T.ES DEUX FUSIONS
cTEdclshcim ligure parmi les documents qu'il a envoyés le -> avril 180.4 au ministère des Affaires étrangères d'Angleterre. Son authenticité n'est pas douteuse (1).
M. Mézières raconte dans ses Morts ci Vivants que le prince de Gondé, ayant entendu nommer Talleyrand sous sou titre de prince de Bénévent, s'approcha de lui et lui dit :
« Je nai pas l'honneur de savoir exactement où est située votre principauté, mais je suppose qu'elle est située en Italie, danslevQisinagedesElatspontificaux. Vous devez être eu relation avec Noire Saint Père le Pape. Si vous le voyez, dites-lui, de ma part, de se délier d'un certain Talleyrand, qui est bien le plus fieffé coquin que je connaisse. »
Dès 1S27 un pacte avait été conclu entre Marie- Amélie et la baronne de Feuchères par l'entremise de Talleyrand. Marie-Amélie avait donné comme gage à la maîtresse du duc de Bourbon une lettre signée d'elle, contenant cette promesse qui a été fidèlement tenue :
« Croyez bien que si j'ai le bonheur que mon (ils devienne son fils adoptif, vous trouverez en nous, dans tous les temps et dans toutes les circonstances, pour vous et pour lous les vôtres, cet appui que vous voulez bien me demander et dont la reconnaissance d'une mère doit vous être un sur garant. »
A la suite de ce pacte, la baronne de Feuchères fut reçue dans l'intimité du duc el de la duchesse d'Orléans. Le prince de Joinville lui-même l'a raconté dans ses Vieux Souvenirs :
« Le duc de Bourbon était un vieux cousin qui ne se mêlait pas de politique et qui menait une grande et belle existence a Chantilly et à Ssrint-Leu, sans
(1) Appendice, n° IV.
venir jamais à Paris, autrement qu'en passant, bien qu'il y possédât le charmant palais qui porte son nom, le palais Bourbon. Sa grande passion était la chasse où il excellait, et mon père, en lui abandonnant la chasse à courre de toutes ses forets, s'en était fait un ami. // ij avait encore une autre raison à celle cordialité, et peut-être la principale : cesi que mes parents avaient consenti à recevoir la baronne de Feuchères qui exerçait sur M. le duc de Bourbon un grand empire, mais qui n'était pas admise à la cour. »
Les services de Talleyrand ne se bornaient pas d'ailleurs à la négociation du testament. D'accord avec Louis-Philippe, il préparait la révolution de i.83o. Le général Bertrand a raconté clans une lettre à François Ara go que, dès 1828, Talleyrand disait : « Le repos de l'Europe a peut-être exigé le retour des Bourbons en i8i/| ; celui de la France exige à présent leur renvoi. »
Stylée par lui, la baronne de Feuchères assiégeait d'obsessions continuelles le malheureux duc de Bourbon. II résista pendant deux ans. Dix jours avant de signer le testament qui devait faire passer dans la maison d'Orléans son immense fortune — le 20 août 1829 — *1 écrivit à Louis-Philippe une lettre suppliante qui témoigne des obsessions auxquelles il était en bulle :
Je viens aujourd'hui en appeler à votre générosité, à" votre amitié pour moi et à la délicatesse de vos sentiments pour que je ne sois pas tourmenté et harcelé comme je le suis depuis quelque temps pour terminer une affaire qui se rattache à d'autres arrangements et que je ne veux d'ailleurs conclure qu'avec toute la maturité etla réflexion dont elle est susceptible. Je compte donc sur votre amitié pour moi, je vous le répète, pour obtenir de Mme de Feuchères qu'elle me laisse tranquille sur ce point. De vous il dépend
58 LES DKUX FUSIONS
d'éviter entre elle et, moi une brouille ou au moins un froid qui ferait le malheur de mon existence (1). »
Chose inouïe ! La duchesse de Berry, Charles X. luimême intervinrent auprès du due de Bourbon, lui faisant savoir qu'ils le verraient avec plaisir prendre des dispositions en faveur d'un des fils du duc d'Orléans. Quand le testament fut signé, la duchesse de Bcrry s'en réjouit ouvertement: « J'ai assuré, disait-elle, un protecteur à mon fils. »
Elle poussa la condescendance aux désirs du duc et de la duchesse d'Orléans jusqu'à faire lever l'interdit qui excluait de la cour la maîtresse du duc de Bourbon. Les portes des Tuileries s'ouvrirent pour Sophie Dawes dans les derniers mois du règne de Charles X.
« Cet honneur, si grand pour elle, a dit Mc Chaix d'Est-Ange dans les plaidoiries du procès de la succession de Feuchères, elle Ta payé bien cher, quand, dans cette cour sévère, les dames se retiraient à la vue de Mme de Feuchères, quand dans un souper les dames assises à la table se levaient en l'apercevant et la laissaient seule. »
Un an ne s'était, pas écoulé depuis la signature de son testament que le duc de Bourbon payait de sa vie sa faiblesse. De leur côté, Charles X et la duchesse de Berry devaient expier cruellement leur imprudente confiance.
