II. H
S4S IES DEUX FIIÈKES
Metz, lorsque mon attention fut éveillée par des cris déckirants qui partaient d'un moulin à vent à deux cents pas de la route.
Je cours vers le moulin, et, au moment où je vais franchir le seuil de la porte, je me trouve en présence d'un malheureux ouvrier, que deux hommes portaient entre leurs bras, pour lui faire gagner une auberge, située à quelque dislance, où il pourrait recevoir les premiers soins. Le pauvre diable était couvert de sang et ne pouvait parler ; sa femme sanglotait derrière lui et pouvait à peine contenir l'explosion de sa douleur.
En deux mots, je fus au courant de la situation.
On essayait la marche du moulin, et l'ouvrier chargé de graisser les engrenages, s'était, par imprudence ou par mégarde, placé à l'entrée des rouages au lieu de se tenir à la sortie, puis, il s'était mis à la besogne. Le mécanisme s'ébranle, et tout à coup, le voilà saisi par la manche de sa blouse ; le corps suit le mouvement, encore une seconde», et
l'infortuné est broyé, pétri, entre les dents de la fatale machine...
Par un de ces hasards inexplicables, par suite, peut-être, d'un heureux défaut de la fonte, à l'instant où le corps de l'ouvrier s'engage, un horrible craquement se fait entendre et le plus grand des deux rouages se brise en éclat ! Mais le malheureux est labouré de blessures, il a plusieurs doigts broyés, deux côtes enfoncées, et sa poitrine n'offre plus à l'œil que de sanglants sillons.
Je le fais transporter en toute hâte, et on l'établit sur un lit de sangle dans la chambre la plus aérée de l'auberge.
Après les premiers soins et les secours les plus pressants, je songe à faire venir les hommes de l'art ; le docteur L*** était absent. Au bout d'une heure, les gens dépéchés à la ville reviennent avec deux médecins, des bons, des meilleurs amis du docteur.
Je fus admis à leur consultation, honneur fort rare et fort exemplaire de la part de ces
messieurs, qui ne brillaient pas par leur bienveillance ou leur condescendance.
C'est un homme mort, dit l'un des deux, après un court examen.
— C'est aussi mon avis, reprit l'autre.
— Si nous nous en chargeons, nous ne le tirerons pas d'affaire...
— Et ce sera une mauvaise affaire dont les jaloux profiteront... Les badauds ne manqueront pas de dire que si nous ne l'avons pas sauvé, c'est par ignorance.
— D'ailleurs, il faut attendre, monsieur a fait tout le possible, et il conviendrait de le faire transporter à l'hôpital.
Je ne pus m'ernpêcher d'ajouter :
— Où vous aimeriez mieux le voir mourir qu'entre vos mains.
— Mais, mon cher monsieur, c'est tout naturel.
— Très bien, messieurs, je vais le faire transporter, je ne serai pas désavoué par le docteur L**\
La consultation finit là. J'étais indigné de tant de petitesse ; je m'empressai de faire arranger des matelas sur un brancard, et
j'accompagnai moi-même le blessé à l'hospice civil, où la supérieure l'admit aussitôt. La digne religieuse autorisa même provisoirement la pauvre jeune femme, dont la grossesse était très avancée, à demeurer auprès de son mari, qui ne sortait pas de l'état de prostration extrême où il était tombé.
Il était neuf heures. Je courus à l'hôpital militaire, et j'arrivai en même temps que le docteur.
— Quoi de nouveau? me dit-il, en voyant mes traits bouleversés.
Je lui racontai tout.
— Les lâches ! murmura-t-il.
Ce furent les seules paroles qu'il prononça.
Après la visite, qui fut courte, nous revînmes à notre blessé.
Sa femme, qu'il ne reconnaissait pas, pleurait à chaudes larmes près de lui.
Le docteur l'examina rapidement.
— Calmez-vous, mon enfant, dit-il avec bonté, je réponds de votre mari, et il pourra encore travailler.
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— Oh. merci, monsieur, vous me rendez la vie ?
— Et comme il ne pourrait pas avoir de
re garde-malade que vous, on va le s aans une chambre, hors de la salle commune ; on vous y dressera un lit et vous exécuterez mes prescriptions... Retournez chez vo mettre ordre à vos affaires, et revenez dans deux heures.
Le docteur profita de l'absence de la jeune femme pour pratiquer plusieurs opérations indispensables sur les doigts mutilés de son mari, et quand elle revint, elle n'eut qu'à s'établir auprès de lui.
Disons tout de suite que le docteur tint parole, et que six semaines après, le pauvre garçon sortait de l'hôpital en bénissant son
■.-pendant, aussitôt que le docteur eut I îiné ave mon blessé, et comme il se disposai! à se retirer, on vint le prier de voir une des sœurs qui se mourait.
