CONTRE MOI
Berryer établit qu'on avait agi de même pour transformer en un emprunt insurrectionnel un projet d'emprunt pour le gouvernement romain :
Le traité était, avec la note saisie, derrière la pendule de mon cabinet, dit-il ; il porte expressément que l'emprunt est fait pour le gouvernement romain. Qu'a-t-on fait encore ? On a laissé de côté le traité et la lettre justificative, et l'on a pris la note insignifiante pour y trouver une accusation d'emprunt fait pour Holyrood.
A chacune de ces révélations l'auditoire se soulevait d'indignation. Force fut à l'avocat général d'abandonner l'accusation. L'acquittement prononcé fut un triomphe. B ne resta du débat que la preuve, fournie par l'illustre accusé presque malgré lui, des actes de criminelle déloyauté dont étaient alors capables les parquets orléanistes.
Tous ne furent pas aussi heureux que Berryer. Jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe des paysans vendéens restèrent détenus au Mont-Saint-Michel où n'alla pas les chercher la clémence royale. Dans une visite faite à cette forteresse en 1849, Louis Napoléon les y découvrit. Ils subissaient depuis dix-sept ans la plus dure détention.
Si j'avais connu plus tôt l'existence de tels prisonniers, dit le Prince Président à son ministre, M. de Falloux, ils seraient déjà en liberté.
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Cela n'a pas empêché, un demi-siècle plus tard, l'Académie française, où les influences orléanistes sont très puissantes, de s'extasier sur la générosité avec laquelle Louis-Philippe avait usé de son droit de grâce. Il aurait, paraît-il, épargné, comme l'a fait plus tard M. Fallières, 1 echafaud à un grand nombre d'assassins. Ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas épargné les rigueurs d'une détention cruelle, prolongée jusqu'à la fin de son règne, aux partisans bien peu redoutables de la duchesse de Berry. Sa miséricorde s'arrêtait quand il croyait que son intérêt personnel était en jeu. Ces royalistes partageaient cette dure captivité avec Barbes, Blanqui, et bien d'autres martyrs de leur foi républicaine.
Les lettres de Barbes font connaître l'horrible traitement qui était alors infligé aux condamnés politiques :
« Mazas, contre lequel on crie tant, me paraît un lieu de délices en comparaison de l'abominable promiscuité à laquelle je suis condamné. J'étais plus heureux le jour où je fus condamné à mort. Comme à ma sœur, comme à mon frère, comme à mes plus dévoués amis, je vous demande aide et secours. »
Y aurait-il quelque exagération ?
Dans ces laborieuses recherches sur Phistoire contemporaine, Gustave Flaubert avait noté à la date de 1841 :
« Mauvais traitements infligés à Barbes : Coups de pied sur la poitrine, on le traîne par la barbe et les cheveux dans un in-pace. Consultation d'avocats signée: E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abominations. »
C'était bien Louis-Philippe lui-même qui inspirait tous ces actes. Dans une entrevue dont MM. Laffitte, Odilon Barrot et Arago ont dressé procès-verbal le 6 juin i832, il se déclarait V ennemi le plus mortel des Bourbons de la branche aînée, invoquant la personne et la mémoire de son père, Philippe-Egalité, qu'il qualifiait d'honnête homme, aux Intentions pures.
« Rappelez-vous, disait-il, avec quel acharnement les meneurs du parti carliste ont poursuivi la personne et la mémoire de mon père, qui était cependant un honnête homme. Ses intentions furent toujours pures comme les miennes et il ne se dirigea jamais que par les sentiments d'un patriotisme ardent et désintéressé... Il y a de la démence à supposer que moi, qui ai toujours été opposé aux Bourbons de la branche aînée, moi qui suis leur ennemi le plus mortel, j'aie la pensée de transiger avec eux. »
11 y avait cependant des circonstances dans lesquelles il lui était désagréable d'entendre rappeler les souvenirs de son père. On raconte encore à Rennes qu'à l'un de ses voyages, un nommé Ménard, doyen des avocats, commença un discours officiel de bienvenue par ces mots intempestifs :
« Sire, comme vous fils de régicide... »
Louis-Philippe, furieux, lui arracha le papier des mains.
Il ne devait pas tarder à donner de sa haine une preuve qui révolta les partisans les plus passionnés de la monarchie de juillet.
Pendant que Berryer comparaissait devant la cour d'assises de Blois, la duchesse de Berry, vaincue depuis plusieurs mois, se cachait en Bretagne et en
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Vendée sans parvenir à reprendre ia mer, la surveillance la plus sévère étant exercée partout où elle aurait pu s'embarquer.
Dans son interrogatoire, Berryer prononça une parole qui ne fut pas perdue :
C'est beaucoup pour moi, dit-il, que d'avoir cette pensée satisfaisante pour l'honneur et le courage français que, depuis cinq ou six mois que Mme la duchesse de Berry est entrée en France, elle a changé de demeure trois et quatre fois par semaine, que dans chacune de ses retraites, huit à dix personnes ont connu son secret, et que pas encore une seule ait été tentée de la livrer.
