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coings , il portait un chapeau presque crasseux , pelé sur le tour et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote r&pée où brillait à peine là rosette rouge brunie par un trop long séjour à la boutonnière et salie par des gouttes de liqueur ^ on de café. Ses gants verdàtres en peau de daim lui duraient longtemps. Enfin il n'abandonnait son col de velours que quand le velours rongé laissait voir le carton.
Mariette fut son seul amour, mais la trahison de cette danseuse lui endurcit beaucoup le cœur. Régulier d'ailleurs, il déjeunait ,, dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure.
Trois mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre Agathe.
Quant à Joseph , qui travaillait au tableau magnifique auquel il dut, en 4825, sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son petN-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait au peintre des soins maternels , elle lui portait à déjeuner le matin , elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses brosses. Le peintre ne se montrait guère qu'au dîner. Ses soirées
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appartenaient à ges amis du cénacle. Il lîsaîc d^aillears beaucoup, il se donnaîl cette profonde m sérieuse instruction que Ton ne tient que de soi-même , et à laquelle les gens de talent se livrent entre vingucinq et trente ans. Agathe voyant peu Joseph et sans inquiétudes sur son compte, n*eu8tait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de craintes soulevées et de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des sentiments, et dont la maternité n'est pas plus exempte que Famour.
Desroches , qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son ancien chef et ami, lui donnait des espérances. Le duc de Maufrigneuse avait demandé Philippe dans son régiment. Le ministre de la guerre se faisait faire un rapport, et comme le nom de Bridau ne se trouvait sur aucune liste de police , ni dossier de palais, dans les premiers mois de Tannée i 823, Philippe recevrait sa lettre de service et de réintégration. Pour réussir, Desrpches avait mis toutes ses connaissances en mouvement. Ses informations à la préfecture de police lui apprirent alors que Phi-
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lippe allait tous les soirs au jeu. Le vieillard confia ce secret à la Descoings seulement , en rengageant à surveiller le futur chef d^escadron. Un éclat pouvait tout perdre. Pour le moment ^ le ministre de la guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois sous les drapeaux , il abandonnerait une passion née de son désœuvrement. «
Agathe, qui le soir n'avait plus personne, lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de la cabale à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais un tirage : elle poursuivait son terne , qui , en octobre 48S3, n'était pas encore sorti. Ce terne allait avoir vingt et un ans , il atteignait à sa majorité, la vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile circodbtance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues depuis la création de la loterie. Aussi la Déscoings ehargeait^lle énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres. Le dernier
matelas de son lit était le gardien de ses écono*
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mies , elle le décousait , y meltaît la pièce d*0r conquise snr ses besoins, Tenveloppait de faine, et le recousait après. Elle voulait, au dernier ^rage de Paris, risquer toutes ses économies sur les combinaisons de son terne chéri.
Cette passion, si universellement condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n*y a va Tepiara de la misère. La loterie, la plusfHiissante fée do monde, développait des espérances roagîqœ». Le coup de roulette qui faisait voir an joueurs des masses d'or et de jouissances, ne durait que ceqoe dure un éclair ; tandis que la lolerie donnait cinq jours d'existence à ce roagni6qne éclair. Qoelle est aujourd'hui la puissance sociale qui peut, pour quarante sous, vous rendre heereuK pendanteinq jours et vous livrer idéalement tons lei bonheors de la civilisation? Le tabac, impôt mille fois plus immoral, détr«if le corps, attaque l'intelligence, il hébète une nation, et la loterie ne causait pas le moindre malheur de ce genre, l^a passion de la loterie était d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait, lia Des-
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coiogs ne mettait que sur la roue de Paris.
Dans Tespoir de voir triompher ce terne nourri depuis vingt ans , elle s'éiaii soumise à d'énormes privations pour pouvoir faire en toute liberté sa» mise du dernier tirage de Paris. Quand elle avait des rêves cabalistiques , car tous les rêves ne cor. respoadaient point aux nombres de la loterie, elle allait les raeonter à Joseph. L'artiste était' le seul être qui Técoutàt , non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles par lesquelles les artistes eonsolent les folies de Tesprit. Tous les grands talents respectent et comprennent les passions vraies ; ils se les expliquent, et trouvent leurs racines dans le cœur ou dans la tête. Son frère aimait le tabac et les liqueurs, sa vieille mamau Descoiiigs aimait les ternes, sa mère aimait Dieu, Desroches fils aimait les procès. Desroches père aimait la pêche à la ligue ; tout le monde, disait-il, aimait quelque chose ! 11 aimait, lui, le beau idéal en tout ; il aimait la poér sic de Victor Hugo , les vers de Lamartine , la peinture de Géricault, la musique de Rossini , les romans de Walter Scott.
