INTRODUCTION XV
Est-il encore nécessaire de répéter que les boulevards de Paris et leur cohue cosmopolite de boursiers, de viveurs et de filles, n'ofTrent point en raccourci une fidèle image de la France? On raconte qu'en dépouillant des correspondances privées saisies dans les ballons capturés, les ofliciers allemands étaient tout surpris dV découvrir des lettres assez semblables à celles qu'ils écrivaient euxinémes à leurs femmes ou à leurs enfants, plus aimables peut-être et plus gaies, bien qu'elles vinssent de la ville aflamée. Ils ne croyaient pas qu'il y eût de bons ménages dans ce pays de perdition. Ils ignoraient ce qu'est la famille française, quand elle est honnête, quelle impression paisible et charmante on a en pénétrant dans son intimité, et que le bonheur domestique s'y éclaire d'un sourire inconnu en des contrées où la vie est plus rude, le ciel moins indulgent.
Les romanciers n'ont point été seuls à dénigrer leur pays. La' crise d'idées noires qui a sévi en France semble avoir été assez générale. A consulter ses journaux et ses revues, à lire les plus autorisés d'entre ses écrivains, il semble que, depuis trente ans, cette nation ait changé d'humeur et presque de tempérament. Sous le second Empire, quand les Français parlaient d'eux-nicmes et de leur pays, ce n'était point par excès de modestie qu'ils péchaient d'habitude. Ils parlaient volontiers alors de la « Grande Nation » et de la « Ville lumière », cerveau du monde. Après plus de trente ans de république, de ce régime réparateur qui était appelé à refaire la grandeur de la France, lisez les titres de quelques ouvrages qui eurent leur heure de succès :
A quoi tient la supériorité des Amulo-Saxons '/
A quoi tient V infériorité française ^/
L'infériorité française I Quiconque eût osé prononcer un mot semblable en 1869 eût été lapidé. Il passe tout seul maintenant et c'est encore en France qu'on paraît le contester le moins.
Récemment, un périodique très estimé paraissant à Paris, ÏEuropéen, a ouvert une enquête internationale sur cette question : « La France est-elle en décadence? » Les réponses venues de Tétranger ont été en grande majorité négatives et rassurantes. 11 fallait s*y attendre. Mais le seul fait que la question ait pu être posée n'est-il pas un signe des temps ?
On parle couramment de la « crise morale » que traverse la France. Une telle crise existe-t-elle? Les F'rançais paraissent d accord pour Tanirmer. C'est même le seul point où se rencontrent les nombreux médecins consultants qui depuis cinq ou six ans ont donné leur avis sur Tétat de la France, que ce soit MM. Demolins, Jules Lemaitre, Henri Bérenger, Maurice Barrés, Anatole Leroy-Beaulieu, Clemenceau , Fouillée ou Bazalgette. Si les opinions varient à Tinfini sur les causes du mal et les remèdes possibles, on est assez d'accord sur les symptômes : Diminution progressive de la natalité (le nombre des décès annuels en étant venu à dépasser le nombre des naissances). Accroissement de la criminalité, surtout chez les jeunes gens. Progrès rapides de Talcoolisme et de la prostitution. Mauvaise influence de la presse vénale et pornographique, etc.. Que répondre à l'implacable éloquence des statistiques? Quand les Français nous énumèrent avec insistance toutes les excellentes raisons qu'ils ont de se tenir pour malades, nous ne pouvons guère faire autrement que de les en croire. N est-ce pas du reste être malade déjà que de se sentir malade ?
On s'est demandé si cet état de dépression est une conséquence des défaites de l'année terrible. Trente années et plus ont passé. La blessure sanglante se cicatrise. La soif de la revanche a perdu de son àprelé. M. Déroulède luimême parait y renoncer. Des générations arrivent à la République qui ne furent pas témoins de ces douloureux événements et que n'hypnotise plus la trouée des Vosges, parce qu'elles n'en ont pas vu descendre les armées aile-
INTKODICTION XVII
mandes en marche sur Paris. Les rapports avec TAlIeniagiie se sont à tel point détendus que des politesses s'échangent par dessus la frontière et qu'on peut parler d'un rapprochement sans être suspect de trahison. Les succès diplomatiques de la France ne se comptent plus. Elle occupe en Europe une situation enviée. Les puissances se disputent ses faveurs. Il semble donc qu'elle doive avoir le sentiment d'être entièrement relevée de ses désastres.
