‹ Les deux frèresChapitre 14 sur 23 · LA FAMILLE BRIDAU. S · texte numérisé non relu

LA FAMILLE BRIDAU. S

enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de secondes noces et par raison et par fidélité à Bridau. Mais il est plus facile à une femme d'être bonne épouse qae d'être une bonne mère. Une mère veuve a deux tâches dont les obligations se contredisent. Elle reste mère et doit exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses vertus , fut- elle la cause innocente de bien des malheurs.

Par suite de son peu d'esprit et de la confiance à laquelle s'habituent les belles âmes, Agathe fut la dupe de madame Descoings qui la plongea dans un effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie ne faisait pas crédit à ses actionnaires. Elle gouvernait la maison ; elle put donc employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta progressive^ ment. Quand les dettes arrivèrent à dix mille fr., elle fit de plus fortes mises en espérant que son. terne favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme du déficit. La dette monta dès

S6 LA FAMILLB BBmAU.

lors rapidement. Arrivée ao chiffre de vingt mille 'francs, la Descoings perditia tête et ne gagna pas le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa nièce ; mais Roguin, son notaire, lui démontra Fimpossibilité de cet honnête des^ sein. Feu Rouget , le beau-frère de Descoings , avait résolu tous les droits de madame Descoings par un usufruit qui grevait les biens du frère de madame Bridau. Aucun usurier ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixantetrois ans sur un usufruit d'enriron quatre mille francs- Un malin , la Descoings alla se jeter aux pieds de sa nièce , et , tout en sanglotant , avoua Tétat des choses. Madame Bridau ne lui fit aucun reproche , elle renvoya le domestique et la cuisinière , vendit le superflu de son mobilier, vendit les trois quarts de son inscription sur le grandlivre, paya tout, et donna congé de son appartement.

LES VEUVES IllHSDBEIlSEfi.

Un des pins Combles coin» de Paris est certainement la partie de la rue Mazarine^ à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où elle se réunît à la rue de Seine ^ derrière le palais de rinstitut. Les hautes murailles grises du collège et de la bibliothèque que le cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris ^ et où devait un jour se loger rAcadémie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin de rue. Lé soleil s'y montre rarement. La bise du nord y souffle. La pauvre

veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'aune des maisons situées dans ce coin humide, noir et froid.

Devant cette maison, s^élèvent les bâtiments de rinstitut , où se trouvaient alors les loges des animaux féroces , connus sous le nom dWlistes par les bourgeois et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin , on pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se faisait pas sans des tapages extraorr dinaires aux époques de Tannée où Ton enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats, ils devaient avoir fait, dans un temps donné, qui sculpteur , le modèle en terre glaise d*une statue ; qui peintre , Tun des tableaux que vous pouvez voir à Técole des Beaux-Arts ; qui musicien , une cantate : qui architecte , un projet de monument. Au moment où ces lignes sont écrites, cette .ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et froids dans Télégant palais des Beaux* Arts , à quelques pas de là.

Des fenêtres de madame Bridan , Tceil plongeait sur ces loges cillées , vue profondément

triste. Au nord , la perspective est bornée par le dôme d^ llnstitut. En remontant la rue , les yeax ont pour toute récréation la file de fiacres qui stationnent dans le haut de la rue Mazarine, Aussi la veuve finil^elle par mettre sur ses fenêtres trois caisses pleines de terre où elle cultiva Tun de ces jardins aériens que menacent les ordonnances de police, et dont les végétations raréfient le jour 6t Fair. Cette maison , adossée à une autre qui donne rue de Seine , a nécessairement peu de profondeur , Tescalier y tourne sur lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres , trois pièces , une salle à manger, un petit salon , une chambre à coucher , et en face , de Tautre côté du palier, une petite cuisine au-dessus, deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination. Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons : la modicité du prix , il coûtait quatre cents fr., aussi fit-elle un bail de neuf ans ; la proximité du collège ; elle ét^it à peu de distance du lycée impérial ; enfin elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes.

L'intérieur de Tappartement fut en harmonie

SO LES TKOVES MALHEORBOSES.

avec la maisoD. La salle à manger , tendue d^ait petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le carreau ronge ne fut pas frotté , n*ent que le strict nécessaire : une table , deux buffets , six chaises , le tout provenant de Tappartement quitté. Le salon fut orné d*nn tapis d*Aubusson donné à Bridan lors du renouvellement du mobilier au ministère. La veuve y mit un de ces meubles communs , en acajou , à têtes égyptiennes , que lacob Desmalter fabriquait par grosses en 1806, et garni d*une étoffe en soie verte à rosacea blanches.

Au dessus du canapé , le portrait de Bridan , fait au pastel par une main ainie , attirait aussitôt les regards. Quoique Fart pût y trouver à reprendre , on reconnaissait bien sur le front la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de seà yeux , à la fois doux et fiers , y était bien rendue. La sagacité, de laquelle ses lèvres prudente» témoignaient, et le sourire franc, Tair de cet homme de qui Tempereur disait : Juêtum et tena^ cem, avaient été saisis sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant ce portrait , on

LES VEUVES KALHBUHBUSES. St

voyait que Thomme avait toujours fait son devoir. Sa physionomie exprimait cette incornqptibilité qu'on accorde à plusieurs hommes employés sous la république.

En regard et au-dessus d'un table à jeu, brillait le portrait de Tempereur colorié, fait par Vernet , et od Napoléon passe rapidement à cheval , suivi de son escorte. Agathe se donna deux grandes cages d'oiseaux , Tune pleine de serins , l'autre d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la perte , irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde , qu'elle avait faîte.

Quant à la chambre de la veuve , elle fut , au bout de trois mois , ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste oh elle fut obligée <le la quitter , un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères , les serins , mis parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des soucoupes écor-

Si LES VEUVES MÀLHEDBECSES.

nées. Les hardes traUiaient. Cette chamlMre seiH tait la province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail. Elle avait enveloppé et cacheté une plume, et mis cette inscription sur Fenveloppe : c Dernière plume dont se soit servi mon cher mari, i La tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sous verre sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques. Depuis la mort de Bridau , il n'y avait plus chez cette jeune veuve de trente-cinq ans ni trace de coquetterie ni soins de femme. Séparée du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé , qui ne lui avait pas donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui fut indifférent ; elle ne s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus simple ni plus complet que cettde démission <lu bonheur conjugal et de la coquetterie.

Certains êtres reçoivent de Tamour la puissance de transporter leur moi dans un autre , et quand il leur est enlevé ^ la vie ne leur est plus pos^ sible.

Agathe , qui ne pouvait plus exister que pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue MazarJne , elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur Tempereur, mais Tempereur ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour 'le moment : sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant , outre la bourse, v

Quant ^à la brillante Descoings, elle occupa, au second , un appartement pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait une délégation en règle à madame Bridau , d^ mille écus à prendre par préférence sur son i^sufruit. Roguin, le notaire, avait mis madame Bridau en règle à cet égard , n^ais il fallait environ sept ans pour que le remboursement eût réparé le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents, francs de rente , enr

54 LB8 TEUVES MALBEOEBOSBS.

caîttaît à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings , réduite à douze cents francs, vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes, mais faibles créatures , prirent le matin seulement une femme de ménage pour elles deux; et là Descoings, qui aimait à cuisiner, faisait le dîner. Le soir, quelques amis, des employés du ministère , autrefois placés par Bridau , venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings Nourrissait toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit^fils Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux , et tant elle admirait la bonté dé sa nièce , qui , dans ses plus grandes souffrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez que Joseph et Philippe étaient. choyés chez la Descoings. Semblable à toutes les personnes qui ont un vice à se faire pardonner, la vieille actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits dîners chargés de friandises. Plus tard , Joseph

et Philippe extrayaient de sa poche quelque argent^le cadet pour des fusin8% des crayons , du. papier , des estompes ; Tatné pour des chaussons aux pommes , des billes , des ficelles et des couteaux. Sa passion Favait amenée à se contenter de cinquante francs par mois pour toutes ses dépenses , afin de pouvoir jouer le reste^

De son côté, madame Bridau, par amour maternel, ne laissait pas sa dépense s'élever â une somme plus considérable* Pour se punir de s% confiance , elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances. Comme chez beaucoup d'esprits timides «t d'intelligence bornée, un seul sentiment froissé et sa défiance réveillée Tamenaient à déployer si largement un défaut, qu'il prenait la consistance d'une vertu. L'empereur pouvait Oublier, se disaitrelle,, il pouvait périr dans une bataille, sa pension cesserait avec elle. 'Elle frémissait en voyant des chances pour que ses enfants restassent sans aucune fortune au monde. Incapable de comprendre les calculs de Rognin quand il essayait de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur

Fusufruit de madame Descoings lui rétablirait les rentes vendues, elle ne croyait ni au notaire « ni à sa tante , ni à TÉtat ; elle ne comptait plus .que sur elle-même et sur ses privationsLËn mettant chaque année de côté mille écus sur sa pension , elle aurait trente mille francs au bout de dix ans, avec lequeU elle constituerait déjà quinze cents francs de rente pour un de ses enfants ; à trente-six ans, elle avait assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans. En suivant ce système, elle devait donner de quoi vivre à chacun d'eux.

Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une fausse opulence à une misère volontaire , Tune sous la conduite d'un' vice , et l'autre sous les enseignes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de cette histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie , mais dont la portée n'en sera peut-être que plus étendue. La vue des loges , le frétillement des rapins dans la rue , la nécessité de regarder le ciel pour se consoler des effroyables perspectives qui

LES VEUirES MALHEUREUSES. 57

cernent ce coin toujours humide , i^aspect de ce portrait encore plein d'âme et de grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs riches, mais vieillies et harmonieuses de cet intérieur doux et calme , la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage, la préférence de la mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet , enfin Fensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule à cette histoire, contient peut-être les causes génératrices auxquelles nous devons Joseph Bridau , Tun des grands peintres de Técole française actuelle.

U TOCATIO».

Philippe, l'alné des deux enfants de Bridair. ressemblait d'une manière frappante à sa mère. Quoique ce fût un garçon blond aux yeux bleus, il avait un air tapageur qui se prenait facilement pour de la vivacité, pour du courage.

Le vieux Ciaparon , entré au ministère en même temps que Bridau, et Tun des fidèles amis qui venaient le soir faire la partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe, en lui donnant une tape sur la joue : — Voilà un

petit gaillard qui n'aura jamais froid aux yeux !

L'enfant stimulé prit , par fanfaronnade , une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère, il devint adroit à tous les exercices corporels , et à force de se battre au collège, il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui engendrent la valeur militaire ; mais naturellement il contracta la plus grande aversion pour Fétude , car l'éducation publique ne résoudra jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de Tintelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique avec Philippe à une concordance morale, et croyait fermement retrouver un jour en lui sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de Thomme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir dans le triste appartement de la rue Mazarine , et la gentillesse des enfants de cet âge confirmait les croyances maternelles.

Joseph, de trcôs ans moins digé, ressemblait à son père, mais en mal. P'abord , son abondante chevelure noire était toujours mal peignée , quoi

qu'oo fît ; tandis que , malgré sa vivacité , son frère restait toajoars joli. Sans qn'on sût par quelle fatalité , mais une fatalité trop constante devint une habitude , Joseph ne pouvait conserver aucun vêtement propre. Habillé de vêtements neufs, le lendemain il en avait fait de vieux habits. Uainé , par amour-propre, avait soin de ses affaires. Insensiblement , la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas toujours le même visage à ses deux enfants. Quand elles les allait chercher, elle disait de Joseph : — Dans quel état m'aura-t-il mis ses affaires? Ces petites choses poussaient son cœur dans Tablme de la préférence maternelle.

Personne panni les êtres exlrémement ordinaires qui formaient la société des deux veuves , ni le père du Bruel , ni le vieux Claparon , ni Desroches le père , ni même Tabbé Loraux , le» confesseur d'Agathe, ne remarquaient la pente de Joseph vers Tobservation. Dominé par son goût , ie futur coloriste ne faisait attention à rien

de ce qui le concernait. Pendant son enfance,

4t LA YOGATIO?!.

cette dupositioD ressembla longtemps à de la torpeur. Son père avait ea des inquiétudes sur lui. La capacité extraordinaire de la tète , retendue du front avaient tout d*abord fait craindre que Tenfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si tourmentée , et dont Toriginalité peut passer pour de la laideur aux yeux de ceux qui ne connaissent pa8 la valeur secrète d*une physionomie , fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits qui , plus tard , se développèrent , semblaient être contractés , et la profonde attention que Tenfant prétait aux choses les crispait encore.

Philippe flattait donc toutes les vanités de sa mère , et Joseph ne lui attirait paç le moindre compliment. Philippe avait de ces mots heureux, de ces reparties qui font croire aux parents cpie leurs enfants seront des hommes remarquables , tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur Joseph.

La prédisposition de Joseph pour Fart fut développée par le fait le plus ordinaire du monde. En i Si% aux vacances de Pâques, en revenant de

86 promener aux Tuileries avec son frère et madame Descoings, il vit faire à un élève, sur le mur , la caricature de quelque professeur. Cette caricature , fine et spirituelle , le doua sur place d'admiration. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa rentrée des élèves par la porte de la rue Mazarine , descendit furtivement et se coula dans la longue cour de Flnstitut : il y aperçut les statues , les bustes , les marbres commencés , les terres cuites , les plâtres : il les contemplait fiévreusement , son instinct se révélait , sa vocation Fagitait. Il entra dans une salle basse dont la porte était entr'ouverte , et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une statue. Son petit cœur palpita , mais il fut aussitôt Tobjet de mille plaisanteries.

— Petit , petit ! fit le premier qui Taperçut, en prenant de la mie de pain et la lui jetant émiettée.

— A qui Tenfant?

— Dieu ! qu'il est laid !

Enfin , pendant un quart d'heure , Joseph essuya les charges de Tatelier du grand statuaire

44 LA TOGATION.

Ghaudet. Après s'être bien moqués de lai , les élèves ûirenl frappés de sa persistance, de sa physionomie t et lai demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de savoir dessiner. Là-dessus, chacun de Tenoonrager, par moquerie. L'enfant, pris à ce ton d'amitié, leor raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau.

-^ Oh ! dès que tu es le fils de madame Bridau! s'écria-t-on de tous les coins de l'atelier, tu peux devenir un grand homme. Vive le fils de madame Bridau 1 Est-elle jolie ta mère? S'il faut en juger sur l'échantillon de ta boule , elle doit être un peu chique !

— Ah ! tu veux être artiste , dit le plus âgé des élèves en quittant sa place et venant à Joseph pour lui faire une charge, mais sais-tu Bien qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Oui, il y a des épreuves à vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu vois , eh bien ! il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves. Celui-là , tiens , il est resté vingt-deux jours sans manger! Voyons si tu peux être un artiste?

Il lut prit un bras et le lui éleva droit eu Tair. Puis il plaça Tautre comme si Joseph avait à donner un coup de poing,

— Nous appelons cela Tépreuve du télégraphe, reprit-il. Si tu restes ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un quart d'heure, eh bien, tu auras donné la preuve d'être un fier crâne.

— Allons, petit, du courage, dirent les autres. Ah I dame , il faut souffrir pour être artiste i

Joseph, clans sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile pendant environ cinq minutes. Tous les élèves le regardaient.

— Oh ! tu baisses !

— Eh ! tiens-toi , saperlotte ! L^empereur Napoléon est bien resté pendant une heure comme tu le vois là , dit un élève en montrant la belle statue de Chaudet.

L'empereur debout tenait le sceptre impérial, et cette belle statue fut abattue, en 1814, de la colonne Vendôme. Au bout de dix minutes , la sueur emperlait le front de Joseph. En ce moment , un petit homme chauve , pâle et maladif

entra. Le plas respectueux silence régna dans r atelier.

— Eh bien ! gamins , que faites-vous ? dit-il en regardant le martyr de Tatelier.

— Cest un petit bonhomme qui pose , dit le grand élève qui avait disposé Joseph.

— N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu là? lui demanda-t*ilen lui donnant sur la joue une petite tape d^amitié.

— Depuis un quart d'heure !

— Et qui t'amène ici?

— Je voudrais être artiste.

