. Pour les former, il fonde son Ecole normale. Il les embrigade dans son Université. Il leur donne un Grand Maitre qui sera le chef responsable de l'Ordre. Il va même jusqu'à imposer à certains membres de son corps enseignant le règle du célibat. Un décret du 17 mars 1808 établit que, « à l'avenir, non seulement les maîtres d'études, mais encore les proviseurs et censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges seront astreints au célibat et à la vie commune ». Enfin, et ceci achève d'assimiler l'école de l'Etat au séminaire, il est établi que « aucune femme ne pourra être logée ni reçue dans l'intérieur des lycées et des collèges ».

Aux Jésuites, Napoléon emprunte non seulement l'organisation de leur personnel enseignant, mais encore les procédés essentiels de leur pédagogie. L'internat d'abord. A partir de 1813, cent lycées doivent être en « activité », sur tous les points de la France, et chacun de ces lycées hébergera trois cents pensionnaires. Les mesures voulues sont prises pour que ce nombre soit toujours au complet. A un projet de décret qui lui a été soumis. Napoléon ajoute cette note : « Partout où il y aura un lycée, le Grand Maître fera fermer les institutions particulières jusqu'à ce que le lycée ait le nombre de pensionnaires qu'il peut recevoir ' ».

* Séancei du 10 février, dei 1*% 11 et 20 mars, du 7 avril, et des 21 et 29 mal 1806. Voir Taine, ouvr. cité, XI, p. 211.

* PrœèS'Oerbaux des iéancet du conseil de l'Université impériale. Séance du 12 mars 1814; cité par Talne, ouvr. cité, XI, p. 206.

Dans l'internat napoléonien , la séquestration est plus complète encore que dans celui des Jésuites, le dressage plus sévère. Les élèves sont encasernés, soumis à une surveillance qui ne se relâche ni le jour ni la nuit. Les observateurs étrangers constatent que les résultats sont surprenants. Hermann Niemeyer ' observe que si les jeunes gens ont perdu Tusage de leur volonté propre, ils ont acquis « des habitudes de subordination et de ponctualité qui manquent ailleurs ». Et tandis qu*on les réfrène par la discipline militaire, on les stimule par lamour-propre. On leur inspire avant tout le désir de devancer leurs rivaux, de se distinguer. Et c'est encore ici un des points essentiels de la méthode des Jésuites. Dans chaque lycée il y a des distributions de prix annuelles, puis un grand concours entre les lycées. Niemeyer qui a assisté à Tune de ces cérémonies, est fra])pé de son caractère théâtral. Aux sons de la musique, en présence de hauts personnages, les élèves couronnés vont recevoir leurs récompenses, rougissants, les yeux étincelants. Des acclamations retentissent dans la salle. Les parents pleurent. La fièvre de la gloire est ainsi inoculée aux générations qui montent. Elles donneront de bons conscrits.

Si Napoléon a emprunté aux Jésuites leurs méthodes, c'est qu'il poursuit un but analogue. Il veut diriger les opinions politiques et morales*. L'enseignement doit être uniforme afin de produire Vunanimité des sentiments et des efforts '. Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut arriver à un état fixe en politique; « tant qu'on n'apprendra point dès Tenlance s'il faut être républicain ou monarchiste, catholique ou irréligieux, l'Etat ne formera pas une nation; il reposera sur des bases incertaines et vagues, il sera

* lieobitvhUtngen ans einer Deportationsreise nach Frankreieh ini Jahrt 1807. Halle 1K24. Taine, ouvr. cité, XI, 223 et suiv.

* a Dans l'établissement d'un corps enseignant, mon but principal est d'avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales. » Paroles de Napoléon au Conseil <l'Etat. 11 mars 1806. Taine. ouvr. cité, XI, p. 196.

J Rapport de Fourcroy au Corps législatif.

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