Quant au négociateur Talieyrand, dont l'intervention, qui eut sans doute fait reculer le duc de Bourbon, avait été secrète, il reçut du roi des Français les témoignages de la plus éclatante faveur. Lorsqu'il mourut le 18 mai i83S, Louis-Philippe vint le visiter à son lit dé mort : « C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison, » dit l'ancien évoque d'Àutun, moribond, au fils de Philippe-Égalité. — Comme si le
(1) Voir à l'Appendice le texte complet de ces lettres.
FUSION DE l800 59
mol d'honneur pouvait convenir à de lels personnages et à la récompense de pareils services !
Le prince de Mebleroich, qui disait de lui-même : « Je suis un énorme volume où sont consignés tous les laits de ce siècle (1) », avait vu Talleyrand à l'œuvre. 11 dit de lui dans ses Mémoires : « Sous le régime républicain il conspira contre la République ; sous l'Empire il fut constamment a conspirer contre l'Empereur ; sous les Bourbons enfin, il travailla à renverser la monarchie légitime (2). »
C'était entre Louis-Philippe et Talleyrand un lien d'affinité et de similitude qui devait rapprocher et unir étroitement ces deux complices. La vérité n'estelle pas dans cette parole de Napoléon, rapportée par lord Rosebcrry :
« Les braves gens sont toujours malheureux et les scélérats sont toujours heureux. Voyez Talleyrand : il est sûr de mourir dans son lit... Talleyrand, cynique et ignoble comme il était à bien des égards. »
L'extrême vénalité de Talleyrand est aujourd'hui historiquement établie.
c< La vénalité, a dit Sainte-Beuve avec preuves à l'appui, c'est là la plaie de Talleyrand, une plaie hideuse, un chancre rongeur qui envahit le fond (3). » Ce if est pas gratuitement qu'il a rendu à Louis-Philippe de pareils services. On sait qu'il touchait du duc d'Orléans, devenu roi des Français, deux pensions distinctes, Tune de 100.000 francs, l'autre de 16.000 (4). Il est plus que probable que la pension de 100.000 francs était le prix du concours donné par Talleyrand à l'intrigue qui a arraché au duc de Bourbon son testament en faveur du duc d'Àumale.
(1} Lettre à Donoso Cortès, 1er mai 1831.
(2-3) Saintf.-Beuve, Monsieur de Talleyrand, pp. B2, 182 cl 229.
(-1) Mémoires du prince de Metlernich, t. 1, p. 70.
(;0 LKS DliUX FUSIONS
Charles X n avait pas prévu les conséquences des ordonnances de juillet i<S3o. Quand il vit son trône menacé, sa première pensée l'ut de l'aire appel à celui des princes de sa famille qu'il avait comblé de bienfaits et qui disposait d'une grande influence sur \o& chefs du parti libéral. 11 comptait aveuglément sur lui. Louis-Philippe n'avait-il pas, quelques jours auparavant, reçu la famille royale au Palais-Royal dans une fête où il avait prodigué à Charles X l'hommage de son dévouement et de sa fidélité V
Le roi renonçait à défendre ses droits personnels - Le -?. août i83o, il abdiquait, ainsi que le ducd'Àngouléme, au profit du duc de 13ordeaux, et il confiait la régence au duc d'Orléans, s'en remettant à lui pour la garde et la protection de l'enfant royal, tout en lui laissant entière liberté de suivre la politique que ses sentiments et les événements lui inspireraient.
On sait quelle fut la conduite du duc d'Orléans.
Il continua le plus longtemps qu'il put à abuser Charles X, lui faisant donner l'assurance par le duc de Morfemart « qu'il était venu à Paris cédant à la violence, mais que, si on voulait le forcer à prendre la couronne, il se ferait couper en morceaux plutôt que d'y consentir » (1).
A la même heure, son fils aîné, venu jusqu'à Monlrouge, repartait en foule haie pour Joigny, où son régiment — le rr hussards — était en garnison.
Charles X avait tenu à nommer le duc de Chartres colonel de ce régiment dès sa sortie du collège. Le jeune colonel emportait le drapeau et les cocardes tricolores qu'il devait distribuer a sa troupe.
(I) Mémoires d'Qdilon Barroi, t. 1, p. 119.
FUSION DE l800
Entre Paris et Joigny il rencontra la duchesse d'Angoulême qui avait quitté Vichy et qui accourait pour rejoindre Charles X.