— Venez avec moi; c'est une occasion pour vous de voir la dernière phase de la phlhisie...
Ces mots avaient été dits à voix basse ; je suivis le docteur, et bientôt, à travers les couloirs et les corridors, nous arrivâmes à la chambre, ou plutôt à la cellule de sœur Louise.
C'était le nom de la religieuse.
La malade ne bougeait pas et semblait attendre la mort avec une sorte d'anxieuse patience; elle paraissait étudier en elle-même la marche de son ennemi invisible. Sa figure était de cire, et ses deux pauvres mains amaigries, jointes sur sa poitrine, paraissaient diaphanes.
Quelquefois un léger accès de toux la dérangeait de sa méditation; alors elle portait lentement son mouchoir a sa bouche et le retirait taché de s.ang.
— Voici le moment arrivé, docteur, ditelle doucement.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Rien pour mon corps, dit-elle, je n'ai pas un quart d'heure à vivre... J'ai pris mes précautions, j'ai reçu les derniers sacrements, et les prières de l'agonie vont commencer pour moi.
Le docteur était émw ; la malade poursuivit :
— Vous pouvez me rendre un grand service.
— Je le ferai volontiers.
— Vous souvenez-vous du père Noël?
— Si je m'en souviens!... Comme si c'était hier... Mais quel rapport?...
— Je suis Petiote...
— Grand Dieu !
— Je vous demande, comme une grâce, de servir de père à mon jeune frère, à mon pauvre Henri...
— Je vous le promets.
— Merci, docteur ; à présent, je puis mourir tranquille.*
Et elle tendit sa main au docteur... Le vieux médecin la saisit et la pressa entre les deux siennes ; je vis tomber une larme de sa paupière...
Au même instant les sœurs entrèrent et s'agenouillèrent autour du lit; elles commencèrent les prières des mourants. On était à la fin des versets sacrés, lorsqu'il se fit une transformation rapide dans les traits de
la malade ; ses yeux s'animèrent d'un vif éclat, ses joues prirent une teinte rosée, et elle dit avec une expression étrange :
— Voici la délivrance!... Adieu, mes sœurs, adieu, docteur... priez pour moi !
Sa tête, qu'elle avait soulevée, retomba inerte sur l'oreiller; elle était mortel
La chasse aux sangliers.
Le spectacle de cette mort, joint à l'émotion profonde qui l'avait précédé, me laissa pendant plusieurs jours une impression de tristesse indéfinissable. J'étais, en outre, dévoré de curiosité, el j'aurais roulu connaître l'histoire de Petiote. Mais le docteur était
devenu triste lui-même et beaucoup plus taciturne que d'habitude, et je n'osai l'interroger.
D'ailleurs, la jeunesse aidant, d'autres préoccupations me survinrent, et je finis par oublier cette scène dont j'avais été le témoin.
Vint tout doucement la Saint-Hubert. C'est un grand saint vraiment que le patron des chasseurs, ce digne évêque, émule de Nemrod, dont les hauts faits de vénerie servent encore d'exemple aux générations modernes ! Il me semble voir sa portraiture placée dans l'église de mon village natal.,, le saint futur, alors chasseur déterminé, est à cheval ; sa culotte de velours vert et son justaucorps de mousquetaire, — ainsi l'a voulu le peintre, — tranchent avec la robe blanche, marquetée de rouge, de son cheval ardennais ; le coursier a les jambes d'un bai foncé; quatre balzanes les décorent et il porte l'étoile au front. Deux magnifiques lévriers regardent leur maitre avec une sorte d'étonnement curieux, tandis qu'un basset rabougri
semble hurler de toute la force de ses poumons... C'est que le chasseur est à l'instant le plus critique de sa carrière et qu'il va mettre bas les armes.
Devant lui se pose en maître un grand vieux cerf portant le crucifix entre deux bois formidables...
Hubert est pétrifié.
Souvenir d'enfance, me direz-vous?... Je ne le nie pas, et j'avoue môme que je n'ai pas vu l'illustre croûte depuis 1829, avec les yeux de l'enfance ; mais le regard de vingtcinq ans me produisait presque la même impression que celui de cinq ou six ans. Il n'y avait qu'une chose incompréhensible pour moi dans cette peinture enfumée, c'était le tricorne du héros, qu'on eût pris pour celui d'un garde-du-corps.
Aujourd'hui, cela ne m'étonne plus, depuis que j'ai appris à connaître un peu les us et coutumes de l'humanité. Je sais que nous aimons à affubler de notre défroque, au mail 15
tériel comme au moral, ceux qui ont vécu avant nous, et cela ne m'étonne plus... Nous verrons, un de ces jours, quelque archéologue découvrant qu'il existait une Bourse à Athènes ou à Sparte, ou bien qu'on y possédait un Observatoire destiné à la découverte des planètes vagabondes...
Grand bien vous fasse!
