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aiguillonée par la lutte, conserve cette neutralité théorique que lui avaient assignée ses organisateurs. Le mot laïque prend de plus en plus dans la langue courante le sens d'antireligieux^. La Libre -Pensée ayant à imposer son dogme, elle aussi, aspire à devenir religion d*Etat et à conquérir par récole les générations futures. L'école publique tend à devenir le séminaire de la religion nouvelle. Et c'est ainsi que nous avons assisté récemment à une formidable poussée de l'esprit jacobin. Sous la Terreur, la pédagogie jacobine * n'avait pas eu le temps de réaliser ses plans grandioses. On a cherché de nos jours à la faire revivre sous une forme plus pratique et plus efficace, en mettant à son service le grand mécanisme scolaire si supérieurement agencé par Napoléon '.
Et c'est ainsi, comme l'a dit Waldeck-Rousseau * en un discours qui éveilla de longs échos, c'est ainsi que « dans ce pays dont l'unité fait à travers les siècles la force et la
* « Au lieu que le mot : laïque, signifle neutre, non confessionnel, il a pris, quand il s'agit de Técole primaire, le sens d'antireligieux, en sorte qu'une école cesse d'être laïque si on y prononce le nom de Dieu.» Pierre de Coubertin, L'évolution françaUe tout la troisième République, Paris 1896.
* Voyez plus haut, pages 98 et suiv.
' «... Depuis 1871 et surtout depuis 1879, c'est lui, l'esprit Jacobin, qui. à travers la forme napoléonienne, souffle, pousse, dirige, et cette forme lui convient Sur le principe, qui est l'entreprise de Téducation par l'Etat, Napoléon et les vieux Jacobins étaient d'accord; ce qu'il établit en fait, ils l'avaient proclamé en dogme ; par suite, la structure de leur engin universitaire ne leur répugnait îms ; au contraire, elle agréait à leur instinct. C'est pourquoi les nouveaux Jacobins, héritiers de cet instinct et de ce dogme, ont tout de suite adopté l'engin subsistant; il n'y en avait point qui leur fût plus commode, plus capable de se prêter à leurs fins, mieux adapté d'avance à leur service. En conséquence, sous la troisième République, comme sous les gouvernements antérieurs, la machine scolaire continue à rouler et à grincer dans la même ornière, par le Jeu du même mécanisme, sous l'impulsion du même moteur unique et central, conformément à la même conception napoléonienne et Jacobine de l'Etat enseignant...» Taine, ouvrage cité, XI, p. 354. C'est ainsi que Taine Jugeait, trop sévèrement, à notre gré, la législation scolaire de Jules Ferry. Qu'eût-il dit de celle de M. Combes? Il conviendrait pourtant d'ojouter que cette « conception de l'Etat enseignant » n'est pas exclusivem<'nt napoléonienne et Jacobine, puisqu'elle prévaut de plus en plus dans les |>ays qui ne sont nullement césariens et qu'elle y parait pleinement légitime, pourvu que l'Etat n'entrave pas l'enseignement libre et n'inculque pas un Credo religieux ou philosophique obligatoire.
' Discours prononcé à Toulouse le 28 octobre 1900.
grandeur, deux jeunesses, moins séparées encore par leur condition sociale que par Téducation qu'elles reçoivent, grandissent, sans se connaître, jusqu'au jour où elles se rencontreront, si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se comprendre ».
« Peu à peu se préparent ainsi deux sociétés différentes — l'une de plus en plus démocratique, emportée par le large courant de la Révolution, et l'autre de plus en plus imbue de doctrines qu'on pouvait croire ne pas avoir survécu au grand mouvement du dix-huitième siècle — et destinées un jour à se heurter. »
Ainsi le régime scolaire français, produit des causes historiques que nous avons étudiées, agit dans le même sens qu'elles et leur prête une force décuplée. Champ clos habituel des luttes entre l'Etat et l'Eglise, l'Ecole, loin de poursuivre une œuvre de concorde, accentue les divisions séculaires entre les deux Frances hostiles. De part et d'autre un mécanisme savant tend à provoquer une déformation systématique de la jeunesse dans un but politique. L'éducation ne détruit pas les préjugés et les soupçons injustes; elle les attise. Et les jeunes Français, embrigadés en deux camps adverses, apprennent à se suspecter et à se haïr à l'âge où le cœur n'est pas encore mùr pour la haine.