La duchesse d'Angoulême, — la Dauphine depuis l'avènement de Charles X, son beau-père — eût été plus que personne excusable de ne pouvoir surmonter son antipathie pour les fils et les petits-fils de Philippe-Egalité. Très rigide pour elle-même, elle était pour les autres la bonté même. « J'aimais tendrement cette bonne duchesse, dit le prince de Joinville dans ses Vieux souvenirs, à cause de sa bonté pour nous dès le bas âge... Cette respectueuse affection a grandi quand j'ai été d'âge à connaître ses malheurs et son noble caractère. »
Bien résolu à exploiter la bienveillance de Charles X, Louis-Philippe témoignait à la duchesse d'Angoulême la déférence la plus obséquieuse. « Quelquefois, dit encore le prince de Joinville, au milieu de la soirée on entendait une cloche comme au 4e acte des Huguenots : « La grosse cloche ! » criions-nous. C'était le signal annonçant que Mme la dauphine ou Mme la duchesse de Berry venait en visite, et mon père partait au pas gymnastique, suivi par nous tous, pour aller recevoir la visiteuse sur Pescalier. »
En lisant ces lignes, on ne peut s'empêcher d'apercevoir, comme fond de tableau de ces empressements, Féchafaud du 21 janvier et la citadelle de Blaye.
En 1829, la fille de Louis XVI, qui prenait les bains de mer à Dieppe, s'était rendue à un grand déjeuner que Louis-Philippe lui avait offert dans la forêt d'Eu. M. Estancelin, tout enfant, y avait assisté comme ami des jeunes princes. Toujours est-il qu'en juillet i83o, en reconnaissant la voiture de la duchesse d'Angoulême, le fils aîné de Louis-Philippe, qui voyageait en poste, mit pied à terre :
« Ma tante (1), lui dit-il chaleureusement, le Roi n'a pas de sujet plus dévoué et plus fidèle que moi. Veuillez assurer au Roi qu'il peut compter sur mon dévouement et sur celui de mon régiment dont je réponds comme de moi-même. »
Quelques heures après, le duc de Chartres, arrivé à Joigny, remettait au ier hussards le drapeau et les cocardes tricolores qu'il avait apportés. 11 faisait sonner le départ et il allait à la tête de son régiment se joindre à l'insurrection. Il entra à Paris, précédé et suivi des gardes nationales de Rouen et d'Evreux et d'un nombre considérable de jeunes gens. Des officiers brisèrent leur épée ; d'autres furent chassés par leurs soldats. Dans les premiers jours du mois d'août i83o un régiment de cuirassiers, musique en tête, débouchait de la rue Saint-Honoré. C'étaient les cuirassiers d'Orléans. Ils étaient commandés par un adjudant sous-offîcier, le régiment soulevé ayant renvoyé tous ses officiers. Devant le Palais-Royal les cuirassiers s'arrêtèrent. Un grand jeune homme descendit précipitamment les degrés et vint serrer la main de l'adjudant sous-offîcier, chef du régiment révolté.
Ce jeune homme était le duc de Chartres, colonel du ier hussards, récemment arrivé à Paris. Des exemples venus de si haut eurent de nombreux imitateurs. Le général de la Motte-Rouge raconte, dans ses Souvenirs et Campagnes, à quel point la révolution de i83o avait favorisé l'indiscipline dans l'armée. « Des officiers furent insultés, renvoyés des casernes, obligés de quitter leur corps sous le prétexte de leur dévouement, de leur fidélité à la monarchie qui venait de disparaître... A Cambrai, le 2e régiment de cara-
(1) La Reine Marie-Caroline de Naples, mère de Marie-Amélie, était sœur de la Reine Marie-Antoinette. La duchesse d'Angoulême se trouvait ainsi cousine germaine de Marie-Amélie et tante à la mode de Bretagne des enfants de cette princesse.
FUSION DE l800 63
biniers se mit en révolte ouverte contre ses officiers les plus distingués... Plusieurs autres corps de cavalerie, soulevés par leurs sous-officiers, se livrèrent aux mêmes excès (1). »
Les hésitations feintes de Louis-Philippe ne trompèrent personne. Odilon Barrot, qui a pris une si grande part à la révolution de juillet, reconnaît qu'en se rendant à Paris le duc d'Orléans avait pris son parti. Charles X était dès ce moment définitivement trahi par lui.
« Par sa position si près du trône, par son opposition de principes, de conduite, avec les principes et la conduite du roi régnant, Louis-Philippe avait singulièrement facilité le naufrage ; et lorsque sous son règne il disait avec complaisance, à propos des diverses tentatives révolutionnaires qui avortaient, soit en France, soit en Europe : « On voit bien qu'ils n'ont pas un duc d'Orléans, » il reconnaissait assez la part d'influence qu'il avait eue dans la révolution. Son parti était pris du moment où, retiré à Neuilly et placé entre Saint-Gloud où était le roi, et Paris où triomphait l'insurrection, il se décida pour Paris et pour l'insurrection ; le reste n'était pour lui qu'une question de temps et de prudence (2). »
En cela Marie-Amélie était entièrement d'accord avec lui, comme elle l'avait été en 1812 dans les vœux qu'il formait pour la défaite des Français en Russie et en Espagne, et en 1829 pour la captationde l'héritage du duc de Bourbon. Par une lettre du 3o juillet i83o, elle Pavait encouragé dans sa défection.
Cependant le vieux Roi était à Rambouillet, entouré de sa garde et d'une armée fidèle. Pour le décider à quitter la France, Louis-Philippe, nommé par lui
d) T. I, pp. 344 el suiv.
