LES R4ITI FRÈRES
Napoléon. Mais c'était le moins a craindre:. connaissait trop bien le chemin de l'étranger pour ne pas le reprendre, et, au premier cri d'alarme, elle suivrait son roi.
Ce n'est pas que l'ancienne noblesse ne comptât encore beaucoup d'hommes vraiment français et dignes de leur naissance par leur curage et leur attachement au pays; niais la plupart de ceux-là avaient été mis en oubli par le pouvoir et le parti de la cour se composait d'hommes dégénérés, dignes rejetons des courtisans de Louis XV, et il ne pardonnait pas a ceux qui n'entraient pas à corps perdu dans ses menées.
Cette fraction était grossie des traîtres qui avaient foulé aux pieds le souvenir de leur bienfaiteur.
Puis' venait l'opposition!
Elle comprenait un parti nouveau, le parti «"•institutionnel, né delà charte octroyée, qui devait puis lard tenir tant de place, et le parti impérialiste.
Les constitutionnels comprenaient dans leurs rangs les mêmes hommes que nous avons vus, sous le règne de la branche cadette se
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décorer du nom de conservateurs. Petits et gros rentiers, bourgeois et marchands, retirés ou non des affaires, banquiers, gros commerçants, hommes d'argent de toutes les nuances appartenaient à ce groupe.
Ils admiraient la Charte comme un chefd'œuvre et prétendaient que Louis XVIII y resterait fidMe ; dans le cas contraire, ils «songeaient déjà au duc d'Orléans, "futur roi de 1830. C'était un parti tout constitué pou* l'avenir.
L'armée et le peuple, la masse nationale était bonapartiste ; cette fraction haïssait les Bourbons, dont le nom seul lui rappelait les hontes des coalitions et l'invasion étrangère; elle voulait le retour de l'Empereur et n'entendait pas que l'on fît aucune concession à la branche ainée ni à la branche cadette des Bourbons.
Napoléon, se sentant appuyé par les sympathies de la masse, regretté par l'armée, résolut de profiter des circonstances et de mettre à exécution le projet qu'il nourrissait depuis son exil à l'île d'Elbe.
Pendant que le monde politique était agité
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dij ces tressaillements qui présagent d'effroyables secousses, la famille de Georges jouissait, dans son coin isolé, du calme le plus profond. Tous étaient heureux à Yille-d'Avray, et rien ne manquait à la douce \ie que le colonel avait arrangée pour Blanche et les siens, de concert avec Diétrich et Jean Castelnau. Tout le confort intérieur avait été réuni pour faire une retraite délicieuse dg Y Ermitage ; c'était le nom que Blanche avait donné à sa maison... Eugénie elle-même, sous l'empire des soins éclairés du docteur Fritz, avait repris une sorte de santé factice, te, dans les visites que lui faisait Blanche, elle se félicitait de pouvoir atteindre le but qu'elle se désirait.
Georges allait bientôt devenir père !
Les causeries du soir roulaient presque toujours sur le nouvel hôte attendu dans la famille, pendant que Blanche et la comtesse Maria s'occupaient de la layette. Les sublimes attentes de la maternité avaient imprimé à la beauté de la jeune femme un cachet tout particulier de gravité et avaient augmenté encore sa tendresse pour Georges.
L'amour de ces nobles cœurs était entré dans une nouvelle phase, et loin de s'amoindrir par le partage avec le cher objet impatiemment attendu, il s'augmentait de toute la tendre sollicitude que l'on avait pour lui.
Cependant le colonel n'était pas sans inquiétudes sur la situation de son pays ; sa pensée se reportait souvent vers l'Empereur, qu'il s'attendait à revoir d'un jour à l'autre.
— Je n'ai pas besoin de te demander ce que tu ferais, si l'Empereur revenait, lui disait son père en présence de Diétrich, un soir que Georges avait dit quelques mots de la situation des esprits?
— J'en ai déjà parlé à Blanche, mou père.
— Et que dit-elle, demanda Diétrich, avec une vivacité juvénile?
— Elle, comprend les obligali'ons que m'imposeraient les circonsîances, ef jamais elle ne se mettra entre mon devoir et moi.
— J'en étais suri
il H
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— Oh I c'est un digne cœur que celui de ma chère Blanche, et plus on la connaît, plus on découvre en elle la véritable grandeur, le courage viril uni aux plus charmantes qualités de la femme...
— Mais la situation est-elle donc si tendue?
— Je crois, mon père, que si l'Empereur ne jette pas son épée dans la balance et s'il ne vient pas arracher le sceptre aux mains débiles qui le portent, le gouvernement actuel n'en est pas moins réservé à une chute honteuse, tant il est arrivé à un haut degré d'avilissement et d'impopularité.
— C'est une race usée, murmura Diétrich...
— Oui, mon père; ou plutôt c'est une race qui est restée en arrière pendant que nous avons vieilli de trois siècles en vingt-cinq ans.
— Les Bourbons ne peuvent plus comprendre la France, Georges ; elle ne peut les accepter que comme des mandataires, et ils persistent à s croire les maîtres et à agir comme tels : On ne croit plus aujour-
iThui au droit divin des monarchies, à ia propriété des nations par droit de naissance, et la royauté intelligente et utile ne peut plus prendre sa source que dans un contrat mutuel consenti par la nation envers son élu.
Cette réflexion de Jean Castelnau indiquait clairement ses idées en pareille matière ; elles étaient partagées par Diétrich et Fritz. Georges ne pensait pas autrement. Cependant, jamais on n'ouvrait la bouche sur un sujet aussi grave en présence des dames, pour ne pas les effrayer, ni devant les étrangers, pour éviter de se compromettre.
Malgré tout le désir de Georges et de Blanche de rester isolés et de ne pas voir le monde, ils avaient été obligés de recevoir quelques personnes : mais les visites étaient rares, et Georges se bornait aux relations strictement indispensables. Le plus assidu et celui donf l'arrivée produisait toujours un véritable plaisir à l'Ermitage était l'ancien lieutenant-colonel qui avait fait avec Georges la guerre d Espagne. Le brave Bertal, dont
nos lecteurs n'ont pas oublié le nom, venait presque tous les jours passer une heure ou deux avec Georges : on parlait du temps passé, de cette terrible guerre d'Espagne, où Ton avait à lutter contre le plus redoutable des ennemis, celui qui se cache et frappe dans l'ombre, par le poison aussi bien que par le fer ; on rappelait les sublimes épopées de cette phalange de géants, que l'Europe a décorée du noai de la grande armée, ou tressaillait au souvenir palpitant de l'Empereur, mais on ne conspirait pas !
