LES DS
avait trois enfants, un fils a lui, ce fou
vous parlez, puis une fille, et un fils de
>u, qui n'avait pas encore perdu la rai-
poque dont je vous parle. La fille
était bien la plus charmante créature qu'on
oir, gaie, avenante, à l'œil vif, avant toujours le sourire et la chanson aux lèvres. Nous la regardions tous comme notre enfant, et vrai, il n'y avait pas un de nous qui n'aurait voulu contribuer à sa dot. Elle aimait un garçon du village: les accordailles étaient faites, et tout présageait un bon ménage. Quant au petit Henri, il avait deux ans, était bien gentil, avec de grands cheveux noirs bien boucles et des veux d'un pouce... Sa mère était morte en le mettant au monde.
Je n'y pus tenir; tous mes souvenirs tnient ravivés, et je demandai au conteur :
— Comment s'appelait la petite fille du Noël d
— Nous l'appelions tous P mais
; était boni-
Je crois qu'on aurait pu me couper la jambe sans me faire crier; tout mon sang était remonté au cœur, et mes oreilles bourdonnaient.
— Donc, Petiote allait être mariée le lendemain. C'était vers la fin de janvier, et tout était prêt pour la noce. Le père Noël, en chasseur enragé, avait invité plusieurs de ses amis ; il en avait beaucoup. J'en étais, et il y avait avec nous le docteur L***, qui a tant fait de bien par ici ; mais il aimait alors beaucoup lâchasse, et il était très lié avec le père Noël.
Ils s'étaient beaucoup connus autrefois, et avant de faire la chasse aux sangliers, ils avaient fait ensemble la chasse aux Prussiens. Le père Noël et le docleur en démolissaient bien une douzaine par semaine, et cela alla si loin qu'ils furent obligés de se cacher dans les bois de Hësse, ici près. Ils avaient choisi leur retraite dans un trou creusé par les eaux, abrité par une grande roche et des broussailles ; et Petiote, qui
était alors grande comme ma botte, allait tous les jours leur porter à manger... Malgré ses pauvres petits sept ans, elle partait tous les jours pour la forêt, dont elle connaissait tous les sentiers, et elle faisait mieux qu'un homme. Tous les jours, quand elle était partie, les deux reclus chargeaient leurs fusils et s'en allaient abattre une couple de Prussiens. C'était leur dessert.
Un immense éclat de rire prouva à l'orateur que nous aurions tous pris volontiers notre part du dessert du père Noël et du docteur. Je comprenais maintenant tout l'intérêt que mon chef de service devait porter à accomplir le dernier vœu de Petiote.
La veille d'un mariage, les cloches chantent leurs plus gais refrains. Elles avaient donc bien carillonné pendant qu'on dînait chez le père Noël, la veille du mariage de Petiote. Il nous raconta ses prouesses contre les étrangers, ce qui ne lui arrivait jamais que dans les moments de grand plaisir ; le docteur riait comme un fou au souvenir
de ce qu'il appelait les jours du bon temps ; le fils Noël lui-même était presque gai ; tout allait pour le mieux du monde.
— Au dessert, le père Noël parla d'une chasse aux sangliers ; on en avait vu par ici, et il voulait voir, au repas de noces de sa petite-fille, trois ou quatre hures et autant de paires de pieds, sans compter un jambon ou deux, s'il s'en trouvait de tendres.
Tout le monde fut d'accord, et nous voilà partis !
— Il est temps que nous partions aussi, ajouta le vieux chasseur, je vous conterai le reste sur le lieu même de leur chasse; c'est aussi la place marquée pour la nôtre.
Quand nous arrivâmes dans le chemin creux d'Aubréville, il faisait un clair de lune magnifique; chacun reconnut son poste, puis, avant de s'y placer, on réclama la Un de l'histoire.
— C'est juste!... Vous voyez ce hêtre à gauche; c'est votre poste, monsieur Morel ... eh bien ! c'est là le hêtre du père Noël.
tCÏ LF.S DEUX FItÈKES
— Comment cela?
— Le chêne contre lequel nous voici appuyés était le poste de son fils, et -lui-même s'était embusqué derrière ce gros charme qui est à vingt pas de ce côté-ci. Le hêtre est à peu près au milieu de la distance, mais du côté opposé.
— (Test cela.
— Le docteur était plus loin que le père Noël ; les autres étaient disséminés par les clairières, et moi, je me trouvais ici, à côté du fils... Pauvre diable ! il me disait en nous postant que jamais son père n'avait fait une chasse blanche, et que nous ne seritSfopas longtemps avant de voiries bêles... Le fils
ël, à trente-cinq ans, n'avait jamais aimé que son père et sa mère, pui- s sa femme et ses enfants; son fusil mens venaieiv
en dernier lieu. Le reste du monde lui était aussi inconnu que les savane^ de l*Àmérique. »4?
Un frisson nous passa à tous par le dos, tant l'expression et le timbre du conteur
LES DEUX FItÈRES 2G'Ô
avaient quelque chose de sombre et de sinistre.