(2) Mémoires de M. Odilon Barrot, t. 1, p. 120.
lieutenant général du royaume, ordonna une démonstration armée sur Rambouillet (1).
L'armée royale brûlait de se mesurer en rase campagne avec la garde nationale de Paris, dont des troupes régulières eussent eu facilement raison.
M. Odilon Barrot raconte dans ses Mémoires parquels stratagèmes Charles X fut amené à renoncer à toute résistance.
« Charles X était seul, debout près d'une table ; sa contenance était contrainte et sévère. Il était visiblement agité, quoiqu'il affectât une assurance apparente. Sa voix était brusque.
« Hé bien ! que me veut-on? » furent les premières paroles qu'il nous adressa lorsqu'il nous vit entrer.
— « Sire, lui dis-je, nous sommes suivis par une colonne armée de la population de Paris; nous l'avons devancée, et nous nous sommes hâtés de nous rendre auprès de vous pour épargner à la France un horrible conflit dans lequel périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, ceux qui doivent vous être les plus chers,... conflit désormais sans objet, puisque vous et votre fils avez abdiqué.
— « J'ai abdiqué, il est vrai, dit Charles X, mais c'est au profit de mon petit-fils, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »
« Ces derniers mots avaient été prononcés d'une voix forte et qui paraissait exprimer une irrévocable résolution.
« Je me rapprochai alors du roi :
— « Il ne m'appartient pas, lui dis-je, de préjuger les droits dont vous pariez, et les espérances qui s'y rattachent ; mais gardez-vous que le nom de votre petit-fils soit le signal de la catastrophe qui se pré-
(1) Mémoires de-M. Odilon Barrot, p. 137.
pare; — quel que soit l'avenir que Dieu lui réserve, dans l'intérêt même de cet avenir, qu'il ne soit pas souillé du sang qui va couler. »
« Charles X était ému, sa contenance et sa voix changèrent subitement.
— « Hé bien ! me dit-il, que faut-il faire ?
— « Vous avez déjà commencé le sacrifice, Sire ; il faut le consommer tout de suite; il n'y a pas un instant à perdre. »
Charles X voulut faire appel à l'honneur du maréchal Maison, que Louis- Philippe avait envoyé avec les autres commissaires. Il le prit à part. M. Odilon Barrot raconte cet incident d'après le récit que lui en avait fait le maréchal lui-même.
— « Vous êtes militaire, maréchal, lui avait dit le roi, incapable par conséquent de me tromper. Combien sont-ils?
— a Sire, répondit le maréchal avec cette bonhomie apparente qui n'excluait pas une certaine finesse... ils sont bien de soixante à quatre-vingt mille hommes (1). »
Quelques lignes plus haut, M. Odilon Barrot avait décrit ainsi Parmée des Parisiens :
« C'était une immense cohue, composée d'hommes de toutes professions, les uns à pied, les autres en charrettes ; d'autres encombrant les voitures dont ils s'étaient emparés et qu'ils chargeaient jusqu'à l'impériale; ceux-ci revêtus d'uniformes divers, ceuxlà en habits ou en blouses, les uns armés de fusils, les autres d'instruments de travail, et même de broches de cuisine.
« Quelques escadrons de cavalerie en auraient eu facilement raison. »
Charles X n'aurait eu qu'à vouloir pour prendre sa
(1) Mémoires de M. Odilon Barrot, t. I, pp. 140 et 141.
revanche des journées de juillet. Il fut une fois de plus victime de sa grande confiance en la loyauté de ses ennemis.
« Nous avons traversé le camp ennemi, se hâte d'écrire M. Odilon Barrot, et l'avons trouvé plus fort que nous ne le supposions... Nous venons de déterminer le roi à force de lui faire peur ; ses forces étaient considérables et bien posées. »
Le Roi partit pour l'exil, lentement, congédiant à Maintenon l'armée qui lui était restée fidèle, suivi jusqu'à Cherbourg par sa garde.
Le duc de Bordeaux, qui n'avait pas encore dix ans, l'accompagnait. Avant d'être licenciée, la garde défila devant Charles X,' chaque étendard escorté par les six plus anciens gardes du corps de la compagnie. Le Roi, d'une voix étouffée parles sanglots, remercia chaque compagnie de son dévouement, de sa fidélité.
Messieurs, dit-il, je prends ces étendards (1). Vous avez su les conserver sans tache. J'espère qu'un jour mon petitfils aura le bonheur de vous les rendre.
En vain Louis-Philippe et ses nouveaux ministres avaient-ils cherché à l'effrayer pour presser son départ. Il acheva sa route sans se hâter, et il s'embarqua le i5 août i83o, vendant son argenterie pour subvenir aux besoins de ses troupes et aux premières dépenses de son exil.
Longtemps il avait refusé de croire à la trahison du duc d'Orléans :
Je ne lui ai fait que du bien, disail-il ; il ne peut manquer de répondre à ma confiance.
(1) Les étendards de la garde royale sont restés au château de Frohsdorf, où le comte de Chambord aimait à les montrer aux anciens gardes du corps de Charles X.
