II
26 LES DEÇX FRERES
mes, Blanche, comme on voit, retournait le
poignard clans la plaie.
Gustave resta impassible.
Son visage était devenu de marbre.
— Mais, malgré ma méchanceté, le comte m'a promis que nous aurions, pour nous distraire, la société de cet officier français qui est ici... Tu vois, mère aimée, que le général n'est pas rancunier?
— Que nous importe cet homme?
— D'abord, bonne mère, ce n'est pas un homme.
— Et qu'est-ce donc, enfant, dit la comtesse en souriant ?
— C'est tout bonnement un héros ï
— Ah! chère mignonne, tu m'embarrasses, vraiment. Qu'est-ce qu'un héros, à tes yeux, ma Blanchette?
— C'est le vivant souvenir de mon père, si doux et si bon, mais si obstiné dans ce qu'il croyait un devoir ; c'est l'homme qui fait ce devoir , malgré tout ce qu'il peut en souffrir...
— Eh bien, comte, voilà Blanche qui se mêle de philosopher ; qu'en dites-vous ?
— Je dis, madame, que rien ne sied, mieux à mademoiselle Blanche, surtout lorsqu'elle plaide une cause aussi séduisante et aussi juste à la fois.
— Nous aurons donc votre Français ?
— Oui, madame; à moins...
— À moins...
— Qu'il ne s'excuse sur sa timidité.
— Oh ! nous ne devons pas faire peur à ce héros, je suppose...
— Je l'enverrai prier de descendre à la salle à manger et au salon... Il sera libre dans toute l'étendue du domaine.
— Vous le ferez prier, dites-vous, votre prisonnier?
- — Oui, madame la comtesse; les ordres du czar sont formels à son sujet ; je dois l'entourer d'égards jusqu'au printemps.
— Et pourquoi jusqu'au printemps?
— Parce que son avenir se décidera à cette époque.
Blanche, naïve et candide comme son nom, n'ayant jamais eu la première idée de l'intrigue, était arrivée par la force de la volonté, à réaliser une partie de ce qu'elle sou-
haitait -: son mariage avec le maître d'Àrrow était manqué, elle connaissait le général, et elle allait voir ce prisonnier qui excitait en elle un intérêt involontaire.
La femme est mieux douée que l'homme , dans la plupart des cas, et l'on doit convenir d'un fait positif, c'est qu'elle réussit presque toujours là où l'homme échoue, lorsqu'elle applique sa volonté et son intelligence.
Il y a chez elle une sorte de sens intime, de faculté innée, toujours prête à se développer presque instantanément lorsque la nécessité l'exige, et qui lui permet de faire face à toutes •les exigences de la vie, sans qu'il lui soit indispensable d'avoir fait de longues études préparatoires. L'homme est beaucoup moirrs actif, moins pénétrant, moins observateur, et, quoi qu'il dise, il est affecté d'une plus grande paresse d'esprit.
C'est à peine s'il compense ces avantages par une grande somme de ténacité ; or, il y a des femmes, et Blanche en offrait un exemple remarquable, qui portent cette qualité à un haut degré.
Nous ne sommes donc pas partisans de
LES DEUX FUÈRES Î9
l'opinion vulgaire qui place la femme audessous de l'homme en ce qui touche les facultés intellectuelles, et n'en déplaise à la partie masculine de nos lecteurs, nous croyons cette opinion dénuée de tout fondement.
Pénétration, finesse, délicatesse dans les vues et les aperçus, ces qualités sont particulières à la femme, et si, dans les cas soumis à l'observation, les autres facultés intellectuelles paraissent moins développées chez un certain nombre de femmes, on n'en doit
[TRpas conclure qu'elles n'existent pas.
j ! Loin de là, car c'est tout le contraire qui serait l'expression de la vérité.
Nous l'avons déjà dit dans d'autres ouvrages : c'est à l'éducation vicieuse que nous donnons à la femme qu'il faut attribuer son infériorité, ou plutôt sa faiblesse intellectuelle apparente. Nous en avons fait un être à part dans l'espèce, par l'égoïsme par lequel nous nous sommes étudiés à amoindrir tout ce qui pourrait la mettre sur le ii;ême rang que nous, et compromettre ce que nous appelons notre autorité.
A peine une petite fille coramence-t-elle a parler, que nous dirigeons toutes ses pensées vers la futilité et le désir de plaire ; nous lui apprenons que l'important pour elle consiste à être belle, à conquérir des hommages.
Nous lui enseignons les arts dits d'agrément, la musique, la peinture, la danse; mais nous écartons de son esprit les idées sérieuses, nous lui ôtons la force dans la crainte qu'elle n'en use pour se soustraire à notre despotisme, et nous privons de cette façon l'humanité de la moitié de son énergie.
La manière dont Blanche avait été élevé! l'avait soustraite à cette influence, et sa mère avait constamment dirigé ses efforts vers une éducation sérieuse qui pût agrandir le cercle de ses idées, tout en lui conservant les douces qualités propres è la femme.
Diétrich avait eu sa part dans celle lâche maternelle, et le succès avait répondu à leur attente.
Il ne faut donc pas s'étonner si la jeune fille ne se laisse pas guider par les préjugés
LES DEUX FftÈRES 3t
habituels, et si nous la voyons agir avec une énergie extraordinaire dans les circonstances de cette histoire qui nous restent à exposer.
Le comte d'Arrow était dans un extrême embarras.
Il alla s'en ouvrir à Georges.
Celui-ci consentit à jouir de la liberté relative qui lui était offerte, et promit de participer à la vie commune du château; mais il fit observer à Gustave que la comtesse ne sachant rien de ce qu'il craignait de voir révéler, il était nécessaire de rester aux yeux de tout le monde dans les conditions où ils étaient en apparence.
— Je ne veux être que le prisonnier du comte d'Arrow, et si je m'engage à ne pas profiter de cette circonstance pour m'échapper, c'est que ma fuite ne compromettra personne plus tard, tandis qu'aujourd'hui...
— Eh bien, aujourd'hui? demanda Gustave avec anxiété.
— Aujourd'hui le comte d'Arrow répond de moi , et il y a déjà trop de malheurs
sans les augmenter par une précipitation inutile.
— Brave Georges !
— Je ne vois qu'un devoir à accomplir, et et je n'entends pas me départir de cetteligne de conduite.
A partir de ce moment, Georges aurait été presque heureux, sans l'inquiétude qu'il ressentait au sujet d'Eugénie et de ses parents, et surtout, sans le mortel chagrin que lui causait la situation horrible de Gustave.
La comtesse Maria lui témoigna les plus grands égards, et il l'intéressa vivement par sa conversation pleine de franchise et par la noblesse de ses sentiments.
Blanche jouissait de son succès.
Alors cependant, à part une sorte d'intérêt vulgaire qui s'attache à l'infortune courageuse, elle n'éprouvait pour l'officier français aucun de ces entraînements que l'on pourrait supposer. Elle avait résolu de le sauver et de lui faire quitter le sol russe, mais il y avait loin de là à ce qu'on pourrait appeler de l'amour.
Blanche n'était pas de ces natures inflam-
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niables, chez lesquelles la passion précède la réflexion; elle étudiait et jugeait avant de permettre à son cœur de parler ; or, il était resté muet jusqu'alors, et, sauf le penchant qu'elle avait ressenti un moment pour Gustave avant de savoir ce qu'elle venait d'apprendre, elle était ignorante de tout ce qui se rapporte à l'amour.
D'ailleurs, ce penchant lui-même avait dû être bien faible, car ij n'avait laissé en elle aucune trace, et la présence du comte d'Àrrow ne lui inspirait que la répulsion, jointe à un sentiment indéfinissable ressemblant à la pitié.
Mais ce fut le vieux Diélrich qui s'attacha le plus cordialement à Georges ; et, quinze jours ne s'étaient pas écoulés depuis l'événement que nous venons de rapporter, que le colonel était presque toujours avec le viei1lard, qui se plaisait à lui parler de tout ce qu'il avait observé en Russie et en Allemagne.
Un jour, Diétrich fit à Georges celle question, sans que rien l'eût amenée :
— Avez-vous songé, colonel, aux moyens
de retourner en France, si vous n'êtes pas compris dans l'échange ?
— J'y ai déjà pensé, monsieur Diétrich, mais je n'ai rien trouvé.
— J'y ai pensé pour vous.
— Je vous remercie de grand cœur... Mais j'ai compté sur l'échange.
— Erreur, colonel!
— Comment cela, je vous prie?
— Parce que vous ne serez pas échangé.
— Vous m'effrayez.
— Cela n'en vaut pas la peine ; mais comme il faut savoir à quoi Ton a affaire si l'on veut réussir, je vais vous dire ce que j'ai appris.
— Que vous êtes bon î
— Je vous aime bien, voilà tout... Et à l'exception de Maria et de Blanche... et de mon pauvre gendre, je n'ai guère aimé personne depuis la mort de ma femme. Il ne me faut pas beaucoup d'affections, mais il nie les faut bonnes, et il me semble que vous êtes mon fils.
— Bon monsieur Diétrich ! '
— Attendez-moi un instant ; je nuis occu-
per ce misérable Iwan et je vous emmène au pavillon que j'habite, où nous ne craindrons pas les oreilles indiscrètes.
Un instant après le vieillard était de retour.
— Tenez, colonel, enveloppez -vous de cette pelisse, car le froid russe est une mauvaise chose... Bien, partons, maintenant.
Lorsqu'ils furent arrivés au pavillon, le vieillard ferma la porte en dedans, après avoir fait entrer Georges, et il le conduisit dans un petit parloir où le poêle répandait une douce chaleur.
Lorsqu'ils furent commodément assis, Diétrich reprit :
— Il faut d'abord que vous sachiez une chose : c'est qu'Iwan est un espion.
— Je l'avais presque deviné.
— Il n'est pas seulement le vôtre, mais encore, et surtout, celui du maître d'Àrrow...
— Comment le garde-t-il à son service?
— Parce qu'Iwan parti, il serait rempla par un autre.
— En vérité, la Russie est un atroce pays.
— Je le sais, colonel ; il y a longtemps 'y ai acquis l'expérience des hommes et
des choses.
M ai s vous?
— Moi, je n'ai pas grand' chose à craindre, non plus que mes enfants.
— Ah ! tant mieux mille fois !
— Maintenant que vous êtes prévenu, vous vous méfierez jusqu'à ce qu'Iwan retournée Pétersboufg avec le comte, ou que je trouve le moyen de l'éloigner.
— Je v< as promets de m'observer... Mais, rn insieur Diétrich, pourquoi me dites-vous qui- ^ ne serai pas compris dans l'échange?
— On vous fera passer pour mort...
— Mais, c'est infâme I
— Puis, on vous laissera le choix entre le service russe ou la Sibérie...
— Ah!
— Il paraît que le czar tient beaucoup à attacher a son service les prisonniers distingués ir Leur grade, leur valeur, ou leurs autres qualités militaires, et il y en a plu-
LES DEtJX FRÈRES ô i
sieurs qui n'ont pas osé affronter le séjour des mines.
— Ma 'heureux !
— Vous avez raison : ils sont plus malheureux que coupables, car ils ont été circonvenus par toutes sortes de pièges; ici, il n'y a pas moyen de sortir de l'ornière. . . on est bien tenu.
— Ils ne me tiendront pas, car j'irai en Sibérie. . *&&>■
— C'est là cequ'il ne faut pas faire...
— Mais ne peut-on s'échapper en route ?
— C'est une difficulté tellement insurmontable que je ne vous le conseillerais pas.
— Comment donc faire?
— Voyons : êtes-vous bien décidé à refuser la fortune que vous offre le czar ?
— J'aime mieux la mort que cette honte.
— Eh bien ! j'ai votre affaire.
—Si vous me sauvez, je vous bénirai toute ma vie !
— Maria, Blanche et moi, nous parlons au mois de mai pour l'Italie, en passant par l'Allemagne.
— Eh bien
— N'allons pas si vite... Je comprends que vous soyez pressé ; mais ici la ruse doit se préparer de longue date, et il faut bien se pénétrer de son plan.
— Je vous écoute de toute mon attention.
— Ayez-vous confiance en moi, colonel?
— Pouvez-vous bien me faire l'injure de douter de moi, monsieur Diétrich?
— Je ne doute pas de vous; mais vous êtes en droit de douter de tout le monde.
— Excepté de vous et de vos enfants.
— Nous voulons vous aider, et voici mon plan..
Georges rapprocha son siège de celui du vieillard, et celui-ci poursuivit en baissant la voix :
— J'ai mes autorisations ; j'aurai réalisé !a plus grande partie de la fortune de ma fille et de ma petite-fille ; les passeports seront prêts avant le moment de votre départ (Y Arrow.
— Je ne comprends pas bien.
— Voici le fait : Vous devez rester ici jus-
qu'au printemps prochain, en attendant que vous receviez Tordre de vous joindre à quelque convoi destiné aux mines, si vous ne cédez pas au caprice impérial.
— Sans doute, puisque j'ai promis.
— Vous ferez donc partie du convoi, et nous aurons fait tous nos préparatifs de départ pour ce jour-là.
Georges commençait à comprendre.
Le grand-père de Blanche continua :
— L'argent fait faire beaucoup de choses ici comme ailleurs... À dixverstes d'ici vous vous plaindrez d'être malade et de ne pouvoir marcher,,. On ne vous maltraitera pas.
— Ensuite, monsieur Diétrich?
— Vous irez tant bien que mal jusqu'à la couchée, qui se fera tout au plus à quarante verstes, et le médecin vous viendra voir, sur la recommandation que j'aurai faite au chef de l'escorte.
— Ah ! j'y suis ! s'écria Georges.
— Pas encore... Il déclarera que vous êtes très malade et que vous avez besoin de
soins très sérieux... Vous serez conduit chez lui, sous sa responsabilité.
— Mais il sera compromis pour moi ! . . . C'est impossible !
— Patience, colonel... Au lieu de rester au lit toute la nuit, vous vous lèverez au bout d'une heure et vous ferez un bon repas, bien fortifiant, avec votre médecin; puis, à minuit, vous prendrez, l'un et l'autre, un bon cheval dans son écurie, et vous viendrez nous rejoindre à un endroit désigné... Nous prendrons le chemin le plus court pour sortir de l'empire ; et alors, nous sommes à l'abri de tous les ordres du czar.
— C'est parfait... Mais le médecin ?
— C'est un Allemand que j'ai protégé, dont j'ai aidé les efforts... Il veut retourner en Saxe, dans sa famille, et il partira avec nous.
— Mais vous, mon Dieu ! si j'allais être cause...
— Vous ne serez cause de rien du tout : madame la comtesse Ostroiï voyage pour sa sanlé avec son père, sa fille, elle a deux domestiques de confiance... Si ce déguisement ne
LES DEUX FRÈRES k\
vous répugne pas trop pour quelques jours, vous serez l'un des deux domestiques et le docteur sera l'autre.
— Soyez béni ! monsieur Diétrich ; car vous me rendez la vie.
— Un mot encore : nous sommes à la fin de février; ce n'est pas de trop de deux mois pour préparer tout cela, bien qu'une partie de mes dispositions soient prises... j'ai besoin du secret le plus absolu.
— Je serai muet comme un mort.
— Pas un mot, à moins que Blanche ne vous parle de cela, car elle est dans la confidence ; mais, prenez garde, les murs ont des oreilles.
— Soyez tranquille, vous serez content de . moi .
— Méfiez-vous du maitre d'Arrow ; il est dominé par la cour, et je crois qu'il ne pourrait résister à la crainte du czar.
Tout se disposait à merveille pour le colonel, et déjà il se revoyait dans sa pensée à Pouilly auprès de son père, dans les bras de la bonne Piosette ; il entendait la voix d'Eu-
génie qui lui faisait oublier en un instant ce qu'il avait souffert.
L'illusion allait bientôt être détruite.
Le comte d'Àrrow faisait de fréquentes absences, malgré la rigueur de la saison, et quelquefois il restait une semaine entière éloigné de son château.
Mal à l'aise en présence de Blanche, souffrant une peine cruelle à la vue de Georges, le malheureux cherchait le calme dans une fébrile activité.