— Surtout, nous dit le père Noël en allant prendre sa place, attention I fju'on ne perde pas sa poudre, qu'on vise bien sa bète et qu'on prenne garde aux accidents !
— Il y Rivait un quart d'heure qu'on se taisait , lorsque nons entendons les sangliers. Ils s'en venaient tranquillement à deux par un petit sentier aboutissant au he-
e ; il leur arrivait même de s'amuser en chemin, mais on voyait que leur intention était de gagner la chaussée. Lorsqu'ils furent à belle portée, à dix ou douze pas, le père Noël cria :
j —À toi, Noël!... feu des deux coups!
obéit; il tenait son fusil à l'épaule is plus d'une minute, c'était un habile tireur, qui ne donnait rien au hasard... Au moment où le premier coup partit, un des ;]iers roula dans le fossé en se débattant ; au second coup, nous entendîmes un cri étouffé :
— Seigneur, je suis mort!
— La charge avait fait ricochet contre le tronc du hêtre, et le père Noël gisait à son poste, traversé d'outre en outre par un lingot. Son fils jeta son fusil et courut à lui :
— Mon père ! . . . mon père ! ... je suis maudit I j'ai tué mon père.
— Et il couvrait le vieillard de baisers ; il cherchait à étancher le sang qui coulait à longs flots de la blessure béante. Le père Noël lui prit la main, et, calme comme un Spartiate, il lui dit :
— Tu n'es pour rien là-dedans ; c'est la fatalité qui a tout conduit... Ton coup de fusil a été bien tiré, tes deux sangliers sont en bas, je les ai vus... embrasse-moi pour toi, pour Petiote et pour Henri, je vais retrouver ta mère et ta femme.
Le docteur accourut.
— Son vieil ami lui serra la main et rendi t le dernier soupir.
— Nous eûmes bien du mal à empêcher
son fils de se passer son couteau de chasse à travers le corps, et nous dûmes le désarmer et lui lier les bras pour le mettre hors d'état de se nuire à lui-même. Le pauvre garçon faisait pitié ; jamais dans ma vie je n'ai été témoin d'un aussi cruel désespoir...
Nous étions restés haletants, attentifs à ce lugubre récit, et pas un de nous ne songeait à ouvrir la bouche.
— Ce n'est pas tout, ajouta le chasseur ; nous fîmes à la hâte une civière sur laquelle nous rapportâmes le corps de notre vieux camarade Muais il ne s'agissait plus de noces; ce fut un enterrement qui en prit la place.
« Au retour du cimetière, le fils Noël était fou!... Sa folie, quoique douce et inoffensive, tint bon contre tous les efforts de la science et du dévouement.
— Et Petiote?
— Petiote rendit à son futur sa parole et se mit à soigner son père et à élever son jeune frère... Cette mission de patience dura
26S LBS DEUX FRÈRES
quatre ans, au bout desquels le pauvre fou alla rejoindre ceux qui étaient partis avant lui. La courageuse fille était à bout de forces; elle confia à un frère de sa mère le .soin du petit Henri, et, le désespoir dans l'àme, elle se fit sœur de charité. Son futur l'avait attendue pendant un an, puis il s'était marié à une fille d Varennes, qu'tl n'aimait pas, et avec laquelle il commençait à se quereller le lendemain des noces... Petiote faillit en mourir de chagrin... Depuis quelle est religieuse, je n'ai pas eu de ses nouvelles.
— J'en ai eu, moi, hasardai-je...
— Eh bien ?
— Elle est morte il y a dix mois !
— Pauvre chère âme !... Elle a bien souffert!
— Et son frère Henri ?
— C'est maintenant un grand et beau garçon de dix-huit ans; il demeure toujours aux ïslettes... Il a su se faire aimer de tous ceux qui le connaissent.
— J'en étais sur.
— Allons, à nos postes!... Nos gredins vont arriver, et surtout qu'on ne se tue pas !
Deux heures plus lard, nous reprenions le chemin du logis, après avoir tué deux grosses bètes et trois marcassins, que l'on envoya chercher avec une charrette.
La pareîe du docteur.
À peine fus-je remis de la fatigue de cette nuit d'affilt, que je m'empressai d'écrire au docteur L***.
« Vous souvient-il, mon cher maître, de cette pauvre sœur Louise, que nous avons
vue mourir ;iu commencement de cette. année? Je viens d'apprendre son histoire et celle de Pétiole, par conséquent, san> l'avoir aucunement cherchée. Son frère Henri est chez son oncle maternel, aux Islettes.
« Ne m'en veuillez pas de vous entretenir de choses qui ne me regardent pas, et dont vous n'avez pas cru devoir me parler ; mais j'ai pensé que ce dernier renseignement vous serait agréable, et je vous l'adresse presque aussitôt que je l'ai appris. »
Le surlendemain, je reçus la réponse du docteur. Je la transcris tout entière.