FUSION DE l800 67
Cependant il fallut se rendre à l'évidence. Charles X n'avait pas encore quitté le sol français lorsqu'il apprit l'acceptation de la couronne par son cousin. Le procès-verbal lui fut envoyé par M. Guizot, ministre de l'Intérieur. Les complices de Louis-Philippe étaient triomphants. Talleyrand écrivait le 8 août : « Nous voilà établis : la quatrième race commence. »
« Celui qui nous rend la cocarde tricolore, disait le Moniteur du 7 août i83o, ne la portait-il pas en 1792, à Jemmapes, à Yalmy, à Nerwinde? Exilé, l'a-t-on vu prendre les armes contre son pays? »
On eut bien étonné les Parisiens si on leur avait fait lire alors le mémoire de Louis-Philippe à la régence d'Espagne, exprimant ce vœu :
Il faut que les Espagnols et moi nous ayons battu les Français et que nous les ayons bien battus.
Un épouvantable événement vint marquer le nouveau règne d'une tache indélébile. Le prince, qui avait reçu avec le comte d'Artois en 1800 les protestations et les serments de fidélité de Louis-Philippe, fut assassiné au château de Saint-Leu dans la nuit du 26 au 27 août i83o. Le testament obtenu avec tant de peine l'année précédente était remis en question par la révolution. Le duc de Bourbon prenait toutes ses dispositions pour quitter la France quand une mort violente empêcha son départ.
Les charges les plus graves furent relevées contre la baronne de Feuchères à qui ce testament assurait i.5oo.ooo livres de rente. Le conseiller chargé de l'instruction concluait à son renvoi en cour d'assises. Il fut brusquement changé. Le Garde des Sceaux,
M. Persil, s'était rendu en personne à son domicile : il n'avait pu lui faire modifier ses conclusions, mais il avait obtenu sa démission. L'affaire fut ainsi étouffée sans débat public. M. Gustave de Beaumont,qui refusa d'obéir aux injonctions du gouvernement et de porter la parole dans le procès civil intenté à Mme de Feuchères, fut destitué. Son collègue, M. Alexis de Tocqueville, donna sa démission. Il n'était pas cependant un ennemi du nouveau régime auquel il avait prêté serment : « Il arrive, écrivit-il, à la magistrature la même chose qu'à l'armée : elle est humiliée. » La version dû suicide., fut imposée d'autorité à tous les magistrats. Le Moniteur inséra une courte note annonçant à la France la mort du dernier des Gondé.
« Conformément à l'ordonnance du Roi du a3 mars 1816, l'acte de décès de S. A. R. très haut et très puissant prince Louis-Henri-Joseph de Bourbon Condé, duc de Bourbon, prince du sang, décédé aujourd'hui au château de Saint-Leu, département de Seine-et- Oise, dans la soixante-quinzième année de son âge, a été dressé aujourd'hui par M. le baron Pasquier, président de la Chambre des pairs, accompagné de M. le marquis de Sémonville, grand référendaire, et du garde des archives de la Chambre, dépositaire des registres de Tétat-civil de la maison royale.
« M. le comte de la Villegontier, pair de France, premier gentilhomme de la chambre de S. A. R., et M. le comte de Choulot, capitaine général des chasses du prince, ont signé Pacte comme témoins.
. « Le corps a été représenté par M. le baron de Fiassan, écuyer commandant. »
Ce baron de Flassan, qui faisait la remise du corps du prince assassiné, n'était autre que James Dawes, neveu de la baronne de Feuchères et placé par elle près du duc de Bourbon.
FUSION DE l&OO 69
L'histoire retiendra ce fait certain, indéniable. Lorsque le duc de Bourbon périt, son neveu, père et tuteur de son légataire universel, était roi des Français. Il n'a pas vengé sa mort. Toutes les puissances de l'Etat se sont unies pour assurer l'impunité de la baronne de Feuchères. Celle-ci, malgré sa basse extraction, malgré le scandale de sa vie, malgré le cri public qui l'accusait du crime de Saint-Leu, continua à s'imposera la nouvelle cour.
Tout arrivait à souhait aux princes de la branche d'Orléans : la puissance, la fortune, la couronne si ardemment convoitée. La nouvelle dynastie cumulait trois sources de revenus : les domaines de la couronne, ses domaines personnels conservés en violation des tradilions de la monarchie, une opulente liste civile, Louis-Philippe conservait même l'indemnité qu'il avait touchée comme émigré en vertu de la loi du 27 avril 1825. Cette indemnité s'était élevée pour lui à i4 millions, dit M. Nettement dans son Histoire de la Restauration (1). M. Bocher a prétendu que le duc d'Orléans n'aurait recueilli sur le milliard des émigrés que la somme déjà respectable dey millions 600.000 francs. Louis-Philippe, devenu roi des Français, la garda, tout en laissant son ministre, M. Laffitte, qualifier à la tribune la loi d'indemnité « d'acte criant de spoliation envers l'Etat » et le paiement de cette indemnité « d'un des plus grands dommages causés au pays » (2).