On attendait.
Un soir, le lieutenant-colonel arriva à l'Ermitage beaucoup plus tôt qu'on ne le voyait d'habitude; sa figure martiale était radieuse, et Georges, en l'apercevant, ne put s'empêcher de lui demander la cause de sa bonne humeur.
— J'ai deux raisons pour être content, colonel !
— Puis-je les connaître, mon cher Berïal?
— Parbleu! Je ne suis venu que pou vous les dire.
— Eh bien?
— La première, c'est que j'ai retrouvé ce brave petit espagnol, vous savez, le neveu du lieutenant Servan, qui a été tué à Leipzig...
— Qu'est-il devenu , le courageux enfant?
— Il vit auprès de sa tante, madame Servan, en attendant le retour de l'Empereur, qui lui avait promis l'épaulette au passage de la Bérésina.
— Et madame Servan ?
— Elle est riche, madame Inès ; les adorateurs ont voulu la consoler de son deuil... mais elle veut vivre pour son fils, le petit Servan, qui rappelle déjà son père... les tourtereaux ont roucoulé sur tous les tons, jusqu'à ce que Caldès, fatigué, furieux de voir qu'on ennuyait sa tante, s'est enfin fâché pour tout de bon...
— Ah!
— Il a traversé l'épaule d'un gentillàtre qui voulait compromettre sa noblesse avec la belle espagnole, et la semaine dernière, il a bel et bien logé une balle dans la tète
d'un magistrat du nouveau régime. ..le pieutrçe a été débarrassé de l'envie de succéder à l'épée.
— A. quoi s'occupe le jeune Caldès?
— Il apprend l'exercice à son neveu, le plus joli bambin que l'on puisse voir.
— Voudrez-vous lui dire que je le verrai avec plaisir?
— Volontiers, colonel; il sera bien heureux...
— Et l'autre nouvelle ?
— Oh ! celle-là, c'est la bonne bouche, et j'ai presque envie de vous la laisser deviner.
— Je ne trouverai pas, cro)Tez-moi; le plus court est de m'aider tout de suite.
— C'est monsieur Castelnau. votre père, colonel, qui va être joliment content !
— Voyous... ne me faites pas languir!
— Eh bien, il arrive...
— Qui donc?
— L'Empereur!
— Ciel!... Vous ne vous trompez pas?... Etes-vous sur?
— Sûr comme je le suis de vous voir.
— Comment savez-vous cette nouvelle?
— Voici : j'ai reçu tout à l'heure une lettre de mon neveu, un brave garçon qui habite Grenoble, où il s'est marié à son retour d'Espagne... Vous savez qu'il avait perdu une jambe, et qu'il jurait comme un païen qu'il est de ne pouvoir rester au service ; cela ne l'a pas empêché de se marier, au contraire.
— Et cette lettre ?
— La voici, colonel ; pendant que vous la lirez, je vais faire un tour de jardin... j'étouffe!
Georges prit la lettre et la lui avec une émotion bien compréhensible.
« Mon cher oncle, disait l'invalide , je « vous adresse le bulletin du jour, et jamais « je n'ai tant ri. L'Empereur est rentré en <i France ; il se dirige sur Paris !... Sans ma « trois fois maudite jambe, je serais parti. Fi- « gurez-vous que nous savions ici que notre « empereur s'était décidé à quitter le 26 fé- « vrier son odieux trou de File d'Elbe, et « qu'il avait débarqué à Cannes, au milieu
de l'enthousiasme public et des cris de
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ie de toute la population; mais les « agents légitimistes faisaient courir de « leur côté les bruits les plus contradicft toires.
a Nous étions dans l'inquiétude et dans « l'attente; on nous dis lit que le gouverne- « ment avait envoyé des troupes contre Vu- « surpateur, qu'il était pris et qu'il paiec rait de sa vie sa témérité...
« Il y avait de quoi devenir fou.
« Les proclamations des autorités civiles « et militaires, pleuvaient à Grenoble, et Ton « faisait les plus jolies menaces à quiconque c prendrait parti pour l'Empereur...
a C'était une bêtise évidente et la plus belle « contradiction possible, car s'il était pris, les « précautions contre lui devenaient inutiles. «"Enfin, ils sont toujours de la même « force.
c< J'étais en train de faire part de mes c idées à deux ou trois camarades, lorsque « nous voyons arriver un vieux grognard de « la vieille qui nous met au courant de la vraie vérité. L'Empereur n'était ni pris ni a à prendre ; ses neuf cents hommes se se-
« raient fait hacher jusqu'au dernier. On « avait bien envoyé contre lui un corps de « six mille hommes, mais les huit cents sol- « dats de l'avant-garde, des braves du 5e de « ligne, avaient trouvé qu'il serait trop in- « fàme d'attaquer leur Empereur et... ils « avaient passé à lui avec armes et bagages. « Voilà comme il était pris.
« Au surplus, nous dit le vieux, je gage « qu'il sera ici avant deux heures, et je vais « l'attendre !
« Nous voilà à moitié fous de joie et de, a plaisir, et les amis s'en vont par la ville « répandre la nouvelle ; tout le monde s'ap- « prête, et l'on parle d'aller au-devant de « l'Empereur, de lui porter les clés de la 4 ville et de mettre dehors tous les mes- « sieurs des Bourbons... Mais la fête change « de face ; voilà qu'on ferme les portes et « qu'on parle de fusiller tout ce qui bou- « géra. Il y avait surtout un freluquet, une « façon d'officier d'antichambre, qui faisait « du bruit comme* quatre... Je crois qu'on « l'a laissé tranquille par pitié pour sa nour-
« ri ce.
il 11*
« Mais, irorbleu ! l'Empereur était là, et il « ne devait pas attendre î
« Tout d'un coup, il se fait la plus belle « rumeur et le plus joli vacarme qu'on puisse « imaginer ; figurez-vous le bruit lointain « de la canonnade, avec des éclats de voix, « des cris, des rires, des menaces, de tout « enfin... C'était les hommes de Grenoble, « le peuple, les ouvriers qui s'en allaient « aux portes, avec des haches, des masses, « des leviers, et tout ce monde-là criait que « c'était plaisir. Les soldats n'ont pas bougé, « malgré la bonne volonté des officiers de « nouvelle fabrique ; au reste, il aurait « fallu fusiller toute la ville.
