L'HOMMAGE DES JEUNES CANADIENS
Ah ï combien tu l'aimais, ta terre, un jour perdue ï Quand, Richelieu voulant qu'elle te fût rendue,
Québec te reçut triomphant, Une larme coula de tes yeux, mal cachée: C'est qu'à ton cœur restait cette terre attachée ,
Comme au père une unique enfant î
Quelle joie, ô Champlain, t'innondait î Quelle ivresse, Quand tu montas là-haut, où ton vieux fort se dresse, Parmi les salves des canons,
Avec Hébert, Hertel, soldats portant la bêche, Ces premiers pourfendeurs de la friche revêche, Les meilleurs de tes compagnons !
Quelle ivresse à revoir bleuir tes Laurentides, Ton fleuve refléter dans ses ondes splendides
"Ton pays si plaisant et beau", Et comme ce jour-là tu ressentis l'envie Que ta Nouvelle-France, ouvrage de ta vie,
Gardât à jamais ton tombeau !
Oh ! oui ! nous veillons tous sur ta cendre immortelle t Trois cents ans ont passé, mais ton peuple fidèle,
Sans rien oublier, la garda î Et vois ! devant ta gloire, en faisceaux harmoniques* S'inclinent les drapeaux Français et Britanniques,
Patriarche du Canada !
Vois tous tes descendants en long pèlerinage Venus pour saluer ton héroïque image
Devant l'autel du piédestal, Où pour te façonner une digne statue, Belle âme, de constance et d'honneur revêtue,
Il fallait le plus pur métal !
Ah ! oui ! l'on, te vénère, ô vaillant, comme on prie; Et quand nous contemplons, Père de la Patrie, Ton bronze fortement campé,
Tu mets une fierté dans notre jeune fibre, Qui fait qu'on se respecte et qu'on veut rester libre Des Grands Lacs aux bords de Gaspé !
Mais va ï Puisqu'en renom tu semblés croître, ô Père, A mesure que croît ton pays plus propère,
Puisque t'est dû tout ce qu'il vaut, Nous te dresserons, nous, l'espoir, nous, la jeunesse, Un bronze encor plus noble où l'on te reconnaisse,
Et nous rélèverons si haut,
Si haut que d'une force immense et continue
Ton front plus près de Dieu se perdra dans la nue,
Et que du ciel nous bénissant, Plus loin, toujours plus loin, d'heureux soleils sans nombre Au sein de leurs clartés allongeront ton ombre
Sur ton Canada plus puissant ï
La prière du Canadien français au Père de la Nouvelle-France
Depuis ce jour, Champlain, bon Français de Saintonge, Où ta barque accosta l'ancien Stadaconé, Depuis qu'à coups de hache a pris forme ton songe, A l'horloge du Temps trois cents ans ont sonné ! Et nous, fils des héros qu'un triple siècle embrasse, Sur ta tombe, devant ton image, à genoux, Par tout le cher pays où nous baisons ta trace, Nous t'allons demandant, nous ton sang, nous ta race, O Père î es-tu content de nous ?
Es-tu comtent de nous, Père, qui nous contemples, Toujours présent, d'un ciel de gloire et de vertu ? Avons-nous profité de tes virils exemples ? Pour tes nobles desseins avons-nous combattu ? De la Croix, que ta main planta sur cette grève, Qu'avons-nous renié, couvert d'un sombre oubli ? Au-delà de ta vie impuissante et trop brève Par nos coeurs et nos bras ton vaste et puissant rêve S'est-il tout entier accompli ?
Père î ce que tu fus, nous aussi nous le sommes ; Pour tes fils, défricheurs et soldats tour à tour, Tout fut dur, les hivers, la forêt et les hommes. Et pourtant cette terre est notre unique amour ! De sueurs et de sang plus notre terre est faite, Plus elle nous aspire et plus elle nous prend ; Et tu nous vois encore à son nom seul en fête, Tous tels que tu revins, conquis par ta conquête, Mourir aux bords du Saint-Laurent î
Nous portions trop au cœur ces graves paysages Pour n'en pas refouler nos ennemis, — les tiens ! Avec les Cinq-Tribus et de Pâles Visages Nous avons prolongé les sanglants entretiens. Montcalm succomba. . . Mais l'âme toute meurtrie, " Plus grand que son malheur ", et vainqueur de l'échec, Comme toi, sans changer de foi ni de patrie, Le Canadien français en Français pense et prie, Libre sur son roc de Québec !
Es-tu content, semeur ? Vois ces plaines, ô Père, Sur la cendre des bois dérouler leurs grands blés r Dénombre en cet instant ta famille prospère, Pour le même banquet tes enfants assemblés ! Ajoute aux premiers fruits de ta persévérance De trois siècles d'efforts les robustes présents : Tu pourrais, exalté d'orgueil et d'espérance, Retrouver la saveur de ton pays de France Dans le pain de nos paysans !
*' Croissez î multipliez ! " Au mot sacré fidèles, Nous avons su grandir avec l'épi des champs : Autour du premier nid battent des milliers d'ailes Dans l'érable plus dru qu'emplissent d'anciens chants ! Sois tranquille ï Où tu bus tout un peuple s'abreuve ! Nous veillons sur ton coeur, inlassables gardiens ; Et d'un cours plus puissant, en dépit de l'épreuve, S'étend et s'élargit, parallèle au grand fleuve, Le beau sang de tes Canadiens !
Samuel de Champlain, ô patriarche ! apôtre î Si ton divin appui, nos soins l'ont mérité, Si tu sens rajeunir ta vaillance en la nôtre, Elu de Dieu, du haut de ton éternité, Bénis de nos sillons cette moisson féconde Que d'un immense vœu déjà tu caressais ! Bénis nos fils ! bénis nos filles ! et seconde Le rêve que par toi nous vivons dans ce monde ! Bénis ton Canada Français ï
Gloria victis
A M. J.-E. Roy.