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constamment exposé aux désordres et aux changements ».
L'empereur fonde donc son Université. Il lui accorde le monopole de fait. Et ce grand corps, comprenant renseignement à tous les degrés, il l'organise comme son armée et dans le même esprit. Dans le personnel enseignant, il institue une hiérarchie de places semblable aux grades militaires, avec le même ordre d'avancement. « L'école, dit Taine, est le vestibule de la caserne. j> Elle est faite pour préparer au pouvoir impérial des conscrits et des sujets obéissants. Elle n'est qu'un moyen de domination et le plus efficace. Tout en elle doit concourir à ce but. Le décret de mars 1808 le proclame hautement. « Toutes les écoles de l'Université, y est-il dit, prendront pour base de leur enseignement la fidélité à l'Empereur, à la monarchie impériale, dépositaire du bonheur des peuples, à la dynastie napoléonienne, conservatrice de l'unité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions. » Pour réaliser cet idéal d'universelle subordination, il convient de façonner les cerveaux selon le principe de l'automatisme jésuitique. Il faut leur enlever le goût des libres recherches et des idées générales dangereuses. On développe la mémoire, le don d'exposition oratoire, au besoin « la faculté logique d'ordonner et de déduire ^ » ; on développe surtout l'étude des mathématiques et les connaissances qui préparent aux grandes Ecoles spéciales d'où sortiront de bons officiers et des fonctionnaires capables, pour toutes les branches de l'administration.
Tout est minutieusement prévu dans la vie scolaire, tout est réglementé de la manière la plus précise, jusqu'aux heures de récréation. Et cette immense machine pédagogique en arrivera, dans la suite des temps, à fonctionner d'une manière si précise qu'un jour, sous le second Empire, un ministre, tirant sa montre, pourra dire avec orgueil : « A cette heure, dans telle classe, tous les écoliers de France expliquent telle page de Virgile ».
• Taine, ouvr. cité. XI, p. 228.
Car l'œuvre scolaire de Napoléon lui a survécu. Celte machine à façonner les intelligences était trop bien agencée pour que les gouvernements qui lui succédèrent ne fussent pas tentés de l'entretenir avec soin et de la faire fonctionner à leur profit. Quant à l'Eglise, son attitude à Tégard de l'Université a varié avec les circonstances. Sentant combien cette institution est dans sa ligne, et de quel secours elle pourrait être pour ramener la nation française à Funité de foi, l'Eglise a tenté, lorsqu'elle se sentait assez forte, de s'en emparer pour la diriger dans la bonne voie. Elle ne l'a combattue qu'aux temps où elle désespérait de la conquérir. C'est alors qu'en dépit de la doctrine constante du Saint-Siège, elle s'est avisée d'inscrire sur son programme la liberté d'enseignement, liberté dont elle entendait d'ailleurs user seule pour préparer en sa faveur le monopole que Jésus-Christ lui-même aurait institué quand il prononça la parole : « Allez et enseignez toutes les nations ».
Nous avons cherché à suivre à partir de la Restauration jusqu'aux débuts de la troisième République, les phases diverses de cette longue lutte que l'Etat et l'Eglise ont poursuivie en France sur le terrain scolaire. Des deux paris c'est le même principe qui, le plus souvent, prévaut, le principe de Napoléon. Il faut que, sur les bancs de l'école, l'enfant apprenne ce qu'il doit croire ou ne pas croire. L'enfant n'est pas élevé pour son bien propre, mais en vue d'un but social auquel il doit concourir. L'Etat, a dit Thiers, qui se croyait libéral, l*Etat a le devoir de frapper la jeunesse à son effigie^. Dirigée dans cet esprit-là, l'Université tendrait donc à devenir un hôtel des monnaies chargé de mettre en circulation des citoyens frappés au bon coin. Le coin seulement change souvent. Tantôt il porte le profil bourbonnien d'un roi très chrétien, tantôt un César couronné, tantôt le buste de la République coiffée du bonnet phrygien et la devise : Libertéy Egalitéy Fraternité.
* Paroles prononcées à une séance de la commission de la loi Falioux en 1M9. De la Gorce, Histoire de la deuxième République ftançalse^ H, p. 280.