« Je vous assure que les portes n'ont pas « duré longtemps.
« J'ai surtout remarqué un grand gaillard
« qui faisait sauter un morceau à chaque
» coup : Ils ne veulent pas qu'on offre les
« clefs à l'Empereur, criait-il, eh bien! nous
o lui donnerons les portes !... Là-dessus, il
■ s'éleva un hourrah formidable, qui durait
(- encore à la chule de la porto
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« Le programme s'est accompli jusqu'au « bout...
« C'est bien lui, mon oncle, je l'ai vu, je o l'ai entendu ; c'est toujours le même, bien « qu'il ait souffert .. Il marche sur Lyon et « de là sur Paris... Voilà l'émigration qui va « recommencer, car je ne crois pas que son « successeur ose l'attendre... Êtes-vaus heu- « reux, et que je vous envie de pouvoir « marcher 1... Vous allez encore avoir des « batailles, et moi, je ne suis plus bon à « rien ! . . . »
Georges ne voyait plus, n'entendait plus, absorbé qu'il était dans les pensées que faisait naître en lui cette nouvelle inattendue, bien que désirée du fond du cœur.
Blanche était auprès de lui, sans qu'il se fut aperçu de sa présence.
— Eh bien !... Georges, qu'y a-t-il, mon ami?... demanda-t-elle de sa voix la plus douce.
— Lis, ma Blanche.
Et le colonel tendit à sa femme la lettre qu'il venait de parcourir.
11 ne lui était pas même venu à l'esprit la
pensée de cacher à Blanche des événements
qui pouvaient avoir sur leur destinée une redoutable influence. Il la savait vaillante et ferle, aussi n'avait-il rien de caché pour elle.
— Voilà tes vœux comblés, mon Ceorges, dit-elle après avoir lu.
— Peut-être, chère femme...
— Comment, peut-être ?... Je croyais que le nom de l'Empereur était pour toi le symbole de l'admiration...
— Sans doute, ma Blanche ; aussi mon peut-être ne porte-t-il pas là-dessus.
— Et sur quoi donc, monsieur le mystérieux ?
— Sur la guerre probable, sur une séparation avec toi...
— Eh bien, Georges, je t'ai aimé et je t'aime, malgré ton métier de soldat... Nous suivrons ta belle devise, mon ami, et nous ferons d'abord notre devoir.
— Merci, mille fois, ma chère bien-aimée; je ne doutais pas de ton courage, mais j'avais peur.
Ce mot-là sonne mal dans la bouche,
mon Georges, et la femme ne doit pas être un obstacle à ton devoir... J'ai maintenant de quoi prendre patience...
Blanche songeait au fils qu'elle attendait.
Le colonel la pressa tendrement sur son cœur.
— Que vas-tu faire, Georges?
— Le gouvernement de Louis XVIII est mauvais, j'en conviens ; mais c'est le gouvernement légal... Si le vieux Bourbon quitte son poste, ou si la nation proclame sa déchéance, je cours à l'Empereur et je lui offre mes services, mon cœur sera d'accord avec ma conscience...
— Si j'en crois mes pressentiments, tu n'attendras pas longtemps, mon ami.
— Oh ! la cour ne tiendra pas à la nouvelle de l'approche de l'Empereur.
Le soir, c'était fêle à l'Ermitage de Villed'Avray, mais fêle en famille, en pelit comité, comme on dit, et les indiscrets n'en faisaient pas partie.
Diétrich et Fritz étaient joyeux de la joie du colonel et de son i ère; Blanche élail
heureuse du bonheur de Georges; M. Bertal était ivre de plaisir et disait mille folies ; seules, la comtesse Maria et la mère de Georges éprouvaient un vague pressentiment de chagrin.
Qui pouvait prévoir ce que réservait l'avenir ?
Huit jours aprèsr le 20 mars 4815, l'Empereur arrivait aux Tuileries, abandonnées par Louis XVIII, qui s'était réfugié à Gand. Les flots enthousiastes de la population acclamaient partout le retour du grand homme dont le voyage, de Cannes à Paris, n'avait été qu'une longue ovation.
Lyon s'était rendu sans combat.
Napoléon avait traversé deux cent trente lieues en vingt jours, sans que sa petite troupe, incessamment grossie, eut à tirer un seul coup de fusil.
Le lendemain, Georges Castelnau, en grand uniforme, se présenta aux Tuileries, où l'Empereur le reçut en audience particulière.
— Je vous ai cru mort, colonel! lui dit-il en le voyant.
les deux frères 195
— J'ai été prisonnier, sire, et j'ai pu m'échapper des mains des Russes... Je suis assez heureux pour offrir mon dévouement et mon épée à Votre Majesté...
— Et j'accepte, colonel!... Avez -vous servi... les Bourbons ?
— Non, sire.
— C'est bien!... N'aviez -vous pas un frère?
— Oui, sire ; il est... mort !...
L'Empereur resta un instant pensif, puis
il ajouta :
— Où demeurez-vous ? *
— À Ville-d'Àvray, avec ma famille...
— Vous n'y voyez personne ?
— Personne, sire... Nous sommes restés, jusqu'à présent, dans une retraite absolue... Cependant je rappellerai à Votre Majesté le nom d'un de ses braves serviteurs, qui nous visite tous les jours ; c'est M. Bertal, mon ancien lieutenant-colonel, qui s'est distingué en Espagne et à Leipzig.
— Il n'a pas repris de service ?
— Non, sire; il attendait toujours le retour de Votre Majesté.
— Ah !
— La physionomie de Napoléon s'éclaira d'un sourire d'attendrissement... Il écrivit quelques lignes qu'il enferma dans une large enveloppe, cacheta, et la tendant à Georges :
— Nous nous reverrons, colonel ; vous viendrez prendre mes ordres dans quinze jours... C'est un congé que je vous donne... veuillez, en attendant, porter ce pli à Davoust.
Le colonel se rendit aussitôt auprès du du ministre de la guerre, et lui remit la dépèche de l'Empereur, elle ne contenait que ces mots :
« Le colonel Castelnau est nommé gé- « néral de brigade, et le lieutenant-colonel « Bertal est colonel... Expédier les brevets i aujourd'hui même. »
Le ministre s'empressa de complimenter Georges qui n'en revenait pas de surprise, l'Empereur ne lui ayant rien dit qui pût lui faire prévoir une telle distinction.