D'ailleurs le tempérament de la race est mobile : vérité déjà reconnue par César et devenue banale. Toute l'histoire de France la confirme. On a observé très justement combien les traces morales des guerres de la République et du premier Empire furent vite effacées. La Restauration fut une époque de grand essor intellectuel. Il semble donc que ce ne soit plus le souvenir de ses défaites qui pèse si lourdement sur la France. Son état de dépression doit avoir des causes plus profondes, plus permanentes.
Cet accès de mauvaise humeur prolongé rend la France ombrageuse et défiante. Son protectionnisme s'étend même au domaine des idées. Les jeunes gens étrangers ne semblent plus reçus qu'à regret dans ses écoles. Le rêve de quelques bons Français serait d'entourer leur pays d'une muraille de Chine que la pensée même ne pût franchir. C'est la grande pensée de Jean Coq et de Jean Mouton, ce couple inséparable de bons patriotes dont M. Anatole France a tracé un si joli croquis. Jean Coq marche devant, dressé sur ses ergots. Jean Mouton le suit en bêlant. Pour assurer la France aux Français, ils ont résolu de la fermer aux étrangers, et cette pensée s'est imposée par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande foule de menus bourgeois et de limonadiers ^ Jean Coq et Jean Mouton ont mené grand bruit en France ces années dernières. Les Français de bon sens en ont les nerfs fort agacés. « C'est une humiliation, disait M. Cornély, de penser que dans
1 Anatole France, Momieur Bergeret d Paris, p. 289.
XVIII LES DKl'X l'HANCKS
notre pays il esl des hommes qui disputent aux nègres du Congo et aux anciens Peaux-Rouges de TArkansas le privilège de considérer comme ennemi tout ce qui n est pas de leur tribu K
Un nationalisme si étroit et si jaloux contredit à toutes les traditions françaises. La France fut, dans Thistoire, la nation expansive par excellence. De tous temps elle s est senti la mission d*avoir un rôle ù jouer parmi les peuples de la chrétienté et à leur tète. A une époque où les autres peuples n'ont pas encore pris conscience d'eux-mêmes, cet idéal est déjà évident à la France ; il devient partie intégrante de sa constitution morale; il rayonne déjà de tout son éclat dans la Chanson de Roland*. Les Français y apparaissent comme le peuple élu, placé par Dieu à la tète de la chrétienté dans la lutte contre Tinfidèle. Déjà Ton sent passer le souffle des Croisades qui seront essentiellement une œuvre française. Même dans les temps les plus sombres cet idéal ne s obscurcit jamais entièrement. Aux heures des grandes crises il reprend tout son éclat. L'esprit des Croisades revit en la Révolution et lui donne sa valeur humaine. La Révolution anglaise était restée purement anglaise. Pour que le souffle révolutionnaire ébranlât l'Europe, il fallut qu'il passât sur la France. Par son don de sociabilité, la France seule eut le pouvoir de prêter à une idée une force de propagation universelle.
Aussi les peuples ont-ils pris l'habitude de regarder sans cesse du côté de la France. Les moindres incidents de son histoire ou même de sa chronique intime ont dans le monde un long retentissement. D'autres peuples ont vu et voient encore des scandales financiers, judiciaires ou militaires qui pourraient également donner matière à des débats passionnants. L'opinion européenne s'en préoccupe quelques instants, puis elle les oublie pour retourner à la France.
* Journal de Genève, 24 octobre 1002.
* V. Gaston Paris, Lm Chanson de Roland et la nationalité française, La Poésie du Moyen-Age, I p. 103.