INTRODUCTION XIX
Les Français se montrent parfois peu flattés d'une telle préférence. S'ils oublient aujourd'hui leurs plus belles traditions et le rôle qu'ils ont joué dans le monde, d'autres ne sauraient avoir la mémoire aussi courte.
Le protectionnisme spirituel n'étant pas dans le tempérament de la race n'aura sans doute qu'une vogue passagère ; |>ar contre l'àpreté des luttes politiques et religieuses est un des caractères permanents de l'histoire de France.
ii Les Français, dit M. J. E. C. Bodley S considèrent toute controverse politique comme une lutte désespérée entre des éléments inconciliables, et pour cette lutte ils croient légitime de se servir de toute arme meurtrière, d'ignorer toutes les lois de la solidarité nationale. »
« La plupart des peuples modernes réservent ce qu'il y a en eux de sauvagerie latente pour leurs ennemis du dehors, tandis que les Français déploient toute leur férocité dans leurs luttes intestines. »
Comment se groupent aujourd'hui les hommes en France? Quel est le lien de toutes les ligues qui pullulent en ce pays? Ce ne sont pas des sympathies, des idées, des intérêts communs, ce sofit des haines communes. Seule la haine semble encore capable de susciter des mouvements d'opinion. La France, au dire de M. Anatole Leroy-Beaulieu ", est
* La France, Essai sur Thistoire et le fonctionnement des institutions politiques françaises, p. 153.
* « La haine semble devenue TAme de la politique et le lien des partis ; elle prête à nos luttes et à nos polémiques une âpreté nouvelle. A bas ceux-ci ! Mort à ceuz-lAl semble devenu le cri de ralliement des foules... Haines de mees, haines confessionnelles, haines politiques» haines de classes, on voit surgir de tous c^tés des «anti» qui rivalisent d'exclusivisme et d'ii^ustice, de fureurs aveugles et de colères ineptes : antisémitisme, nntiprotestantisme, anti-
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devenue le pays des « anti » el tous ces « anti » se ressemblent. Tous sont animés du même esprit (nous aurons à voir d*oii provient cet esprit). Tous ont également la prétention de sauver la patrie, et les moyens qu'ils proposent ont une singulière analogie. Les maux dont souffre la nation, au dire des « anti », ne sont pas des maux organiques et profonds, mais des infections accidentelles. Ils sont causés par une coterie qui, soumise à une puissance étrangère, a juré la perte du pays. C'est pour Tun le clérical maudit, c'est pour l'autre l'immonde juif, c'est pour un troisième le protestant qu'on a eu bien tort de ne pas mieux exterminera la St-Barthélemy. Donc haro sur le clérical! haro sur le juif! haro sur le protestant! haro sur le baudet, cause de tous les maux ! Et partout on voit le complot, la trahison, la machination infâme, l'or étranger. Les membres indignes doivent être retranchés du corps de la nation, après quoi tout ira pour le mieux. Qu'on réédite les lois des suspects, qu'on rouvre les ghettos, (ju'on promulgue à nouveau l'édit de Nantes, il v va du salut de la nation ! Les «anti» se sentent tous appelés à refaire «l'unité morale» de la France de la manière la plus simple, en supprimant ceux qui s'opposent à cette unité par le seul fait qu'ils se permettent d'avoir des opinions différentes des leurs. Penser autrement que l'on ne doit penser est un crime qu'il faut punir. C'est la conception terroriste dans toute sa beauté, seulement on n'a plus l'énergie nécessaire pour la pousser jusqu'à la guillotine, inclusivement.
Il semble que les « anti » devraient se manger les uns les autres ; au contraire ils se nourrissent mutuellement ; ils s'engraissent côte à côte, comme des convives qui se mena-
cléricalisme, antiparlementarisme, antimilitarisme, anticapitalisme, comme si le patriotisme, comme si la religion et la raison elle-même consistaient à maudire et à proscrire. »
a Aimez- vous et supportez-vous les uns les autres, disait autrefois le patriote comme le chrétien. Uaîssez-vous et supprimez-vous les uns les autres, semble, ai^ourd'hui, la maxime de trop de nos concitoyens. Aussi peut-on dire que la France est en état de guerre civile morale, la seule heureusement que puisse supporter la douceur et la mollesse de nos mœurs, n {Doctrines de haine, p. 4 et 9.)