Georges retourna à Yille-d'Avray au galop
de son cheval pour apprendre plus vite cette bonne nouvelle à sa chère Blanche.
Tous l'attendaient avec impatience.
Lorsqu'il eut raconté ce qui s'était passé dans le cabinet de l'Empereur et chez le ministre, Blanche s'élança à son cou et le couvrit de caresses, tandis que M. Bertal, retenant à peine deux grosses larmes qui brillaient dans ses yeux, murmurait tout bas :
— Je me ferai tuer pour lui !
Jean Castelnau découvrit sa tête blanche, et s'écria :
— Vive l'Empereur !
Tous répondirent à ce cri du cœur, et, parmi les acclamations qui accueillirent le retour de Napoléon, il n'en fut pas de plus sincères que celles qui retentirent à l'Ermitage.
Waterloo.
La nouvelle du retour de l'Empereur était venue surprendre comme un coup de foudre les rois de l'Europe, au moment où, comme nous l'avons déjà dit, ils se partageaient les dépouilles du lion tombé, au milieu des fêtes et des plaisirs.
Par leur déclaration du 13 mars 1815, ils
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^'empressèrent de le mettre hors les lois civiles et sociales, et de le livrer à la vindicte publique. Tremblants pour leurs couronnes, ils traitent contre l'ennemi commun et tous ceux de sa faction et jurent de ne quitter les armes qu'après sa destruction.
Ils appuient ces traités d'immenses préparatifs de guerre, pendant que Louis XVIII, retiré à Gand avec le comte d'Artois et le duc de Berri, regrette la perte de sa puissance éphémère et que la duchesse d'Angoulême cherche par de vains efforts à soulever le Midi de la France contre Ynsurpateur.
Les armées coalisées s'élevaient à près de huit cent mille hommes, et l'Angleterre leur fournissait un subside annuel de soixantequinze millions pendant toute la durée de la guerre.
Cependant Napoléon, revenu à des idées libérales, avait pardonné à ceux qui l'avaient le plus indignement trahi; il avait rendu la liberté à la presse, aux municipalités la libre élection de leurs représentants. Sous le nom d'acte additionnel, il avait soumis au peuple et promulgué une nouvelle constitution et
LES DEUX FnÈHES 201
s'était relâché de son autorité au moment où, peut-être, il aurait du la garder et en resserrer les liens.
Désireux d'éviter à la France les désastres de la guerre, il adressa aux souverains coalisés un appel à la paix ; on ne lui fit pas de réponse.
Il dut alors se préparer à combattre.
En deux mois, il organisa son armée et mit la population en armes...
Le vœu le plus cher d'Eugénie était satisfait : Blanche était mère! Il avait été donné à la pauvre mourante le bonheur d'embrasser le fils de Georges, et maintenant elle attendait l'heure suprême sans regret et presque joyeuse.
Par une admirable délicatesse, Blanche avait voulu que son fils portât les noms de Georges-Eugène, afin de réunir sur lui la souvenir touchant d'une si pure affection.
Georges était dans le ravissement; mais rien ne peut se comparer à la joie de Diéîrich... Le bon vieillard ne quittait presque plus la chambre où se trouvait le berceau de son petit-fils ; il aurait volontiers en vie à Ro-
lOt LES DEUX FRÈRES
sette les soins qu'elle donnait au cher enfant, sur lequel se bâtissaient déjà les plus belles illusions qu'il eût jamais rêvées.
Le docteur avait presque retrouvé la gaieté de sa jeunesse et toute la maison était en fête.
Maria ne quitta pas sa fille jusqu'à son rétablissement, qui ne se fit pas attendre plus de quinze jours.
Georges avait du se rendre à Paris plusieurs fois pour prendre et exécuter les ordres de l'Empereur; mais, ces jours-là, il ne vivait pas. Il attendait avec impatience l'heure du retour auprès de sa chère Blanche et il franchissait à fond de train la distance qui l'en séparait.
Le jour prévu de la séparation arriva enfin.
L'Empereur rvait décidé que son départ aurait lieu le 1 2 juin pour aller se mettre à la tète de l'armée qui allait combattre à Waterloo, et Georges devait l'accompagner.
Le général fit ses adieux à sa famille, et quand il fut arrivé à l'instant de partir, il pressa conlre son cœur sa chère Blanche, qni
lui souriait à travers des larmes mal contenues.
— Aie courage, mon Georges, lui disaitelle, et ne t'exposes pas trop, si tu peux...
— Chère femme !... nous nous reverrons bientôt... Soigne-toi bien et ne te laisse pas abattre... Songe à notre enfant!
— Oh! s'il n'était pas là, je te suivrais ! Georges partit au galop, pendant que tous
les siens le suivaient des yeux, aussi longtemps qu'ils purent le distinguer. Lorsqu'on ne vit plus rien, Blanche se jeta dans les bras de sa mère...
Malgré son courage , elle pleura longtemps ; mais bientôt après cette première explosion de douleur, par une de ces réactions si fréquentes à la nature humaine, elle concentra toutes ses pensées vers l'heure du retour.
Rosette ne pouvait vaincre le désespoir qui l'avait saisie en voyant son fils s'éloigner encore pour courir à de nouveaux dangers. Les raisonnements et la tendresse de son mari n'y pouvaient rien.
Georges, en arrivant à l'armée, eut le plai-
sir d'avoir sous ses ordres M. Bertal, qui appartenait à sa brigade ; il retrouva aussi Chariot Rigaut etGauthier, qui pleurèrent de joie en le revoyant et lui demandèrent la faveur de rester auprès de lui et de ne pas le quitter pendant le combat.
On pense bien qu'elle leur fut accordée.
Georges était attendri à la vue du dévouement et de raffection de ces braves gens; mais une pensée terrible vint presque aussitôt glacer son cœur et le pénétrer d'une sombre épouvante.
S'il allait se trouver face à face avec Gustave î...
L'image d'un combat fratricide passait devant ses yeux comme un spectre hideux; il se voyait prisonnier de la Russie, séparé pour jamais de ce qu'il aimait, ou bien encore, le cadavre du comte d' Arrow , tué par lui , Georges Caslelnau, apparaissait à ses regards sanglant et défiguré...
C'était le plus horrible cauchemar qui se fût jamais emparé de la pensée humaine ; heureusement pour Georges que les préparatifs de la bataille lui vinrent en aide et
détournèrent ses pensées d'un sujet si triste.