Il serait d'ailleurs souverainement injuste de ne voir dans la grande œuvre scolaire que la République française a poursuivie depuis Jules Ferry, continuateur desGuizotet des Duruy, autre chose qu'un moyen de propagande anticléricale. Ce n'est là que la partie négative de cette œuvre ; il faudrait en considérer aussi la partie positive. On s'est trop hâté de proclamer la « faillite » des lois Ferry — et vraiment les déclarations de faillite de ce genre-là tendent à devenir trop fréquentes en France. Ce n'est qu'à longue échéance que les réformes de l'enseignement peuvent produire leurs effets sociaux. L'on ne saurait encore évaluer les résultats de tout ce qui s'est fait en France depuis un
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•quart de siècle dans le domaine de Tinsiruction publique. Bien des semences ont été jetées au vent, qui germeront -certainement. Déjà les récoltes mûrissent ^ Et l'effort des travailleurs se soutient. Avec quel courage, avec quelle perspicacité les plus clairvoyants d'entre les écrivains "français ont dévoilé les tares de l'éducation nationale, la pire de toutes surtout, ce système de l'internat qui prépare, pour les batailles de la vie, des êtres débilités moralement, si ce n'est gangrenés ! Dans cette Université elle-même, qui a trop conservé encore l'empreinte de son origine napoléonienne, mais cherche aujourd'hui à l'effacer le plus possible, que de hauts et fermes esprits, largement ouverts à toutes les aspirations de notre époque, informés de ce qui se fait de meilleur à l'étranger, décidés à détruire les antiques préjugés, à renouveler les méthodes vieillies, à rendre de la force aux membres anémiés d'un grand corps dont la tête accaparait toute la substance vitale. Le concours de tant de bonnes volontés ne saurait être stérile. Et si la France dispose de telles forces intellectuelles, si elle maintient si brillament la place qu'elle a dès longtemps conquise dans le monde scientiflque, rien ne permet de douter que les impulsions énergiques parties d'en haut ne se fassent sentir à la longue jusqu'aux extrémités. Les regards des amis sincères de la France se portent sans cesse vers cette petite élite d'hommes de grand savoir et de ferme raison, qui, au cours des luttes d'hier, ont senti croître leur vaillance avec leurs responsabilités. Qu'ils préparent pour les luttes de demain des hommes éclairés, des hommes libres. Qu'ils apprennent à leur pays que toutes les mesures restrictives sont impuissantes dans le domaine de l'esprit. La Vérité ne veut pas être imposée par contrainte. Elle ne triomphe que par ses seules forces.
> Des étudiants de toutes nationalités se rencontrent sur le^ l>ancs de l'Ecole i laquelle appartient Tauteur de ce livre. A en Juger par ses expériences personnelles, il doit admettre que le niveau de Tinstruction générale est au moins aussi élevé en France que dans les pays d'Europe les mieux connus pour l'excellence de leur enseignement public.
I. De la mentalité romaine. Ses éléments psychologiques. Elle est univers*' liste et dogmatique. Ses affinités pour la méthode scolastique. Elle tend à produire l'automatisme humain.
II. Formes diverses de la mentalité romaine. Le catholicisme des protestants. Influence sur les mœurs. L'omnipotence sociale. Le fonctlonnarismet forme laïque du monachisme. Le mobile déterminant est la crainte do risque. Exclusion de la liberté. Comment le principe autoritaire provoque une réaction anarchiste.
III. L'accalmie politique actuelle. Elle ne peut être que momentanée. Le conflit entre les deux Frances est irréductible. Déplacement du terrain de la lutte. L'Eglise et le socialisme. Collecti\isme religieux et collectivisme économique.
Au cours des pages qu*on vient de lire, nous avons cherché à montrer comment la tendance morale et intellectuelle que nous avons cru pouvoir appeler la mentalité romaine s'est développée historiquement en France et quelles ont été ses formes successives. Cette étude pourrait être poursuivie en sens divers. On analyserait cette mentalité dans ses éléments constitutifs ; on montrerait de quelle façon elle transforme la substance humaine et quelle influence elle exerce sur toutes les manifestations de la vie sociale. Nous devons nous borner ici à esquisser très sommairement ce sujet.
Si notre exposé historique n'était point erroné, la mentalité romaine serait le résultat d'une lente éducation qui en est arrivée à afTaiblir graduellement l'autonomie morale de l'individu et à produire en lui la soumission passive au pouvoir — spirituel ou temporel.
Cette mentalité est universaliste, en d'autres termes catholique. Orientée vers l'unité, elle aspire à étendre indéfiniment le cercle qui enserre cette unité. Elle édicté des règles valables pour tous les pays et tous les temps. Elle divise les hommes en deux camps : ceux qui sont dans le vrai, les fidèles, et ceux qui sont dans le faux, les hérétiques. Ces derniers ne sont pas seulement malheureux, ils sont coupables et malfaisants. La tolérance ne leur est point due. Quand le pouvoir spirituel est assez fort pour faire prévaloir sa légitime autorité, il doit mettre les hérétiques hors la loi.