Vers le milieu d'avril 1814, une lettre fut apportée à Georges,après avoir été ouverte à Pélersbourg. ê
C'était la réponse de son père, sur laquelle il avait cessé de compter, dans la pensée que la sienne ne lui fût pas parvenue.
« Mon cher Georges, lui disait le vieillard, « ta lettre nous a rendu la vie, presque le « bonheur.
« Quand pourrons-nous te revoir?...
« Quant aura lieu cet échange, sur lequel « nous comptons comme sur la plus grande « faveur qui puisse nous arriver?
« Oa nous a compté tant d'horribles cho-
LES DlîUX FRÈUES 43
« ses sur cette Sibérie où Ton envoie les « prisonniers français, que nous sommes « dans une mortelle inquiétude... Pourras- « tu échapper à ce danger?
« Ta lettre, Kjon ami, nous est parvenue « le 24 décembre seulement, et plût à Dieu « qu'elle fût arrivé huit jours plus tôt !... Il « me reste à Rapprendre un malheur qui « te frappe aussi bien que nous.
« Eugénie, frappée par la mort de Gus- « tave, brisée par la nouvelle de la tienne, « anéantie par la perte de ses deux frères «t d'adoption, n'a pas eu la force d'attendre « que le temps vînt panser celte blessure. « Le médecin assure qu'elle ne peut vivre « deux années, et j'ai tremblé pour sa rai- « son.
« Incapable de surmonter son chagrin, elle « a tenu sa promesse et s'est retirée dans « un couvent, où elle est séparée de nous « pour toujours. Elle a pris le voile et pro- « nonce ses vœux le lendemain même du « jour où nous avons reçu la lettre. Sa der- « nière pensée, sa dernière parole ont été
<« pour loi, avant cet acte suprême, son der-
« nier vœu pour ton bonheur !
« Quand même Georges reviendrait un « jour, nous disait-elle, je serai morte avant « son retour, et il ne reste plus en moi de quoi « le rendre heureux ; mon cœur est mort.., « Dites-lui qu'ilaura mon dernier souvenir, « et que mon vœu le plus ardent est qu'il « soit aimé d'une femme capable de le ren- « dre heureux ! »
Il est impossible de se faire une idée de la (1 uleur que Georges ressentit à cette funeste ,\ nivelle, et pendant plus de huit jours il fut en proie I une fièvre violente, qui ne céda qu'à grand'peine aux soins éclairés qui lui furent prodigués.
Diétrich le veilla avec la tendre affection d'un père, et quelquefois, lorsque le nom («Eugénie était prononcé par le malade dans délire, on aurait pu entendre le vieillard murmurer :
— Malheureux jeune homme !
Enfin, Georges entra en convalescence, et ! i nature reprit l'empire qu'elle perd rareil sur les organisations puissantes.
Cette lettre lui était parvenue par un raffinement de ruse dont on peut expliquer le motif.
La crainte de la Sibérie exprimée par ses parents, la mort de sa fiancée, avaient paru des motifs assez influents pour agir sur sa détermination, et l'on comptait sur l'effet produit pour renouveler des instances auprès de lui.
Hàtons-nous de dire que Gustave ignorait ces menées, et qu'il fut atterré en apprenant la retraite d'Eugénie dans un couvent.
Il se reprochait cruellement d'avoir été la cause de tant de malheurs qui avaient pesé sur des tètes innocentes, et il se maudissait intérieurement pour n'avoir pas su résister à la tentation qui lui avait été offerte.
— Peut-être, se disait-il, serais-je arrivé à m'échapper et à rejoindre la France; j'aurais pu offrir à Eugénie un nom honorable et honoré, je serais devenu la gloire de mon vieux père, et je n'aurais pas entraîné Georges dans ma perte...
-7- Que vais-je faire ?... Comment le sauver ? , .
Et il retombait dans sa perplexité.
Un ordre de la cour vint lai apporter une nouvelle irritation : il fallait que le prisonnier se décidât à prendre du service dans le plus bref délai, où qu'il fut dirigé vers la Sibérie dès les premiers jours de mai.
Un convoi passerait à Arrow, et il en ferait partie.
Gustave montra la lettre à Georges.
Celui-ci se contenta de rappeler à son frère ce qui avait été convenu.
Le comte d* Arrow attendit quelques jours avant de faire connaître le nouveau refus de son prisonnier.
Malgré la colère que ressentit le czar en apprenant qu'un simple officier osait dédaigner ses offres, et préférait les souffrances d'un cruel exil à la fortune brillante qu'il lui offrait pour prix d'une trahison, il ne put s'empêcher de l'admirer et de dire à son sujet :
— Quel homme '... vaillant et fidèle... Si j'en avais beaucoup de pareils I
L'ordre d'exil fut expédié.
Mais Diétrich avait tout prévu, tout disposé.
Dès le matin de l'arrivée du convoi, il avait eu un dernier entretien avec Georges, et l'on aurait pu voir le vieillard, un instant après, conversant avec l'officier qui dirigeait l'escorte... De quoi pouvait-il l'entretenir?
Iwan s'était fait cette question; mais il n'eut pas le temps d'en chercher la réponse, car le général le fît appeler pour son service.
Le comte d'Àrrow eut encore une entrevue avec Georges, mais de toutes ses offres, le colonel ne voulut accepter qu'un pistolet et un poignard qu'il cacha avec soin sous ses vêtements.
— Maintenant, s'écria-t-il, je tiens la liberté !
— Georges, nous ne nous reverrons plus, dit douloureusement Gustave ; que mon père ne me maudisse pas, et pense à moi quand tu embrasseras ma mère î
— Embrassons-nous, Gustave, nous sommes frèfes encore... Mais je te plains, car tu dois bien souffrir!
\jt convoi parût, sans que la comtesse Ostrofï , ni sa fille Blanche, eussent paru faire la moindre attention au prisonnier. Et, moins de deux heures après, elles quittaient Arrow, avec Diétrich, après avoir pris congé du général.
— Maintenant, me voilà bien seul avec moi-même, dit Gustave. Plaise à Dieu que cette vie maudite me soit arrachée à la première bataille!... je ne m'y épargnerai pas ! Georges était extrêmement pâle des suites de la secousse qu'il avait éprouvée; cette circonstance parlait en sa faveur, lorsqu'il se plaignit d'être malade, et l'officier qui commandait le détachement fit ralentir la marche.
Diétrich lui avait recommandé les plus grands soins pour le prisonnier, dont la santé n'était pas encore bien raffermie, avaitil dit; et il avait demandé, pour toute faveur, qu'on lui fit prendre du repos à la bourgade où l'on devait coucher.
— Il y a là un médecin habile; veuillez i faire donner son avis sur l'étal de mme auquel je d
Un cadeau d'assez grande valeur avait levé toutes les difficultés ; car en Russie, comme ailleurs , plus qu'ailleurs , peut-être, les hommes se vendent et s'achètent. Diétrich n'avait garde de l'oublier.
Georges arriva à la couchée, en continuant de se plaindre de plus en plus.
L'officier fil appeler le médecin et lui parla de Diétrich.
— Ah 1 l'intendant d' Arrow?
— C'est cela même.
— Bon ! S'il me recommande ce malade, je ferai tout pour le rétablir promptement.
Le docteur visita, avec un minutie affectée, le corps du prisonnier, puis il dit à l'officier :
— Cet homme est atteint d'une fièvre pernicieuse, et vous ferez bien de ne pas le conserver avec vous.
— Mais comment faire?
— Des soins assidus pourront le mettre sur pied dans trois ou quatre jours, mais il serait mieux de le mettre dans un fourgon que de le faire marcher... Si vous voulez, j'ai chez moi une chambre disponible, je
l'emmènerai et vous le prendrez dans quatre jours.
— Soit, puisque je ne puis faire mieux. . . Je vais m'arranger pour passer quatre jours ici... Il parait qu'on tient à ce prisonnier en fort haut lieu.
— Ah!
— Soignez-le bien et vite, je vous prie.
— Soyez assuré de mon zèle.
Et Je médecin fit installer Georges chez lui, avec toutes les précautions qu'il eut prises pour un malade gravement atteint. Lorsqu'il fut débarrassé de toute surveillance importune, il lui dit en allemand :
— Levez-vous, mon cher malade, et soupons !
— Bien volontiers, docteur ; mais ne craignez-vous pas qu'on nous surveille?
— Tout est clos; je suis seul depuis huit jours... Les chevaux mangentleur provende; nous n'avons qu'à passer dans la salle à manger. À la première alerte, vous regagnez votre lii\
Le programme s'exécuta de point en point. A minuit, le docteur et son malade mon-
LES DEUX FRÈRES f6 i
taient à cheval, bien armés, et ils quittaient la bourgade par un chemin opposé à celui où ils pouvaient rencontrer quelque sentinelle. Ils furent à peine dans la campagne, que le docteur prit sa direction à travers champs. Et, après quatre heures de course, ils atteignirent le rendez-vous indiqué par Diétrich.
Le vieillard les attendait.
Au jour les voitures partirent. Et, moins de six jours après cette fuite si habilement calculée , Georges et ses compagnons de voyage avaient franchi les frontières de l'empire moscovite.
Vtll
L'homme propose.
La fatale campagne de 1813 avait fini par la retraite de Moscou, dont le souvenir est encore si profondément gravé dans le cœur de la nation française ; l'Espagne avait échappé à la France par la sanglante bataille de Victoria, et toute l'Europe, secouant le joug de Napoléon, marchait à la fois con-
tre lui, résolue d'anéantir cette puissance formidable, dont les revers mêmes excitaient ses craintes.
L'Empereur était rentré à Paris le 13 novembre, déterminé à faire un appel suprême à la nation, et à repousser l'étranger par tous les moyens possibles. Mais sa prodigieuse activité devait échouer contre le mauvais vouloir systématique de ces caméléons qu'on rencontre dans tous les temps et sous tous les régimes. Courbés et soumis devant le grand homme pendant que la victoire et le succès lui avaient été fidèles, ils commencèrent à lui faire une opposition calculée, dès qu'il eût appris à connaître les revers. Il leur fallait, à tout prix, se ménager les éventualités, et la porte de sortie était l'objet de leurs convoitises.
Bonapartistes pendant tout le temps qu'ils avaient cru à l'invincibilité et à la toute-puissance du maître, ils se prenaient à des tendances de légitimité, à l'adoption du droit divin, à la possibilité du retour des Bourbons et de l'invasion étrangère.
Et pourtant, c'était l'heure suprême où
tous les partis auraient dû se réunir et se grouper autour du drapeau national, pour éviter à la patrie les hontes et les affronts dont elle était menacée ; c'était le moment où tous devaient oublier leurs rancunes personnelles pour n'être plus que des citoyens, soldats d'une même cause... Mais qu'importaient à ces hommes les dangers de la patrie, la honte du pays, s'ils pouvaient en recueillir du profit, de la richesse ou des faveurs? L'histoire est là pour nous affirmer que partout et dans tous les temps, on rencontre ces habiles, dont la seule étude est d'atteindre une part de tous les gâteaux, des miettes de toutes les tables.
L'Empereur avait obtenu du Sénat une levée de trois cent mille hommes, et tout en organisant son armée, il avait convoqué le Corps Législatif; mais il n'avait rencontré dans cette assemblée que la froideur et une sourde hostilité. Aussi l'avait-il renvoyé subitement , et avait-il quitté Paris , dès le 25 janvier, pour commencer la campagne de 1814.
L'ultimatum des alliés lui avait imposé
l'évacuation de l'Europe, et il avait consenti à traiter sur cette base pour donner à la France la paix qu'elle désirait; mais au fond de celte condition se trouvait la volonté bien arrêtée de renverser l'Empire et d'y substituer la royauté déchue, sans que les coalisés eussent compris qu'elle était désormais impossible, à moins d'anéantir les traces de quinze années de gloire.
On ne remplace pas à volonté la grandeur par la niaiserie et la petitesse, le génie par l'ineptie, et Louis XVIII, moins que tout autre peut-être, était apte à faire oublier les splendeurs de l'époque impériale.
Il n'était plus temps dereculer : cinq armées avaient envahi la France, et Napoléoi sentit qu'il ne lui restait qu'à vaincre. Tout le monde a encore présente à l'esprit la mémoire des brillants faits d'armes de cette glorieuse campagne dont nous ne retracerons pas les incidents ; la trahison et la défection donnèrent la victoire aux coalisés, malgré leurs défaites sur les champs de ba-
taille, et le 31 mars, Paris les avait reçus par une capitulation inqualifiable.
L'achèvement de l'œuvre d'ingratitude ne se fît pas longtemps attendre : dès le 2 avril, le Sénat, composé d'hommes qui devaient tout à l'Empereur, déclara sa déchéance!
L'influence de Talleyrand avait tout di-
rige.
Ce fut alors le spectacle le plus triste que puisse offrir l'humanité aux yeux des observateurs ; jamais la passion n'excita plus d'égoïsme et de honteuses démarches, la curée des places et des honneurs était à l'ordre du jour et c'était à qui se ravalerait le plus, à qui se courberait et s'avilirait davantage pour obtenir les faveurs du nouveau pouvoir.
Au milieu de toutes ces lâchetés, Napoléon dut subir les conditions que lui imposèrent les ennemis, et le 20 avril, il partit pour l'île d'Elbe!
Le 3 mai, Louis XVIII fit son entrée solennelle à Paris.
Alors, il voulut rétablir le passé, greffer l'ancien régime sur l'arbre social issu de la
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grande révolution et ressusciter tous les anciens abus.
Il ne pouvait comprendre la royauté autrement que n'avaient fait ses ancêtres; propriétaire dépossédé, il rentrait dans son domaine et croyait n'avoir qu'à trancher et tailler sur une chose qu'il regardait comme sienne; il ne songeait pas que la France était émancipée, et il avait oublié la chute de la Bastille.
Cependant le bruit de ces événements n'était pas arrivé aux oreilles de Georges Castelnau, et le comte d' Arrow ignorait encore que la Restauration fût un fait accompli, lorsque Georges l'avait quitté pour faire partie du convoi de prisonniers.
Et peut-être Gustave aurait-il tenté de retenir son frère s'il avait su la chute de l'Empereur; peut-être eut-il essayé de fuir avec lui et de rejoindre la France, où il aurait caché ses remords dans quelque retraite obscure ; mais soit par une circonstance où par une autre, il n'apprit lui-même ce qui s'était passé en France qu'à son arrivée à
Pétersbourg, après le départ de Georges et de Diétritch.
Le czar le retint à sa disposition pendant toute la campagne de 1814; en sorte qu'au moins il lui fut épargné de combattre en France même contre sa patrie.
La fatalité aurait pu l'adjoindre au prussien Blùcher , dont le corps d'armée avait envahi la France par la Moselle et la Meuse, et peut-être aurait-il été assez malheureux pour se trouver en présence de son père... Jean Castelnau avait cherché à organiser une patriotique défense à Pouilly et dans les villages environnants ; les populations meusiennes, entre Montmédy et Sedan surtout, haïssaient l'étranger en général et abbhorraient les Prussiens, auxquels on attribuait tous les brigandages exercés par les coalisés sur leurs passages.
On se souvenait de 1799 et des années précédentes, dans toute cette contrée voisine de la frontière, où les habitants des campagnes avaient enduré tant de souffrances, par les excès des soldats de toutes les nations coalisées contre la France. Si
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Napoléon s'était adressé avec confiance nii peuple qui l'aimait et l'admirait, qui voyait en lui la personnification glorieuse de la patrie, il eût aisément rallumé l'enthousiasme national et n'aurait pas succombé sous les intrigues des traîtres et des discoureurs. Mais son étoile l'entraînait, et malgré lui peut-être, il ne prenait que les avis des satisfaits qui l'entouraient, plutôt que de puiser ses inspirations dans les idées de la masse.
Celle-ci se trompe rarement et se dévoile toujours à la chose publique.
Les efforts de Jean Castelnau et des braves gens qu'il avait excités à la défense contre l'ennemi commun ne pouvaient avoir de résultat avantageux ; leur isolement et leur petit nombre ne leur permettaient pas de rien tenter de sérieux et ils n'aboutirent qu'à attirer sur eux les persécutions de la soldatesque étrangère.