L'ennemi était loin de s'attendre à se trouver si tôt en face de celui qui excitait sa terreur, et Napoléon avait déployé toutes les ressources de son inconcevable activité pour arriver à surprendre les coalisés, et profiter de leur stupeur.
La fortune avait cessé de le protéger...
La bataille dura quatre jours avec un acharnement sans exemple dans les fastes militaires; malgré l'infériorité du nombre, Napoléon trois fois vainqueur, vit trois fois la victoire lui échapper, et le triomphe des ennemis de la France s'éleva sur des monceaux de cadavres. Le général Castelnau fit des prodiges de valeur, et malgré une blessure au bras gauche, il ne quitta le champ de bataille que l'un des derniers.
Le digne Bertal avait succombé à la tête de son régiment, le troisième jour du combat.
Napoléon, sentant que tout était perdu pour lui, ne voulait pas survivre à sa gloire, et ce fut à grandi peine ses généraux que
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parvinrent à l'arracher à lui-même et à le retirer de ce lieu funeste, où il cherchait la mort.
N'eùt-elle pas mieux valu pour lui que la longue torture de Saint-Hélène?...
L'armée en déroute se porta vers Paris, et l'Empereur, aidé de son génie, espéra pouvoir réparer l'immense désastre de Waterloo, s'il rencontrait dans les chambres on appui ferme et énergique.
Tout lui manqua à la fois : la plupart de ses généraux tournaient déjà leurs regards vers d'autres espérances, les chambres n'avaient ni force ni courage, et il ne restait à l'Empereur que la ressource suprême de l'abdication. Il s'y résigna en faveur de son fils ; mais bientôt, fatigué des tracasseries des factions et des partis, en butte à la haine des grandes puissances, il se mit sous la protection de l'Angleterre : sa confiance chevaleresque fut indignement trompée, et, par une insigne déloyauté, qui sera à jamais flétrie par l'histoire, il ne fut pas plutôt à bord du vaisseau anglais le Bellérophon, qu'on lui signifia sa captivité '
Elle ne devait se terminer qu'après six années de souffrances, passées sur un rocher désert, et sous la garde du plus lâche geôlier que la haine anglaise eût pu trouver.
Cependant l'armée s'était ralliée sous les rçiurs de Paris, et elle pouvait encore être un obstacle sérieux pour les meneurs qui préparaient la seconde restauration. Georges avait pu revoir Blanche et sa famille avant l'abdication de Napoléon : après une courte apparition à l'Ermitage, il était venu reprendre son poste, malgré sa blessure.
Ce ne fut pas pour longtemps.
Une capitulation, signée le 3 juillet, força l'armée à se porter derrière la Loire.
La France faisait peur aux partisans du non veau roi de France!
Trois jours après, les Prussiens entraient dans Paris, et le lendemain, la chambre était dissoute pour la punir d'avoir élevé des protestations contre l'illégalité.
Le jour de la seconde rentrée de Louis XVII \ fut une orgie, dont les anciennes saturnales n'étaient qu'une ébauche : heureusemen!
pour nous que nous n'avons pas à retracer les hideux excès auxquels se livra l'ancien parti victorieux ; la plume se refuse à peindre le tableau d'une telle honte I
La réaction commença et, avec elle, la persécution.
L'armée licenciée le 1er août, tous ceux qui en faisaient partie durent chercher à regagner misérablement leurs foyers, et songer à échapper aux fureurs de la passion dé^ chaînée.
Le général Castelnau était compris dans la proscription, et il ne pouvait penser à retourner à Ville-d'Avray, où sa présence aurait attiré la désolation.
Il ne pouvait cependant laisser Blanche dans une mortelle incertitude; ce fut alors qu'il se décida à pénétrer à Paris, d'où il pourrait plus aisément donner de ses nouvelles à ceux qu'il aimait et en recevoir presque chaque jour.
— On n'estjamais mieux caché qu'au milieu de ses ennemis, pensait-il, et on ne s'aviserait pas de le chercher dans la capitale.
Il devait se conserver pour sa femme et son enfant!
Aussitôt sa résolution prise, il s'en ouvrit à Rigaut et à Gauthier; celui-ci fut dépêché à Ville-d'Avray, chargé d'un message verbal, et le brave Chariot devait accompagner Georges...
Le hasard en décida autrement.
Le général et le soldat étaient déguisés en paysans et ils suivaient à pied la route qui conduisait à Paris, lorsqu'ils atteignirent, k quelque distance d'Orléans, un honnête roulier, qui accompagnait un chariot et une charrette pesamment chargés.
— Vous avez l'air d'être bien fatigués, camarades, leur dit le voiturier ?
— Assez comme -cela, répondit Charlot...
— Vous venez de l'armée... on voit ça...
— Oui ; nous retournons planter nos choux.
— Allez-vous bien loin, si ce n'est pas êlre trop cuiieux que de vous faire cette question?
il I2
— Ma foi, nous n'avons rien à cacher... Je m'en vais à Paris, passer quelques jours auprès d'un parent qui y est établi... le camarade vient avec moi, et quand nous serons'un peu retapés, nous rejoindrons le pays. '
— D'où êtes-vous?
— De la Meuse...
— Tiens!... Et moi aussi !
— Je suis d'un petit village auprès de. Montmédy...
— Nous sommes pays, car vous devez connaître Pouilly...
— Comme mon village... à propos de Pouilly, savez-voùs ce qu'est devenu le fils de Jean Castelnau, un brave garçon qui est général?
— ïl se cache...
— Il a, ma foi, raison de ne pas se laisser prendre; il parait qu'il n'y fait pas bon... son père m'a rendu service autrefois, si je le rencontrais, je tacherais de lui donner un b m coup de nain.
Celtq conversation changea rapidement le
plan de Georges ; il entrevit le moyen de pénétrer à Paris sans danger d'être reconnu, et résolut d'en profiter.
Jusqu'alors il n'avait pas prononcé un seul mot; obéissant à une heureuse inspiration, il adressa la parole au roulier dans cette espècede patois que parlent les paysans des rives de la Meuse :
— Où allez-vous avec votre chargement, mon brave?
— A Paris, répondit l'homme, et si vous voulez faire route avec moi, l'un et l'autre, nous ferons de notre mieux.
— Je vais vous demander mieux que cela...
— A votre service !
— Je suis le général Gastelnau...
— Grand Dieu !
Le pauvre homme, ébahi, n'en pouvait croire h ses oreilles.