— Et d'où sors-tu ? d'où viens-tu?

— De chez maman.

— Oh I maman ! crièrent les élèves.

— Silence dans les cartons ! cria Chaudet.

Que fait ta maman?

— C'est madame Bridau. Mon papa , qui est mort, était un ami de l'empereur; aussi l'empereur, si vous voulez m'apprendre à dessiner, payera4-il tout ce qu'il faudra.

— Son père était chez de division au ministère de rintérieur, g'écria Chaiidet frappé d un souvenir. Et tu veux être artiste, déjà?

— Oui, monsieur.

— Viens ici tant que tu voudras , et l'on t'y amusera I Donnez-lui un carton , du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles, dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Gorde-à-puits , va chercher des gâteaux , des friandises et des bonbons , dit-il en donnant de la monnaie à Télève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien si tu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes , reprit Chaudet en caressant le menton de Joseph.

Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les friandises arrivèrent; tout l'atelier, le sculpteur lui-même et l'enfant y donnèrent leur coup de dent. Joseph fut caressé tout aussi bien qu'il avait été mystifié.

Cette scène , où la plaisanterie et le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement, fit une prodigieuse impression sur l'enfant.

L^apparition de Chaudet , sculpteur , enlevé par une mort prématurée et que la protection de Tempereur signalait à la gloire , fut pour Joseph comme une vision. Il ne dit rien à sa mère de cette escapade; mais tous les dimanches et tous les jeudis, il passait trois heures à l'atelier de Chaudet. Madame Descoingslui donna dès lors des crayons , de la sanguine , des estompes et du papier à dessiner. Au lycée impérial , il croquait ses maîtres , il dessinait ses camarades , il charbonnait les dortoirs; il était d'une étonnante assiduité à la classe de dessin. Lemire , professeur du lycée impérial , fut frappé non-seulement des dispositions, mais des progrès de Joseph ; il vint avertir madame Bridau de la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait aussi peu les arts qu'elle comprenait bien le ménage , fut saisie de terreur. Lemire parti , la veuve se mit à pleurer.

— Ah ! dit-elle quand la Descoings vint , je suis perdue ! Joseph , de qui je voulais faire un employé, qui avait sa route tonte tracée au nûnistère de rintérieur , où les amis de Bridau l'auraient

protégé t et où il serait devenu chef de bureau ^ vingl-ciDq ans, eh bien 1 il veut ge mettre peintre, un état de va-nu-pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne me donnerait que des chagrins.

Madame Descoings avoua que depuis plusieurs mois elle encourageait la passion de Joseph , et favorisait, ie dimanche et le jeudi , ses évasions à rinstitut. Au salon, où elle Tavait conduit, Tattention profonde que le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle.

— A treize ans , ma chère ! dit-elle, mais votre Joseph sera un homme de génie !

-— Ouil voyez où le génie a conduit son père ! à mourir usé par le travail à quarante ans. Les artistes mettent leur famille sur la paille !

Malgré les instances de madame Descoings, Agathe Bridau , dans les derniers jours de Tautomne, en 1812, quand Joseph allait entrer dans sa quatorzième année , descendit chez Chaudet un matin pour s^opposer à ce qu'on débauchât son fils. Elle trouva Chaudet , en sarrau bleu , modelant sa dernière statue. Il reçut assez mal la veuve de Thomme qui jadis Tavait servi dans

80 LA TOCATION.

une circonstance assez critique ; mais il se sentait attaqué dans sa vie , il était dans un de ces jours de fougue où Ton fait en quelques moments ce qu'il est difficile d'exécuter en quelques mois , il trouvait une chose longtemps cherchée, il maniait son ébauchoir et sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à Fignorante Agathe être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition , Ghaudet se fût mis à rire ; mais, en entendant cette mère lui témoigner sa répulsion contre les arts , se plaindre de la destinée qu'on faisait à son fils et demander qu'on ne le reçût point à s<m atelier, il entra dans une sainte fureur.

— Tai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en encourageant sou fils, et en veillant à ses premiers pas dans la plus grande de toutes les carrières ! Oui , madame , apprenez si vous ne le savez pas, qu'un grand artiste est un roi, plus qu'un roi! D'abord il est plus heureux, il est indépendant, il vit à sa guise et règne dans le monde de la fantaisie. Or votre fils a le plus bel avenir I Des dispositions comme les siennes sont rares ,

elles ne se sont dévoilées de si bonne heure qae chez les Giolto , les Raphaël , les Titien, les Ruben», les Murillo, car il me semble devohr être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu ! si j'avais un fils semblable, je serais aussi heureux de Tavoir que Tempereur Test de posséder le roi de Rome ! Enfin , vous êtes maîtresse du sort de votre enfant. Allez , npadame ! faites-en un imbécile , un homme qui ne fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier ! Vous aurez commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles par lesquels ou s'oppose à ses effets ! La vocation , le mot veut dire Tappel ! et c'est Pélection par Dieu! Seulement vous rendrez votre enfant malheureux !

11 jeta dans un baquet avec violence la glaise dont il n'avait plus besoin , et dit alors à son modèle :

— Assez pour aujourd'hui.

Agathe leva les yeux et vit une femme nue jusqu'à la ceinture , assise sur une escabelle dans un coin de l'atelier où son regard ne s'était pas

5i LA TOCATION.

porté. Ce spectacle la fit sortir vivement el avec horreur.

— Vous ne recevrez pins ici le petit Bridan « vous autres , dit Chaudet à ses élèves. Gela contrarie madame sa mère.

— Hue I crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte.

— Et Joseph allait là ! se dit la pauvre efiVayée de ce qu'elle avait vu et entendu.

Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame Bridau ne voulait pas que son ^Is devint un artiste , tout leur bonheur fut d'attirer Joseph chez eux. Malgré la promesse que sa mère tira de lui de ne plus aller à Tlnstitut, il se glissa souvent dans Tatelier que Regnauld y avait , et on Ty encourageait à barbouiller des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre , les élèves de Chaudet lui dirent que M. Regnauld n'était pas M. Chaudet. Elle ne leur avait pas d'ailleurs donné monsieur son fils à garder, et mille autres plaisanteries. Us composèrent et chantèrent des couplets sur madame Bridau.

Le soir de cette triste journée , Agathe refusa

de jouer et resta dans la bergère en proie à une 81 profonde tristesse que parfois elle eut des larmes dans ses beaux yeux.

— Qu'avez-vous , madame Brîdau? lui dit le vieux Glaparon.

— Elle croit que son lils mendiera son pain' parce qu'il a la bosse de la peinture , dit la Descoings ; mais moi je n'ai pas le plus léger souci pour l'avenir de mon beau-fils , le petit Bixiou , qui, lui aussi, a la fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer !

— Madame a raison , dit le sec et dur Desrocbesqui n'avait jamais pu, malgré ses talents, devenir sous-chef, moi je n'ai qu'un fils heureusement, car avec mes dix -huit cents francs et une femme qui gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré , que serais-je devenu ? J'ai mis mon gars petit clerc chez un avoué, il a vingt -cinq francs par mois et le déjeuner ; je lui en donne autant , il dîne et il couche à la maison : voilà tout. Il faut bien qu'il aille, et il fera son chemin ! Je lui taille plus de besogne que s'il

était au collège , et il sera quelque jour avoué.

54 LA. TOCAllOIf.

Quand je loi paye an spedade, il esl henreox eoflHBemroi! fl m^eaahrtmt ! je le tiens roîde , il me rend compte de Temploi de ton aident. Vous êtes trop lionne poor vos enfants ! Si votre fils Tent manger delà Yacheenra^, hissei4e faire ! -il deviendra qudqoe chose.

— Moi , dit da Bniel , vieax chef de division qoi venait de prendre sa retraite , le mien n*a que seize ans , sa mère Tadore ; mais je n'écooterais pas une vocation qoî se déclarerait de si bonne heure. Cest de la fantaisie, un goût qui passera! Selon moi, les garçons ont besoin d'être dirigés...

— Voas, monsieur, vous êtes riche, vous êtes on homme et vous n'avez qu'un fils, dit Agathe.