Ils durent abandonner leurs maisons, et
ceux qui avaient pris part à la résistance, fu-
s de se tenir longtemps cachés
LES DEUX FllÊRES 61
dans les bois, où des détachements ennemis les traquaient comme des bêtes fauves.
Si le brave Jean avait été pris, s'il était tombé au pouvoir d'un ennemi implacable, son fils eut peut-être été appelé à rendre contre lui une sentence de mort ou d'infamie L..
Malgré tout ce que les moralistes ont dit avec raison contre le suicide, il ne restait à Gustave qu'un seul moyen d'échapper à cet opprobre, c'était de se tuer.
Et encore?
Il est horrible de penser aux conséquences fatales et invincibles de certaines positions faites à l'homme dans les nations dites civilisées. Les cannibales de l'Océanie tuent leurs prisonniers, mais ils ne leur infligent pas des tortures comparables à celles qui étaient réservées au malheureux Gustave , sans compter ce qu'il avait déjà enduré de chagrins et de remords.
Il était irrité contre lui-même de n'avoir
pas cherché à favoriser l'évasion de Geor-
qu'il croyait en Sibérie ; Diétrich avait
• protégé qu'il ne donnerait auii \
02 LES DE[}\ frères
cun signe de vie au comte cT Arrow, avant son arrivée en France.
— Il mérite bien cette punition , avait ajouté le rigide intendant, et vous ne devez pas compromettre votre sûreté et votre retour près de vos parents pour chercher à la lui éviter.
— Le malheureux serait discret, mon vieil ami...
— Soit; mais Iwan?... mais les espions qui l'entourent?... Attendez que vous ayez passé le Rhin, croyez-moi, c'est plus sûr.
— Je vous le promets.
Il y avait quelques heures à peine que Georges et ses compagnons avaient franchi la frontière russe, que l'évasion du jeune colonel était connue de l'empereur. L'officier chargé du convoi , était allé le lendemain pour savoir des nouvelles de son prisonnier, et il avait longtemps frappé inutilement à la porte du docteur; pensant que celui-ci était sorti pour voir des malades, il s'était retiré sans aucun soupçon. Vers le soir il revint, et cette fois, il ouvrit la porte en brisant la serrure.
Furieux d'être arrivé trop tard et de s'être laissé mystifier, le malheureux parcourut dans tous les sens la maison du docteur, chercha partout, de l'écurie à la chambre à coucher, et du jardin au grenier ; enfin, il trouva sur la table de la cuisine une lettre à son adresse. À côté était placée une petite boîte qu'il ne songea pas d'abord à ouvrir, tant il était pressé de savoir ce qu'on pouvait lui apprendre dans cette lettre, seul témoignage du passage de son prisonnier.
« Vous devez être horriblement désap- « pointé, mon cher officier, lui disait mali- <r gnement le brave médecin, de ne plus « trouver mon malade dans son lit, et moi <■ près de lui, occupé à le soigner de mon « mieux. Comme je ne vous en veux nulle- « ment de votre confiance, au contraire, je « veux vous donner un témoignage de la « mienne.
« Là véritable maladie de mon client con- « siste dans un besoin irrésistible de quitter « la belle terre de Russie, et sous ce rap- « port, je suis presque aussi malade que « lui. J'ai donc pensé que mon devoir de
Gî- LES DEUX FRÈRES
« bon médecin était de nous guérir tous les « deux, et à l'heure où vous lisez cette let- « Ire, nous sommes en pleine convalescence, « galopant au mieux pour nous éloigner de « vous.
« N'accusez personne de votre négligence; « c'est moi qui ai tout fait et qui suis le seul « coupable; j'ai profité de votre bonne vo- « lonté et j'en suis enchanté. Pour vouscon- « soler un peu de cette petite disgrâce , je « mets à votre disposition un souvenir de « notre aventure, que vous garderez si vous « voulez. Vous pouvez colorer mon absence « et celle du prisonnier par tel joli conte « que votre imagination pourra vous four- < nir. *
La boite contenait un diamant d'une valeur considérable , que Diétrioh avait remis au docteur. L'officier le prit, détruisit la lettre, et mit aussitôt plusieurs hommes à la recherche des fugitifs, quoiqu'il sul parfaitement que c'était chose inutile. Mais sa première colère étant calmée et remplacée par la réflexion, il avait jugé à propos de mettre au moins les apparences de son coté. Gomme
on le sait déjà , Georges et son compagnoa restèrent introuvables, et l'officier fit son rapport en conséquente.
— Je ne vous avais pas encore parlé de votre prisonnier, dit le czar à Gustave, au tôt qu'il le vit après celte nouvelle; qu'en avez- vous fait?
— j'ai accompli les ordres de Votre Majesté, malgré ma répugnance, sire, et mon frère fait partie du dernier convoi destiné à la Sibérie.
— Connaissez-vous quelqu'un qui puisse avoir favorisé sa fuite?
— Non, sire.
— Je vous crois, comte, dit le czar, a
un moment de silence pendant lequel il examina pensivement les traits altérés de Gustave; je vous crois, et je vous en donne la preuve en vous apprenant que le colonel Georges Caste! nau a réussi à s'évader à la fin de la première journée de marche.
— Oh ! ciel !
— Oui, c'estcomme cela, et je n'crdoi
rai pas de poursuites contre lui, à cause surtout de l'adresse qu'il, a mise à exécute] il v
projet. Vous ne devineriez jamais comment il s'y est pris?
— Je l'avoue, sire, répondit Gustave, avide de savoir et n'osant interroger; restent, pour ainsi dire, suspendu aux lèvres du czar.
— Eh bien, il s'est fait passer pour malade ; sa pâleur donnant un grand air de vérité à ses paroles, le chef du détachement fit appeler un médecin, et celui-ci déclara qu'il ne pouvait lui donner des soins convenables, s'il ne lui était confié. L'officier y consentit volontiers, et le lendemain au soir, le malade avait disparu avec le médecin... Le tour a été si bien joué que j'en ai ri malgré moi...
Gustave était en proie à une violente émotion et de grosses larmes coulaient silen- . cieusement de ses yeux. Le czar s'en aperçut et lui dit:
— Vous l'aimiez donc bien ?
— Nous ne nous étions jamais quittés, sire, avant la guerre d'Espagne; nous n'avions pas une pensée qui ne fût commune, pas un plaisir qui ne fût à l'un aussi bien
I I l'autre... Pauvre Goorges I
- Eh bien ! vous devez être satisfait de le
LES DEUX FRÈRES lu
savoir libre; mais il fera bien de ne pas se laisser prendre une seconde fois.
— Je le connais assez pour savoir qu'il se ferait plutôt tuer.
À partir de ce moment, il ne fut plus question de Georges en Russie ; le czar continua ses faveurs à Gustave, qui les trouvait bien lourdes à supporter, et dont l'isolement et la tristesse ne faisaient qu'augmenter.
Georges était sauvé , mais Gustave avait perdu Eugénie; son père et sa mère n'existaient plus pour lui ; Ostroff avait. trouvé une mort glorieuse sur le champ de bataille; Blanche l'avait repoussé avec mépris, et il restait seul avec ses remords , souhaitant mille fois la mort sans vouloir se la donner, et sans pouvoir la rencontrer dans le hasard des combats. Il semblait invulnérable, et à Leipsig, on l'avait vu affronter les plus grands dangers sans recevoir une seule blessure; c'éfait à désespérer de la mitraille.
Ce n'était cependant pas assez pour les voyageurs d'avoir réussi à fuir la terre russe, et ils ne se croyaient guère plus en sûreté en Allemagne ; au moins Georges et le docteur
avaient-ils autant de sujets de crainte jusqu'à ce qu'ils seraient arrivés l'un et l'autre dans leur patrie.
Quant à Diétrich, il était en règle avec toutes les autorités possibles des pays qu'ils avaient a traverser.
Georges n'avait pas oublié ce qu'il devait à Blanche ; aussi éprouvait-il pour la jeune fille les sentiments de la plus douce reconnaissance; mais, s'il voyait presque en elle une sœur tendrement aimée, pour le bonheur de laquelle il aurait fait tout au monde, son cœur, plein du souvenir d'Eugénie, ne s'était pas ouvert à d'autres émotions.
11 songeait souvent à cette pauvre victime d'une fatalité inexorable, et il conservait encore l'espérance de la persuader de quitter la tombe vivante où elle s'était enfermée. Ne pouvait-elle se faire relever de ses vœux ? Pourquoi les soins assidus d'une tendresse attentive ne la rappelleraient-ils pas à la vie?
Malgré lui, et bien qu'il comprit combien ce rêve était illusoire, lorsqu'il envisageait plus froidement les choses, il ne pouvai!
LES DEUX ERÊÎIES 69
s'empêcher d'y entraîner sa pensée. 11 ne ne voulait pas qu'Eugénie fût malheureuse.
Hélas ! il se trompait cruellement : la nièce de M. d'Arnay ne souffrait plus; elle mourait tous les jours, s'éteignait graduellement comme un flambeau dont l'huile s'est retirée ; ce qui lui restait de vie et de force se consumait dans la fièvre du souvenir. La consomption s'était emparée de son organisation ; elle savait que ses jours étaient comptés, et se regardait déjà comme n'appartenant plus à la terre. Bientôt, dans quelques jours, quelques mois à peine, elle irait rejoindre sa mère, comme elle martyre du cœur, et n'ayant ressenti de l'amour que les tourments et les angoisses.
Les pensées de Georges se portaient (our à tour vers l'amie de sa jeunesse, vers son vieux père, sa pauvre mère qu'il allait retrouver, vers Gustave même, dont il leur cacherait la honte, afin de ne pas abreuver leurs dernières années de désespoir. . .
Il brûlait de reprendre son épée et de combattre les ennemis de son pays, de se
revoir à la tète de ses braves soldats et de les guider encore à la victoire sous les yeux du grand homme, auquel il avait voué une adn.iration et un attachement sans bornes. îl était loin de soupçonner le cruel abandon qui avait frappé l'Empereur, mais pourtant il avait bien prévu la possibilité de l'invasion étrangère, et il n'avait pas caché ses craintes à son digne père, lors de son dernier voyage à Pouilly.
Toutes ces pensées qui traversaient son esprit sans relâche le pénétraient d'une profonde tristesse à laquelle rien ne pouvait l'arracher : ni les saillies du docteur, ni les touchantes prévenances dont il était l'objet de la part de ses compagnons de voyage, ne réussissaient à amener un sourire sur ses lèvres. Pendant que son corps était en Allemagne, son esprit et son cœur étaient en France, et, malgré sa volonté, il ne répondait souvent qu'avec distraction aux paroles affectueuses de Diétrich.
Celui-ci avait deviné qu'un profond chamitiait le jeune colonel, et, en dehors île ce qu'il savait sur le comte d'Àrrow, il
k'Uribua aisément à quelque passion malheureuse l'accablement dans lequel il voyait Georges. Mais il se méprit sur l'objet de cet amour qu'il soupçonnait justement, et il avait complètement oublié le nom d'Eugénie (jue Georges avait prononcé si souvent peu dant sa maladie.
Blanche était si belle, si bonne et»si aimante, elle était si bien douée de tous les dons de la nature et son cœur renfermait tant d'indicibles trésors, que le vieillard ne douta pas un seul instant de l'empire que ses charmes exerçaient sur son protégé et il en fui ravi.
Il n'aurait pas voulu pour tout au monde que sa petite-fille épousât le comte d' Arrow, malgré la splendeur de sa fortune ; les gran-. deursetles dignités le touchaient assez peu; il voulait que Blanche fût heureuse, et il savait qu'elle n'aurait pas trouvé le bonheur dans son union avec un homme qu'elle n'aurait pu estimer.
Mais Georges était si loyal, toutes ses actions et ses moindres paroi:", reflétaient si bien la noblesse de son âme, que Tau :
7 2 LES lffVX FRÈRES
Blanche paraissait assuré à son aïeul, s'il parvenait à conclure un mariage auquel il apportait déjà toute l'activité de son esprit. r de fortune, il est vrai, mais il s'était couver! d^ gloire dans sa carlui était permis d'aspirer à la plus brillante position ; d'ailleurs, la richesse aide au bonheur, mais ne le fait pas toujours, et Blanche était assez- riche pour as avoir à calculer un intérêt ma- 1 dans la grande affaire du mariage.
Nous avons vu que Diétrich joignait à une grande prudence une extrême énergie; il abandonnait rarement un plan sans l'avoir 'fait réussir et sa ténacité égalait la rapidité juvénile avec laquelle il savait prévoir et exécuter, lorsque les circonMances ne le forçaient pas à temporiser.
C'était donc chose bien arrêtée dans sa léte ; Georges et Blanche seraient mariés avant que le colonel rentrât en France, le famille y ferait un séjour de quelques mois, pour que l'époux de Blanche pût roses "parents; puis, on irait s'établir ?lnue coin du Italie, si la marche
des événements ne rendait pas à la France le calme et la tranquillité. Diétrich voulait vivre quelques' années entre sa fille et Blanche ; il prétendait faire sauter sur s-s genoux le fils de sa chère petite Blanchette, puis i! comptait mourir fouL douceme tt s i m l'eu de tous ceux qu'il aimait.
Ce projet bien arrêté, il s'agissait de le mettre à exécution, et criait là que commençait la véritable di inculte,
La comtesse verrait ce mariage de bon œil, dès qu'il plairait à Blanche ; mais celleci aimait-elle Georges? Le colonel lui-même, de l'amour duquel le vieillard ne doutait pas avant d'avoir conçu son projet, lui apparaissait maintenant sous un autre jour, et Diétrich craignit de s'être trompé et d'avoir cru trop facilement à la réalité d'une illusion.
Lorsque les voyageurs avaient franchi la limite des États du czar, ils s'oiaie ■•: dans la nécessité de ralentir considérable-? ment la vitesse de leur voyage ; les ch^u.j s étaient d'une ex me difficulté, à travers des pays dévastés par la guerre, où l'on était ue plus exposé à des vexations de tout genre.
Plusieurs fois ils furent obligés de séjourner pendant des semaines entières dans de méritantes hôtelleries, par suite de ces tracasseries administratives qui font la plaie des voyages; Diétrich avait apaisé toutes les réclamations, répondu à toutes les exigences, r ais il ne laissait pas quelquefois d'éprouver un3 grande inquiétude en songant à la fâche qu'il s'était imposée, aux dangers que courait sa'fille bienaimée dans des contrées où le vol et les brigandages avaient remplacé les horreurs des batailles.
La comtesse, Blanche et Diétrich occupaient la première voiture ; à leur suite venaient le docteur et Georges, accompagnés par un domestique de confiance, que Dié- Èrieb avait emmené d' Arrow. Deux femmes de chambre et un autre domestique suivaient avec les bagages. Les cochers étaient des hommes sûrs et dévoués, mais l'impossibilité de changer de chevaux les forçaient à ménager ceux qu'ils avaient amenés de ttussie, el qui n'auraient pu faire une aussi longue route si l'on avait voulu abuser de leurs orces.
LES DEUX FRÊHES tb
Du reste, le colonel et son compagnon restaient peu dans la voiture; ils étaient à cheval pendant la plus grande partie du du jour, marchant à côté de la berline où était la comtesse, à laquelle ils cherchaient à donner les distractions que comporte un trajet aussi ennuyeux. Ils arrivèrent ainsi jusqu'en Saxe; mais force leur fut de s'arrêter à deux journées de Dresde, par suite de la rupture de l'essieu de la dernière voiture.
Le docteur était presque arrivé au but de son voyage : il allait retrouver à Dresde sa sœurs et ses enfants auxquels il apportait quelque aisance et il espérait s'en faire une famille. Fatigué de l'isolement dans lequel il avait vécu en Russie, il lui tardait de se revoir sous le toit paternel où le deuil avait aussi pénçtré pendant son absence. Son beau-frère avait été tué cinq ans auparavant, et il comptait se faire le protecteur de ses neveux.
— Ne trouvez-vous pas, disait-il à Georges, en mettant pied à terre à cent pas d'une méchante hôtellerie, que je suis parfaitement
76 LES DEUX KRÈRES
taillé pour jouer le rôle d'un oncle de Russie?... Les enfants m'appelleront mon oncle le Russe, ma sœur sera tentée de me donner un nom en off au lieu de mon nom tout allemand de Fritz, et je me vois déjà leur contant les plus terribles histoires, les plus noires légendes des Moujicks.