Georges reprit :
— Prenez-moi pour votre domestique...
jusqu'à Paris... Je m'appellerai Jean... Chariot Rigaut, que voilà, n'a rien à craindre des
autorités, nous l'aurons rencontré en route, et je conduirai votre charrette...
— C'est dit!... Pourtant cela m'emb...
de vous voir occupé à conduire mes chevaux...
— Qu'est-ce que cela peut vous faire?...
— Au fait, vous savez mieux que moi ce qui peut vous être utile ; mais vous allez changer de costume, vous n'avez pas assez l'air d'un charretier pour qu'on ne reconnaisse pas le soldat là-dessous... J'ai ce qu'il faut dans mon coffre...
Georges endossa une limousine et il se coiffa d'un de ces longs bonnets de coton, à raies bleues et rouges, dont les rouliers se montraient si fiers, s'arma d'un fouet auquel il s'empressa d'ajuster une mèche avec une expérience consommée, et le voilà déguisé en roulier.
Chariot Rigaut dut exhiber ses papiers sur la route à chaque village un peu important; on ne regarda même pas Georges. Comment pouvait-on soupçonner le général Castelnau sous l'écorce d'un costume de roulier, qui portait si crânement son fouet, et lançait à
ses chevaux les plus beaux hue, les plus sonores qu'on eût entendus depuis longtemps sur la route royale d'Orléans à Paris.
A trois lieues de la capitale, le soldat quitta le général pour aller à Ville-d'Avray rassurer Blanche, qui était restée sans nouvelles depuis celles que lui avait apportées Gauthier ; il devait rejoindre Georges avec ce dernier, après avoir pris quel • ques jours de repos.
Georges Castelnau arriva à Paris avec son maître, Joseph Corbin, routier de profession, et logeant d'habitude dans les parages de la rue Grenétat, dans une sorte d'auberge mixte dont la réputation agrandi depuislors, et que l'on connaissait déjà sous le nom du Petit-Sa in t - Ma r t in .
Ce fut là qu'il s'arrêta, selon son ordinaire.
La blessure du général avait pris un peu d'inflammation pendant le voyage, et il fut saisi d'une forte fièvre qui ne lui permit pas pas de se lever le lendemain. Joseph Corbin pourvut à tout : comme il ne pouvait garder lui-même son malade, et qu'il devait
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faire la délivrance de son chargement, il lui a nena une bonne vieille, du même pays que lui. qui exerçait la profession bien huml d mse de matelas.
— Là, mère Gertrude, lui dit-il, voilà -
stiqut Jean qui a la fièvre ; vous le garderez et vous lui donnerez de la e, sans le faire bavarder...
— Oui, monsieur Corbin.
— Von$ au*-ez quarante sous par jour et la re pour cela... Vous ne lui don-
l'eau panée jusqu'à mon re-
— C'est bien affaiblissant, monsieur Corbin.
— Faites ce que je vous dis, ni plus ni moins.
— Oui, monsieur Corbin.
— Il a une blessure au bras, qu'il s'est faite en tombant sur une fourche de fer ; vous lui bassinerez cela avec de l'eau de sureau et vous y mettrez des cataplasmes... Demain, on lavera cela au vin rouge.
— Oui, monsieur Corbin.
— Et personne n'entrera ici... J'y laisse
LES DEUX FRERES 2\o
mes papiers et ma bourse, et je ne veux pas d'étranger.
— C'est entendu.
Là-dessus maitre Corbin s'en alla à se. affaires.
C'était un homme entendu que maitre Corbin ; un peu vétérinaire, un peu méde* cin, quoique roulier, et par-dessus tout, plein de précaution. Il monta donc à la vieille tout ce qu'il lui fallait pour sa journée, et, en s'en allant, il ferma, par mégarde, sans doute, la porte à double tour, et il mit la clé dans sa poche.
Le soir la fièvre avait disparu.
Quatre jours après, Georges déjeunait de bon appétit tout en songeant qu'il était bien près de Paris et qu'il voudrait bien s'en aller, lorsqu'il vit apparaître Chariot, son autre providence.
Chariot s'adressa à Joseph Corbin :
— Bonjour, monsieur Corbin,
— Bonjour, Chariot.
Tout le monde, dans la salle connu, regardait et écoulait ; Chariot s'en aner-
2!0 LES DEUX l'RÈRES
— Voulez -vous que mon cousin Jean vienne passer deux jours avec moi chez mon parent.
— Pardieu ! c'est une occasion... Il vient d'avoir une fièvre... de cheval... et cela lui fera du bien.. .Nous parlons samedi, cela le remettra.
— Eh bien, en route!
— Attends donc, morbleu ; il faut que ce garçon se change, et que je lui donne pour boire.
L'expression de maître Corbin était si vraie et si naïve, que les écouteurs y furent trompés. On monta à la chambre, et Georges, après avoir chaleureusement remercié le roaliei , demanda des nouvelles à Charlot.
— Tout va bien... Voici trois sauf-conduits... On vous attend avec impatience, et j'ai découvert une cachette admirable où je défie les limiers de trouver une compagnie... Vous serez chez vous et à cent lieues, si vous voulez.
— Partons!... tu me diras le reste en roule.
LES DEUX FRÈRES ttl
Le soir même, le général et ses deux fidèles soldats arrivaient sans encombre à l'£rmitage. On devine avec quel bonheur Georges fut reçu par sa famille, par Blanche surtout, qui ne put, en le revoyant, que se jeter à son cou et s'écrier :
— Mon Georges !
Le lendemain, Chariot porta au maître roulier une forte somme que le général le priait d'accepter , en souvenir de son ancien domestique; il le priait aussi de conserver son portrait qu'il lui faisait parvenir sur une magnifique tabatière.
Corbin était priseur.
— Ce sera celle des dimanches, s'écriaf — il, et elle ne me quittera jamais.
H li
Expiation,
Depuis huit jours, le général Georges Castelnau était caché chez lui, et trois visites domiciliaires avaient été faites inutilement pour le découvrir. Mais cet état de choses n'était pas supportable, et Diétrich avait déjà proposé plusieurs fois de partir pour l'Italie, afin d'y trouver un refuge as-
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suré contre les vexations qu'il prévoyait, lorsque le brave Chariot arriva une aprèsmidi, tout essoufflé et hors d'haleine.
— Vite, vite, monsieur Castelnau, dit-il au père de Georges, ayez l'obligeance de remettre ce papier au général !
Et le pauvre garçon, épuisé, se laissa tomber sur une chaise qui se trouva à sa portée.
Il avait couru depuis Paris.