(1) T. VII, p. 143.
(2) Victor Pierre, les Questions controversées de l'histoire et de la science, 2e série. Le Milliard des émigrés, p. 833.
Pendant ce temps le bienfaiteur du nouveau roi, celui qui lui avait accordé aux jours difficiles une si constante et si généreuse protection, achevait sa vieillesse à l'étranger, aux prises avec les plus cruels embarras d'argent.
Louis-Philippe eut honte un instant de ce contraste. Dans une lettre du 23 mars i83i, il protesta contre toute confiscation et contre toute obligation de vendre, « contraires, disait-il, à sa conscience et à son serment ».
Ce scrupule ne fut pas de longue durée.
La loi du 10 avril 1882 obligea Charles X, ses descendants, les époux et épouses de ses descendants, à vendre les biens qu'ils possédaient en France.
Cette loi fut exécutée avec une extrême rigueur.
Le duc de Bordeaux et sa sœur, tous deux mineurs, durent vendre à vil prix les forêts comprises dans la succession de leur père, le duc de Berry.
Charles X était usufruitier de forêts situées dans plusieurs départements. Cet usufruit lui assurait un revenu important. Il fut contraint de le vendre à des conditions désastreuses.
Les affiches annonçant que cette vente aurait lieu à la barre du tribunal de la Seine portaient:
« L'usufruitier aura 75 ans au g octobre i832. »
La loi du 8 novembre 1814 assurait à Charles X la libre jouissance pendant sa vie de ses domaines particuliers acquis aux frais de sa liste civile. Les juristes orléanistes assimilèrent l'exil à la mort : une loi du 10 avril i834 réunit les domaines particuliers de Charles X au domaine de l'État.
Restait Chambord. Une délibération clu Conseil des ministres en ordonna la prise de possession sans autre forme de procès. En vain une ordonnance de référé déclarait-elle illégale l'apposition des scellés qui y
avait été pratiquée en vertu d'un simple arrêté préfectoral. Le séquestre administratif y fut maintenu pendant toute Tannée i833 : il ne cessa que sur des décisions réitérées de la justice.
Poursuivis dans leurs biens, Charles X, le duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux et sa jeune sœur ne Tétaient pas moins dans leurs personnes. La loi du 10 avril i83a les avait privés de tous leurs droits civils : ils ne pouvaient ni posséder ni acquérir en France, à titre gratuit ou onéreux, aucuns biens, meubles ou immeubles. Le territoire de la France et de ses colonies leur était interdit à perpétuité, à eux et à leurs descendants. Ces mesures étaient prises de sang-froid. Après mûre délibération, le gouvernement de juillet prétendait les justifier juridiquement par des théories d'arbitraire absolu. Le Moniteur du 11 novembre i832 exposait ces théories dans une note affirmant en principe le droit de statuer, par des résolutions législatives, sur l'état, la fortune, le sort tout entier, des membres des familles qui ont régné. Avec quelle acrimonie protesteraient aujourd'hui les descendants de Louis- Philippe si le régime républicain voulait leur appliquer ces règles draconiennes :
« Etait-ce un jugement, disait cette note, que les Chambres rendaient quand elles condamnaient au bannissement la branche aînée des Bourbons et décidaient la vente de leurs biens ? Non, sans doute ; elles ne jugeaient pas, elles faisaient un acte politique, elles prenaient une précaution. Les membres des familles qui régnent, ou qui ont régné, sont dans une situation à part. On décide, par des résolutions législatives, sur leur état, sur leur fortune, sur leur sort tout entier. Le Gouvernement ne fait donc que ce qui a déjà été fait en s'adressant aux Chambres pour aviser
aux moyens de sûreté qu'il conviendra de prendre « On demandera pourquoi il ne les a pas pris luimême, on demandera s'il a voulu rejeter la responsabilité sur les Chambres. S'il avait agi autrement, on n'aurait pas manqué de dire qu'il avait pris sur lui la solution d'une question qui ne lui appartenait pas, on l'aurait accusé d'agir souverainement, d'usurper en un mot. Il n'a pas voulu encourir ce reproche. » ( Moniteur du 11 novembre 1882.)
On était alors en pleine paix. La duchesse de Berry, définitivement vaincue, avait été arrêtée à Nantes. Le ministère qui soutenait et appliquait cette doctrine, qui, quelques jours après, ordonnait de prendre possession de Chambord, comptait parmi ses membres, avec M. Thiers, -M. Guizot, le duc de Broglie, M. Humann, M. Barthe, ministres préférés de Louis- Philippe.
Les mesures dont le Gouvernement prenait ainsi l'initiative n'étaient pas de vaines menaces. En i832, la duchesse de Berry tenta de défendre par les armes les droits de son fils. Désormais éclairée sur la duplicité de Louis-Philippe et de Marie-Amélie, elle avait éprouvé une indignation d'autant plus vive que sa confiance avait été plus grande. Elle se reprochait d'avoir nui à son fils en se laissant aveugler à ce point.