— Ron docteur, fîtGeorges, sortant à peine d'une longue rêverie.
— Voyons, colonel, voulez-vous me dire ce que nous vous avons fait tous, la comtesse et sa fille, le bon Diétrich et moi? Xous sommes obligés de vous tirer les mots de la gorge et vous avez l'air de nous regarder de travers... Qu'avez-vous?
-— Je n'ai rien ; sinon que toute ma vie je me souviendrai de votre dévouement et de votre amitié, mon cher Fritz ; mais l'absence de toutes nouvelles certaines de France me cause un malaise insurmontable. J'ai beau faire, je ne puis retrouver, non pas la gaieté, mais l'égalité d'esprit, en face des idées lugubres qui me poursuivent.
— Bah ! tout cela passera ; il faut plus de courage que cela, que diable! Ft tenez, je
vous trouverai des nouvelles, puisqu'il vous en faut. Prenez-moi seulement un visage moins sombre et allons aider les dames à descendre... Je ne sais pas ce que nous allons faire dans ce bouge, mais si noir et sale qu'il soit, il n'y a pas moyen de choisir.
Diétrich était déjà descendu de voiture et la comtesse s'aida du bras de Fritz pour joindre l'hôtellerie, pendant que Georges offrait son appui à Blanche, dont il sentit la main trembler légèrement sur son bras.
— N'ayez nulle crainte, mademoiselle, lui dit-il, attribuant ce mouvement involontaire à la frayeur. . . Nous sommes trop nombreux et trop bien armés pour avoir rien à redouter.
— Je n'ai pas peur, colonel, répondit doucement Blanche; quand je suis avec ma bonne mère et mon aïeul, je ne crains rien pour moi... D'ailleurs, je sais sure que vous me défendriez si j'avais quelque chose à craindre.
— Vous n'en doutez pas, et toute ma gratitude..,
78 LES DEUX FttÈKES
— Que parlez-vous donc de reconnaissance , colonel ? Qui vous dit que je n'ai pas été guidée par quelque sentiment existe en cherchant à vous enlever d' Arrow.
— Je vous connais trop bien aujourd'hui pour me méprendre sur l'élévation de vos idées et la noblesse.de votre cœur.
— C'est pour cela que vous ne me croyez pas digne de votre confiance ?
— Mon Dieu ! qu'ai-je fait pour mériter ce reproche ?
— D'abord...
— Il y a un d'abord ?
— Oui, et après, plusieurs ensuite... Voicile d'abord : Pourquoi m'appelez-vous toujours mademoiselle, et non pas tout simplement Blanche? Est-ce que mon nom vous déplaît, monsieur?
— Non, certes, et vous ne le croyez pas... Mais votre rang, les convenances m'empêchent... One dirait madame la comtesse, si je me permettais une aussi grande familiarité.
— Ma bonne mère et mon. grand-père ious regardent comme de la famille, colonel,
LES DEUX FUÈUES 79
et moi, je ne veux pas que vous me traitiez en étrangère, avec ce ton cérémonieux et celte convenance froide et compassée... Comment appeleri^z-vous votre sœur?
— Blanche!
— A la bonne heure ; moi, je vous appelerai... George*. J'ai dit à ma mère nue votre mademoiselle me faisait de la peine, et que je vous forcerais bien à me donner mon nom... J'ai gagné et je vais lui annoncer ma victoire.
— Et les ensuite? dit Georges tout ému de là naïveté charmante et de la grâce enfantine de cette délicieuse créature.
— Il fait encore beaucoup dejouretje vous les dirai, si vous voulez me conduire sur cette éminence, d'où l'on peut découvrir tout, le pays qui me semble admirable.
Georges et Blanche rejoignirent la comtesse au moment où elle allait entrer dans l'hôtellerie avec le docteur et Diétrich.
C'était une auberge de la plus misérable apparence, dont l'aspect contrastait avec la beauté pittoresque de la contrée : éloignée de plusieurs lieues de toute habitation, nsire
5'0 LEb DEUX liïKULS
et enfumée, à demi-caehée par un rideau »ie vieux saules décrépits; la maison n'avait qu'un étage et elle était appuyée par derrière h une colline, dans laquelle une tranchée avait été pratiquée pour étayer la construction. De ce côté, le toit touchait presque au sol ; de l'autre, l'auberge avait vue sur une prairie, et au-delà, sur une série de petites montagnes et de gorges boisées qui s'étendaient jusqu'à l'horizon.
Le paysage était de toute beauté et faisait presque oublier l'ignoble apparence de l'auberge, dont le maître se tenait à ia porte, le bonnet à la main, attendant les v< peurs.
Dieu dispose.
L'homme propose sans cesse ; il passe sa vie en projets. Cirou pourvu d'autant d'ambition que de petitesse, il prétend guider, régenter, diriger et modérer les événements au gré de son caprice, de son intérêt ou de ses désirs ; mais les événements surviennent sans lui, ou plutôt malgré lui, quoique par
il 5*
82 LÉS DEUX FfiÈRES
lui, et le maître obéit servilement à ceux qu'il voulait courber sous son joug.
Puis, la bagarre finie, la pièce jouée, les habiles s'écrient : Voyez avec quelle adresse et quelle prudence nous avons fait naitrejes circonstances; avec quel esprit d'à-propos nous en avons profité, quelles sont les magnifiques conséquences que nous en avons fait découler !
Et l'on hume à longs traits, on aspire avec délices l'encens et les menteuses louanges que l'on s'adresse ; on croit avoir trompé tout le monde, on va même jusqu'à chercher à se convaincre un peu soi-même, mais on n'est parvenn à tromper personne.
Le lendemain, l'année suivante, la comédie recommence et toujours avec le même succès.
Ouvrez l'hisioire, et dans tous les siècles, chez tous les peuples, vous trouverez inscrite la vérité éternelle que le poète a traduite en deux mots :
L'homme s'agite et Dieu le mène...
Partout vous aurez la preuve de celte
tendance de l'humanité, dans les grandes choses aussi bien que dans les petites, à projeter, à régler d'avance le cours et la rimrfche des faits. Les uns ont leurs vices et leurs passions pour mobile, c'est le grand nombre; les autres, l'exception, voudraient conformer les événements à de pieux désirs, à des sentiments d'abnégation et de dévouement... Les événements marchent ou se précipitent, sons que la satisfaction des heureux, ou la colère et le dépit des autres, puisse y apporter la plus légère modiûcation.
Les rois de l'Europe, voyant chanceler ce qu'ils appelaient le droit divin de leurs couronnes par l'audace d'un usurpateur, issu d'une révolution et sacré par une volonté populaire, avaient résolu d'anéantir leur ennemi commun, de replacer au pouvoir l'arbitraire et le bon plaisir, et de musek • c o lion indomptable qu'on nomme la mas&e... Débarrassés de cet empereur et roi parvenu, ils se partageront ses dépouillas, r rrei .î les liens des peuples, 1 ubleroni, s il k *aut, les entraves, mais, ils auront sauvé la situa-
Si LES DEUX FRÈRES
lion, avec peu de perte et beaucoup de béni-, fier.
Voilà les projets des têtes couronnées.
Ils ressemblent à s'y méprendre à ceux des r^archands qui ne savent pas prévoir les banqueroutes.
Un autre, l'exilé de Gand, avait cru être fort habile en invoquant les secours de l'étranger, en mendiant des coalitions pour lui aider à ressaisir son héritage. Puis ces révolutionnaires punis et mis à la raison, il serait octroyé quelque petite concession à gauche pendant qu'on retirerait un peu plus à droite. Bénéfice net évident.
Qu'on laisse faire les événements seuls, et il ne se passera pas un quart de siècle sans que ces absurdes prétentions aient été réduites à leur véritable valeur.
Le grand homme lui-même avait conçu des rêves, caressé des chimères ; au lieu de se contenter d'une noble tache bien lourde déjà, celle d'organiser la prospérité de la Tracée, à l'issue d'une secousse épouvante, après le pénible enfantement de sa lioerlé et sa douloureuse émancipation, il
LES DEUX FKÈRES 85
avait songé à l'Europe entière, dont il voulait être l'arbitre suprême, et le voilà à l'île d'Elbe, exilé, trahi, laissant inachevée sa grande rnfssion.
Là même, relégué dans une principauté de quelques lieues de* circuit après avoir gouverné le monde, il songe encore à reconstruire sa domination sur les fautes de son successeur... Son génie prévoit le succès, lorsque sa. mauvaise étoile lui réserve les douleurs de Waterloo et les torlures de Sainte- Hélène.
Et pour re enir aux personnages de notre histoire après cette courte digression dans les parages de la politique, quelles n'ont pas été les déceptions dont leurs projets ont été suivis? M. d'Arnay, qui ne rêvait que le bonheur de sa fille adoptive, en cchange de celui qu'il avait perdu, meurt à la tache, sous le chagrin qui le saisit à la ruine de ses projets. Eugénie, pauvre fille, morte d'avance , ne s'cait-elle pas aussi, bercée de douces illusions, qui se sont évanouies presque aussitôt qu'elles ont été formées.
86 LES DEUX FRÊKES
El Gustave?
Gustave, quittant Pouilly, plein de regret et d'espérance, en songeant que chaque pas le rapproche de sa fiancée, que chaque bataille à laquelle il prend part avance l'heure désirée, avait-il prévu qu'un jour de faiblesse ferait de lui un Russe, et le priverait à la fois et pour toujours, de la femme aimée et de la famille bénie?
Georges n'avait rien prévu , rien espéré.
Le devoir avait été son seul mobile, et malgré la dureté apparente des circonstances qu'il a rencontrées, peut-être atteindra-t-il plus sûrement le bonheur que s'il avait projeté et arrêté la route à suivre.
Diétrich a réussi, parce que, se plaçant en dehors des idées ordinaires, il a toujours apporté, à tirer parti des faits accomplis et des événements, la même énergie que la plupart des hommes mettent à vouloir les préparer. Philosophe pour tout ce qui ne touche pas sa fille et sa petite Blanche, il devient susceptible pour ce qui les concerne ; il fait aussi des projets...
Mais avec la prudence la plus consommée d'une vieille expérience, il n'en parle aux intéressés que si les faits lui donnent raison; il évite les déceptions h tout prix, parce qu'il en a reconnu la cruelle influence. Il attend et persévère.
El ce brave Fritz lui-même n'a-t-il pas aussi son rêve, malgré le prosaïsme positif de sa vie habituelle?
— Entrons ! avait dit Diélrich à ses compagnons, pendant que l'aubergiste se confondait en salutations grotesques.
En un quart d'heure, la comtesse et sa fille étaient installées dans la chambre la moins mauvaise et la moins délabrée du bouge ; elle donnait sur la prairie par une de ces petites fenêtres dont les vitres sont réunies par des lames de plomb, comme celles des vieilles églises. Un petit cabinet à côté était réservé à Diétiich ; Georges et le docteur occupaient une grande pièce nue, sorte de galetas situé en face de la chambre des dames, et les domestiques étaient disséminés un peu partout.
On devait prendre les repas en commun
88 LCS DEUX FitÈRES
dans une salle basse, au rez-de-chaussée, qui avait pour perspective le rideau de vieux saules, et derrière, un polager en mauvais état, où quelques choux rabougris et deux ou trois douzaines de laitues végétaient au milieu des mauvaises herbes.
C'était avec une sorle d'effroi comique que Fritz se voyait condamné à passer deux jours dans cette affreuse taverne ; il fallait envoyer la voiture brisée à plus de trois. lieues pour la remettre aux mains d'un serrurier-forgeron, et il n'y avait aucun moyen de faire autrement.
Le docteur maugréait donc à son aise, en arpentant la salle, et lorsque la comtesse descendit, il faisait une mine si piteuse que, pour le consoler, elle le nomma en riant intendant général et administrateur des vivres pour toute la durée du séjour à faire céans.
— J'accepte avec bonheur cette fonction utile, madame la comtesse, répondit Fritz, en se déridant tout à fait ; j'aurai au moins le double plaisir de faire enrager l'hôtelier et de l'empêcher de nous empoisonner, ce
LES DEUX FKERES 8(J
d-ont le drôle me parait fort capable, si j'en juge par sa mine repoussante,
— Faites, et pourvu que vous ne le tourmentiez pas trop...
— Oh! madame, vdus pouvez me donner carte blanche ; il n'y a pas de trop possible avec ces tètes lourdes et abruties.... Je me connais en Saxons, et celui-là n'a rien de' la Saxe. Il est Bavarois jusqu'au bout des ongles.
— Faites alors comme vous L'entendrez, dit la comtesse en riant.
— J'entre tout de suite en fonctions, et pendant que vous irez visiter le pays, je me charge de faire préparer le diner.
Le docteur sorti, Blanche s'approcha gravement de sa mère : *
— Madame la comtesse, lui dit-elle, m'ac corderez vous l'honneur d'une minute d'entretien?
— Que signifie ce ton cérémonieux, ma Blanchette?
— Cela signifie, bonne mère, que nous nous conduisons probablement en dépit de toutes les convenances, car monsieur que
90 LES DEUX FRÈRKS
voici a eu beaucoup de peine à se décider à m'appeler Blanche, sous prétexte de rang, de convenances, que sais-je? Enfin, il s'y est résolu, en prenant son courage à deux mains, sauf pourtant ton approbation.
— Écoutez-moi, colonel, dit la comtesse au coupable , qui rougissait comme une jeune fille, et veuillez bien peser mes paroles. Je suis votre aînée de plusieurs années, et mon âge me donne le droit de vous questionner... Avez-vous quelque chose de grave à nous reprocher?
— Oh ! madame la comtesse, répondit Georges, plus ému qu'il ne voulait le apraitre, vous ne pensez pas cela, et vous ne pouvez mettre en doute la sincérité de ma reconnaissance.
— Je vous ai déjà prié de supprimer ce mot désobligeant... Vous souffrez et nous nous en apercevons tous, sans savoir quelle est la cause de voire chagrin, sans rien connaître des moyens qui pourraient vous consoler.
— Hélas, madame, n'y aurait-il que la
LES DEfX FRÈRES 91
pensée du... comte cT Arrow... que ce serai! déjà une torture atroce!
— Vous n'avez plus rien de commun avec lui.
— Le souvenir ne meurt pas en un jour, madame la comtesse ; à la fidélité de Gustave, à son loyal attachement pour son drapeau et sa patrie était attaché le bonheur de quatre existences déjà bien cruellement éprouvées : mon père et ma mère , types d'honneur et de verlu, malgré la simplicité de leur vie, se croiraient déshonorés s'ils apprenaient jamais cette épouvantable chute de leur fils aîné...
— Ils ne la connaîtront jamais...
— Tenez, madame la comtesse, et vous... Blanche... permettez-moi de vous accompagner dans la petite promenade dont parlait lebon docteur Fritz, je vous dirai tout... Vous verrez s'il n'est pas quelquefois dans la vie de ces douleurs devant lesquelles l'àme reste sans force et le cœur sans courage; vous verrez que ma tristesse n'est pas due à d'indignes motifs, et, que le coup qui m'a frappé,
1)2 LES DEUX FUÈHES
aussi affreux qu'inattendu, a dû me trouver sans défense.
— Partons, dit Blanche en prenant le bras de sa mère.
— Et moi, m'oublie-t-on ici? s'écria Diétriçh en entrant. Je suis de la partie aussi... à moins pourtant que je commette quelque grosse indiscrétion. M'acceptez-vous, colonel?
— Vous êtes toujours et partout le bienvenu pour moi, monsieur Diétrich.
— Alors, si je ne gène ni ma chère Maria, ni ma petite Blanche, c'est chose convenue, et nous allons ensemble gagner de l'appétit pour le diner.
Il n'y avait pas plus d'un quart de lieue pour arriver au sommet de l'éminence d'où l'on apercevait le pays, mais le vieillard marchait assez lentement et l'on mit près d'une demi-heure pour y arriver.
Diétrich avait donné son bras à la jeune fille; après quelques minutes de marche, il avait manœuvré assez habilement pour laisser prendre les devants a la comtesse et au colonel.