— Ma foi , reprit Claparon , les enfants sont nos tyrans ( en ccBur). Le mien me £aiit enrager , il m^a mÎ8 sur ia paille , j'ai fini par ne plus m^eii occuper du tout (indépendance). Eh bien , il en est plus heureux , el moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa pauvre mère. 11 s'est fail commis voyageur, el il a bien trouvé son lot. 11 n'était pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir ; il ne tenait jamais en place. Il n'a rien

voula apprendre. Tout ce que je demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon nom! Ceux qui n*ontpas d^enfant ignorent bien des plaisirs, mais ils évitent aussi bien'des souffrances.

— Voilà les pères ! se dit Agathe en pleurant de nouveau.

— Ce que je vous en dis , ma chère madame Bridau , c'est pour vous faire voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre ; vous perdriez voire temps...

— Si vous étiez capable de le morigéner , reprit Tâpre Desroches , je vous dirais de Vous opposer à ses goûts ; mais , faible comme je vous vois avec eux, laissez-le barbouiller, crayonner.

— Perdu î dit Claparon4

— Comment perdu ! s'écria la pauvre mère.

— Eh oui ! mon indépendance en cœur , cette allumette de Desroches me fait toujours perdre.

— Consolez- vous , Agathe , dit la Descoings , Joseph sera un grand homme.

Après cette discussion qui ressemble à toutes les discussions humaines , les amis de la veuve se réunirent au même avis , qui ne mettait pas

56 LA YOGATIOM.

de terme à ses perplexités. Od lui conseilla de laisser Joseph suivre sa TocaUon.

— Si ce D^est pas un homme de génie, lui dit du Bruel , qui courtisait Agathe , vous pouiirez toujours le mettre dans Tadministration.

Sur le haut de Tescalier, la Descoings , en reconduisant ces trois vieux employés , les nomma des sages de la Grèce.

— Elle se tourmente trop , dit du Bruel.

— Elle est trop heureuse que son fils veuille faire quelque chose , dit encore Claparon..

— Si Dieu nous conserve Tempereur, dit Desroches, Joseph sera protégé, d'ailleurs ! Ainsi de quoi s*inquiète-t-elle ?

— Elle a peur de tout, quand il s'agitde ses enfants, répondit la Descoings. Eh bien , bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore?

— Ah! s'il s'agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne savez pas ce qui se passe dans ces ateliers 1 1ls y ont des femmes nues.

— Mais ils y font du feu , j'espère , dit la Descoings.

Quelques jours après , les malheurs de la déroule de Moscou éclatèrent. Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors, livrée à bien d'autres inquiétudes. Philippe , à qui le lycée déplaisait , voulut absolument servir Fempereur. Une revue des Tuileries, à laquelle il assista, Tavait fanatisé. Dans ce temps-là , la splendeur militaire , Taspect des uniformes, Fautorité des épaulettes exerçaient

d'irrésistibles séductions sur certains jeunes gens. Philippe se crut, pour le service, les dispositions que son frère manifestait pour les arts. À Tinsu de sa mère , il écrivit à Tempereur une pétition ainsi conçue :

f Sire , je suis fils de votre Bridau , j'ai dix- « huit ans, cinq pieds quatre pouces, de bonnes c jambes , une bonne constitution , et le désir < d'être un de vos soldais. Je réclame votre prof teciion pour entrer dans l'armée , etc. >

L'empereur envoya Philippe du lycée impérial à Saint-Gyr dans les vingt-quatre heures. Six mois après , en septembre 1815, il le fit sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta pendant une partie de l'hiver au dépôt ; mais , dès qu'il sut monter à cheval , il partit. Durant la campagne de France , il devint lieutenant ù une affaire d'avant -garde où son impétuosité sauva son colonel. L'empereur le nomma capitaine à la bataille de La Fère-Champenoise, et le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé par un pareil avancement, Philippe gagna

LE GRAND HOMME DE Là FAMILLE. 59

la croix à Montmirail. Témoin de Tadieu de Napoléon à Fontainebleau , et fanatisé par ce spectacle , le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quant il revint chez sa mère , en juillet 1 81 4, il la trouva ruinée . On supprima la bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était servie par la cassette de Tempereur, sollicitait vainement pour la faire inscrire au ministère de Tintérieur.

Joseph , plus peintre que jamais , enchanté de ces événements , demandait à sa mère de le laisser aller chez Regnauld , et promettait de pouvoir gagner sa vie. 11 se disait assez fort élève de seconde pour se passer de sa rhétorique.

Capitaine à dix-neuf ans et décoré , Philippe qui avait servi d'aide de camp à Tempereur sur deux champs de bataille , flattait Tamour-propre de sa mère. Aussi , quoique grossier, tapageur, et en réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur, fut-il pour elle rbomme de génie. Joseph, petit, maigre, souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant la gloire de Tartiste, ne devait

60 LE GRAIf1> HOMME DE LA FAMILLE.

loi donner, ielon elle , que des tonrmenls et des inquiétudes.

L'hiver de 1814 à 181ô fut favorable à Joseph, qui secrètement protégé par madame Deseoings et par Bixioo , élève de Gros , alla travailler dans ce célèbre atelier d'où sortirent tant de talents différents. Le 20 mars éclata. Philippe Bridau rejoignit Tempereur , raccompagna aux Tnileries, et fut nommé capitaine aux dragons de la garde. Après la bataille de Waterloo , à laquelle il fut blessé , mais légèrement, il se retira sur la Loire, fut licencié ; sa croix d'officier lui fut maintenue, mais on le mit en demi-solde.

Joseph, inquiet de l'avenir, étudia durant celte période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit malade au milieu de cet ouragan d'événements.

— C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings , il devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.

Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils, le chef d'escadron. Elle le revit en 1816, tombé de sept mille francs environ d'appointé-

LE GRAND HOMME DE LA FAMILLE. 6i

ments que recevait un capitaine de dragons de la garde impériale, à une demi-solde de cent cinquante francs par mois. Elle lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine , et y employa quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin , Béotie constitutionnelle véritable ; il y prit les habitudes, les manières, le style, la vie des officiers à demisolde ; et , comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans , il les outra , voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons , ne se rallia point et refusa les occasions qui se présentèrent d'être employé dans son grade de chef d'escadron. Aux yeux de sa mère, il parut déployer un grand caractère. Le père n*eût pas mieux fait , disait-elle* Sa demi^solde lui suffisait, il ne coûtait rien à la maison ; Joseph était entièrement à la charge des deux veuves.

Dès ce moment , la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là sa préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un fidèle soldat de Temperèur, le souvenir de la blessure reçue par ce fils chéri , son courage dans

l^dversité, qui , bien que volontaire , était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse d'Agathe. Ce mot : — Il est malheureux ! justifiait tout. Joseph , dont le caractère avait cette simplesse fine et gaie qui se trouve au début de la vie dans Tàme des artistes , élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de son grand frère , loin de se choquer de la préférence de sa mère , la justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les ordres de Napoléon dans la bataille, pour un blessé de Waterloo. Gomment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait vu dans le bel uniforme des dragons de la garde , connnandant sa compagnie au champ de mai !

Malgré sa préférence , Agathe se montra d'ailleurs excellente mère , elle aimait Joseph , mais sans aveuglement ; elle ne le comprenait pas , voilà tout. Joseph adorait sa mère , tandis que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant il adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque : mais il ne dissimulait guère son mépris pour Joseph , tout en l'exprimant d'une manière ami-

cale. En le voyant, à dix-sept ans, dominé par sa puissante tête et maigri par un travail opiniâtre, toutchétif et malingre, il l'appelait : — Moutard l Ses manières toujours protectrices eussent été blessantes, sans Tinsouciance de l'artiste, et sa croyance à la bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Il ne savait pas encore , le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en tout semblable à lui-même.

— Pauvre garçon ! disait Philippe à sa mère , il ne faut pas le tracasser, laissez-le s'amuser.

Ce dédain , aux yeux de la mère , semblait une preuve de tendresse fraternelle.

— Joseph aimera toujours son frère ! pensaitelle.