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— ChacoD son goât, maman, disait-il. Seulement votre terne lanterne beauconp.
— Il sortira, to seras ricbe , et mon petit f^ixioa aussi !
— Donnez tout à TOtre petît-fils, s^écriait Joseph. Au surplus , élites eomme vous voudrez !
— Hé ! s'il sort, j'en aurai assez pour tout le monde. Toi ! d'abord, tu auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais4u,
^* mon enfant , lui dit-elle , que tu ne me fiais pas
jouer un beau rôle dans ce tableau-là ?
Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille femme chez un sénateur vénitien. €e tableau , un des cheisd'œuvre de la peinture moderne , pris par Gros lui-même pour un Titien « prépara merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la supériorité de Joseph au salon de 1825.
— Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes» lui répondit*il gaiement, et pourquoi
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VOUS inquiéteriez-vous de ceux qui ne vous connaissent pas ?
Depuis une dizaine d^années, la Descoings ayait pris les tons mûrs d*une pomme de reinette k Pâques : ses rides s'étaient formées dans la plénitude de sa chair , devenue froide et douillette. Ses yeux, pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et vivace qui pou^ Tait d'autant mieux passer pour de la cupidité qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femmo que vous connaissez , l'œil pouvait-il s'y tromper. Elle présentait donc un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre. Goralie, jeune actrice d'une beauté sublime , morte à la fleur de l'âge, la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bridau , Lucien de Rubempré, lui avait donné l'idée de ce tableau.
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On accusa cette belle toile d'être un pastîclie , quoiqu'elle fût la magnifique mise en scène de trois portraits, car Michel Cbrestien , un de ses amis du cénacle, avait prêté pour le sénateur sa tête républicaine , sur laquelle Joseph jeta quelques tons de maturité , de même qu'il força Texpression du visage de la Descoings.
Le grand tableau qui devait faire tant de bruit au salon prochain, et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à Joseph, était ébauché ; mais contraint d'en interrompre Texécution pour faire des travaux de commande a£n de vivre, il copiait les tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs {urocédés; aussi sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains qu'il <M>mmençait à récolter » en leur voyant à l'une et à l'autre une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de sang-froid déployé par son frère daps sa catastrophe, le calcul de son prétendu suicide, que Joseph découvrit, le souvenir des fautes commises dans sa carrière militaire,
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qu'il n'aurait pas dû abandonner, enfin les moindres détails de la conduite de ce soldat avaient fini par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement aux peintres. Occupés pendant des journées entières , dans le silence de leurs ateliers , à des travaux qui laissent jusqu'à un certain point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes : leur esprit peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le sens caché.
Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, encore ignorés de la mode ; avec lequel il avait décoré un coin de son atelier où se portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs , et donnait tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du xvi' siècle. Il y reconnut l'exis* tence d'une cachette, et y accumulait un pécule de prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait habituellement l'argent qu'il s'accordait pour son mois ou pour ses dépenses dans une tète de mort placée dans une des cases du bahut. Depuis le retour de son frère att logis, il trouvait un désaccord constant entre
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le chiffre de ses dépenses et celai de cette somme. Ses cent francs do m(MS disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien , après n^avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une première fois : Il parait que moD argent a pris la poste ! Une seconde fois , il fit attention à ses dépenses. Mais il eut beau compter, comme Robert-Macaire , seize et cinq font vingt-trois , il ne s^y retrouva point.