En tout cas, je ne veux pas m'en dédire, Hubert fut un grand chasseur, et saint Hubert un grand saint ; aussi sa fête est-elle bien observée par fous les chasseurs et chasserots, depuis les braconniers des montagnes jusqu'aux calicots parisiens, qui vont manquer l'alouette dans la plaine Saint-Denis.
Donc, c'était la Saint-Hubert de l'an de grâce 1845.
J'avais un congé de huit jours, et de bons amis, un peu fous, pleins de cœur, que j'aimais de tout mon cœur et qui me le rendaient alors, — Dieu fasse paix aux morts ! — m'a-
vaient invité à la fête des chasseurs du canton.
J'avais accepté sans sourciller.
Remarquez bien, lecteurs, que fêter là Saint-Hubert équivaut à attaquer le col de la Tchernaia ou à monter à l'assaut d'une redoute.
Sur quinze ou seize, il ne restait, après cinq heures de combat, que huit hommes debout...
Un d'entre les survivants s'écrie :
— J'ai une proposition à faire!
— Propose, fut-il répondu en chœur.
— On a vu des sangliers dans le chemin d'Aubréville, près de l'arbre au père Noël... qui veut venir à l'affût?
— Moi ! moi !
Tout le monde, —j'entends les soldats valides, — avait répondu.
— Eh bien ! écoutez.
— - Ecoutons.
— Il y a une hutte de charbonniers à la . pointe de la Faumerelle, ce sera notre quartier-général.
— Adopté.
— On va garnir les carnassières de provisions de guerre et de bouche; la gourde sera pleine, et nous parlons... Les rôles seront distribués sur place.
— Adopté à l'unanimité !
Voilà comment il se fît que, le 3 novembre 1845, nous partîmes à minuit pour le chemin d'Aubréville.
On arriva à une heure.
A cette époque, la rentrée ne commence pas avant quatre ou cinq heures; nous avions du temps de reste. On alluma du feu dans la hutte ; puis on se mil à causer pour tuerie temps et ne pas dormir. Nous étions éloignés de plus d'un kilomètre des postes que notre chef improvisé avait désignés ; on pouvait faire tout ce qu'on voulait. Au surplus, le sanglier, occupé dans les champs,
se soucie peu de ce qui se passe dans la forêt, et réciproquement.
On passa une gourde, on attisa le feu, et la porte close, — savoir, la bourrée servant de porte bien adaptée à l'ouverture de la hutte, — on entendit se dérouler les plus mirobolantes aventures de chasseur que l'imagination peut enfanter dans des jours de délire. C'était un assaut de charges, un cliquetis de menteries les plus audacieuses et les plus extravagantes.
Seul, notre guide n'avait pas pris part à la mêlée. Il s'était contenté de vider le reste de la première gourde. A la fin, fatigué sans doute du vacarme et des mensonges de chasseurs qui faisaient autour de lui un bruit à fendre la tète, il dit d'une voix sourde :
— Tout cela, c'est bien!... mais vous ne savez pas seulement où vous allez !
— Nous allons à l'affût du sanglier.
— Sans doute ; mais connaissez- vous l'histoire du hêtre au père Noël ?
258 LES DECX FRÈRES
On ne répondit pas.
— Donc, vous n'en savez pas le premier mot, et c'est près de là que sont vos postes.
— Eh bien ! racontez-la.
— Je vous préviens d'abord que ce n'est pas une blague de chasseur.
Ce fut un cri de réprobation contre le terme malencontreux qui venait de se faire entendre.
L'orateur ne sourcilla pas ; il attendit la fin du bruit.
— Je vous dis ceci par précaution, parce qu'à force de faire des amplifications et des hyperboles, le chasseur finit par ne plus trop savoir la limite entre le vrai et le faux ; exactement comme quand il s'agit d'une perdrix tombée sur un terrain prohibé... Ce que je vais vous conter, je l'ai vu, et j'engage mon honneur à ne pas dire un mot inexact.
Nous serrâmes le cercle autour du Gonleur.
— L'hiver de 1829 avait été long et rigoureux; la misère était grande par ici... On trouva dans les bois bien des gens morts de faim et de froid, car vous savez que les forêts d'Àrgonne sont dures par la neige et la glace. Cependant, il paraît que l'amour a plus de feux qu'il n'en faut pour corriger tout cela, et les mariages allaient leur train cet hiverlà, comme toujours. On les bâcle à la veillée, puis, vienne l'alouette, et l'affaire est faite.
Le conteur reprit haleine, fît une visite à ma gourde et poursuivit :
— Il y avait à AubrévilTe un garde des forets, fort estimé et fort aimé de tout le monde : c'était le père Noël...
— Le père du fou qui est mort il y a une douzaine d'années? se risquèrent à demander quelques voix.
Le père du pauvre fou !... Or, le père