— \insi, mignonne, dit-il à Blanche,
tu es enchantée de n'être pas comtesse d'Àrrow?
— J'en suis bien heureuse, mon cher grand^père.
— Sois tranquille, mon enfant, je te trouverai un bon mari, digne de toi, qui le rendra bien heureuse...
— Rien ne presse, mon bon père... je désire ne vous quitter que le plus tard possible.
— Mais si tu ne nous quittais pas?
— Que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends pas le moins du monde.
— Je veux dire qu'il ne me semble pas impossible, pas difficile même de rencontrer un homme intelligent, plein de cœur et de loyauté, qui saurait respecter tes sentiments et ta tendresse filiale...
— Hélas !
Le vieillard continua sans paraître faire attention à l'exclamation involontaire de Blanche :
— Que dirais-tu, par exemple, du colonel français que nous avons arraché à la Sibérie ?
— Lui ?... Georges? ..
— Oui.
— Oh ! celui-là ne ressemble pas aux autres hommes... Son visage doux et triste me rappelle les traits si bons de mon père Michel, et la femme qui sera aimée de lui sera bien heureuse... mais...
— Mais quoi, chère enfant?
— Vous êtes si bon pour moi, que je serais ingrate si je ne vous témoignais pas une entière confiance.
— Parle, mon enfant ; tu es la joie de ma vieillesse, et tu sais que tu n'as pas de meilleur ami que moi.
— Eh bien, je l'aime I dit Blanche en levant sur son aïeul ses grands yeux bleus, où se reflétait la tendresse de son âme.
4 — Et lui ?...
— Je ne sais... sa tristesse m'effraie ; je crains qu'elle cache un mystère que je crains d'apprendre et que je désire cependant connaître par une contradiction bizarre : il me semble que ma vie est attachée à cet entretien que j'ai provoqué, et je le redoute autant que l'en espère les résultats.
Diétrich était resté pensif et soucieux.
— Il ne m'a jamais dit un mot qui put me faire supposer autre chose qu'une affection dévouée et fraternelle, et pourtant je l'aime comme un fiancé... Je ne sais si Dieu me réserve le bonheur de l'avoir pour époux, mais si Georges n'est pas mon mari, je n'en aurai du moins jamais un autre.
— Attendons, ma bien-aimée Blanche ; nous allons peut-être savoir quelque chose qui nous guidera... Je veux que ma petite fille soit heureuse, c'est mon dernier rêve sur la terre et quelque chose me dit qu'il s'accomplira.
— Cher bon père !
— Ta mère?...
— Je n'ai rien dit encore à ma bonne mère; je ne veux pas l'affliger inutilement... Elle a déjà tant souffert !
— Chère créature !...
— Je me reproche cependant d'avoir un secret pour elle, et j'ai déjà été tentée bien des fois de lui ouvrir mon cœur.
— Attendons!
Pendant que Diétrich et Blanche s'entre-
9b* LES DEUX FRERES
tenaient ainsi chemin faisant, la comtesse Georges étaient arrivés au sommet de la colline, et ils s'assirent au bord d'un petit bois de charmes et de hêtres qui la couronnait "de sa délicieuse verdure. Le colonel, admirateur enthousiaste des splendeurs de la nature, avait presque oublié les sombres idées nui le poursuivaient, et il faisait remarquer à sa compagne les ravissantes beautés du paysage qui s'offrait à leurs yeux. Sa parole, vive et animée, peignait avec une éloquence si vraie la magie des sites enchanteurs qui se déployaient à leurs pieds, que Maria, surprise et entraînée, l'écoutait avec admiration.
— Un homme, dont le cœur sent si ardemment la valeur de ce qui est beau, dont toutes les pensées sont empreintes d'une telle justesse, ne peut-être que profondément bon, se disait-elle ; voilà le mari qu'd faudrait à ma chère petite Blanche 1
Diétrich et Blanche arrivèrent.
— Vous complotiez quelque chose avec ma Blanchette, cher père, dit la comtesse;
nous nous en sommes parfaitement aperçus, le colonel et moi, et...
— Et tu n'as pas voulu gêner notre complot, ma bonne Maria ?... Au fait, tout est possible, ajouta malicieusement le vieillard, et puisque tu nous accuses de quelque noire machination, cela doit être vrai, et nous devons être coupables.
— Vous allez vous confesser de vos méfaits» et nous serons indulgents...
— Non, pas aujourd'hui ; nous attendrons, comme devrais pécheurs endurcis, que nous ayons mis le comble à nos fautes. pour t'en parler, si tu le permets...
— Il le faut bien, mais vous devez être bien criminels, car Blanche a rougi.
— Ce n'est pas une preuve, bonne mère, puisque tu me dis toi-même que je rougis pour rien.
— Voyez-vous la sournoiserie de ma fille, qui se sert contre moi de mes propres armes?... Allons, je veux bien attendre, mais vous n'y perdrez rien. En attendant, je tiens le colonel et je ne le lâche pas.
Georges s'exécuta de bonne grâce ; il rail 6
98 LES DEUX FKÈRKS
conta son enfance, dont les jours bénis sY>laient écoulés calmes et heureux dans la chaumière de son père; puis, il parla des premières impressions de sa jeunesse, des bontés dont M. d'Arnav l'avait comblé, ainsi que Gustave; il peignit l'affection profonde qu'il avait ressentie et qu'il éprouvait encore pour la nièce de son protecteur; il fit Péloge le plus chaleureux des nobles qualités et des vertus d'Eugénie.
Blanche avait prêté l'aitenfion la plus entière au récit de Georges, mais sa pâleur eût trahi l'émotion profonde qui la saisit en entendant parler d'une rivale, si Diétrich ne l'eût rappelée à elle-même par une rapide pression de main.
— Et cette jeune fille, demanda la comtesse, qu'est-elle devenue?
— La tiancée de Gustave était devenue la mienne par le dernier vœu de l'homme de bien qui lui avait servi de père ; mais la nouvelle prématurée de ma mort acheva de l'accabler, et elle s'est retirée dans un couvent où elle a prononcé des vœux que je crains bien de ne pouvoir faire rompre.
Blanche respira.
— Je suis condamné à ne pouvoir adoucir
le triste sort de celle qui fut la sœur de ma
jeunesse, dont la pensée m'a soutenue dans
les dangers des batailles, et au bonheur
£lc laquelle j'avais juré de consacrer ma
vie.. Mon devoir est de faire une tentative pour la déterminer à rentrer dans le monde et je l'accomplirai. -
— Ce projet est digne de vous, colonel, et je prends la part la plus sincère à vos ennuis. Pour vous le prouver, je demanderai à mon bon père de changer l'ordre de notre voyage et de nous diriger vers la France d'abord, avant d'aller en Italie... Nous au-, rons ainsi le plaisir de. prendre notre part dans la joie de votre mère.
— J'y avais déjà songé, ma chère Maria, et si cela plaît au colonel...
— Vous serez tous mille fois les bienvenus sous le pauvre toit de mon père, dit simplement Georges.
Blanche était pâle comme une morte; sa mère s'en aperçut, et lui prenant les mains :
100 LKS DEUX FRÈRES
Ou as-tu, ma fille?... lui dit-elle. Où souffres -tu, mon enfant?
— Je n'ai rien, bonne mère, dit la jeune fille, reprenant courage .sous les regards de son aïeul... L'histoire du colonel m'a vivement impressionnée, et c'est là la cause o% malaise que j'éprouve... Ce n'est rien du tout et un peu de marche va me remettre.
Elle se leva aussitôt en disant à Georges :
— Puisque c'est votre faute, vous en porterez la peine et vous êtes condamné à m'ai-., der à marcher, quelque fatigue que cela vous cause.
Georges lui offrit son bras, et tous ensemble se dirigèrent vers l'hôtellerie, car le jour commençait à baisser et il restait à peine le temps d'y arriver avant l'obscurité. Plein d'attentions pour la jeune fille, Georges lui évitait les heurts du chemin et surveillait ses pas avec autant de soins qu'il eut fait pour sa propre fille. Diélrich et Maria les suivaient, assez inquiets de l'indisposition de leur enfant bien-aimée. Le vieillard, qui en coi-
naissait la cause, réfléchissait à ses projets, et la comtesse demeurait silencieuse.
Elle se rappelait les jours passés au pavillon d' Arrow, ses premières entrevues avec Michel Ostroff, et elle ne pouvait s'empêcher de penser que Blanche aimait peut-être déjà Georges, et que la jalousie blessée était assez puissante pour causer la pâleur de sa fille.
Puis, elle se disait que rien n'était perdu, que le colonel, occupé par ses souvenirs et ses regrets, n'avait pu s'éprendre de Blanche, que le temps apporterait son influence et qu'alors... on verrait.
Cependant Blanche, touchée des prévenances délicates de Georges, émue encore de ce qu'elle venait d'entendre, laissa échapper ces mots qui résumaient ce qu'elle éprouvait :
— Bon Georges î... lui dit - elle à mivoix.
Georges l'a regarda, et à la vue de ses
yeux tendres et purs qui semblaient fouiller
dans son âme, il comprit tout. La lumière
se fit dans son esprit avec la rapidité de l'é- II y
clair, il se sentit frappé au cœur par celle tendresse naïve de la jeune fille, et répondant à sa propre pensée :
— Pauvre enfant!... lui dit - il , courage !...
Cotte simple parole et le regard affectueux qui l'accompagnait ranimèrent Blanche; les couleurs reparurent sur son visage et la ; remplaça rabattement qui s'était emparé Je son esprit.
~ Mère, je suis guérie, dit-elle en se retournant vers la comtesse ; vois !
Cette circonstance qui. aurait passé inaperçue en tout autre moment, confirma les suppositions de Maria, et, après avoir témoigné à sa fille la joie qu'elle ressentait de voir que son malaise avait disparu, elle prit en ellerncaiela résolution del'interroger et de la sonder sur ses sentiments à l'égard de Georges.
La comtesse aurait été satisfaite de la tournure que semblaient prendre les choses, si elle avait pensé que le colonel répondit à la tendresse de Blanche : malheureusement, elle savait qu'il en était tout autrement, et cette situation lui inspirait une inquiétude
LES DEUX FHÈRE.S 103
bien compréhensible. Diélrich s'en aperçut ; il était habitué à lire dans le cœur de sa fille, et le soin de toute sa vie avait été de la deviner pour lui éviter des chagrins.
— Je suis là et je sais, lui dit-il à voix basse.
— Merci I mon père.
Les deux nobles cœurs s'étaient compris.
Fritz attendait sur le seuil, tenant à la main une grande feuille de papier, espèce de journal, sur lequel il jetait de temps en temps les yeux, quoiqu'il ne fit presque plus de jour, etq i'il remit dans sa poche aussitôt qu'il aperçut la comtesse et ses compagnons.
— Madame la comtesse est servie, dit-ilen venant à la rencontre de Maria, mais je la prie d'avoir de l'indulgence pour moi, car il est bien difficile de trouver à diner dans cette odieuse taverne. J'ai failli être la dupe de la perversité de l'hôtelier.
— Comment cela, docteur ?
— Ce misérable prétendait que son hôtellerie avait été mise au pillage par les
Russes qui avaient fait main-basse sur toutes les provisions de l'année ; je le laissai et j'allai m'adresser à sa femme : la mégère me jura ses grands dieux qu'ils avaient été pillés par les Autrichiens, et le fils prétendit que le méfait avait été commis par les Français dans leur retraite. J'étais fort embarrassé devant ces trois pillages, et je fus obligé d'avoir recours aux grands moyens.
— Racontez- nous cela, je vous prie, mon cher Fritz, dit le vieillard.
— .Viable, d'abord, si madame la comtesse le permet.
— Très volontiers, docteur, j'ai une véritable faim de saxonne.
La salle basse avait été transformée par les gens de la comtesse, et la table qui en occupait le milieu, était chargée de provisions suffisantes pour satisfaire les appétits les plus exigeants. On avait même réussi à donner à la pièce un certain aspect de propreté relative, et de nombreux flambeaux y répandaient une vive lumière.
Fritz n'avait pas oublié les fleurs et des gerbes de menthe , de boutons d'or et
d'autres plantes agrestes, cueillies à l'entrée de la prairie, répandaient une odeur suave et aromatique.
— C'est un vrai plaisir de vous donner des fonctions de confiance, docteur, et je vous fais mon compliment, dit Maria en s'asseyant entre Diétrich et Blanche.
— Le coquin m'avait menti, madame la comtesse ; c'est le plus riche hôtelier du pays, et l'air de misère qu'il a donné à sa taverne n'est qu'un moyen habile employé pour se soustraire aux visites des soldats. Aussi n'at-il rien souffert de la guerre... Un de vos domestiques avait découvert sa cachette, et forcé dans ses retranchements, le drôle a pris la voie des aveux ; j'ajouterai même qu'il a montré une certaine bonne volonté depuis 'que le mensonge lui est devenu impossible. Son fils est allé à la rivière d'où il a rapporté du poisson et ces belles écrevisses, si rouges et si appétissantes ; j'ai été conduit à la cave, où les vins de France, soigneusement étiquetés, reposaient à côté de leurs frères du Rhin ; enfin, il s'est décidé à faire pour le mieux, dans l'espérance de n'y rien perdre,
rt nous sommes assurés dé vivre tant que nous serons ici.
< m vota des remerciements unanimes au docteur, et la comtesse lui promit de l'avancement prur la'première occasion. Le diner fut gai, et Georges lui-même, sous l'empire des nouvelles idées qui s'étaient élevées dans son esprit, secoua sa torpeur habituelle. Il ne se trouvait plus aussi malheureux et isolé, depuis qu'il avait ouvert sQn cœur à ses amis, et l'espérance renaissait dans son âme sous les doux regards de Blanche, qui se laissait aller à toute la naïve expansion de son charmant caractère.
. On projeta, pour le lendemain, une excursion vers les montagnes dont le pied bornait ]a prairie, on parla de la fin du voyage, de l'arrivée prochaine de Georges en France, des joies immenses du retour et des rêves du docteur, qui tenait plus que jamais à son métier d'oncle russe.
Enfin, les dames et Diélrich se retirèrent minuit, et Georges resta avec le docteur.
— Je vous avais promis des nouvelles, lui.
LfcS DEUX FfiÊRSS 107
dit celui-ci, et j'en ai trouvé, mon cher colonel ; bien que je sois A.llemand,j'aurais voulu les avoir bonnes à vous offrir, mais je vous sais courageux, et je crains moins pour vous une douleur eer(aine que les ennuis du doute et de l'incertitude.
— Qu'y a-t-il donc, mon cher Frilz ?
— Voilà un journal oublié ici la semaine passée par un voyageur, il vous apprendra tout à la fois la chute de Napoléon, l'invasion de la France par les alliés, la Restauration des Bourbons et le danger inutile que vous courez à rentrer dans votre patrie, avant que les haines de parti soient apaisées.
Georges s'empara du journal que lui tendait le docteur, et lut silencieusement la confirmation de toutes ses craintes et la ruine de ses dernières espérances...
— L'Empereur esta l'île d'Elbe, il a abdiqué, et Louis XVIII est sur le trône... Presque tous les généraux de Napoléon se ;ou( ralliés à la légitimité, et l'émigration, la trahison et la déloyauté se font payer leurs houleux services... Infamie !
— Voyons, colonel, calmez-vous!... sa-
î OS LES DEUX FRÈRES
chez attendre des temps meilleurs pour continuer votre carrière.
— Il faut que je parte, docteur, il faut que je revoie mes vieux parents; c'est pour moi plus que l'avenir, c'est le devoir.
— Soit, vous savez si je voudrais vous engager à rien faire de contraire à vos convictions, mais la prudence n'est jamais de trop, et je serais à votre place.. .
— Que feriez-vous?
— J'écrirais à mes parents pour les consoler et leur apprendre que j'ai échappé aux Russes ; je leur annoncerais ma prochaine arrivée, et lorsquej'aurais des nouvelles plus détaillées, je prendrais parti sur ma rentrée dans mon pays.
— Peut-être avez- vous raison...
— ]\Tous arriverons à Dresde dans quelques jours, et là, nous saurons positivement quelle est la conduite du gouvernement français envers les officiers de l'Empereur... Peut-être pourrez-vous continuer votre service...