On s'empressa de lui faire prendre un verre d'une liqueur cordiale, et il commençait à peine à reprendre ses forces, lorsque Georges entra, tenant à la main le pli apporté par l'honnête soldat.
— Sauvés ! nous sommes sauvés! s'écriat-il. Voici une ordonnance d'amnistie personnelle et une lettre flatteuse qui l'accompagne... Mon brave camarade, ajouta-t-il en s'adressant à Lharlot, je ne pourrai jamais m'acquitter de ce que je te dois...
— Vous ne vous souvenez plus de Leipsic, où j'aurais laissé ma peau sans vous, mon général !
— Eh bien ! laissons cola ; tu ne nous
quitteras plus, Chariot, et il faut que Gauthier consente aussi à vYvre avec nous !
— Merci, mon général, c'est plus de chance que nous n'en méritons ; mais j'accepte pour Gauthier et pour moi...
Après les premiers moments d'expansion, le général voulut savoir comment Rigaut avait obtenu une telle faveur du nouveau pouvoir.
— Parbleu ! mon général, cela n'a pas été bien difficile... Nous étions, ce matin, Gauthier et moi, chez le père La Chopine, au coin de la rue du Vieux-Colombier, en train de parler du pays... Il faut vous dire que c'est chez lui que nous avons vu le vieux Russe aux sauf-conduits... Une bonne figure tout de même pour un Russe.
Georges entrevoyait déjà une partie de la vérité. Il décacheta rapidement et parcourut des yeux une lettre qu'il tenait à la main. . Une grande pâleur couvrit son \isage.
Pour lors, continua Chariot, nous voyons entrer le vieux bonhomme, et comme il s'était bien montré il y a quelques jours, je lui offre de trinquer avec nous... il accepte.
— Eh bien! père Cosaque, lui dis-je, quoi de nouveau ?
— Pas grand'ckose, dit-il, sinon que je suis venu ici depuis deux jours pour vous rencontrer.
— Ah ! Et à quel propos, mon vieux?
— Connaissez-vous le général Georges Gastelnau?
La question était tellement brutale que j'y vis un piège; j'envoyai un grand coup de, pied par dessous la table dans les jambesde Gauthier, et je dis au Cosaque :
— Pour cela, oui et non, mon vieux, cela dépend de ce que vous lui voulez.
— Je comprends... vous avez peur d'être trompé et de nuire au général ; mais soyez sans crainte, vous n'avez plus rien à redouter pour lui.
— Comment cela?
— C'est bien simple : mon maître a fait des démarches, et le roi Louis XVIII, à sa considération, a accordé une ordonnance qui le met à l'abri de toute recherche pour le passé.
— Et la preuve ?
— La voici.
Il tira alors de sa houppelande un grand paquet de papier, une espèce de lettre carrée, qu'il me mit entre les mains. Alors j'ai pensé qu'il voulait me faire jaser, et j'ai pris mes petites précautions... j'ai mis le paquet dans ma poche, et j'ai dit à Gauthier de garder le vieux chez le père La Chopine, pendant que j'irais faire une course, et me voici... Je vais m'en retourner tranquillement pour relever le camarade de sa garde.
— Tu prendras une voiture, et tu ramèneras Gauthier avec toi.
— Oui, mon général.
— Mais il faudra savoir le nom de ce Russe.
— Il l'a dit, mon général ; je crois qu'il s'appelle Iwan.
À ce mot, les anciens hôtes du château d'Àrrow jetèrent une exclamation de surprise. Georges sentit une larme s'échapper de ses paupières, et Blanche se pressa contre son mari, comme pour le défendre, tant le sou-
venir évoque par le nom d'Iwan offrait de sensations terribles et mal éteintes.
Lorsque Chariot fut parti, Georges entraîna Blanche avec lui dans le fond du jardin :
— J'ai un grand service à te demander, naa Blanchette.
— Parle, mon Georges... Ne suis-je pas à loi tout entière?
— Il m'est impossible de parler à mon père du comte d'Àrrow... et pourtant je ne puis refuser de faire ce que me demande cette lettre.
La jeune femme parcourut des yeux te pli que lui tendait son mari, et qui ne renfermait que quelques lignes :
« Au nom de tout ce que j'ai souffert, Georges, au nom d'Eugénie morte et de notre enfance, obtiens pour moi le pardon de mon père avant que je meure... Je me suis empoisonné, et il ne me reste pas deux jours à vi\re. Il m'était impossible d'endurer plus longtemps le supplice que je supporte depuis de si longs mois... Je t'en conjure, Georges, mon frère, ne repousse pas ma
dernière prière, et fais que je puisse vous voir tous encore une fois!... Je serai seul à Ville-d'Àvray, ce soir, à huit heures, à l'extrémité du jardin de ta maison, et j'y attendrai ta réponse. »
— Dans la joie que j'ai éprouvée à me retrouver libre et en sûreté auprès de toi, ma Blanche, j'avais oublié de lire cette lettre, que j'ai trouvée dans l'enveloppe du paquet apporté par le brave soldat que tu viens de voir... C'est un vague pressentiment qui me l'a fait ouvrir tout à l'heure.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, mon ami, et je vais voir notre père, il ne me refuse jamais rien. Donne des ordres pour qu'on prépare l'appartement de notre malheureux frère, et attends-moi ici.
Blanche était adorée par Jean Castelnau et Rosette ; le vieillard ne savait comment lui témoigner sa vive affection, et la jeune mère était la meilleure ambassadrice qui pût se charger de plaider la cause de l'infortuné Gustave.
Elle aborda le vieillard avec une charmante càlinerie et sous prétexte d'une pro-
Il 13*
226 LES DLUX FRÈRES
menade à faire, elle le conduisit tout près de l'endroit où elle avait laissé Georges.
— Comprenez-vous cela, mon père? disait-elle à Jean Castelnau. Georges me laisse seule pour ma promenade habituelle. Il est bien sûr d'être grondé.
— Ce serait la première fois que vous le gronderiez, chère fille, et je crois que vous retarderez encore.
— C'est vrai... D'ailleurs il ne me gronde jamais, lui.
— Pourquoi vous gronderait-il? Vous ne pensez qu'à son bonheur et à celui de tous ceux qui vous entourent.
— Oh! je vous récuse, mon père; je connais voire excessive indulgence pour moi, et vous me traitez en enfant gâtée.
— Ne méritez -vous pas qu'on vous aime?...