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La loi Falloux ayant battu en brèche le monopole universitaire institué par Napoléon, TEgiise avait pris ses mesures non seulement pour être seule à profiter de la « liberté » conquise, mais encore pour dominer et diriger cette Uni- -versité à laquelle elle voulait bien laisser encore la vie parce qu'elle n'était pas prête pour la remplacer entièrement. Les ordres enseignants se multiplient et se partagent la besogne. Des trois grandes branches de l'instruction, primaire, secondaire et supérieure, les Jésuites n'avaient développé avec succès que la seconde. Ils se méfiaient des hautes études et ne voulaient pas instruire le peuple ^ Mais puisque, avec le progrès des idées démocratiques, le peuple veut apprendre à lire et à compter, d'autres ordres y pourvoient, en particulier les Frères de la doctrine chrétienne. L'Eglise réussit à mettre ses « frères Ignorantins » en garnison dans les écoles de l'Etat. Elle garde, à partir de 1849 et pour une dizaine d'années, la haute main sur l'instruction. « Sous le nom, l'affiche et la proclamation théorique de la liberté pour tous, dit Taine ', le monopole universitaire se reconstitue, sinon de droit, du moins de fait, et en faveur de l'Eglise. »
A partir de 1863, l'Empire évoluant dans le sens libéral, le ministre de l'Instruction publique, Duruy, revendiqua les droits de l'Etat dans le domaine de l'instruction. Il prépara les voies aux réformes que Jules Ferry élabora. Les débats ^passionnés que souleva l'article 7 de la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur sont restés célèbres. Ils furent de 1880 à 1886 comme la répétition générale des scènes parlementaires plus violentes encore dont nous avons été témoins récemment. Ils provoquèrent également une agitation intense dans le pays tout entier.
Lorsqu'on compare l'œuvre de Jules Ferry à celle de M. Combes on est surtout frappé de sa modération relative, et Ton demeure surpris qu'elle ait pu déchaîner tant de
* Les domestiques qu'ils employaient devaient être illettrés.
* Ouvrage cité, XI, p. 310.
colères. Ce fameux article 7 était ainsi conçu : « Nul n'est admis à diriger un établissement d*enseignement public on privé, de quelque ordre qu'il soit, ni à y donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation non autorisée ^ » Cette disposition pouvait paraître superflue. En eflet, si les congrégations non autorisées n'avaient pas le droit d'exister sur le territoire français, à plus forte raison ne pouvaientelles avoir le droit d'enseigner. Aussi, lorsque l'article 7 eut été rejeté par le Sénat, à une majorité de vingt-une voix> Jules Ferry, fort de l'approbation de la Chambre, se décida-t-il à remettre en vigueur des dispositions légales que ses adversaires estimaient tombées en désuétude. 11 rendit, le 29 mars, les fameux décrets — les décrets scélérats — qui provoquèrent la démission de deux cents membres du Parquet, exigèrent pour leur exécution le fâcheux concours des gendarmes et des crocheteurs de serrures, et rendirent odieux à la moitié de la nation française le nom de l'homme d'état qui, sous la seconde République, a rendu les plus éminents services à son pays, aussi bien à l'intérieur que dans le domaine colonial.
Le premier des décrets enjoignait à la Compagnie de Jésus de se dissoudre dans les trois mois. C'est contre les Jésuites, en eflet, qu'avait porté tout l'eflbrt de la campagne de Jules Ferry. « Notre premier devoir, avait-t-il dit, est d'arracher aux contempteurs de la société moderne l'àme de la jeunesse française. » Il s'est, au reste, toujours défendu de poursuivre une politique de sectaire. « Personne, aflîrmait-il, n'est plus que moi l'adversaire de tout ce qui peut ressembler à des doctrines religieuses ou philosophiques imposées par l'Etat... à tout système qui, ouvertement ou
* Cet article n'était que la reproduction non seulement d*un amendement introduit par la Chambre des députés en 1837, dans le projet de loi Guizot» mais d'une ordonnance signée par le roi très chrétien Charles X, le 16 Juin 1828 : u Nul ne pourra être ou demeurer chargé, soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des maisons dépendantes de l'Université ou dans une des écoles secondaires ecclésiastiques, s*il n'aflirme par écrit qu'il n'appartient à aucune corporation religieuse non lé^lement établie en France ». Voir AU fred Rambaud, Jules Ferry, p. 107 et suiv.