— Jamais!... On ne me verra pas souiller
LES DEUX FKÈRES 109
mon épée au service d'un pouvoir établi par l'invasion étrangère.
— Consultez cependant le père de la comtesse, c'est un homme de sage conseil et de haute probité.
— Merci, docteur, je lui parlerai demain.
Guet-à-pens!... Amour.
Le lendemain, Diétrich partagea complètement l'avis du docteur, et conseilla à Georges d'écrire à son père et d'attendre la réponse à Dresde.
— Nous y passerons le temps nécessaire, colonel, et lorsque votre retour sera possible, nous partirons tous ensemble. Vous avez
échappé à un danger sérieux, n'allez pas vous exposer aux barbaries plus raffinées de la rancune de parti... Croyez h mon amitié et soyez persuadé que je tiens à vous la prouver autant que'je le pourrai,
— Je vous dois déjà la liberté, et c'est grâce à vous que je puis espérer de revoir ma famille.. t
— Écrivez à votre père dès aujourd'hui ; vous lui donnerez mon adresse, chez le docteur Fritz, à Dresde, et le docteur vous apprendra le nom de la rue et de l'hôtellerie où nous nousarrèterons. Vous dérouterez ainsi les recherches de ceux qui auraient intérêt à vous nuire.
Georges suivit le conseil de Diétrich, et, lorsque la lettre du colonel fut écrite, le vieillard se chargea de l'envoyer à la poste, au bourg le plus voisin, par un domestique sur qui il pouvait compter.
Deux jours après, on quitta l'hôtellerie, dont le maître fut largement récompensé de son hospitalité forcée, selon l'expression de Fritz, qui no perdait jamais sa bonne hu-
meur, ni l'occasion de placer un bon mot.
Lorsque l'on fui à l'endroit où l'on devait passer la nuit, un des domestiques s'approcha de Georges et demanda à lui parler.
— Qu'y a-t-il, mon brave? lui demanda le colonel.
— Il y a, Excellence, que vous ferez bien de prendre garde à vous...
— Pourquoi cela ?
— Pendant la dernière nuit que nous avons passé dans l'auberge isolée, à cause de la voiture, le tavernier a causé pendant deux heures avec trois hommes de mauvaise mine, qui m'ont paru avoir de méchants desseins contre vous. Ils doivent nous rejoindre demain maiin, après notre départ d'ici, et je n'ai pas voulu vous en parler devant M. Diétrich, afin de ne pas alarmer madame la comtesse ou mademoiselle Blanche...
— Vous avez parfaitement fait... Mais quels sont leurs projets?
— D'après ce que j'ai compris de leur patois, ils doivent se faire passer pour des gens
de police, et vous réclamer comme un officier français, voyageant sans papiers.
— Dans quel but?
— Les coquins veulent sans doute obtenir une bonne somme pour vous laisser en paix; mais ils ne sont pas plus de la police que moi.
— C'est bien; merci, mon garçon.
Le colonel voulut récompenser cet homme, mais il refusa opiniâtrement, disant que ce qu'il avait fait était tout simple et qu'il n'avait fait que son devoir.
Georges ne parla à personne, ce soir-là, de ce qu'il avait appris; mais, le lendemain, comme on se remettait en marche, il prévint le docteur de la visite de grand chemin qu'il attendait.
— Eh bien, ils seront reçus d'importance, s'écria Fritz... Gardons cela pour nous; c'est une aubaine et une véritable distraction... Si vous voulez, nous irons à cheval?
— Comme vous voudrez.
Deuxheures après, ils virent arriver à eux,
au détour du chemin, trois hommes de haute taille, a cheval, portant le costume officiel
redouté partout, aussi bien par les criminels que par les simples délinquants, et même souvent par les plus honnêtes gétfs du monde. En dix minutes, ils Purent près des voilures et ordonnèrent d'arrêfer.
— Que voulez-vous, messieurs? demanda Diétrich.
— Vous allez nous présenter vos papiers, et nous remettre un Français que vous avez avec vous et qui voyage sous un faux nom... Le voilà !
Georges et Fritz s'approchèrent du groupe formé par la voiture de la comtesse, qui était entourée par les trois prétendus gendarmes, et au moment où Diétrich s'apprêtait à exhiber les passeports :
— Attendez , s'écria Frl(z ; quel p?-t le chef parmi vous, messieurs?
— C'est moi, fit l'un des hommes, et je vous somme de nous laisser nous emparer du Français que nous avons l'ordre d'arrêter.
— - Le Français, c'est moi, dit Georges qui caressait la poignée ue son poignard ; mais . . .
fî6 LES DEUX FRÈTES.
— Mais il y a une petite difficulté, interrompit Fritz.
— Et laquelle? s'il vous plait, vociféra l'homme. Dépêchons !
L e docteur continua de sa voix la plus tran [uille :
C'est qu'en Saxe, comme ailleurs, l'habit ne fait pas le moine,
— Que voulez-vous dire, insolent?... Il tient à rien que je vous arrête aussi pour votre impertinence.
— Faites, si vous en avez le droit ; mais montrez-nous d'abord l'ordre dont vous devez être porteur.
— Je n'ai pas d'ordre à vous montrer, ni Ai fcompte à vous rendre... Celui-ci va tou-
rs me suivre.
Et ]f bandit, avec un calme parfaitement loué, a la main sut l'épaule de Georges,
ndanl qu'un des deux autres scélérats cherparer de ses mains.
A la rue de cette scène étrange et du danger que courait Georges, Blanche jeta un cri de détresse et s'évanouit, pendant que Diétrich protestait qu'il était prêt à déposer telle
caution que l'on exigerait pour4a liberté de son compagnon de voyage.
Les bandits hésitèrent un instant.
— Non, non, dit Fritz, puisque ces messieurs ne veulent pas nous montrer leur commission, c'est qu'ils ont de bonnes raisons pour cela, sans doute... Rendez-vous, mon cher Georges !
C'était le signal convenu entre le colonel et le docteur, et pendant que celui-ci frappait l'homme placé à la droite de la voiture, Georges, dégageant sa main par un mouvement rapide, plongea la lame ds son poignard dans le cœur du misérable qui avait osé le toucher. A ce mouvement inattendu, le troisième agresseur, voyant tomber ses complices, enfonça les éperons dans le ventre de son cheval pour s'enfuir au plus vite, mais en se retournant, il déchargea son pistolet sur Georges, qui le reçut atteint en pleine poitrine.
Un mois après les événements que nous venons de raconter, nous nous trouvons à Dresde, à l'hôtel de V Aigle-Noir,
il 7*
Diétrich el le docteur Fritz sont ensemble, dans un polit salon au rez-de-chaussée : leurs visages exprimaient l'inquiétude et le découragement : Fritz surtout paraissait accablé.
— Voyons, docteur, disait le vieillard, sur votre àme et conscience, dites-moi ce que vous en pensez... Cette vie n'est pas supportable et je meurs debout. .
— Mon digne ami, je ne sais rien ; je ne puis rien dire... je ne me donne pas pour habile, mais j'ai acquis une triste expérience de ces Llessures. Rien de sérieux n'a été atteint„j'ai extrait la balle assez faiblement, les accidents graves que je redoutais ne se sont pas montrés ; mais je ne puis m'expliquer celte atonie et cette somnolence que je remarque chez ce pauvre colonel.
— Y aurait-il épanchement à l'intérieur, et cette atonie ne m'indiquerait -elle que le travail de la résorption, ajouta le docteur se parlant à lui-même ?
— Écoutez, Fritz, il faut que vous le sauviez... La moitié de ce que je possède est à vous, si vous le rendez à la vie.
LES DEUX FRÈRES i ! >
— Je vous dois tout ce que je suis, mou digire ami, et j'aime Georges.
— Mais songez donc que s'il meurt, sa Blanche mourra... C'est îe seul lien qui m'attache à la vie... Maria! Blapchel mon Dieu!
Et une larme silencieuse et brûlante s'échappa des yeux du vieillard.
— S'il y a un miracle à faire, c'est mademoiselle Blanche qui l'accomplira ; j'en suis certain, et je ne puis que lui aider. Le docteur Schwartz, le plus ha-hile médecin de Dresde, regarde la position comme désespérée.
— Alors, que Dieu nous vienne eu aide !
— Quant à Blanche, je n'ai jamais rencontré un dévouement pareil. Lorsque le malheureux, dans son délire, appelle tantôt Eugénie et tantôt Blanche, au milieu de ce douloureux combat qu'il supporte ou plutôtqu'H subit, elle répond à tous les appels, joue tous les rôles, et trouve toujours moyen le le calmer.
— Oui, elle a voulu le soigner, se faire sa
garde-malade 1 « Si ce n'est pas mon fiancé, c'< st mon frère, et je ne l'abandonnerai pas, disait-elle quand elle est revenue de son évauissement. » Nous la connaissons trop 1 : n pour avoir songé t nous opp >er a son dési kre et moi, et Dieu sait qu'elle a
tenu | ai
— Oui !
— Enc re , si les lettres que j'attends (''aient arrivées? Le salut est peut-être là, et dire que rien n'arrive !
Diétrieh parlait encore, lorsque la porte s'ouvrit et un domestique lui présenta des lettres sur un plateau.
— Les voilà! mon Dieu! les voilà!...
puissent-elles contenir ce que je désire!... Peiers, veuillez prier madame la comtesse de
: m instant. . Je regrette de la déranger, 09 a urgence.
a près de son père au bout d'un instant.
— Ma chère Maria, mon bon Fritz, pour parvenir au h nheur de Blanche, j'ai joué l'impossible».. Vi-je gagné ? ces lettres vontelles me l'apprendre ?
LES DEUX FRÈRES fg|
Et Diétrich retournait les enveloppes dans ses mains frémissantes.
— Ouvrez -les, mon père, je vous en prie! dit la comtesse.
— Un instant, ma fille.. . Sachez d'abord ce que j'ai fait.
— Vous n'avez rien fait que de bien, j'en suis sûre, bon père ; ne me faites pas mourir d'impatience...
Diétrich reprit le cachet de la première lettre et lut ce qui suit :
« Monsieur, merci mille fois pour nous, « deux pauvres vieillards isolés, d'avoir aro raché notre fils à la captivité russe. Un tel « service ne peut être payé que par le cœur, « et le notre n'est pas ingrat; je ne sais si <• nous pourrons jamais vous en témoigner « notre reconnaissance, mais j'ai pensé que « que je ne pouvais mieux faire que d'exé- « cuter strictement les désirs exprimés dans « votre lettre. »
— Vous aviez donc écrit, mon père?'
— Oui, et c'est ce que je voulais vous expliquer tout à l'heure... Je continue :
« J'ai adressé votre lettre incluse à made-
« moiselle d'Àrnay, sans autre commentaire « que la phrase indiquée par vous ; je lui ai « adressé sous le même pli la lettre de « Georges, et vous trouverez ci -jointe la « copie de la lettre que j'écris à mon cher « enfant.
« Permettez- moi, monsieur, de vous ré- « clamer encore un service : faites-nous sa- « voir à quelle époque nous pourrons le re- « voir... Sa pauvre mère l'embrasse et le « bénit, ainsi que la nouvelle fille que Dieu « lui envoie. Je voudrais aller au-devant de « lui jusqu'à la frontière... Encore une fois, « monsieur, merci ! soyez heureux pour tout « le bien que vous nous faites. »
— Je vais maintenant vous lire les paroles de ce digne père à son fils, je les sais presque d'avance...
— Mon père, la lettre de la jeune fille, de mademoiselle d'Arnay, je vous en prie, dit la comtesse qui comprenait le moyen employé par Diétrich.
— La voici, mon enfant :
« Monsieur, je reçois en même temps vo- « Ire lettre et celle du colonel Georges Cas-
« telnau. Je n'ai pas besoin de vous dire
« combien je vous suis reconnaissante ; votre
« cœur vous le dira mieux que mes paroles.
« Je ne puis plus rien pour Georges; je n'ai
« pas un an à vivre. Dites de ma part à ma-
« demoiselle votre fille que le cœur de Geor-
o ges est un trésor, et qu'il n'est pas une
« femme sur la terre qui ne dût être fière de
« lui inspirer de l'affection. Qu'elle soit ma
« sœur pendant les quelques jours que j'ai
« encore à passer sur la terre, qu'elle rende
« Georges heureux, et je n'aurai rien à en-.
« vier à personne.
« Vous trouverez ici la copie de la lettre « que je lui adresse, et je vous prie d'ace gréer l'expression de toute ma reconnais- « sance. »
— La signature, mon père?
« Comtesse Eugénie d'àrn.v y ; en religion, « sœur sainte Marie. »
— Pauvre fille !
— Voici sa lettre à Georges et celle du père de ce brave cœur... Tiens, ma fille, lis toi-même... Je vais revenir dans un instant.
124 LES DEUX 1RÊIIES
Diétrich se dirigea vers la chambre du colonel, pour tenter sur le pauvre malade une épreuve qu'il regardait comme décisive, Georges était dans une situation désespérée; à des accès prolongés d'un délire tranquille, pendant lesquels il appelait tour à tour Eugénie, Blanche, son père et sa mère, M. d'Àrnay et jusqu'à Gustave, succédaient de longue» heures de prostration el d'anéantissement; alors, en pleine possession de sa raison, mais incapable de parler el de communiquer les impressions qui réagissaient sur lui, il cherchait à se souvenir, à se rendre compte de tout ce qui s'était passé.
Ce n'était pas sans un profond attendrissementintérieur qu'ilrecevaitles soins dévoués, fraternels et empressés de Blanche, qui s'était, bon gré mal gré, constituée sa gardienne pendant le jour, et qui apportait à celte tâche le dévouement et l'affection touchante qui ne se rencontre que chez la femme.
Fritz et Diétrich se partageaient les nuits, et bien souvent la comtesse venait, pendant
T. ES DEUX m ÈRES \2'i
le cours de la journée, aider elle-même à sa fille et s'informer de l'état du blessé.
La pauvre enfant, avait réellement changé, et l'inquiétude qu'elle ressentait pour l'existence de Georges avait altéré ses traits et porté une grave atteinte à sa santé.
Lorsque Diétrich entra, elle était pensivement assise à quelque distance du lit da Georges, contemplant les ravages que la douleur avait fait sur son visage.
— Blanche... dit le vieillard à voix basse.
Elle se leva et vint à lui.
— Tiens, mon enfant, voici deux letlres. pour Georges... Tu profiteras du premier instant de calme pour lui en parler et les lui lire... tu commenceras par celle-ci.
— Oui, bon père !
— J'espère plus de ces lettres et de toi que des secours de la médecine, car Fritz lui-même est désespéré.
— Ses yeux pensent, mon père.
— Que veux-tu dire, chère enfant ?
— Je veux dire que maintenant son regard semble me reconnaître, qu'il est devenu
126 LES de'ux fhères
calme et doux comme autrefois : on dirait qu'il me remercie de mes soins, bien qu'il ne puisse pas encore parler. Il n'a pas eu de délire ce malin.
— Espérons, ma fille.
— Ah ! si Dieu voulait le sauver I
— h. ce moment, Georges fît un mouvement dans son lit, Diétrich se relira derrière le rideau et Blanche s'approcha du chevet du malade.
— Vous êtes déjà éveillé, ^Georges? demanda-t-elle.
Le blessé tourna péniblement la tête du côté de la douce voix, et la remercia tendrement du regard.
— Vous m'entendez bien, mon ami?
Un signe affirmalif répondit à cette question.
— J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre, Georges, voici des lettres pour vous.
Les yeux du colonel s'animèrent d'un vi* éclat.
— Voulez-vous que je vous les lise?
Georges fit signe qu'il le désirait vivement..
et Blanche, assise près de son lit, rompit le cachet de la lettre de Jean Castelnau, puis elle lut doucement, portant alternativement son regard du papier à son cher malade :
« Mon bon Georges, ta première lettre « nous avait rendu l'espérance, celle que « nous venons de recevoir, nous apporte « la vie. Je puis te l'avouer aujourd'hui, « mon fils, nous avons bien souffert, ta mère « et moi, et jour par jour, nous avons at-« <£ tendu la nouvelle de ton retour ou du moins « de la liberté.