« Vous aimez à monter à cheval, lui écrivait à l'époque de son mariage le duc de Berry; je vous cherche des chevaux bien sages. Je sais que vous ne craignez rien, mais moi j'ai peur pour vous. A propos de courage, vous avez été en grand danger sur mer... Cela m'a fait trembler, mais j'ai aimé à apprendre que vous n'aviez pas éprouvé la moindre
FUSION DE l800 73
frayeur. Le sang de Henri IV et de Louis XIV ne s'est pas démenti. » — « Mme la duchesse de Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formées, » a écrit la comtesse de Boigne dans ses Mémoires en citant des faits à l'appui. Le sang de Henri IV ne se démentit pas non plus pendant la romanesque entreprise que la vaillante princesse tenta à Marseille et en Vendée.
Elle ne pouvait pas réussir, elle échoua ; elle n'eut même pas un seul instant la moindre chance de succès. Rien n'excuse donc les violences, et les outrages plus indignes encore, que Louis-Philippe opposa à l'héroïque folie d'une femme.
Le Moniteur injuriait sans relâche les vaincus :
« Le Gouvernement connaît les haines et les intrigues infatigables d'une faction incorrigible... (4 mai i832). C'est une dure leçon pour un parti dont l'arrogance n'est heureusement égalée que par son impuissance. » (8 mai i832.)
Dans le récit du combat du château de la Pénissière, si glorieux pour ses défenseurs, ceux-ci étaient qualifiés de « brigands ». — La Bretagne, la Vendée étaient en état de siège, les royalistes étaient partout traqués et emprisonnés. Le Moniteur les poursuivait en même temps de ses outrages : « Les chouans accusent leurs chefs de les avoir trompés ; ils les cherchent pour les massacrer ». (Moniteur du i4 juin i832.)
Partout la répression fut atroce. A son arrivée en Vendée, la duchesse de Berry avait trouvé asile à La Mouchetière, chez M. Hyacinthe de la Robrie. La maison fut cernée par des troupes. Mlle Cécile de la Robrie, jeune fille de seize ans à peine, ayant paru sur le seuil, fut fusillée à bout portant. La bourre enflammée mit le feu à ses cheveux blonds qui l'avaient fait prendre
pour la princesse fugitive. Le cadavre de la malheureuse enfant fut criblé de coups de baïonnettes.
Trois des chefs vendéens, — MM. de Civrac, Moricetet Gathelineau, — avaient été surpris à La Chapernière, dans le département de Maine-et-Loire, et n'avaient eu que le temps de se retirer dans une cachette. Le commandant du détachement qui dirigeait les perquisitions menaça le fermier de la Chapernière de le faire fusiller, s'il ne livrait pas ses hôtes. Le fermier, qui restait inébranlable, allait être passé par les armes quand M. de Gathelineau souleva une trappe en déclarant qu'il se rendait. L'officier ordonna de faire feu. Les soldats émus ne se décidaient pas à tirer sur des hommes désarmés. Leur chef saisit un fusil et tua M. de Gathelineau à bout portant.
Le Moniteur du 3i mai i832 fit un récit mensonger de cet assassinat en essayant de le justifier.
« L'ancien château de la Ghapernière, près de Fallais (Maine-et-Loire), ayant été cerné, on y a fait des perquisitions. En levant une trappe, on a découvert MM. de Givrac, l'ancien maire, Moricet et Gathelineau qui étaient blottis là. L'un deux ayant tiré un coup de pistolet, on y a riposté. M. Gathelineau a été tué. »
Le prétendu coup de pistolet de M. de Cathelineau était une ridicule invention. Trois hommes cachés, se livrant pour empêcher que le fermier fût fusillé, n'avaient pas commis la folie d'attaquer une nombreuse troupe sous les armes. Le fait d'ailleurs avait eu des témoins. La facile complaisance du gouvernement se heurta aux susceptibilités de l'honneur militaire. Le coupable fut expulsé de l'armée par ses camarades. Envoyé en Afrique où le souvenir de cette lâcheté le poursuivit, il fut lorcé de donner sa démission.
FUSION DE l800 75
Berryer, qui avait alors [±i ans et qui était dans la plénitude de son talent, — avocat à la cour de Paris, membre de la Chambre des députés, — avait été opposé à la prise d'armes de i83a. Il s'était rendu en Vendée pour en dissuader la duchesse de Berry. Il ne fut pas moins arrêté à Angoulême, mis au secret et emprisonné. Le gouvernement voulait le traduire devant un conseil de guerre : un arrêt de la cour de Cassation y fit obstacle.
La détention durait depuis quatre mois. « On vient d'ajouter de nouvelles vexations à toutes celles qui pèsent sur les prisonniers, écrivait Berryer le 29 juillet i832; on met obstacle aux visites qui nous étaient faites; on parle sérieusement de ne plus laisser communiquer avec les prisonniers qu'à travers deux grilles séparées lune de l'autre d'environ quatre à cinq pieds ; c'est à proprement parler nous mettre en cage (1). »
Il fallut cependant en finir et faire comparaître Berryer en audience publique devant la cour d'assises de Blois. Quand le grand orateur, conduit par les gendarmes, pénétra dans la salle, quand avec une émotion frémissante il commença à donner ses explications, l'auditoire fut bien vite conquis.