En 8*apercevant, pour une'troisièmefois, d'une plus forte erreur, il communiqua ce sujet de
peine 4 la vieille Descoings , par laqudle il se sentait aimé de cet amour maternel t tendre »
confiant , crédule , enthousiaste qui manquait à
sa mère, quelque bonne qu'elle fût, et tout aussi
nécessaire aux commencements de Tartiste que
les soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils
aient des plumes. Â elle seuleil pouvait confier ses
horribles soupçons. U était sûrde ses amis comme
de lui-même, la Descoingsne lui prenait certes rien
pour mettre à la loterie. Â cette idée qu'U exprima,
la pauvre femme se tordit les mains. Philippe seul
pouvait donc commettre ce petit vol domestique.
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— ^Pourquoi ne medemande-t-il pas ce dont il a besoin ?8^écria Joseph en prenant de la couleur sur sa palette et brouillant tous les tons sans s^en apercoToir. Lui en refuserais-je?
La plus profonde iiorreur se peignit sur le yisage de la Tieille.
— Mais c'est dépouiller nii enfant! s*écria4-elle*
— Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la sienne^ mais il devrait . me le dire.
— ^Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n*y touche pas, lui dit la Descoings ; je saurai qui yient à ton atelier, et s'il n*y a que lui qui y soit entré, tu auras une certitude.
Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que lui faisait son frère. Philippe entrait dans son atelier quand il n*y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaient. L'artiste trembla pour son petit trésor.
— Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard , dit-il en riant à la Descoings.
— Et tu feras bien ; nous devons le corriger.
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car je ne suis pas non plus sans troiiYer quelquefois du déficit! Mais, le pauvre garçoo, il lai £aui du tabac, il en a rbabitiide.
—Pauvre garçon , pauvre garçon , reprit l'artiste, je suis un peu de Tavis de Fulgence et de Bixiou : Philippe nous tire constamment aux jambes. Tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut renvoyer en Amérique , il coûte alors douze mille francs à notre mère. Puis il ne trouve rien dans les forêts du nouveau monde, et sou retour coule autant que son départ. Sous {nrétexte d'avoir répété deux mots de Napoléon à un général, il se croit un grand militaire et obligé de faire la grimace aux Bourbons. £n attendant il s'amuse, il voyage, il voit du pays. Moi, je ne donne pas dans la colle de ses mattieurs ; il n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On lui trouve une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec une fille d'Opéra , mange la grenouille, et coûte encore douze mille francs à ma nière. Certes, pour ce qui me regarde, je m'en bals l'œil, mais il mettra la pauvre femme sur la paille. Il me r^arde comme
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rien dn tout, parce que je n'ai pas été dans les dragons de la garde! Et c'est peut>étre moi qni ferai vivre cette bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que s'il continue, il finira je ne sais comment. Bixiou médisait : — C'est un fameux farceur, ton frère! Eh bien, il a raison. Philippe inventera quelque frasque où ThoBueur de la famille sera compromis, et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs ! Il joue tous les soirs, il laisse tomber sur Tescalier , quand il rentre soàl comme un templier , des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les tours de la rouge et de la noire. Le père de Desroches se remue pour le faire rentrer dans l'armée, et moi je crois que Philippe sera, ma parole d'honneur! au désespoir de resservir, Au riez-vous cru -qu'un garçon qui a de si beaux yeux bleus, si limpides, et ufi air de chevalier Bayard , tournai au sa*cripan I
En eifet, malgré la sagesse et le sang- froid avec lesquels Philippe jouait ses masses le soir , il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs appellent des legdttê. Poussé par l'irrésistible
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désir d'aYoir Tenjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le ménage sur Targent de son frère, sur celui que la Descoings laissait traîner , ou sur celui d'Agathe.
Une fois déjà là pauvre veuve avait en, dans son premier sommeil , une épouvantable vision : Philippe était entré dans sa chambre , il y avait pris dans les poches de sa robe lout l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir; mais elle avait alors* passé le reste delà nuit à pleurer. Elle y voyait clair, c Une faute n'est pas le vice, i avait dit la Descoings ; mats après de constantes récidives , le vice était visible. Agathe n*en pouvait plus douter , son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant qu'il ne partit , elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier , avec le ton de la supplication , de lui demander l'argent qui lui serait nécessaire. Les demandes de Philippe se renouvelèrent alors si souvent que , depuis quinze jours , Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se trouvait sans un liard , elle pensait à travailler ; elle avait pen^