La vérité, une et indivisible, s'incarne dans un dogme, obligatoire pour toutes les intelligences. Ce dogme doit être formulé clairement, logiquement, systématiquement. Il doit se présenter comme un tout, bien enchaîné, et sans contradictions. Le principe de l'autorité spirituelle a une constante affinité pour la méthode scolastique, qui part des principes imposés et en déduit les conséquences voulues par voie d'enchaînement logique. Ainsi se forme un esprit particulier, qui ne doute pas, n'invente pas, n'innove jamais, mais expose, développe et coordonne. Disposant d*un certain nombre d'idées générales, abstraites comme des textes de loi, fournies telles quelles par l'autorité, il les aligne de diverses manières selon des plans systématiques. Il retrouve dans ce jeu des idées l'illusion de la force créatrice qu'il a perdue. Et pourtant, selon l'expression de Gioberti, il ne manie que des assignats intellectuels, ne représentant pas de valeurs positives. Il exclut l'expérience, il exclut le fait, parce que le fait est individuel, sans cesse en révolte contre le dogme. La réalité vivante échappe donc à ses prises. La forme lui importe plus que le fond. Il
est rationaliste, emprisonné dans les formules intellectuelles. Les battements insubordonnés du cœur humain doivent être, eux-mêmes, réprimés par la froide raison, rémotion étant, elle aussi, individuelle de sa nature. Cet esprit de dialectique proscrit donc Tintuition, Tindéterminé, le mystère, tout ce qui devient, tout ce qui surgit à rimproviste de la pénombre de Finconscient ; il exclut la poésie pour la remplacer par l'éloquence; il étouffe l'art libre sous les règles rigides de l'académisme, cette forme esthétique de la mentalité romaine. Partout le dogme comprime la vie spirituelle profonde et spontanée et finit par l'étouffer.
Ainsi la faculté logique ^ prend le pas sur toutes les autres, elle les absorbe, elle les anéantit. Quand ce système est poussé à ses dernières conséquences, l'homme n'est plus qu'un intellect qui fonctionne mécaniquement, la machine à syllogisme de Raymond Lulle. Sur un clavier bien agencé toutes les valeurs morales se transcrivent d'elles-mêmes en valeurs intellectuelles. Elles sont mises au juste diapason. Elles deviennent des notions et peuvent être ainsi transformées à volonté. Ce ne sont plus des forces irréductibles. La conscience se codifie par une souple et subtile casuistique. Elle se plie docilement à la règle commune. Et l'être moral tout entier, parfaitement discipliné, rentre dans le rang et marche au pas. Ainsi se constitue cet automatisme humain* qui serait le résultat dernier de l'éducation autoritaire.
* Dans son livre, Les obussions et la psychasthénie^ le D' Pierre Janet a établi une nouvelle hiérarchie des fonctions basée sur des observations cliniques. H place au premier rang, comme l'opération la plus diflicile; puisque c'est celle qui disparait le plus vite chez les psychasthéniqucs, ce qu'il appelle la fonction du réel. Le raisonnement abstrait ne vient que dans le troisième groupe. Toute action est d'autant plus difficile qu'elle est plus nouvelle, qu'elle demande une adaptation h des circonstances qui ont changé. Il faut plus d'effort pour prendre connaissance des faits réels que pour construire un syllogisme.
* Voir plus haut p. .367 et suiv., comment la pédagogie des Jésuites tend à produire cet automatisme humain nécessaire pour réaliser Tidéal de l'unité de foi.
Le phénomène de psychologie ethnique que nous avons cherché à étudier en considérant isolément Hiistoire de la nation française, pourrait peut-être se relier à une loi générale de la vie des hommes en société. On constaterait les elTets, plus ou moins atténués, de cette loi dans tous les pays de très ancienne civilisation. Les organismes sociaux tendent à se centraliser à mesure que leurs fonctions se compliquent et se différencient à la périphérie. Il faut que l'individu abdique une part de lui-même, de plus en plus grande. Par cette abdication Thomme suit la pente du moindre effort. Il se décharge sur la communauté de la lourde obligation de vouloir. Sa tache lui semble plus certaine, son effort mieux dirigé et plus productif. Le dernier terme de cette évolution serait le collectivisme parfait des sociétés animales, des ruches ou des fourmilières. Est-ce à cette perfection de servitude que tendraient les sociétés humaines? Il semble que le mécanisme de la vie universelle les y pousse fatalement. La liberté est antinaturelle. Elle ne peut durer qu'autant que Thomme garde en lui le sentiment qu'il peut s'appuyer sur une force supérieure à la force des choses. Seule, elle permet aux énergies humaines de se déployer, mais il faut, pour qu'elle se maintienne à flot, que ces énergies restent capables de la porter. L'avenir est aux peuples qui ne sont pas prêts à se décharger de ce précieux fardeau.