En 1817, Joseph obtint de sa mère de convertir en atelier le grenier contigu à sa mansarde. La Descoings lui donna quelque argent pour avoir les choses indispensables au métier de peintre. Avec Tesprit et Pardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire , sollicité par

64 LE GBAND HOMME DE LA FAMALB.

madame Degcoings , iît ouvrir le toit , et y plaça un châssis. Ce grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat ; il accrocha sur les murs quelques esquisses ; Agathe y mit f non sans regret , un petit poêle en fonte , et Joseph put travailler chez lui , sans négliger néanmoins Tatelier de Gros.

Le parti constitutionnel , soutenu surtout par les officiers en demi-solde et par le parti bonapartiste , fit alors des émeutes autour de la chambre au nom de la charte « de laquelle personne ne voulait , et ourdit plusieurs conspirations. Philippe , qui s*en mêla , fut arrêté , puis relâché faute de preuves. Le ministre de la guerre le raya des cadres. La France n'était plus tenahle , Philippe donnerait dans quelque piège tendu par les agents provocateurs. On parlait beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait à humer des petits verres de différentes liqueurs , Agathe était dans des transes mortelles sur ce grand homme de la famille. Les deux veuves, le soir, voyaient encore

les troig vieux amis qoi avaient donné leur avis

sur la vocation de Joseph , et qui s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les soirs, à monter Tescalier des deux veuves , à les trouver les attendant et prêtes à leur demander les impressions du jour, pour jamais les quitter ! Le ministère de Hntàrieur, livré aux épurations de i816 , avait conservé Glaparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les nouvelles du MonUeur en ajoalant : — Ne me compromettez pas 1 Desroches , mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel , disputait encore sa pension. Ces trois sages de la Grèce, témoins du désespoir d'Agathe , lui donnèrent le conseil de faire voyager le commandant.

— On parle de conspirations , et votre fils , du caractère dont il est , sera victime de quelque affaire , car il y a toujours des traîtres.

— Que diable ! il est du bois dont Tempereur, dit du Bmel à voix basse en regardant autour du salon , faisait ses maréchaux , et il ne doit pas abandonner son état. Qu'il aille servir dans rOrient , aux Indes...

66 LE GBAND HOVIE DE LA PâMILLE.

— Et sa MDté ? dit Agathe.

— Poarqaoi ne prend-il pas une place? dît le TÎeox Desroches, il se forme tant d'administrations particulières; moi je vais entrer chef de bureau dans une compagnie d*assurances , dès que ma pension de retraite sera réglée.

— Philippe est un soldat, il n*aime que la guerre ! dit Agathe.

— Il devrait alors être sage et demander à servir. . .

— Ceux-ci ? s'écria la veuve. Oh ! ce n'est pas moi qui le lui conseillerais jamais.

— Vous avez tort , reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par le duc de Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se rallient sincèrement. Votre fils serait bientôt lieutenant-colonel.

—On ne veut que des nobles ! s'écria la Deseoings.

Agathe, effrayée, supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y mettre au service d'une puis^ sance quelconque qui accueillerait toujours un officier d'ordonnance de l'empereur.

— Servir les étrangers ! s'écria Philippe avec horreur.

Agathe embrassa son fils avec effusion en disant : — C'est tout son père !

— Il a raison , dit Joseph , le Français est trop fier de sa colonne, pour aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra peut-être encore une fois!

Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de rejoindre le g^énéral Lallemant aux États-Unis , et de coopérer à la fondation du Champ d'asile, une des plus terribles mystifications connues sous le nom de souscriptionsnationales. Sa mère lui donna dix mille francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour l'aller conduire et embarquer au Havre , en 1818. Elle sut vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription de rentes sur le grand-livre ; et, par une heureuse inspiration , elle plaça sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies , et dont elle eut sepi cents autres francs de rente.

Joseph voulut coopérer à cette œuvre de dé-

vouement : il alla mis comme un recora ; il porta de gros souliers , des bas bleus ; il se refusa des gauts et brûla du charbon de terre. H vÎTaît de pain , de lait, de fromage de Brie. Le pauvre enfant ne recevait d*encouragenientsque de la vieille Descoings et de Bixiou , son camarade de collège, son camarade d'atelier , qui fit alors ses admirables caricatures , tout en remplissant une petite place dans un ministère.

— . Avec quel plaisir j'ai vu venir Tété de 4818 ! a dit souvent Bridau en racontant ses misères dealers. Le soleil m'a dispensé d*acheter du charbon.

Déjà tout aussi fort que Gros, en fait de couleur , il ne voyait plus son maître que pour le consulter ; il méditait alors de rompre en visière aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient comme elle est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies. Joseph se préparait à la lutte qui , dès le jour où il apparut au salon , en 1825, ne cessa plus.

L'année 1819 fol terrible : Roguin , le notaire de madame Descoings et de madame Brîdau , disparut en emportant tontes les retenues faites depuis sept ans sur Tusofruit, et qui devaient déjà produire 2»000 fr. de rente. Trois jours après ce désastre , arriva de New-York une lettre de change de i,000 fr., tirée par le commandant Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant d'autres ,. avait tout perdu au Cbamp-d'Asile.Gette lettre qui fit fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes contractées à New-York , où des camarades d'infortune cautionnaient le commandant.

-*- C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer! s'écria la pauvre mère, ingénieuse à justifier les fautes de Philippe.

— Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce , de lui faire souvent faire des voyages de ce genre-là.

Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à madame Bridau , mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui , depuis i80l, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle

70 LE GRàND HOMMB DE LA FAMILLE.

commençait à dooter de la bonne foi de radministraiion. Elle accusa le goavernemeni, et le crut très-capable de supprimer les trois numéros dans Tume afin de provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre une portion de rentes. ÎjOS deux femmes parlèrent de vendre Targenterie , une partie du linge ou le surplus du mobilier. Joseph , effrayé de ces propositions, alla, trouver Gros et lui exposa sa situation. Le grand peintre obtint pour son élève deux copies du portrait de Louis XYHI au ministère de la maison du roi, à raison de cinq cents francs chacune; et quoique peu donnant , Gros le mena chez son marchand de couleurs auquel il dit de mettre à son compte les fournitures nécessaires à Joseph. Mais ces mille francs ne devaient être payés que les copies livrées. Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours , les vendit à dos marchands , et apporta les mille francs à sa mère qui paya la lettre de change. Cette lettre de change fut suivie d'une autre lettre, par laquelle le coiùr

maDdant avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont le capitaine le prenait sur sa parole; il annonçait avoir besoin de mille autres francs en débarquant au Havre pour payer son passage.

— Bon , dit Joseph à sa mère , j'aurai fini mes copies , tu lui porteras mille francs.

— Tu fais bien , Joseph ! s'écria tout en larmes Agathe en Tembrassant, Dieu te bénira; tu Taimes ce pauvre persécuté ! 11 est notre gloire et tout notre avenir ! Si jeune , si brave et si malheureux ! Tout est contre lui , soyons au moins tous trois pour lui!

— Tu vois bien que la'peinture sert à quelque chose ! s'écria Joseph heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand artiste.

Madame Bridau courut au-devant de son bienaimé fils le commandant Philippe. Une fois au Havre , elle alla tous les jours au delà de la tour ronde bâtie par François \^^ , attendant le paquebot américain , et concevant de jour en jour de plus cruelles inquiétudes. Les mères seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité. Le paquebot arriva par une belle

matinée du mois dVtobre 4820, sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus brute, Tair de la patrie et la vue d^unemère produisent toujours un certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe eut donc une vive effusion de sentiments qui fit penser à Agathe : — Ah ! comme il m'aime , lui ! Mais Fofficier n'aimait plus qu'une seule personne au monde. Cette personne était le commandant Philippe. Ses malheurs au Texas ; son séjour à New-York , pays où la spéculation et l'individualisme sont portés au plus l\aut degré , où la brutalité des intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé , est forcé de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant juge dans sa propre cause , où la politesse n'existr pas ; enfin, les moindres événements de ce voyag avaient développé chez Philippe les mauvais pei chants du soudard : il était devenu brutal, buveur fumeur, personnel, impoli. La misère et let.

souffrances physiques l'avaient dépravé. D'ailleun il se regardait comme persécuté. L'effet de celU opinion est de rendre les gens sans intelligenc<

persécuteurs et intolérants. L'univers commençait à sa tète et finissait à ses pieds. Le soleil ne tournait que pour lui. Enfin , le spectacle de New-York , interprété par cet homme d'action , lui avait enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres de cette espèce , il n'y a que deux manières d'être : ou ils croient, ou ils ne croient pas ; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête homme y ou ils s'abandonnent à tontes les exigences de la nécessité ; puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque vouloir momentané de leurs passions en nécessité ; système qui va loin.