«Merci mille fois, mon cher Félix. Si je ne vous ai pas parlé de tout cela, c'est que je n'aime pas à faire de la peine, et que je sais que vous auriez souffert de me voir souffrir. Voulez-vous aller de ma part aux Islettes, et prier le jeune homme de venir passer un ou deux jours avec moi? Faites pour le mieux possible. J'irais moi-même, si je ne m'étais pas donné une entorse qui me condamne à garder la chambre. À vous. »
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Le lendemain, à neuf heures du matin, j'étais aux Isleltes. Je trouvai là un brave garçon, fort et courageux, allant à la charrue comme un vieux laboureur, et travaillant du malin au soir.
Son oncle n'en parlait qu'avec attendrissement, et sa tante l'adorait : il était rempli de bonnes qualités et comblait de prévenances et d'attentions les parents de sa mère.
Il y avait cependant un point sur lequel ils n'étaient pas d'accord, et il y avait presque querelle toutes les fois que Henri parlait de se faire soldat.
— Mais enfin, lui disait la bonne femme, dis-nous au moins de quoi tu as à te plaindre? X'as-tu pas ce qu'il te faut? ne t'aimons nous pas comme notre enfant?
— Je n'ai à me plaindre de rien, ma bonne obère tante, répondait le jeune homme ; grâce à vous, je ne manque de rien, et je sais que vous m'aimez, ce que je vous rends de tout mon cœur; mais...
— N'auras-tu pas après nous tout ce que nous avons? interrompait l'oncle. Va, tu peux choisir parmi les plus jolies filles du pays celle qui te conviendra pour femme, nous ne désavouerons pas ton choix, n'est-ce pas, femme?
— Certainement non; celle que Henri aimera sera la plus belle et la plus riche pour moi, quand même elle n'aurait pas un sou vaillant.
— Tu entends, Henri?
— Oui, mon oncle, j'entends bien que vous m'aimez tous les deux plus tfue je ne mérite, mais...
L'oncle n'entendait rien ; il ne voulait jamais laisser achever ce mais qui arrivait à la fin de chaque phrase de son neveu ; il l'interrompait aussitôt en s'écriant :
— Plus que tu ne mérites !.. . Je voudrais bien que ce soit un autre qui vînt me dire cela, je le recevrais bien ! Qui donc fait l'ouvrage ici ? Qui est cause que depuis trois ans j'achète du bien? n'est-ce pas toi? IN'as-tu
pas créé mon élable? Malgré ta jeunesse, n'as-tu pas plus d'expérience que pas un? Qui est cause que j'ai aujourd'hui le plus beau troupeau de moutons de la contrée et les plus belles vaches du pays? Ma Traie prospérité est venue par toi ; nous n'avons plus eu de pertes ni de chagrins depuis le jour où tu es entré chez nous, et, par-dessus le marché, nous avons eu quelqu'un à aimer !
— Noua n'avons pas d'enfant, reprenait la tante les larmes aux yeux ; n'es-tu pas notre fils unique, depuis que cette chère Petiote, qui était aussi notre fille, est partie pour le grand voyage ?
— Vous êtes mille fois trop bons, répondait le jeune homme ; et il embrassait les deux vieillards, vaincu en apparence, mais gardant au fond de son cœur le secret espoir qui le soutenait.
C'est que Henri Noël aimait de toute son âme, et qu'il était, lui aussi, profondément aimé, malgré sa blouse et ses travaux agrès-
les, par la plus charmante jeune fille de l'Àrgonne. Mademoiselle Claire de Neuville égarée un jour dans les bois des ïslettes, avait rencontré Henri, qui l'avait reconduite jusques hors de la forêt. Cette rencontre avait décidé de l'avenir des deux beaux jeunes gens. Henri était instruit et rempli decceur; Claire était aussi bonne et intelligenteque belle ; il avait suffi de quelques instants pour mettre leurs âmes à l'unisson.
Il y avait six mois qu'ils s'aimaient.
Mais le père de Claire, entiché de sa noblesse et de sa fortune, n'aurait pas voulu donner sa fille unique à un simple paysan... Cette pensée désespérait les deux amoureux.
— Je vous gagnerai, Claire, avait dit le jeune homme, et je ferai l'impossible pour vous mériter.
— Et moi, je vous attendrai, mon ami, avait répondu Claire, en tendant sa petite
main à celui qu'elle regardait comme son fiancé devant Dieu.
J'appris tous ces détails en deux jours.
Les deux vieillards ne tarissaient pas en éloges sur le compte de Henri, mais ils racontaient volontiers le grand sujet de peine que Y enfant leur donnait.
Quant au jeune Noël, lorsque je lui eus parlé de sa sœur morte sous mes yeux, de la promesse du docteur, et de l'objet de mon voyage, il se prit de confiance pour moi, et me dit ses projets et ses espérances...
Nous étions à peu près du même âge, et les trois ou quatre ans que j'avais de plus que lui ne pouvaient nous empêcher de nous entendre. Nois convînmes de nos faits.
Le lendemain, Henri Noël obtint aisément de son oncle la permission d'aller voir le docteur L***, pour lequel toute la famille conservait le plus grand attachement, et je pris congé de ces braves gens, après l'avoir vu monter en diligence.