Si, au cours de l'histoire, la mentalité romaine a exercé son influence sur tous les mouvements de la pensée française, aujourd'hui encore elle n'est le monopole d'aucun parti politique, d'aucune confession religieuse. On trouverait sans peine dans le protestantisme français actuel de
nombreux représenlanls de cette tendance spirituelle Dans son livre déjà cité, V Esprit protestant, M. Gaston Mer"cicr nous en fournit un exemple bien frappant. Il déclare , sans ambages, que ceux-là seuls ont droit à ce nom de protestants qui adhèrent à la confession de foi formulée à la Rochelle K Le protestantisme français ayant tenu à la Rochelle, en 1571, son concile œcuménique, M. Mercier est d'avis que tous ceux qui n*adhèrent point aux décrets de ce concile sont purement et simplement des hérétiques. C'est au nom des principes de la stricte orthodoxie protestante que M. Gaston Mercier défend ce point de vue essentiellement catholique. Tout à Fopposé, dans ce groupe des jeunes pasteurs socialistes chrétiens qui compte pourtant des individualités si saines et si fortes, on discernerait aisément des traces non suspectes de la déformation romaine. M. Causse, l'un des membres militants de ce groupe, est un partisan convaincu de Tétatisme religieux. « Le royaume de Dieu, a-t-il dit, vient par TEtat. i» Et il a fait un jour cette profession de foi bien significative * : ^ Nous sommes des théocrates ! Nous voulons que le Christ règne dans TEtat aussi bien que dans nos chapelles. Nous ne voulons pas que les chrétiens soient gouvernés par les
* u Le synode (de 1872) a rejeté la religion nouvelle qui a formé un nouveau schisme. Les libéraux ne sont plus des protestants^ puisque du protestantisme ils ont rejeté les doctrines essentielles. (Cest l'auteur qui souligne.)
M Alors, il faudra faire une distinction capitale quand on accusera les protestants de s'être lancés tête baissée dans le mouvement dreyfusard. Le protestantisme français ne peut pas être chargé des péchés de ceux qui ne se réclament pas de lui et qu'il a rejetés. Or ce sont précisément les Libéraux qu'on voit figurer en tête de ce mouvement... I..es classer sous l'étiquette « protestants », ce serait un non-sens; ils sont, au point de vue doctrinal, plus loin de nous que ne sont les catholiques, aussi loin que les Juifs, les musulmans ou les hindous, et tout ce qui pourra être fait par eux ou contre eux ne saurait nous atteindre personnellement.
» Ceux-ci écartés, restent les protestants, autrement dit orthodoxes ou évangéliques; ceux qui, dans leur confession de foi de 1872, se réclament de la (>>nfession de foi de la Rochelle... Parmi eux, j*ai le regret de constater qu'il y a eu, qu'il a même encore des partisans du traître deux fois condamné... C'est vrai, mais j'affirme qu'ils sont la minorité et si vous cherchiez bien vous y trouveriez surtout des nouveaux venus parmi nous.» (C'est-à-dire des protestants <l'origine étrangère.) Gaston Mercier, L'esprit protestant. Préface, p. Vlll.
» Reuur du christianisme social, novembre 1903.
sans-Dieu. Nous voulons une société gouvernée avec justice, comme la véritable expression de notre religion!... Que les sages blâment cette folie au nom de la monstrueuse distinction entre VEglise et VEtat! Sur la terre nous voulons la patrie céleste, la politique sainte.., » La politique sainte I C'est le rêve de Calvin, comme celui de Robespierre ou de Joseph de Maistre.
La mentalité romaine n*esi donc pas restée confinée dans le catholicisme qui Ta héritée du Bas-Empire et transmise au monde moderne ^ On n'aurait pas de peine à montrer, d'autre part, qu'elle a rayonné hors des frontières de la France. Dans ce pays même qui a été son centre le plus actif, elle n'a jamais régné en souveraine absolue, il faut bien insister sur ce point. Seulement, comme elle a créé une tradition constante, elle en est arrivée à agir efficacement, non seulement sur la vie religieuse, politique ou intellectuelle, mais encore sur les mœurs. L'éducation autoritaire
* Il est à peine nécessaire d'i^outer que, parmi les croyants catholiques, on trouve des esprits entièrement affranchis de cette mentalité. Pasteur nous en fournirait au besoin un exemple typique. L'argument d'autorité n'existait pas pour lui. A l'Académie de Médecine, il eut sans cesse à lutter contre les partisans de la tradition qui, selon la méthode scolastiquc. opposaient à ses théories fondées sur des expériences positives, de u belles formules » énonçant des axiomes a priori. « La maladie est en nous et par nous, » affirmaient-ils au nom de la doctrine. Pasteur répondait par des faits.