Le commandant avait conservé, dans l'apparence seulement , la rondeur , la franchise, le laisser aller du militaire, ce qui le rendait excessivement dangereux. Il semblait ingénu comme un enfant; mais n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait rien sans avoir réfiéchi à ce qu'il devait faire , autant qu'un rusé procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin. Les paroles ne lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si , par malheur , quelqu'un

74 LE GBATO BOMIIE DE LA FAMILLE.

s'avisait de ne pas accepter les explications par Ie8que11es il justifiait les contradictions entre sa conduite et son langage , le commandant , qui tirait supérieurement le pisiolet , qui pouvait défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente , était prêt à vous demander raison de la moindre parole aigre ; mais, en attendant, il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles aucun arrangement n'est possible.

Sa stature imposante avait pris de Ja rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas , il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi fait , simplement vêtu , le corps visiblement endurci par ses récentes misères , Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros ; mais il était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement un chenapan.

Effrayée du dénûment de son fils chéri , madame Bridau lui fit au Havre une garde-robe

complète. En écoutant le récit de ses malheurs,, elle n'eut pas la force de Tempécher de boire, de manger et de s'amuser comme devait boîre et s'amuser un homme qw revenait du Champ d'asile.

Certes ,. ce fui une belle conception que celle de la conquête du Texas par les restes de l'armée impériale , mais elle manqua moins par les cho^ ses que par les hommes , puisqu'aujourd'hui le Texas est une république pleine d'avenir. Cette expérience' du libéralisme sous la restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient purement égoïstes et nullement nationaux , en France et non ailleurs. Ni les hommes , ni les lieux, ni l'idée,, ni le dévouement ne firent faute ; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite parti qui disposait de sommes énormes , et qui ne donna rien quand il s'agissait d'un empire à retrouver.

Les ménagères, du genre d'Agathe, ont un boa sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques. La pauvre mère entrevit la vérité^ d'après les récits de son fils ; car, dans l'intérêt du

proscrit , elle ayait écouté pendant son absence les pompeuses réclames des constitutionnels , el suivi le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent cinquante mille francs alors qu'il aurait fallu cinq à six millions. Le» chefs du libéralisme s'étaient promptemeùt aperçus qu'ils faisaient les affaires de Louis XYIII en eiportant de France les glorieux débris de nos armées , et ils abandonnèrent les plus dévoués , les plus ardents, les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais Agathe ne put expliquer à son fils comment il était à la fois dupe et persécuté. Dans sa croyance en son idole^ elle s'accusa dignorance et déplora le malheur des temps qui frappait Philippe. En effet , jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était moins fautif que victime de son beau caractère , de son énergie , de la chute de Fempereur, et de l'acharnement des Bourbons contre les bonapartistes. Elle n'osa pas , durant cette semaine , passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer de se réconcilier avec le gouvernement royale et de se présenter au ministre de la guerre ; elle eut

assez à faire de le tirer du Havre , où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand elle n'eut plus que Taisent du voyage.

URiETTE.

La Descoings et Joseph , qui attendaienl le proscrit à son débarquer dans la cour des messageries royales, furent frappés de Taltération du visage d^Agaihe.

— Ta mère a pris dix ans en deux mois , dit la Descoings à Joseph au milieu des embrassades et pendant qu^on déchargeait les deux malles.

-^ Bonjour, mère Descoings! fut le mot de tendresse du commandant pour la' vieille épicière

que Joseph appelait affectueusement maman Dcscoîngs.

— Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre ^ dit Agathe d'une voix dolente.

— J'en ai y lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe couleur! s'écria-t-il à l'aspect du commandant.

— Je me suis culotté comme une pipe. Mais»

toiy tu n'es pas changé , petit !

Joseph^ alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis qui le soutinrent dans sa voie d'épreuves et de travail / sentait sa force et avait la conscience de son talent ; il représentait la peinture dans un cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée aux sciences, aux lettres , à la politique et à la philosophie; il fut donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par un geste. Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez Joseph à l'effusion de leur tendresse, et répara tout, en leur parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exiL

MiLRIETTE. «1

La Descoîngs , qui voalait faire un jour de fête du retour de Tenfant qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Glaparon et Desroches le père. Tous les amis de la maison devaient venir , et vinrent le soir. Joseph avait averti Léon Giraud, d'Ârthez et Michel Ghreslien, Fulgence Ridai et Bianchon, ses amis du cénacle. La Descoings dit à Bixiou, son prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Décroches le fils , devenu par la roide volonté de son père étudiant en droit , fut aussi de la soirée. Du Bruel, Glaparon , Desroches et Fabbé Loraux étudièrent le proscrit dont les manières et la contenance grossières , la vois altérée par Tusage des liqueurs , la phraséologie populacière et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait les tables de jeu , les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui disant : — Que comptez-vous faire de Philippe ?

— Je ne sais pas, répondit-elle ; mais il ne veut pas servir.

— Il est bien difficile de lui trouver une place

en France. S^ii ne rentre pas dans Farmée, il ne se casera pas de sitôt dans Tadministration , dît le vieux du Bruel. Certes , il suffit de Tentendre pour voir qu'il n'aura pas , comme mon fils , la ressource de faire des pièces de théâtre.

Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien l'avenir de Philippe rinquiétait. Aucun d'eux n'avait de ressources à lui présenter ; ils gardèrent le silence. Le proscrit. Desroches fils et Bixioo jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors fureur.

— Maman Descoings, mon frère n*a pas d'argent pour jouer, vint dire Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme.

L'actionnaire de la loterie royale alla chercher vingt francs et les remit à l'artiste , qui les glissa secrètement dans la main de son frère. Tout le monde était arrivé. Il y eut deux tables de boston» et la soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord gagné beaucoup, il perdit ; puis , verronze heures, il devait cinquante francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la table d'écarté résoa-

nèrent plus, d'une fois aux oreilles des paisibles joueurs de boston , qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit donna les preuves d'une si mauvaise nature que , dans la dernière querelle où Desroches fils , qui n'était pas non plus trèsbon , se trouvait mêlé , Desroches père , quoique son fils eût raison, lui donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant avec son petit-fils , qui commençait à lancer des mots si spirituels , que Philippe ne les comprit pas , mais qui pouvaient mettre ce cruel railleur en péril au cas où Tune de ses flèches barbelées serait entrée dans l'épaisse intelligence du commandant.

— Tu dois être fatigué , dit Agathe à l'oreille de Philippe ; viens te coucher.

— Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en sonnant, quand l'ex-officier et sa mère furent sortis. t

Joseph , qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas la fin de cette soirée.

Le lendemain matin , Agathe et la Descoings , en préparant le déjeuner dans la première pièce.

94 MABIETTE.

ne purent s^empècher de penser que les soirées seraient excessivement chères si Philippe continuait à jouer ce jeu-là , selon Texpression de la Descoings.

Cette vieille femme, alors âgée de soixante et , douze ans, proposa de vendre le mobilier de son appartement au second étage , de le rendre an propriétaire, qui ne demandait pas mieux que de le reprendre , de faire sa chambre du salon d*Agathe , et de convertir la première pièce en un salon où Ton mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs par mois à Philippe en attendant. Agathe accepta.

Lorsque le commandant descendit , quand sa mère lui eut demandé s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre , les deux veuves lui exposèrent la situation de la famille. Elles possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs de rente , dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La Descoings faisait six cents francs de pension à Bîxiou , qu'elle

avouait pour son petit-fils depuis deux ans , et six cents francs à Joseph. Le reste de son revenu passait , ainsi que celui d'Agathe , au ménage et à leur entrelien. Toutes les^ économies avaieni été dévorées.

— Soyez tranquilles , dit Tex-oificier, je vais chercher une place; je ne serai pas à votre charge; je ne demande pour le moment que la pâtée et la niche.

Agathe embrassa son fils , et la Descoings lui glissa cent francs dans la main pour payer la dette de jeu faite la veille.