Le président l'interpella sur son entrevue avec la duchesse de Berry :
Je puis vous assurer, Messieurs, répondit Berryer, qu'il m'a fallu dès les premiers interrogatoires et dans tout le cours de ce procès, que je puis appeler odieux, beaucoup de force, de courage et de résignation pour comprendre que je devais avoir assez de foi dans la justice de mon pays
(1) Vie de Berryer, par Charles de Lacombe.
pour être convaincu que le jour des explications arriverait. Mais il est un point que je ne puis franchir ! Rendre compte d'une telle conversation! me montrer, qui? moi !en opposition de système, d'idées, de volontés, avec une personne dont les malheurs, le courage, la grandeur sont tels que les malheurs, le courage, lagrandeurde Mme la duchesse deBerry, c'est ce que je ne puis faire, c'est ce que je ne puis dire, et quelque péril qui me menace à raison de mon silence, je ne le dirai pas !
A ce moment, dit le compte-rendu du Moniteur lui-même, « l'accusé est fortement ému, ses yeux sont humides de larmes ».
Le président insista. Ses questions amenèrent la révélation d'un fait que Berryer aurait voulu tenir secret pour l'honneur de la magistrature.
Il n'est pas exact, répondit-il, qu'à aucun point de l'instruction j'aie dit que j'aie voulu contraindre, combattre, contrarier les opinions, la volonté de Mme la duchesse de Berry ; je me suis contenté de dire, ce qui était vrai, que je m'étais rendu près de Mme la duchesse de Berry pour lui exprimer mes opinions, que je ne m'étais pas permis de l'interroger sur sa propre volonté.
Il est vrai qu'il existe un rapport où on me fait tenir ce langage. Ce rapport est une des monstruosités tes plus grandes, un des crimes les plus graves que jamais débats judiciaires aient signalés. J'arrivai, Monsieur le Président, le 10 juin, et je fus mis au secret. Le 11 juin, un homme entra dans la chambre que j'occupais, je lui demande qui il est. : — Je suis le procureur du Roi. — Que me voulezvous ? — Et il m'explique, lui que je voyais pour la première fois, que le 4 juin il a adressé à M. le Ministre de la Justice un rapport dans lequel il disait qu'il m'avait interrogé, et dans lequel il avait répété mon langage, mes paroles, mes réponses.
Cela est en vérité extraordinaire, Messieurs, et les journaux du Ministère, s'emparant des paroles qu'on
FUSION DE l800 77
m'avait prêtées, ont eu la hardiesse de dire, non seulement que j'avais subi un interrogatoire régulier, mais encore que j'avais fait des révélations !
Cependant le magistrat était là près de moi qui étais au secret. Il me demanda s'il me conviendrait d'avouer qu'il m'avait vu le 2 ou le 3 juin. Je répondis à M. le Procureur du roi de Nantes que je n'abuserais pas cle sa position pour placer un magistrat dans une fausse position, et que s'il me montrait la copie de son rapport, je verrais si je pouvais en accepter les termes. M. le procureur du roi m'en promit copie, mais l'ayant attendue vainement, je déclarai à M. le procureur du roi que je resterais dans mon droit. Alors il alla trouver M. de Granville, mon ami, pour l'engager à dire qu'il avait eu une conversation avec lui. Ainsi j'ai été accusé vis-à-vis de mes amis d'avoir trahi un secret confié à ma foi ! ainsi j'ai été accusé visà-vis de Madame d'avoir émis une opinion où j'aurais condamné son courage de mère ! J'ai été accusé de ces faits d'après un rapport authentique,. officiel, émané de la plume d'un magistrat... Et ce rapport est faux!... Jamais je n'avais vu M. le procureur du Roi. Le 6 au soir je fus arrêté à Angoulême par suite d'une dépêche télégraphique motivée par le faux rapport de M. le procureur du Roi, et c 'est par suite de ce faux rapport que depuis quatre mois je suis en prison!
Les accusateurs devenaient ainsi accusés à leur tour. Les débats se prolongèrent pendant deux jours au milieu d'une émotion indicible. Il fut établi que Ton avait cherché à perdre Berryer par des procédés de basse police. M. Charles de Lacombe, qui n'est pas suspect d'excès de sévérité pour les souvenirs de la monarchie de juillet, raconte dans sa Vie de Berryjer ces manœuvres qui ne reculaient pas devant de véritables crimes.
Une pièce remontant à 1817 avait été détachée d'un procès-verbal qui lui assignait sa date. Elle était
produite comme une preuve de la coopération de Berryer à l'entreprise de la duchesse de Berry.
On a biffé, s'écria Berryer à l'audience, la date de la lettre et on a espéré que les lettres C. B., présentant les initiales de Caroline de Berry, feraient une charge contre moi en i832. On a commis un faux pour avoir une charge