Lorsqu'il anéantit la théorie de la génération spontanée, les apôtres de la religion scientifique lui lancèrent l'anathème; il entamait leur credo. Par contre, les apôtres du catholicisme orthodoxe lui tressèrent des couronnes. « Tout cela, répondait-il, n'a rien à voir avec la question. J'ai constaté des faits, je les ai vérifiés par l'expérience, J*ai cherché à les expliquer par des lois. Là se borne mon rôle de savant. Et si les faits observés et vérifiés m'avaient contraint à conclure à la génération spontanée. Je l'aurais fait avec la même assurance, sans m'inquiéter des théories théologiques que cela peut renverser. Je suis serviteur de la vérité... »
Pasteur eut le culte de la science, il n'en eut pas la religion. Fidèle à la
foi de ses pères, il mourut en paix, le crucifix en main. Dans son cerveau
clair, dans son ftme loyale, il avait su séparer les domaines qui doivent être
séparés. C'était pour lui une question de bonne méthode. Sa religion ne fut
point en conflit avec sa science. Elle ne lui fit pas obstacle, elle lui prêta des
forces. C'est le mobile de la charité qui inspira ses plus grandes découvertes.
Il était de cette famille d'esprits honnêtes et droits qui sont la fine fleur du
génie de la France. Le pieux Nicole était au nombre de ses auteurs préférés.
Dans sa dernière maladie. Il lut et relut Pascal. Il avait certainement une
IMirenté de génie avec l'auteur des Provinciales , qui fût le plus redoutable
adversaire du romanisme moral.
de la race a porté, à la longue, tous ses fruits. Elle a produit une qualité et un défaut. Une qualité d*abord, et qui n'est point à dédaigner puisqu'elle rend la vie plus amiable. Le Français cultivé est un être supérieurement façonné en vue de la vie de société. Il a le don de plaire. Plus qu'on ne veut le dire, il conserve cet art charmant de la conversation qui fut Fart français par excellence. S'il est écrivain, il restera volontiers encore, la plume à la main, un brillant causeur. Même dans la solitude de son cabinet de travail il se sent en présence du public. Il n'écrit point pour le plaisir d'exprimer son idéal intime, mais pour séduire ou convaincre. Et cette préoccupation sociale est si constante que M. Brunetière a pu y voir, avec raison, le trait dominant de la littérature française.
Mais si, par un long usage — combien l'expression « usage du monde » est significative I — les individualités morales perdent leurs aspérités désagréables, elles perdent aussi leur trempe. Elles ne peuvent plus résister à aucune pression extérieure un peu forte. Elles se juxtaposent si bien qu'elles se confondent en une masse confuse.
« Le centre de gravité du Français, a dit Amiel, est toujours hors (le lui, dans les autres, dans la galerie. Les individus sont (les zéros; Tunité, qui fait d'eux un nombre, leur vient du dehors : c'est le souverain, l'écrivain du jour, le journal favori, en un mot, le maître momentané de la mode. Tout ceci peut se (icriver d'une sociabilité exagérée qui tue dans l'âme le courage de la résistance, la capacité de l'examen et de la conviction personnelle, le culte direct de l'idéal *.»
« Un des vices de la France, c'est la frivolité qui substitue les convenances publiques à la vérité et qui méconnaît absolument la dignité personnelle et la majesté de la conscience. Ce peuple ignore TA B C de la liberté individuelle et reste d'une intolérance toute catholique envers les idées qui ne conquièrent pas l'universalité ou la majorité des adhésions. I^ nation est une armée qui fait masse, nombre et force, mais non une assemblée d'hommes libres où les individus tirent leur valeur d'euxmêmes. Le Français éminent tire sa valeur d'autrui. Qu'il ait le galon, la croix, l'écharpe, Tépée, la simarre, en un mot la fonc-
' H. -F. Amiel, Journal intime, T. U, p. 186 et 187.