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d'une façon déguisée, tendrait à imposer aux consciences une foi philosophique. » Lorsque, en 1882, Tun des enfants terribles de Tanticléricalisme, Madier de Montjau, fit la proposition d'enlever purement et simplement aux ecclésiastiques le droit d'enseigner, Jules Ferry s'y opposa de tout son pouvoir.
« Xotre politique, déclara-t-il, est anticléricale , elle ne sera Jamais antireligieuse... Si vous voulez retirer renseignement aux prêtres, ce n'est pas parce qu'ils sont des fonctionnaires, c'est parce que leurs doctrines vous inquiètent. Eh bien ! ce n'est pas en mettant le clergé hors la loi, ou, comme vous l'avez dit, en cherchant à en avoir raison, que vous aurez raison des doctrines. Vous vous débarrasserez du clergé enseignant, mais il faudra aussi vous débarrasser des laïques catholiques enseignants. C'est donc au catholicisme que vous aurez fait la guerre. Eh bien I c'est là une politique dans laquelle nous n'entrerons jamais et je le dis d'accord — du moins je le pense — avec la grande majorité de mon parti ; c'est là une politique que je repousse de toutes les forces de ma conscience, de toutes les forces de mon âme libérale et de ma foi dans la vérité, la raison et la justice. »
Faire revivre à Tégard des congrégations non autorisées les prescriptions légales édictées par les régimes antérieurs les plus favorables au catholicisme, mettre fin à Tingérence de l'Eglise dans les conseils supérieurs de l'Université, supprimer les lettres d'obédience qui créaient un privilège abusif en faveur des ecclésiastiques enseignants, proclamer surtout le principe de la neutralité religieuse de l'enseignement public, développer cet enseignement dans toutes ses branches, lui créer des ressources nouvelles S lui donner un puissant essor, lui permettre de lutter avec l'enseignement congréganiste, même pour Téducation des filles, construire sur tous les points de la France d'innombrables bâtiments d'écoles, former une armée d'instituteurs et d'institutrices dignes de leur mission, telles furent les pen-
* Le budget de renseignement primaire fut porté de trente à cent vingt miUioni.
sées directrices de la politique scolaire de Jules Ferry. Elles peuvent paraître aujourd'hui libérales. La passion religieuse les travestit pourtant. Et ces réformes, si fécondes dans leur partie positive, se résumèrent pour le peuple français par ce mot simpliste : L'Ecole sans Dieu '.
Ferry n'avait nullement songé à faire revivre le monopole universitaire. Il laissait à renseignement ecclésiastique un large champ d'action. La meilleure preuve en est que cet enseignement prit un rapide essor, stimulé par lactive concurrence des écoles publiques, soutenu efficacement par tous ceux qui avaient protesté contre les décrets scélérats et contre les lois impies. Avant les lois de 1882 et de 1886, les conseils municipaux avaient le droit de choisir, pour leurs écoles primaires publiques, entre les instituteurs et les institutrices laïques et les membres des congrégations enseignantes*. Ferry laïcisa toutes les écoles publiques. Les Frères et les Sœurs expulsés des bâtiments scolaires communaux s'établirent paiiout où ils purent en des maisons voisines et ouvrirent un enseignement privé. Ils gardèrent une clientèle qui alla en s'élargissant*.
« Au lieu d'un monopole, ditTaine*, il y en a deux. Entre les deux genres d'établissements, l'un laïque, qui ressemble à une caserne, l'autre ecclésiastique, qui ressemble à un séminaire ou à un couvent, les parents ont le choix, rien de plus. Par l'effet d'une concurrence acharnée, ces deux grandes institutions scolaires tendent à exagérer leurs tendances contradictoires. Dans les écoles de l'Eglise, la jeunesse est façonnée en vue du pouvoir théocratique. Les institutions républicaines deviennent pour elle un objet de haine et de mépris. Il est difflcile que l'Ecole publique,
* Voir Rambaud. ouvrage cité, p. 424.
* En 1886. il y avait dans les écoles publiqueê 10 029 frères enseignants et 39 125 sœurs enseignantes. Taine, ouvr. cité, XI, p. 965.
' Dés 1887, les écoles primaires des congréganistes étaient fréquentées par 1 091 810 élèves, le cinquième environ du nombre total des enfiuiti inscrits dans les écoles primaires.
* Ouvrage cité XI, p. 313.