« Te voilà libre, quoique sur la terre « étrangère, Dieu soit béni !...
« Tant de passions honteuses s'agitent en « France, que je ne crois pas le moment fa- « vorable pour ion retour, et malgré le désir « que nous avons dé te presser dan^ « bras, je te conseille et te prie d'attendre « encore un mois ou deux, jusqu'à ce que « les haines et les rancunes soient assouo vies. J'ai dû me cacher moi-même pendant « quelque temps, poursuivi par les bons « gendarmes de notre bon roi, parce que
» j'avais cherché à organiser la défense con- « tre l'étranger dans notre canton. Ta sais, o mon cher ami, que je ne recurerais pas « devant un danger de ce genre, si le o devoir l'exigeait, mais il est tout aussi « coupable d'affronter un péril inutile que « de capituler honteusement lorsque la cons- « cience a parlé.
« Reviens nous donc vers la fin d'août, si a tu peux ; je pense qu'à cette époque, nous « serons débarrassés des tracasseries de « l'ancien parti.
« Tu me parles dans ta lettre de notre « Eugénie... Je lui ai transmis ta lettre avec prière de te répondre directement. Tu n'as aucun reproche à te faire ; c'est la fatalité qui a tout conduit, et je sais positivement « qu'Eugénie est atteinte d'une maladie fa- « [aie ment mortelle... o
— Grand Dieu !
Ces paroles étaient les premières qu^ prononçait Georges depuis un mois, et Blanche, tremblante d'émotion, se jeta à genoux en disant :
— Sauvé! il est sauvé!... merci, mon Dieu!
Il se passa quelques instants pendant lesquels Georges regarda prier la douce enfant, et lorsqu'elle se releva, il lui dit d'une voix bien faible encore :
— Si je vis encore, c'est à vous que je le dois... Vous êtes un ange, Blanche !
— J'ai tant souffert de vous voir souffrir, Georges !
— Je vous aime bien, chère Blanche; pardonnez à la faiblesse de mon cœur les déchirements que lui causent des souvenirs navrants...
— Vous pardonner, Georges!... Je vous aime bien davantage, mon ami, et puissiezvous m'aimer un jour comme vous aimiez Eugénie!... Voulez- vous que je continue h lire, Georges?
— Oui, chère Blanche.
Et Georges parvint à s'asseoir sur son lit. Blanche arrangea ses oreillers avec une attention maternelle, et continua :
« — Si la jeune fille qui a contribué à te <:< sauver t'aime réellement...
— Je ne puis plus lire, Georges!...
Et couvrant son visage de ses mains, elle laissa tomber la lettre sur le lit. Georges la ramassa, et lut, non sans effort, la fin de la phrase commencée :
€ Tu peux l'épouser avec la conscience € d'avoir accompli ton devoir ; je vais plus « loin, tu le dois, si tu l'aimes de ton côté; • * c'est le seul moyen de lui prouver ta recon- « naissance, le seul par lequel tu puisses don- « ner à Eugénie un peu de bonheur... Interroge ton cœur, et agis en conséquence.
« Ta mère et moi nous donnons notre a consentement formel à cette union que nous G désirons de tout notre cœur. Donne-nous « une fille à aimer pour combler le vide de « nos cœurs endoloris. »
— M'aimez-vous, Blanche?
— Oh! Georges!... Si je vous aime?...
Ne le voyez-vous pas?... Oui, je vous aime, parce que j'ai foi en vous; je vous aime parce que vous êtes bon et loyal ; il y a déjà longtemps que mon cœur est à vous; mais vous... que suis-je pour vous?
— Vous êtes un an.^re de consolation et
d'amour, et je jure Dieu et mon père de vous rendre heureuse...
— Nous parlerons d'Eugénie, mon ami^ je ne suis pas jalouse de votre sœur.
— Noble enfant !
Diétrich, ému jusqu'aux larmes, souleva la portière et rejoignit la comtesse et le docteur qui attendaient son retour avec impatience.
— Eh bien, mon père ? demanda Maria aussitôt qu'elle le vit entrer... Vous pleurez!... Quel malheur nous afflige encore ?
— Sauvés! nos enfants sont sauvés, s'écria le vieillard!... Si je pleure, c'est de joie et de bonheur.
Diétrich raconta la scène attendrissante dont il venait d'être le témoin, et la comtesse remercia Dieu de lui conserver sa fille.
— Le bonheur effacera bientôt les traces de ses chagrins ; nous la verrons florissante de beauté, entourée de la tendresse de son mari et de ses enfants... Michel, mon bon Michel sourira du haut des deux au bonheur de sa fille... Dieu est bon !
—. Oui, ma bonne et chère Maria ; et moi, quand j'aurai vu les enfants de ma Blati- ^hette, je m'endormirai au milieu de vous ; mon beau rêve sera fini et j'irai rendre mes comptes, et prendre place auprès de notre Michel.
Le docteur regardait avec admiration ce digne vieillard dont la seule pensée sur la terre avait été de rendre beureux tout ce qui l'entourait; cette foi naïve dans un autre avenir le pénétrait de la plus pure émotion et il sentait ses yeux se remplir de larmes.
— Mon père, dit la comtesse, avez-vous entendu le post-scriptum de la lettre?
— Non, ma fille ; qu'y a-t-il ?
— Le voici :
« P. S, — Une recommandation, inutile parce que je te connais, mais qui est cependant d'une haute importance, et sur laquelle j'insiste de toutes mes forces, est celle-ci : tu ne possèdes guères que ton épée, la jeune fille dont-il est question est riche ; vous devez rester séparés de biens... C'est un principe de justice et d'équité. »
— Quel cœur et quelle auslère probité!
— Le fils d'un tel père n'a pas dégénéré, mon vieil ami, dit le docteur; je n'ai rencontré de ma vie une nature aussi accomplie.
— Votre Blanche sera heureuse!
Georges était guéri. Quoique bien faible,
il voulait qu'on l'habillât et Blanche se retira après avoir fait appeler le docteur, qui consentit à ce que son malade essayât ses forces le lendemain.
La jeune fille accourut près de la comtesse :
— Mère, lui dit-il en se jetant dans ses bras, mère, bénis-moi pour toi et pour mon père Michel!... Dieu m'a aidée... il est sauvé!
Maria pressa sa fille bien-aimée contre son cœur.
Est-il une bénédiction plus pure et plus sainte que l'étreinte maternelle , ce long poème d'un instant, où l'àme de la mère se fond dans le cœur dentl'efna ?... Les sceptiques auront beau dire et beau faire; rien ne peut altérer la grandeur infinie de ce
il .8
134 LES DELA' PHÈR&S
monde qu'on appelle la mère, monde d'amour et de dévouement, monde d'ab négation et de sacrifice, dans lequel l'enfant, 1»,' fruit des entrailles , absorbe tout et remplace tout.
— Es-tu heureuse, mon enfant?
Premier cri, premier besoin de la mère !
Suprême écho du cœur dont les battements ont pour objet la félicité de l'enfant!... Mère, enfant, ce sont deux mots divins, dont l'harmonie est connue de tous les êtres vivants, mais qui règle et dirige surtout les destinées et la vie de la femme.
—Oh ! oui, mère, entre toi, grand-père et lui, il ne peut rien me manquer ici-bas, je ne crains plus rien, je ne regrette plus rien... que la présence de mon pauvre père Michel, ajouta Blanche tout bas, penchée sur le sein de sa mère.
— Il voit ton bonheur, ma fille ; il le protégera.
Le lendemain arriva
Georges parvint au salon, soutenu par le docteur. Il s'approcha de la comtesse :
— Madame la comtesse, lui dit-il, je suis
bien indigne du trésor que j'ambitionne, mais j'aime votre bien-aimée Blanche et j'ai juré de consacrer ma vie à son bonheur. .0 Voulez-vous m'accorder sa main?
— Georges, Dieu soit béni de vous avoir rendu à nos vœux!.. Voilà la main de Blanche... Àimez-la comme son père m'a aimée, ei ne la séparez pas de moi !
— Vous êtes ma seconde mère et voilà mon second père, dit Georges en tournant les yeux vers Diétrich ; jamais nous ne nous quitterons.
— Merci, mon fils, dirent à la fuis Maria et le vieillard.
— Et maintenant, chère Blanche, je n'ai plus de secret qui ne vous appartienne. Lisez cette lettre de noire sœur.
Il tendit à sa fiancée la lettre d'Eugénie.
— .Merci, Georges, merci, mon ami!
— A mon tour d'être un peu le mailre ici, dit le docteur ! Je réponds de vous corps pour corps, colonel; voilà assez d'émotions pour un jour. Dites au revoir à votre gardemalade, qui ne mettra plus les pieds chez
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vous, pour vous forcer à hâter votre convalescence, et je vous reconduis à votre chambre.
— Soit, dit Blanche, en souriant à son fiancé, mais vous ne m'empêcherez pas du moins de le soutenir jusqu'à la porte de cette chambre dont vous me chassez, méchant docteur.
Et la charmante enfant, appuyant le bras de Georges sur son épaule, le conduisit jusques sur le seuil :
— Au revoir, mon ami !
— À demain , ma bien- aimée , lui dit Georges, en scellant du plus chaste baiser le doux pacte qui venait d'être conclu entre eux! Je me remets aux mains de mon seigneur et maître ; mais j'espère lui échapper bientôt.
Par une de ces secrètes pudeurs dont les femmes ont l'instinct, Blanche se retira dans sa chambre pour lire la lettre d'Eugénie.
« Cher Georges, disait la pamre fille, j'ai i reçu avec bien du bonheur la nouvelle de « votre délivrance. Songez, mon ami, que « jusqu'à mon dernier soupir, je formerai
« des vœux pour votre bonheur. Ne voyez « plus en moi qu'une sœur et ne nourrissez « pas de regrets inutiles. Je ne m'appartiens « plus ; mes jours désormais comptés, ap- « partiennent à Dieu. Mon cœur, usé parles « chagrins, ne regrettera rien de ce monde, « si je vous sais heureux avant de mou- « rir.
« Ce mot mourir ne m'effraie pas ; il est « pour moi l'emblème de la délivrance et de « la réunion avec ceux que j'ai perdus.
« Mais avant qu'il arrive, laissez-moi vous « faire une prière...
« La jeune fille qui vous a sauvé est un « trésor, et votre cœur saura apprécier toutes « les délicatesses de son âme. Donnez-la moi « pour sœur et faites que je la voie et que je « la bénisse au nom de mes souffrances pas- « sées, avant que l'heure ait sonné pour « moi.
a J'espère que vous accomplirez ce der- « nier vœu, auquel j'attache la seule illusion « douce et heureuse qui puisse me rester. « Lorsque je saurai qu'un cœur aimant
1^8 les deux frères
c veille sur vous, qu'une femme charmante « partage votre vie, lorsque j'aurai vu son racieux visage me dire qu'elle est heua reuse par vous et qu'elle vous donne le «bonheur, je m'e.id -mirai tranquille de a dernier sommeil.
« Adieu, Georges, ou plutôt au revoir; je « compte sur vous... faites une heureuse, « mon ami, et Dieu vous bénira dans vos <( enfants. Puissé-je vivre assez longtemps « pour voir votre premier né ; c'est encore « là une espérance de mon pauvre cœur... « Dieu voudra-t-il qu'elle se réalise? Je ne « sais trop, car le médecin me regarde à « peu près comme morte, bien que je vive « encore à la façon des automates... Altein- < drai-je l'automne, où mon voyage sera-t-il « retardé jusqu'au printemps?...
« Priez pour moi avec ma nouvelle sœur! « Votre Eugénie. »
Blanche, après la lecture de cette lettre, resta quelque temps plongée dans ses réflexions : elle songeait à lui, puis à elle, la pauvre recluse condamnée... Combien de-
vait-être bon et noble l'homme capable d'inspirer de pareils sentiments !
Puis elle pria.
Dieu seul et ses anges furent dans le secret de sa naïve prière?
Un beau mariage.
Huit jours suffirent au rétablissement complet de Georges.
Lorsqu'il put prendre part à la vie commune, on commença à s'occuper sérieusement du mariage. On était arrivé à la fin de juillet, et il désirait vivement être en France vers les premiers jours de septembre. Tout
U2 LES DEDX FRÊNES
fut promptempnt réglé, sauf toutefois la. question relative à la fur tune de Blanche.
— Mais enfin, mon cher fils, lui disaient Maria et Diélricb, vous avez là une prétention d raisonnable.
— C'est mon devoir, répondait invariablement le colonel.
— Mais pourtant, si Blanche était pau-
vre?
— Si ma chère Blanche était pauvre, comme vous le dites, nous mettrions notre pauvreté en commun.
— Et si vous étiez riche?
— Raison de plus : Dieu et la nature imposent pour devoir à l'homme de soutenir et de protéger celle qui lui apporte tout en lui donnant son cœur... jamais je ne consentirai h. enrichir les miens aux dépens de la fortune de ma femme. Je ne veux et ne dois en être que le dépositaire, l'administrateur consciencieux. Si je viens à mourir sans que Dieu ait béni notre union, je veux que Blanche reste îa maîtresse absolue de sa fortune et de ses actions; si, au contraire, nous avons le bon-
heur d'avoir des enfants, ils auront droits à l'héritage de leur mère.
— Vous voulez nous ôter un plaisir !
— Non, certes, et vous me faites déjà le plus grand plaisir qui soit en votre pouvoir, auprès duquel les autres ne sont rien... J'ai assez de mon trésor, laissez-moi traiter le reste comme je l'entendrai.
Il ne fut pas possible de faire changer la résolution du colonel, et il fut convenu que le mariage aurait lieu sans pompe et le plus tôt possible, qu'on partirait ensuite pour la France, ou Georges n'avait qu'à rester à l'écart pour être à l'abri de tout ennui.
— Voilà le docteur Fritz seul, lui dit un jour Diétrich, voulez-vous qu'il nous accompagne?
— Je vous l'aurais demandé, si vous ne m'aviez prévenu, mon père. . .
Georges, à la demande delà comtesse, lui donnait déjà le doux nom de mère, et il appelait Diétrich son père ; tous deux Je nommaient leur fils.
— Fritz est habile, il est bon...
— Je lui dois beaucoup, mon père; d'ail»
1 ii LES DEUX FRERES
leurs, je suis sûr que vous l'aimerez mieux auprès de ma mère et de Blanche, qu'un de ces médecins inconnus, comme en en rencontre partout.
— Et bien, c'est chose entendue, mon cher Georges, Fritz nous accompagnera et je vous prie de lui en parler... Ainsi, la cérémonie se fera mardi, et nous partirons la semaine suivante.
— Tout est parfaitement réglé ainsi, sauf l'agrément de Blanche et de la comtesse.
Le docteur Fritz avait aussi fait son rêve et bâti son château chimérique ; le lecteur a vu que le brave cœur ambitionnait le rôle paisible d'oncle de Russie, et qu'il était heureux de rapporter une modeste aisance à sa sœur et à ses enfants. Il avait compté sans la guerre et la misère.
La pauvre veuve avait suivi son mari au tombeau un an après son veuvage, et les deux fils, enrôlés malgré eux, avaient succombé dans ces terribles combats qui mirent le deuil dans tant de familles. Le docteur restait seul au monde.
Ces nouvelles l'avaient abattu un moment, niais sa philosophie aidant, et les soins qu'il avait à donner à Georges absorbant toutes ses pensées, il avàitfini par prendre son parti de son isolement. /
— J'ai vécu seul, je vivrai et mourrai seul,
se disait-il. La vie n'esi pas si longue. J'ai /y \ quarante-cinq ans, c'est encore vingt-cinq ^ qui me restent à dépenser... Faisons un peu r\ ô de bien pour me désennuyer et le temps passera vite.
Il n'avait jamais espérés dans son admirable égoïsme, vivre auprès de ses amis, et même, bien qu'il les aimât de tout cœur, il aurait voulu les voir partir le plus tôt possible.
— Je m'y attache trop, pensait-il, et j'aurai au moins pour un an à les regretter.