tion et la décoration, alors il est tenu pour quelque chose et il se sent quelqu'un. C'est l'insigne qui déclare son mérite, c'est le public qui le tire du néant, comme le sultan crée ses vizirs. Ces races disciplinées et sociables ont une antipathie pour l'indépendance individuelle ; il faut que chez elles tout dérive de l'autorité militaire, civile ou religieuse, et Dieu lui-même n'est pas, tant qu'il n'a pas été décrété. Leur dogme instinctif, c'est t'omnipotence sociale qui traite d'usurpation et de sacrilège la prétention de la vérité à être vraie sans estampille et celle de l'individu à posséder une conviction isolée et une valeur personnelle.*»
Avant l'auteur du Journal intime — dont Tentière impartialité pourrait être mise en doute — Madame de Staël avait porté, sur sa patrie adoptive, un jugement semblable. « Un Français, disait-elle, s'ennuierait d'être seul de son avis comme d'être seul dans sa chambre. » Et elle ajoutait :
« ...Si l'on répandait le bruit que telle manière de voir est universellement reçue. Ton obtiendrait l'unanimité, malgré le sentiment intime de chacun ; l'on se garderait alors, pour ainsi dire, le secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu les députés donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seulement parce qu'ils croyaient la majorité dans un sens diflerent du leur et qu'ils ne voulaient pas, disàient-ils, perdre leur voix.
» ...L'esprit de sociabilité existe en France depuis le premier rang jusqu'au dernier ; il faut s*entendre approuver par ce (|ui nous environne, on ne veut s'exposer à aucun prix au blàmc ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d'influence, le bruil des paroles couvre souvent la voix de la conscience,
» ...Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse en France ; dans un temps, il convient d'être religieux, dans un autre de ne l'être pas; dans un temps, d'aimer sa femme, dans l'autre, de ne pas paraître avec elle. Il a existé même des moments où l'on eût craint de passer pour niais si l'on avait montré de l'humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les premières classes, se manifeste d'ordinaire par la vanité, s'est traduite en férocité dans les dernières'. »
« H.-F. Amiel, ouvr. cité, T. H, p. 02 et 93.
* De VAUemagne, Paris. Firmln-Didot, p. 60 et 61. Dans ses ConsidéraUons $ur la Réwilution française. M"' de Staël a noté également ce trait de caractère : « C'est un des grands défauts des Français, résultat de leurs habitudes sociales, que de s'imiter les uns les autres et de vouloir qu'on les imite. Ils prennent les variétés dans la manière de penser de chaque homme, ou même de chaque nation, pour un esprit d'hostilité contre eux. »
Cest bien à cette omnipotence sociale dont a parlé Amiel, qu'aboutit la lente évolution historique que nous avons étudiée. L*omnipotence sociale se manifeste sous cent formes diverses. L'individu ne compte plus en rien sur luimême. II se sent à tous égards subordonné. Il attend sa vérité d'une autorité spirituelle ; s'il croit à une vie à venir, il aime à s'en remette du soin de son salut éternel à une Eglise qui s'en charge à forfait, suivant des conditions établies une fois pour toutes; s'il se juge affranchi des dogmes religieux, il lui faut des dogmes antireligieux qui puissent satisfaire à cet esprit de réglementation qu'il étend jusqu'au domaine de la conscience. Son activité pratique a besoin, elle aussi, de s'appuyer sur une institution dont les décrets soient infaillibles. Il a le culte de l'Etat tout puissant ; il compte sur lui pour établir ses fils, pour les munir d'un diplôme d'abord, d'une fonction ensuite. Tous les observateurs de la France moderne ont noté le prestige qu'exercent en ce pays les fonctions publiques. Or le fonctionnarisme n'est autre chose qu'une forme laïque du monachisme. II répond également à ce mobile dont la puissance va croissant chez les peuples les plus « policés » : la crainte du risque. C'est ainsi que les énergies individuelles s'étiolent dans l'inaction, c'est ainsi que, graduellement, la substance vitale s'appauvrit. Et s'il était vrai, comme on nous le répète si souvent, que la France actuelle souffrît d'anémie morale, il n'y faudrait pas chercher une autre cause. Un esprit administratif si universel et si puissant peut bien assurer le fonctionnement régulier de tous les services publics ; — aucun pays n'est mieux « administré » que la France — mais, cette perfection mécanique ne s'acquiert que par une déperdition des forces humaines élémentaires. L'homme, parfaitement discipliné, tend à n'être plus qu'un numéro d'ordre dans la chiourme sociale. Il a perdu l'instinct primitif de la liberté; il ne la veut pas pour lui-même, il ne la souffre pas chez les autres.