En dix jours , la vente du mobilier, la remise de Tappartement et le changement intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours , Philippe décampa régulièrement après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra se coucher que vers minuit. Voici les habitudes qu'il contracta presque machinalement, et qui s'enracinèrent. Il faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Pa-

86 MARIFITE.

lais-Royal , où il consommait deux petits Terres d'eau-de-TÎe en lisant les joarnaox , occupation qui le menait jusqu'à midi. Vers cette heure, il cheminait par la rue Yi vienne , et se rendait an café Minerve où se brassait alors la politiqoe libérale et où il jouait au billard avec d'anciens officiers. Tout en gagnant ou perdant, il avalait toujours trois ou quatre petits verres de diverses liqueurs , et fumait dix cigares de la régie en allant , revenant et flânant par les rues.

Après avoir fumé, le soir, quelques pipes à Testaminet Hollandais, il montait au jeu vers dix heures du soir. Au jeu , le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle , il s'enquérait auprès de quelque joueur émérite de Tétat de la rouge et de la noire , et jouait dix francs au mo* ment le plus opportun , sans jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné, ce qui arrivait presque toujours , il consommait un bol de punch et regagnait sa mansarde ; mais alors il parlait d'assommer les ultras, les gardes du corps, et chantait dans les escaliers : Veilloru au salut de V empire! Sa pauvre mère , en Ten-

tendant, disait : Il est gai ce soir, Philippe. Elle montait Tembrasser, sans se plaindre des odeurs fétides du punch , de« petits verres et du tabac.

— Tu dois être contente de moi , ma' chère mère , lui dit-il vers la fin de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.

Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades , ils s'étaient communiqué Tétat de leurs affaires en parlant de» espérance» que donnait la construction d'un bateau sousmarin pour la délivrance de rempereuf. Parmi ces anciens camarades retrouvés , Philippe eut plus d'affection pour un vieux capitaine de dragons de la garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie duquel il avait débuté, et qui fut cause que Philippe ajouta au petit verre, au cigare, au billard et au jeu, une cinquième roue.

Un soir, au commencement de février, Giroudeau enmiena Philippe, après dîner, k la Gaieté» dans une loge donnée à un petit journal de thélb* tre ^ appartenant à son neveu Finot , où il tenait

8lt MAIIIBTTB.

la caisse , les écritures , faisait et vérifiait les bandes.

Yétas selon la mode des officiers bonapartistes appartenant à Topposilion constitutionnelle , d^one ample redingote à collet carré boutonnée jusqu'au menton, tombant sur les talons, décorée de la rosette , et armés d*un jonc à pomme plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé , les deux anciens troupiers s'étaient, pour employer l'expression , donné une culotte , et s'^ou- Traient mutuellement leur cœur, en entrant dans la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de petits verres de diverses liqueurs , Giroudeau montra sur la scène à Philippe une petile, grasse et agile figurante nommée Florentine, dont les bonnes grâces et l'affectioa lui venaient , ainsi que la loge , par la toute-puissance du journal.

— Mais , pensa Philippe , si ce respectable Giroudeau , malgré son crâne poli comme mon genou , ses quarante-huit ans , son gros ventre , sa figure de vigneron et son nez de pomme de terre, est l'ami d'une figurante, je dois être

MARIETTB. a9

celui de la première actrice de Paris. Où ça se trouve-t-il ? dit-il tout haut à Gîroudeau.

— Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine.

— Eh ! mais ?... dit Philippe.

— Bah ! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle. ^

Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle Florentine , qui demeurait à deux pas , rue de Crussol:

— Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau, elle a sa mère. Mon cher, c'est une bonne femme ; elle fut portière , mais elle ne manque pas d'intelligence , et se nomme Cabirolle. Appelle-la madame, elle y tient.

Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une demoiselle Marie Godeschal , belle comme un ange , froide comme une danseuse , et d'ailleurs élève de Yestris qui lui prédisait les plus hautes destinées chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal voulait débuter au Panorama-Dramatique, sous le nom.de Mariette, et comptait sur la protection d'un premier gentilhomme de la chambre,

à qai Vestris devait la présenter depuis longtemps. Mais Vestris, encore vert à cette époque , ne la trouvait pas encore suffisamment savante. L'ambitieuse Godeschal rendit fameux son pseu-« donyme de Mariette, et son ambition fut d'ailleurs très-louable. Son frère était clerc d'avoué. Orphelins et misérables , mais s'aimant tous deux , ils avaient vu la vie comme elle est à Paris. L'un voulait devenir avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour. L'autre avait résolu froidement de devenir danseuse , et de profiter auiant de sa beauté que de ses jambes pour faire

fortune et acheter une étude à son frère. En dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre , de leurs intérêts , de leur vie commune , tout , pour eux, était, comme pour les Romains et les Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors au huitième étage d'une maison de la Vieille rue du Temple. Mariette s'était mise à l'étude dès l'âge de douze ans, et comptait alors seize printemps.

Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu, cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en fer, ^ètue d'indienne et mal tenue , ne pouvait être devinée que par les Parisiens qui se livrent à la chasse des grisettes , et sont à la piste des beautés malheureuses.

Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en lui le capitaine aux dragons de la garde , Tofficier d'ordonnance de Tempereur , le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de son camarade , elle pour donner un protecteur à son ami, poussèrent Mariette et Philippe à faire une liaison.

— Je parlerai de toi à mon neveu Finot , lui dit Giroudeau. Vois-tu, Philippe, le règne des pékins et des phrases est arrivé! Soumettonsnous ! Aujourd'hui Técritoire fait tout. L'encre remplace la poudre , et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits crapauds de jeunes

gens sont très-ingénîeuT et assez bons enfants. Viens me voir demain ao journal , j'aurai dit deux mots de ta position à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne f abuse pas) , te prend parce qu'elle n'a rien, ni engagement , ni possibilité de débuter, et à qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal , Mariette te prouvera qu'elle t'aime pour toi-même , et tu le croiras ! Fais comme moi , maintiens la figurante tant que tu pourras ! J'étais si amoureux , que dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander .son début ; mais mon neveu m'a dit : — Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh bien, le jour où elle aura dansé son pas, elle te fera passer celui de sa porte. Oh ! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi !

Le lendemain , sur les quatre heures , Philippe se trouva rue du Sentier, dans un petit entre-sol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvait un petit poêle , une petite table.

deux petites chaises , et des petites bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques : Bureau éC abonnement, imprimés sur la porte en lettres noires , et par le mot Caisse écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du mur qui faisait face à rétablissement du capitaine s'étendait une banquette où déjeunait alors un înyalide amputé d'un bras , appelé par Giroudeau ^ Coloquinte , à cause de la couleur jaune de sa figure.

— Joli ! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là , toi qui as été de la charge du pauvre colonel Ghabert à Eylau ? Nom de nom ! Mille noms de noms ! des officiers supérieurs !...

— Eh bien oui! broum! broum! un officier supérieur faisant des quittances de journal , dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie noire , et l'éditeur responsable de ces farces-là !

— Et moi qui ai été en Egypte, je vais au timbre , dit Tinvalide.

— Silence ! Goloquinte , dit Giroudeau , tu ea devant un brave qui a porté les ordres de Tempereur à la bataille de Montmirail.

tt4 MARIETTE.

— Présent 1 dit Goloqninte, fy ai perda le bras qui me manque.

— Garde la boutique , je monte ehez mon neveu.

Les deux commandants allèrent au quatrième étage, dans une mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à Toeil paie et froid , couché sur un mauvais canapé. Le pékin ne se dérangea pas, tout en offrant des cigares aux deux officiers.

— Mon ami, dit d'un ton doux et humble Girondeau au jeune homme , voilà ce brave chef d'escadron de qui je t'ai parlé.

— £h bien ? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.

— Mon cher enfant , dit Giroudeau, le commandant revient du Texas.

— Ah ! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ d'asile. Vous étiez cependant encore bien jeune pour vous faire soldat labaurewr.

L'acerbîté de cette plaisanterie ne peut être comprise que par ceux qui se souviennent du

déluge de gravures, de paravents, de pendules, de bronzes et de plâtres auxquels donna lieu ridée du soldat laboureur, grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a pro* duit au moins un million. Vous trouvez encore des soldats laboureurs sur des papiers de tenture au fond des provinces. Si ce jeune homme o'eût pas été le neveu de Giroudeau, Philippe lui aurait appliqué une paire de soufiOlets.