L'hôtel de VÂigle-Noir possédait un vaste jardin, suivi d'un petit bosquet, où Georges* depuis sa convalescence, aypait beaucoup à se promener seul ou avec sa char liante fiancée. Deux grands hêtres séculaire*,,* . -es de quelque vieille forêt que la hache a»Jt respectés, formaient l'entrée du bosquet, et
derrière eux se trouvait une petite enceinte bornée par de hautes charmilles, si touffues, que le soleil ne parvenait pas à percer leur ombre. Georges aimait beaucoup cet endroit que lui rappelait le vieux hêtre de la forêt de Pouilly, le protecteur verdoyant des jeux de son enfance. C'était là qu'il venait s'asseoir sur un banc rustique et se livrer à ses réflexions, ou «muser avec Blanche de ces doux projets qui occupent tant de place dans le bonheur des amants. Il y conduisit le docteur Fritz.
— Je gage, mon cher docteur, lui dit-il, que vous ne devinez pas ce que j'ai à vous proposer ?
— J'ai perdu d'avance, colonel ; j'ai l'esprit tellement lourd et épais, que je n'ai pu de ma vie deviner une énigme ni une charade. Le logogriphe est au-dessus de ma portée.
— Cherchez...
— Que sais-je? Vous voulez que je sois votr&garçori d'honneur ?
— Cela vous revient de droit... Autre chose ?
LES Bfcïtè FRÈRES 147
— Ma foi, je jette ma langue aux chiens.
— Je vous propose au nom de toute la famille et au mien, de venir avec nous en France et de ne plus nous quitter...
— Et moi, je vous remercie... mais je ne puis accepter.
— Comment cela?... Vous nous refusez!
— Je ne puis vous être utile à rien ; me voilà vieux garçon, maussade et désagréable : j'apporterais chez vous une figure ennuyée et ennuyeuse, il vaut mieux que je reste
— Avez -vous d'autres raisons que celleslà?
— Non.
— Eh bien, je les trouve horriblement mauvaises et il n'y en a pas une qui puisse soutenir un instant d'examen.
— Diable!
— C'est comme cela... La comtesse et Blanche ne veulent pas d'autre médecin que vous, et, sous ce rapport, vous nous serez de la plus grande utilité... Quant à votre maussaderie, que vous exagérez à plaisir, je n'y ,
crois pas le moins du monde, et d'ailleurs, nous vous aimerons comme vous êtes. Il faut me donner votre parole.
— Enfin, pourquoi voulez-vous vous embarrasser d'une vieillerie?
— Mais, brave cœur que vous êtes, vous ne pouvez être jamais qu'un ami pour moi que vous avez sauvé ; le grand-père de Blanche a pour vous une affection profonde, et vous ne pouvez contester à Blanche et à sa mère le droit de vous dire qu'elles ne peuvent se passer de vous.
— Cela est tellement vrai, que je vous le répèle, méchant docteur, dit tout à coup la voix fraîche de Blanche en entrant sans être aperçue, et je vous trouve fort mal avisé de refuser quelque chose à mon Georges.
Il fallut bien céder en présence de tant d'amicales insistances, et désormais le digne Fritz avait une famille.
— Soyez bénis et heureux, dit-il à Georges et à Blanche en s'en allant pour cacher son émotion... Je ne vaux plus grand chose, mais tout ce qu'un cœur dévoué peut donner d'attachement, je vous le donne.
Les jeunes gens, restés seuls, demeurèrent un instant pensifs et attendris ; puis, Blanche, rompant la première le silence, dit à son ami :
— C'est bien à vous, Georges, et je vous remercie, mon cher bien-aimé, d'avoir pensé à décider Fritz.
— La pensée n'en est pas à moi seul, ma douce Blanche, l'initiative en revient à votre excellent grand-père.
— Oh ! il est bon aussi, lui î
— C'est l'homme le plus complètement doué que j'aie rencontré de ma vie, mon amie.
— N'est-ce pas? Vous me rendez bien heureuse, mon Georges, lorsque je vous entends si bien apprécier ceux que j'aime... J'aurais bien voulu que vous connussiez mon pauvre père; mais vous lui ressemblez tant, que vous êtes son portrait vivant.
— Chère enfant i
— Eh bien, oui, monsieur, je veux être votre enfant; je veux être votre sœur aussi... Je serai votre petite mère pour vous consoler
150 LES DEUX FliÈKES
quand vous serez (risle, votre femme et votre amie pour vous bien aimoF tqiij'Mirs... Et
vous ?
— Moi, ma Blanche, lui répondit Georges, doucement ému par cette tendresse confiante, je dis aussi que je ne serai pas seulement ton époux, ton amant, ton ami ; je serai aussi ton frère et ton père... Nous réunirons dans notre amour toutes les affections que Dieu nous a mises au cœur et nous serons forts...
— Nous n'irons pas éparpiller notre bonheur chez les indifférents, n'est-ce pas, mon Georges?
— Non, Blanche, non, mon amie;le véritable amour, le vrai bonheur craignent le fracas ; il leur faut l'intimité, le calme, presque la solitude.
— Que tu m'as bien comprise, mon ami î...
— Il ne faut pas que le cœur s'égrène et se disperse par les salons et les fêtes des indifférents.
— Nous n'irons pas, n'est-ce pas?
— Le moins possible sera le mieux. . . Nous
Blanche ; ce fut avec un indicible ravissement que la jeune fiancée confia sa vie au colonel, et lui, charmé par tant de tendresse, le cœur plein de sentiments inconnus, accueillit ce doux trésor avec une joie profonde, bien résolu à le garder en avare et à rendre heureuse la naïve enfant qui venait à lui avec tant d- abandon.
La satisfaction de Diétrich était sérieuse et grave; il y avait quelque chose de solennel dans la joie du. vieillard, lorsqu'il contemplait ses enfants, agenouillés au pied de l'autel et prononçant les doux serments qui les unissaient pour jamais. Dans les yeux de la comtesse Maria brillaient des. larmes à peine contenues... la pauvre femme, bien qu'heureuse du bonheur de sa fille chéries se souvenait des jours d'autrefois, elle pensait a son cher mort dont la présence lui manquait davantage dans cetle circonstance.
— S'il était là, se disait -elle, et qu'il lut témoin du bonheur qui rayonne sur le front et dans les regards de sa fille!... Cherbien^ aimé!... comme il aimait notre Blanche î. ..
Rais il la voit sans doute, et il assiste invisible à cette réunion! Ce n'est pas une vaine illusion, un rêve insensé, je le sens bien aux. battements de mon cœur!
Puis sa pensée revenait toute à sa fille :
— Mon Dieu, murmurait-elle, quelle est belle et heureuse, ma Blanche! Puisse son bonheur durer toujours et qu'elle soit aimée comme je l'ai été de son père!
Fritz accomplit en conscience ses fonctions de garçon d'honneur: il se sentait attendri et s'en étonnait; mais sa nature expansive reprenant le dessus, il dit aux jeunes époux tout ce qu'il avait éprouvé en les voyant :
— Vous m'avez rajeuni de vingt ans et c'est la première fois que j'ai bien compris le mariage.
Celte pensée du docteur renfermait un sens profond qui n'échappa pas à Georges ni à Blanche : celle-ci, appuyée au bras de son mari, lui dit avec une adorable càlinerie, en lui montrant des yeux sa mère, Diélrich et le docteur :
— Vois, mon ami, comme ils sont heureux '
Une légère pression répondit à ces paroles, et Blanche comprit que Georges n'était pas le moins heureux de toute la famille. Un doux sourire vint encore illuminer sa physionomie et elle demanda à Georges si l'on partirait bientôt pour la France.
— Votre père m'a dit que le départ aurait lieu dans huit jours, ma Blanche.
— Ah! tant mieux ; il me semble que je serai plus à toi lorsque nous serons dans ton pays, que ta famille et la mienne n'en feront plus qu'une...
— Noble enfant!
— Je ne veux pas que vous m'appeliez enfant, Georges, où je vous appellerai monsieur, et je le dirai toujours vous, malgré nos conventions d'hier.
— Chère petite femme!
— À la bonne heure ! car je suis ta femme maintenant et... sois tranquille, mon Georges, je t'aimerai tant que tu n'auras plus c§^ regrets....
— Je ne regrette rien, amie; c'est Dieu qui a tout conduit et qui voulait me rendre plus heureux «pie je ne mérite.
10!) LES I ) ! : L \ FiiKKES
Les huit jours accordés par Diélrich à la lune de miel s'écoulèrent connue un songe dans une petite maison de campagne que le vieillard avait louée sans en rien dire à personne, afin de faire une surprise à ses enfants, et où il les conduisit le jour même de leur mariage. Un mois après, ^Georges arrivait à PouUly.
Il est impossible à la plume de rendre la scène attendrissante dont fut témoin la chaumière de Jean Castelnau : lorsque le vieillard aperçut son fils, il se précipita vers lui et le couvrit do ses caresses ; la pauvre mère, incapable de parler, le serrait contre son cœur en répétant : mon Georges, mon bon et cher Georges!
— Mon père, ma bonne mère, voilà mes sauveurs et voici votre fille...
— : Oui vous aime déjà de tout son cœur, jouta Blanche en recevant les embrassement s des vieux parents de son mari.
— Soyez les bienvenus tous sous ce pauvre toit où vous rapportez la vie, dit le vieillard... Je ne suis qu'un simple paysan, mais
LES PEUX F!iK!ÎES î 6 I
aïop cœur vaut mieux que mes manières.
— Nous vous connaissons déjà tous les deux, dit la comtesse; on ne peut voir Georges sans aimer et respecter son père et sa mère.
Enlre ces loyales natures, il suffisait d'un instant pour que la confiance et l'abandon prissent place au foyer ; aussi quelques heures s'élaient à peine écoulées, que la plus touchante intimité régnait entre tous ces dignes cœurs si bien faits pour se comprendre. Diétrich s'était emparé de Jean Castelnau; îa mère de Georges, Maria et Blanche causaient doucement entre elles, Georges et Fritz étaient avec tout le monde.
Il avait .été décidé qu'on passerait à Pouilly quelques jours, pour que Jean Castelnau pût mettre ordre à ses petites affaires.
— Nous ne nous quitterons plus, mon père, avait dit Georges !
— Soil, mon ami, pourvu que je vous sois utile à quelque chose, ainsi que ta mère. Que vas-tu faire?
102 LES DKUX FRÈRES
— Nous achèterons auprès de Paris une propriété, à quelques heures seulement de
la capitale, et nous y vivrons tous ensemble en attendant les événements.
— Je ne puis vivre à riea faire.
— Le grand papa Diélrich s'entend bien à la terre; vous causerez ensemble de culture, vous dirigerez les améliorations à faire, et vous verrez que vous ne serez pas oisif; ma bonne mère, Blanche et sa mère se tiendront compagnie en attendant que Dieu nous donne des enfants....
— Alors elle sera leur mère nourrice, c'est cela ! Personne ne les élèverait comme elle... Mais cette pauvre maison où mon père est mort, où j'ai vécu si longtemps, où je vous ai vus naître, ton frère el toi... je ne puis me résoudre à la vendre !
— Aussi la conserverons-nous toujours, ainsi que les champs et la vigne où vous avez tant travaillé.
— Bien !... nous y mettrons ta vieille cousine Marie, pour la garder et tenir tout en état; je ferai cultiver et...
— Et nous viendrons tous les ans pas-
ser quelques jours ici, auprès de ces beaux bois, de cette belle rivière où nous laissons tant de souvenirs, n'est-pas, mon père?
— Oui, Georges... qu'il en soit ainsi, à la condition qu'à notre mort, nous serons enterrés dans le vieux cimetière, l'un auprès de l'autre, ta mère et moi... Je veux reposer aux pieds de mon père.
Blanche prenait un vif plaisir à parcourir tous les endroits chers à son Georges ; elle se faisait raconter- tous les détails de son enfance, et ne se fatiguait jamais d'entendre répéter les mille circonstances si chères à la mémoire des mères et si présentes à leur esprit. Souvent au milieu d'un récit de la mère de Georges, elle courait à son mari et se jetait à son cou, en l'embrassant avec ivresse :
— Tu as toujours été bon, lui disait-elle à l'oreille, puis elle retournait prendre sa place entre ses deux mères, qui la suivaient d'un regard attendri.
On fit une longue promenade surleflcuve; on alla courir dans la forêt, admirer le beau hêtre qui oral rageait toujours la chère pe-
4GÏ LES DKIX FRÈRES
tite fontaine, au bord de laquelle on fit plusieurs fois la collation p >ur rappelés les
jours d'autrefois.
Georges et Blanche allèrent prier sur la tombe de M. d'Arnav.
— C'est à mi que je te dois, mon ami, di- , sait avec émotion l'excellente créature; qu'il soit mille fois béni... Sa nièce sera ma sœur!
M ne faut pns croire qu'il ne fut jamais question d'Eugénie entre les jeunes époux : C'était une amie absente dontle nom revenait à chaque instant dans leur conversation. Blanche désirait vivement la connaître et son cœur n'était pas accessibleaux pelitessesd'une jalousie illusoire.
Elle connaissait l'àme de Georges.
Diélrjch elle docteur Fritz partirent les premiers pour Paris, afin de préparer ce qui était nécessaire à l'installation de toute la famille. En moins de quinze jours, tout était prêt. Le docteur avait trouvé à Yille-d'A- . vray une maison charmante, perdue dans la verdure, et Diétrich l'avait achetée toute meublée. Une vaste pelouse, de grands jardins, do bosqueis bien distribués, un verger bien
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enclos formaient devant la maison un ensemble du plus agréable effet.
. — Les enfanis seront bien ici, dit Diélrich, après avoir complété l'ameublement; peu de luxe, du confortable partout, c'est bien !
— Un air excellent, une promenade superbe...
— C'est la santé, docteur... cela sera bon pour tout le monde!... Je vois leur écrire, puis nous nous occuperons de trouver une petite ferme pour nous amuser vous et moi, avec le père de Georges.
— Voilà une excellente idée, s'écria Fritz; nous serons arrivés à planter nos choux, suivant le vieil adage !
— Il y aura un chalet... Un pré pour nourrir deux vaches... Une ou deux pièces de terre où nous ferons des expériences plutôt que de la culture ; nous ferons planter et peu bâtir.
— C'est le contraire du proverbe.
— Sans doute!... 4h! j'allais oublier quelque chose d'important : il faut connaître d'avance quels sont les pauvres honnêtes des environs, à quel travail on peutles utiliser,
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quels sont leurs besoins réels ; s'il y a des malades...
— C'est mon affaire.
— Il faul que Blanche trouve à faire le bien sans risque d'être trompée dans ses premières appréciations.
— Je vous comprends, mon ami.
Un quart d'heure après cet entretien, on eût pu voir le docteur entrer au presbytère, où il allait chercher les premiers renseignements.
À quinze jours de là, toute la famille est réunie dans l'Éden créé par te vieillard, les habitudes sont presque prises et la vie s'écoule facile et paisible entre le bonheur et le devoir. Déjà Georges et Blanche sont connus pour être la Providence vivante de tous ceux qui souffrent ; le docteur les assiste dans cette tâche admirable, et les seconde avec une sagacité et un dévouement sans bornes auprès des pauvres malades.
— Voilà le meilleur de notre richesse, Georges, dit Blanche à son mari, car nous pourrions être pauvres sans cesser d'êlre heureux, si nous étions seuls.
— Nous portons notre bonheur en nous, ma Blanche, mais la fortune nous permet d'y faire participer les autres.
— C'est si bon de faire du bien, que je crois qu'on devrait encore en faire même par égoïsme.
— Cela est bien vrai, mon amie, et de toutes les jouissances que donne la richesse, celle-là est la plus pure et la plus douce.
Tous ensemble allèrent rendre une visite h Eugénie, dont la santé s'affaiblissait de plus en plus. Pour Georges, elle montra les sentiments de l'affection la plus dévouée; elle se croyait toujours la fille de Jean Castelnau et de sa digne femme, et elle se montra de la plus exquise délicatesse à l'égard do la comtesse et de Diëtrich. Mais elle garda toutes ses séductions pour Blanche, à qui elle trouva moyen de demander une seconde visite pour la semaine suivante.
— Sans Georges, sœur? demanda la jeune femme.
— Surtout sans Georges' dit Eugénie.., Seulement, je désire parler devant vous au docteur Fritz.