« Le libéralisme n'est pas français, » dit M. Faguet. Et
comme cet écrivain d*une si belle franchise ne craint point, à Toccasion, d'allumer la lanterne de Diogène, il ajoute : « De fait je ne crois pas avoir rencontré un Français qui fût libéral^ ». Certes nous ne reprendrions pas à notre compte une affirmation si péremptoire. Nous songerions à M. Faguet lui-même; nous songerions à M. Gabriel Monod qui, à un moment où il y avait du mérite à la faire, a prononcé cette parole si vraie : « La liberté de Terreur est l'essence même de la liberté » ; nous songerions à tous ces hommes de libre volonté qui, en une heure de crise redoutable, se sont levés pour défendre, au prix de leur repos et •de leur sécurité personnelle, la cause de la justice.
Si l'afFaire Dreyfus a si profondément bouleversé la nation française c*est qu'elle a posé, de telle façon qu'aucune échappatoire n'était permise, la question vitale, la question des droits de l'individu en face du corps social. Les uns disaient : « Vous n'avez pas le droit de troubler tout un peuple pour un individu condamné dans les formes légales ». Voilà la tradition romaine. Les autres répondaient : « En cet individu nous défendons les droits de tous et toutes les libertés. Si le peuple français, pour des motifs d'opportunité politique, sanctionnait une injustice flagrante, il se condamnerait lui-même et se montrerait incapable de se dégager des forces d'oppression que le lent travail des siècles a accumulées en lui "». Tragique débat dans lequel on sentait que c'était moins un homme qu*un peuple qui passait en jugement devant le tribunal de la conscience humaine I
Et ce principe autoritaire, au nom duquel on prétendait sanctionner Finjustice, aboutit, en fin de compte, à Tanarchie. L'ordre social, imposé par le pouvoir, fondé sur la Hiéconnaissance des droits individuels, ne reposant pas Sur la libre volonté de tous, n'est qu'un ordre apparent et toujours précaire. Le principe légaliste n etaie un édifice
1 ijt libéralixme. p. 300.
lézardé que par des échafaudages extérieurs qu*un vent de tempête peut à tout moment emporter. Pour maintenir rhomme dans la discipline, on ne compte que sur la tutelle qui lui est imposée. On ne lui apprend pas à trouver sa règle en lui-même. Que les pouvoirs tutélaires viennent à être renversés, l'individu ne connaît plus de loi. Et la brute humaine se déchaîne. Nous Favons vu en 93, nous Tavons vu aux journées de Juin, nous Tavons vu sous la Commune. Puissions-nous ne pas le revoir I II est un fait que nul ne peut nier et qui porte son enseignement : c'est dans les pays les plus romaniséSy les plus soumis au principe de Tautorité spirituelle, que Ton voit la secte anarchiste prospérer, grandir, ajouter chaque année une page à l'histoire sanglante de ses exploits. L'anarchie est l'insurrection de l'instinct contre le despotisme social.
Au moment où nous avons écrit les premières lignes de ce livre, la France était bouleversée par la politique violente de M. Combes. Une accalmie semble aujourd'hui se produire. L'interminable débat sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat se poursuit au milieu d'une surprenante indifférence. On pourrai! croire, à lire les journaux de Paris, que c'est là une affaire de minime importance, infiniment moins intéressante, pour le grand public, que le « complot » du capitaine Tamburini. Un phénomène semblable s'est produit dans toutes les grandes crises qui ont agité la France au cours de ces dernières années. Elles soulevèrent de telles passions que Ton se crut plusieurs fois à la veille d'une guerre civile. Puis, tout s'apaisa, sans motifs apparents, par l'effet d'un sentiment de lassitude universel. Ce
que les Français savent le moins supporter, c'est Tennui ; une « affaire » qui se prolonge, sans se renouveler par des incidents dramatiques, épuise vile leur faculté d'attention. C'est la pièce où Ton bâille. Les banquettes se vident. Ne semble-l-il pas que les hommes politiques très avisés, qui ont aujourd'hui entrepris de ramener le calme dans les esprits, connaissent à merveille ce pouvoir pacifiant de Tennui ?
Il y eut sans doute beaucoup de surchauffage artificiel dans les conflits violents dont nous venons d'être témoins. A coup sur, les luttes religieuses, qui firent jadis couler tant de bon sang français, sont devenues infiniment plus inoffensives depuis que la religion tient moins déplace dans le cœur des hommes. Risquerait-on pour si peu sa vie, dans un pays où la vie est si bonne et si douce? Une indulgente ironie domine dans les mœurs courantes et calme à la longue les fureurs des sectaires. Le scepticisme gaulois demeure l'antidote du virus romain.