— Je fais bien aussi mes petites malices à la sourdine... Et, tenez, puisque nous sommes seuls, je vous dirai qu'il m'est déjà arrivé de lui faire des misères, des cachotteries...
Si Jean Castelnau avait regardé sa belle-
fille, il l'eût vue rougir de son mensonge ; mais le vieillard ne s'en aperçut pas, et lui dit d'un ton enjoué :
— Je voudrais bien être de moitié dans vos complots...
— Il ne tient qu'à vous, et, si vous voulez, je vais vous conter le plus gros de mes péchés.
Ils s'assirent à deux pas du massif qui abritait Georges.
— Figurez-vous que, quoique Française de cœur et presque de naissance, par ma bonne mère, j'ai conservé des intelligences en Russie...
Jean Castelnau fit un bond ; mais à la vue du visage. calme et souriant de Blanche, il se rassit. . . Mais ses traits avaient quelque chose de contraint, qui imprimait à sa physionomie une nuance de tristesse.
Blanche n'eut pas l'air d'y prendre garde et elle continua :
— j'ai failli devenir la femme d'un prisonnier français... avant de connaître mon Georges, et il n'a pas tenu à mon pauvre oncle si ce mariage n'a pas eu lieu... J'étais
destinée à devenir tout à fait Française...
— Dieu ne pouvait vous laisser là-bas, dit Jean avec un accent naïf de tendresse paternelle.
— La triste vie de cet homme m'a fortement impressionnée depuis que j'en ai connu les détails, bien que je ne l'aie vu qu'entouré des splendeurs de la fortune...
— Qu'est-il devenu? demanda Jean tout ému malgré lui.
— Aux yeux du monde, il occupe une des positions les plus brillantes de l'empire; mais je crois que l'enfer n'a pas de tortures pareilles à celles que ce malheureux supporte. Voici son histoire telle qu'on me l'a apprise...
— J'allais vous prier de la raconter.
— L'homme dont je vous parle, mon père, s'était épris de la nièce de son bienfaiteur, et, malgré la différence du rang et peut-être de fortune, son amour était agréé, lorsqu'il fut appelé sous les drapeaux.
« Partagé entre le chagrin de quiHer celle q'j'il aimait et le désir de se rendre digne d'elle, il dut rejoindre le corps d'armée au-
LES DEVX FRÈRES 22^
quel il appartenait... Bientôt il se fit distinguer et il obtint un avancement rapide, grâce à son courage et à sa conduite exemplaire. Il était déjà colonel, lorsque, dans une rencontre malheureuse, il tomba au pouvoir des Russes.
Jean Castelnau restait palpitant de crainte et d'émotion, attentif au récit de Blanche.
— Les bulletins annoncèrent sa mort. À cette nouvelle, sa fiancée tomba gravement malade; ses parents, plongés dans la douleur et le désespoir, virent mourir sous leurs yeux le digne homme qui avait surveillé l'éducation de leur fils...
— Mais c'est de mon fils Gustave que vous me parlez, s'écria le vieillard ; qu'est-il devenu?... Achevez, je vous en prie !
— Le colonel français était tombé entre les mains du comte Ostroff, mon oncle, qui se prit poi:r lui d'une amitié sincère, et qui aurait favorisé son évasion, s'il eût été possible. Mais un ordre de l'ompereur ne laissait au prisonnier que l'alternative entre le service du czar et la Sibérie... On employa tous les moyens pour le convaincre : tout fut
inutile et, pendant plusieurs semaines, il refusa opiniâtrement ce qu'il regardait comme un déshonneur. Enfin, le jour de son départ pour la Sibérie était arrivé et il allait faire partie du convoi, lorsque la vue du knout et celle du supplice infâme des verges lui donnèrent le vertige... Il céda!
Jean Castelnau était devenu d'une pâleur mortelle: de grosses larmes coulaient silencieuses sur son visage; l'homme fort se sentait défaillir.
Blanche lui tendit la lettre de Gustave.
Le malheureux père la lut à travers ses larmes, puis, la rendant à Blanche, il ne dit que ces simples paroles :
— Qu'il vienne, le passé s'efface devant la mort!
Puis, il s'éloigna, afin, dit-il, de préparer Rosette à ce coup inattendu.
Georges franchit l'espace qui le séparait de sa femme :
— Merci, chère Blanche, lui dit-il, je désespérais delà réussite ; mais tout l'est possible, à toi...
— Il m'a fallu dire un gros mensonge...
— Ton mensonge est une bonne action, chère mignonne... Mais mon pauvre père doit avoir éprouvé un choc terrible.
Le soir, Georges et Blanche allèrent audevant de Gustave, qu'ils avaient aperçu à quelque distance, se traînant à peine à côté de son cheval, sur lequel il n'avait plus la force de se tenir.
Le malheureux avait déjà l'empreinte de la mort tracée sur le visage, et pourtant, à la vue de son frère, il retrouva assez d'énergie pour hâter le pas... Georges le reçut dans, ses bras .
— Sois béni, Georges, et vous, Blanche, soyez heureuse pour le bien que vous me faites!... Et mon père?
— Il t'attend, Gustave...
— Dieu ! je tremble de me présenter à ses regards. . . Mais il le faut ; c'est une partie de l'expiation !
Georges conduisit son frère à l'appartement qui lui avait été préparé, et le docteur Fritz s'empressa de lui offrir ses soins.
— C'est inutile, docteur, lui dit-il ; il n'y a plus rien à faire, et j'ai pris mes arrangements en conséquence.
L'entrevue de Gustave avec son père et sa mère fut déchirante.
Jean Castelnau, à la vue de son fils mourant, oublia toute sa sévérité pour ne se souvenir que de son affection paternelle. 11 lui ouvrit les bras et le bénit.
Quant à Rosette, la bonne mère qui avait tant pleuré, trouva encore de nouvelles larmes pour effacer de l'àme de Gustave les odieux souvenirs qui l'assiégeaient : elle eut le vrai courage des mères, et voyant que son fils était condamné, elle s'établit à son chevet et lui prodigua ces douces consolations qui donnent la force de mépriser la vie.
Gustave mourut le surlendemain , sans agonie, après avoir vu réaliser son vœu le plus cher : il emportait le pardon des siens, l'indulgence de son père, et il allait dans un monde meilleur rejoindre Eugénie dont le nom adoré fut la dernière parole qu'il prononcé*
On l'enterra sans pompe, selon son désir, et sa tombé fut recouverte d'une pierre sans nom, portant seulement la date de sa mort.