‹ Les deux Frontins comedie en un acte, en versChapitre 6 sur 37 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Dix ans d’économie, et je puis vous promettre Que Frontin, le neveu, prendra le rang de maître. Placez-moi, vous verrez !

FRONTIN

Avec douleur, je vois Qu’ils sont évanouis tes rêves d’autrefois;

Et ta place de clerc que je t’avais donnée,

Qu’en as-tu fait, voyons?

ARTHUR

Elle est abandonnée;

Vous avez trop nourri, mon oncle, cette erreur Que j’étais né pour être un clerc de procureur.

Quatre ans j’ai grossoyé, dans une étude sombre,

Des protêts, des exploits, des requêtes sans nombre ;

Quatre ans, j’ai fatigué mon indolente main A traduire en gaulois le vieux code romain.

Mon patron, procureur certes des plus honnêtes,

Disait, en me lorgnant par-dessus ses lunettes :

« Ce garçon ira loin, s’il continue ainsi;

« Quand dix ans de travaux l’auront bien dégrossi,

« S’il obéit toujours à la main qui le mène,

« Je veux qu’il gagne au moins quinze francs par semaine. » Mon oncle, vous savez que nous sommes de ceux Qui naquirent avec un bras droit paresseux Et l’appétit actif... vertus dont je me vante:

Jugez de ma colère et de mon épouvante,

Quand d’un bienfait pareil je me vis menacé !

Quinze francs !.. la famine et le travail forcé !

Alors, toujours épris de ma chère habitude,

Je me congédiai moi-même de l’étude,

Pour trouver dans Paris un maître obéissant,

Le bénéfice large, et le travail absent.

FRONTIN

Le valet du moment : frac noir, cravate blanche;

Habillé tous les jours comme on l’e3t le dimanche;

Faisant la phrase avec tous les airs du bon ton ;

Perruche redisant les mots d’un feuilleton;

C’est parfait ! Tu vivras, les deux mains dans ta poche.

Avec l’esprit donné par quatre ans de bazochc.

Et si quelque faux pas jamais ne te fait choir,

Tu peux, riche rentier, mourir sur ton perchoir.

A RT lll' R.

C'est mon ambition.

FRONTI N.

Mais tu descends !

ARTHUR

• Je monte!

Je gagne mille francs, table et loyer; le compte Est assez clair, je crois.

(il remonte et regarde l’appartement.)

‘ FRONT1N, à part, ayant l’air de réfléchir.

Bon, voilà le sujet

Qu'il nous faut, pour mener à bien notre projet :

Le moderne Frontin, le valet incommode.

Domestique taillé sur la dernière mode !

ARTHUR

Vous hésitez, mon oncle ?

FRONTIN

Oui, je comble tes vœux; C’est fait, viens dans mes bras, ô perle des neveux !

Tu ne dois pas nourrir des espérances vaines;

C'est le sang des Frontins qui coule dans tes veines, Prends donc ma place ici; tu seras de ton temps.

Moi, comme mes aïeux, j’ai valeté trente ans;

Il ne me manquait rien, mais rien, pas même un vice Et voilà ce que j’ai gagné dans le service :

Ce classique habit bleu par le jaune rayé.

Que j'ai porté trente ans, et qui n’est pas payé.

ARTHUR

Imitez-moi, mon oncle.

FRONTIN

A présent ?.. à mon âge.

Puis-je de mon métier faire l’apprentissage ?

Puis-je vivre à Paris, môme?., je manque d’air;

A midi, j’ouvre l'œil et je n’y vois pas clair ;

A minuit, je le ferme, et bientôt il me semble Que ma vitre se brise et que la maison tremble; Avant de m’endormir, je m'éveille en sursaut, Croyant qu'un omnibus va me prendre d’assaut. Est-ce vivre ? Il me faut les asiles champêtres,

Les châteaux de province où servaient mes ancêtres; Les longs jours paresseux, les repas abondants.

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