Toutefois, si, dans la lutte séculaire entre les deux Frances hostiles, des trêves momentanées peuvent se produire, l'on ne prévoit pas comment une paix durable pourrait être conclue. Aucun des deux adversaires ne peut céder le terrain, aucun ne peut prétendre à une victoire définitive. Le duel doit donc continuer avec des chances alternantes. Du long développement historique que nous avons tenté d'esquisser, il semble résulter surtout ceci : c'est que, quel que soit celui des deux partis qui triomphe, l'autre peut avoir son tour le lendemain et que, plus il est proscrit, plus ses espérances sont justifiées. Nous nous sommes soigneusement abstenus au cours de cette étude de nous aventurer sur le terrain mouvant de la politique actuelle. Il est impossible d'en juger avec quelque certitude. A cette heure, si Ton nous demandait quels nous paraissent être les résultats immédiats et positifs obtenus par la politique de combat du ministère Combes, nous ne verrions fjjuère que deux points définitivement acquis : c'est d'abord
que les congréganistes enseignants se sont vus contraints de quitter leurs soutanes pour endosser des redingotes ; c*est ensuite que, dans les classes bourgeoises, un revirement très sensible s^est de nouveau produit eu faveur de TEIglise. Une fois de plus, la crainte du socialisme envahissant a ])roiluit sur les propriétaires de France ses effets salutaires.
Ce mouvement parait devoir s accentuer et le terrain de la lui te se déplace insensiblement. Tandis que le parti socialiste se renforce et fait sentir une influence de plus en plus prépondérante sur la France républicaine, TEglise rallie les troupes éparses de la réaction. D*instinct, les bourgeois inquiets cherchent un refuge dans ses sanctuaires. Ainsi, d*une part TEglise romaine, de Fautre le socialisme international, cest entre ces deux puissances que semblent devoir se livrer les batailles de l'avenir. Elles seules ont conscience de leurs Pins. La masse de la nation reste flottante, désorientée, prompte à s'afibler, se portant en masse d*ici, de là, suivant les entraînements du moment.
Visiblement la socialisme est la foi religieuse la plus vivante, la plus agissante qull y ait aujourd'hui en France. Celle foi en est encore à la période mystique que traversa la religion révolutionnaire à ses débuts. Elle suscite des espérances illimitées, des dévouements généreux. Mais bien des symptômes semblent indiquer qu'elle n*échappera pas plus que le protestantisme lui-même à cette déformation particulière dont nous avons retrouvé la trace dans toute l'histoire du développement psychologique de la France. Le moule romain l'attend. Déjà le socialisme se constitue en Eglise, tient ses conciles, modifie ses dogmes cl proscrit les hérétiques. Lorsque l'on apprit que la fille de M. Jaurès avait fait sa première communion à Villefranche l'Albigeois, le leader socialiste fut cité devant une sorte de Saint-Office rouge, pour se disculper de ce cas d'apostasie qu'il avait autorisé dans sa famille. Un congrès eut la prélention d'émettre des règles générales sur les
principes que les socialistes de la stricte observance doivent suivre pour Téducation religieuse ou antireligieuse de leurs enfants. Il est vrai que TEglise socialiste traverse en ce moment Tépoque troublée du grand schisme ; des sectes rivales qui se disputent la possession du pouvoir spirituel, on ne sait encore au juste laquelle détient Tauthentique et universelle vérité, laquelle présidera à Torganisation de la société de l'avenir. Il ne nous appartient pas d'en décider. Nous voudrions seulement en terminant nous poser une question dernière et nous demander — quel que soit du reste le désaccord actuel entre l'Eglise et les partis révolutionnaires — si l'éducation romaine n'aurait pas, de longue main, préparé à l'expérience socialiste un terrain soigneusement nivelé. Nous avons vu comment la force de résistance que les énergies individuelles peuvent opposer aux empiétements du pouvoir a été graduellement diminuée. Un petit enclos leur est encore laissé où elles se donnent l'illusion de l'activité libre : la propriété privée. Napoléon avait eu *soin de le maintenir inviolable et d'imposer cette borne sacrée à un despotisme qui partout ailleurs pouvait se donner libre carrière. En vertu des principes qu'il a inscrits dans son Code, le bourgeois dont Gavarni a crayonné l'inoubliable silhouette peut montrer d'un geste impérieux les quelques moellons entassés qui limitent son domaine et s'écrier avec orgueil : « Mon mur! » On ne sait combien de temps ce mur lézardé pourra encore tenir. Quand l'individu aurait tout livré au pouvoir, sa pensée, sa volonté, sa conscience, quand il ne serait plus en rien maître de luimême, pourrait-il rester longtemps maître des biens que la multitude convoite? Et y aurait-il rien de surprenant à ce que le collectivisme religieux ail, en fin de compte, préparé les voies au collectivisme économique?
Zurich, juin 1905.