— Oui , j'ai donné là-dedans , j'y ai perdu douze mille francs et mon temps , reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.

— Et vous aimez toujours Tempereur? dit Finot.

-- 11 est mon Dieu, reprit Philippe Bridau.

— Vous êtes libéral ?

— Je serai toujours de l'opposition constiluiionnelle. Oh! Foy! oh! Manuel! oh! LafBltel voilà des hommes! Ils nous débarrasseront de ces misérables revenus à la suite de l'étranger!

— Eh bien ! reprit froidement Finot , il faut tirer parti de votre malheur, car vous êtes une

victime des libéraux, mon cher? Restez libéral si vous tenez à votre opinion ; mais menacez lef libéraux de dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de la souscription natio. nale, n'est-ce pas ? Eh bien ! vous êtes dans une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui vous arrivera : il se crée un nouveau journal d'opposition , sous le patronage des députés de la gauche , vous en serez le caissier, à mille écus d'appointements, une place éternelle. 11 suffit de vous procurer vingt mille francs de cautionnement, trouvez-les, vous serez casé dans huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous, en vous faisant offrir la place ; mais criez !

Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe , qui se confondit en remerciments , et dit à son neveu : — Eh bien , tu es drôle, tu me laisses ici à douze cents francs !

— Le journal ne tiendra pas un an , répondit Finot ; j'ai mieux que cela pour toi.

— Nom de nom ! dit Philippe à Giroudeau , ce n'est pas une ganache , ton neveu ! Je n'avais

pas KODgé à tirer , comme il le dit , parti de ma position.

Le soir, au café Lemblin, au café Minerve , le commandant Philippe déblatéra contre le parti Hbéral qui faisait des souscriptions, qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des soldats laboureurs , qui laissait des braves sans secours , dans la misère, après leur avoir mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant deux ans.

— Je vais demander compte de la souscription pour le Champ d'asile , dit-il à Châtelain , Tun des habitués du café Minerve.

Philippe ne rentra pas rue Mazarine , il alla chez Mariette lui annoncer la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir dix mille abonnés , et où ses prétentions chorégraphiques seraient chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe en se mourant de peur, le duc de Berri venait d'être assassiné. Le lendemain , le commandant arriva quelques instants après le déjeuner. Quand sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence

«s MARIETTE.

lui avait causées, il se mit en colère, et demanda s'il était majeur.

— Nom de nom ! Je tous apporte une bonne nouvelle , et vous avez Tair de catafalques. Le duc de Berri est mort , et bien ! tant mieux ! c'est un de moins. Moi , je vais être caissier d'un journal à mille écus d'appointements , et vous voila tirées d'embarras pour ce qui me concerne.

— Est-ce possible? dit Agathe.

— Oui , si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement. Il ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de rente , vous toucherez tout de même les semestres.

Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses de cette perspective , qu'elles ne pensèrent plus aux diverses catastrophes du moment. Le soir,, le vieux du Bruel, Claparon qui se mourait, et l'inflexible Desroches père, furent unanimes : ils conseillèrent tous à la veuve de cautionner son fik. Le journal, constitué très-heureusement avant

l^assassinat du duc de Berry, parut sous le coup des lois qui furent alors portées contre la presse. L^inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut déposée chez le notaire du journal et atfectée au cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement, pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe.

— Nous Pavions mal jugé, dirent-ils.

Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya de se suffire à lui-même , et y parvint. Trois mois après, le commandant, qui mangeait et buvait comme quatre, faisait le difficile , et entraînait, sous prétexte de sa pension , les deux veuves à des dépenses de table , n^avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère, ni la Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse. L^année se passa sans qu'une seule de ces pièces » si énergiquement appelées un ligre à cinq griffes par Léon Gozlan, eût passé de la poche de Philippe dans le ménage.

fOO lURIETTS.

Il est vrai qu*à cet égard le commaudaot avaii calmé les scrupules de sa conscience; il dînait rarement à la maison.

— Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille , il a une place !

Par rinfluence du feuilleton du journal que rédigeait Yemou , Tun des amis de Bixiou , de Finot et de Giroudeau, Mariette ne débuta non pas au Panorama-Dramatique, mais à la Porte> Saint-Martin , où elle eut du succès à côté de 14 Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre , se trouvait alors un riche et fastueux ancien militaire , qui aimait une actrice. Cet officier général s*était faix imprésario pour sa maîtresse. A Paris* il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou de cantatrices qui se mettent directeurs de théâtre par amour pour elles. Cet officier connaissait Philippe et Giroudeau. Lepetii journal de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une affaire d'autant plus, promptement arrangée y qu'il semble que les passions soient solidaires en fait de folies.

Vers la fin de Thiver,^ le malicieux Bixiou ap-

VARIETTE. 10 r

prit à sa grand^mère et à la dévote Agathe que le caissier Philippe , le brave des braves y aimait Mariette , 1» célèbre danseuse de la Porte-Saint- Martin. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves. D^abord les sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de théâtre comme des tisons d'enfer ; puis, il leur semblait à toutes deux que ces femmes vivaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les plus grandes fortunes.

— Eh bien ! dit Joseph à sa mère : croyezvous que mon frère soit assez imbécile pour lui donner de Targent? Ces femmes-là ne ruinent que les riches.

— • On parle de rengagera FOpéra , dit Bixiou. Mais n'ayez pas peur, madame Bridan , le corps diplomatique se montre à la Porte-Saint-Martin, elle ne sera pas longtemps avec votre fils ; il existe un ambassadeur amoureux fou de Mariette. Autre nouvelle ! Le père Glaparon est mort ; on Fenterre demain , et son fils , devenu banquier , qui roule sur For et sur l'argent , a commandé un convoi de quatrième classe. Ce garçon manque

iOS HARIETTE.

d'éducatioD. Ça ne se passe pas ainû en Giine !

Philippe proposa , dans une pensée cupide , à la danseuse de Féponser ; mais , à la Teille d'entrer à rOpéra , mademoiselle Godeschal le refusa, soit qu'elle eût deviné les intentions de Philippe, soit qu'elle eût compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant le reste de cette année , Philippe yint tout au plus voir sa mère deux fois par mois : il était à sa caisse , au théâtre ou chez Mariette. Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue Mazarine. Giroudeau , Finot , Bixiou , Yernou , Lousteau lui voyaient mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de TuUia, Tiui des premiers sujets de TOpéra , de Florentine qui remplaça Mariette à la Porte-Saint-Martin , de Florine et de Matifat , de Goralie et de Camusot.

A partir de quatre heures , moment où il quittait sa caisse , il s'amusait jusqu'à minuit, il y avait toujours une partie liée la veille , un bon dîner donné par quelqu'un , une soirée de jeu , un souper. Philippe était là dans son élément.

Ce carnaval dura près d^une année , mais il n'alla pas sans soucis. La belle Mariette , lors de son début à rOpéra, en janvier 1822 , soumit à sa loi Tun des ducs les plus brillants de la cour de Louis XVIU. Philippe essaya de lutter contre le duc ; mais , malgré quelque bonheur au jeu , au renouvellement du mois d'avril , il fut obligé par passion de puiser dans la caisse du journal. Au mois de mai , il devait onze mille francs , et dans ce mois fatal , Mariette partit pour Londres y exploiter les lords et un congé.

Le malheureux en était arrivé, comme cela se pratique , à aimer Mariette malgré ses patentes infidélités ; mais Mariette n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire brutal et sans esprit , un premier échelon sur lequel elle ne voulait pas longtemps rester; aussi lorsqu'il n'eut plus d'argent , avait-elle su conquérir des appuis dans le journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe. Néanmoins, elle eut pour lui la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de l'horrible carrière du théâtre.

vu

MllLlPPB FAIT DES TROIIS i U LllNI.

Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans Ty suivre, Philippe reprit ses quartiers d'hiver , pour employer ses expressions , et revint rue Mazarine dans sa mansarde. 11 y fit de sombres réflexion» en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même Fimpossibilité de vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait chez Mariette , les diners et les soupers y la soirée dans les coulisses , Tentrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de

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