A cette fidélité si touchante le gouvernement de Louis-Philippe résolut d'opposer ses procédés de police. La révolte armée avait été clés les premiers jours réduite à l'impuissance. Les perquisitions, les arrestations, les exécutions arbitraires, les condamnations les plus terribles n'avaient pu triompher de la loyauté des Vendéens et des Bretons.
Les ministres de Louis-Philippe n'eurent aucun scrupule sur le choix des moyens. Hippolyte Passy écrivait au baron Bignon, le 17 septembre i832 : « On annonçait la capture de la duchesse de Berry; cette nouvelle ne s'est point confirmée. Il paraît pourtant qu'on est bien résolu, à Paris, à ne négliger aucun moyen de s'en emparer. »
Ils s'abouchèrent avec un Juif, d'origine étrangère, qui leur livra la duchesse de Berry moyennant un demi-million. Ils firent le pacte, ils versèrent l'argent. On sait les détails de la trahison, racontés par Deutz lui-même. Il avait découvert la maison où la fugitive avait trouvé asile : il s'y présenta.
« Je n'aperçus d'abord, dit-il, que M. le comte de Mesnard, auquel je demandai Madame : elle m'enten-
dit, car à l'instant elle sortit de derrière une cloison, en me disant :
« Me voici, mon cher Deutz. '»
« A ces mots, prononcés avec bienveillance, je me sentis faillir, un nuage s'étendit sur mes yeux, et je me trouvai mal. Alors, avec cette bonté qui lui était naturelle, Madame m'approcha elle-même une chaise, en ajoutant : v
« Remettez-vous, mon ami. »
Il se remit en effet, se répandit en protestations de dévouement, puis il sortit pour conduire la police orléaniste au lieu où il avait constaté la présence de la proscrite.
Deutz n'était pas Français. Victor Hugo l'a constaté dans des vers d'une rare vigueur :
Un renégat, l'opprobre et le rebut du monde,
Un fétide apostat, un oblique étranger,
Qui nous donne du moins le bonheur de songer,
Après tant de revers et de guerres civiles,
Qu'il n'est pas de bandit écume dans nos villes,
Pas de forçat hideux blanchi dans les prisons,
Qui veuille mordre en France au pain des trahisons.
Vendue par lui, la duchesse de Berry fut saisie derrière une plaque de cheminée, les vêtements déjà à-demi consumés par le feu. Elle était prise.
Qu'il était loin le temps où la petite princesse sicilienne, appelée par son mariage à porter la couronne de France, se montrait confuse et ravie des acclamations qui saluaient son passage !
« Tous mes instants, écrivait-elle alors de Marseille, ont été employés à recevoir des hommages, des fêtes sur terre et sur mer. La ville entière était parée, décorée d'emblèmes, d'inscriptions allégoriques. Il est impossible de décrire l'enthousiasme de ces bons habitants de Provence; ils me gâtent... On continue à me
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faire voir la France parée. Dans tous les lieux où je passe, les acclamations sont continuelles. »
Prisonnière, quel allait être son sort dans cette France où régnait le mari de sa tante ?
— « Vous êtes sous la protection de l'honneur français », s'était écrié avec une émotion sincère le général Dernoncourt quand la duchesse de Berry lui fut remise. Elle fut transférée dans la citadelle de Blaye. Bientôt dans le monde officiel se répandit le bruit qu'elle était enceinte. Louis-Philippe estima qu'il atteindrait plus cruellement cette chevaleresque et imprudente princesse parle déshonneur que par la mort. Des mesures furent prises pour qu'aucun de ses secrets les plus intimes ne pût échapper à la surveillance. Au-dessous de la chambre qu'elle occupait, un homme de police, assis sur le haut d'une échelle à siège, n'avait qu'à appliquer son oreille contre les parties du plafond qu'on avait dégarnies de plâtre pour entendre les moindres paroles prononcées dans la chambre de la prisonnière.
La malheureuse femme sans défense, tombée au pouvoir de son vainqueur, était la nièce, jadis l'amie et la protectrice de Marie-Amélie de Bourbon, reine des Français.
Inspirés par des sentiments divers, quelques personnages — le docteur Menière, le comte de Choulot — tentèrent d'intercéder pour elle. Louis-Philippe les reçut avec la faconde intarissable qu'a si bien dépeint Philarète Chasles (1). Son interminable dis-
(1) « Sa parole coulait comme une nappe d'eau sur une pente, ne rayonnait ni ne s'arrêtait, ni ne vous intéressait, ni ne vous imposait. Une fois le ressort détendu et récluse lâchée, tout partait. Rien que l'on retînt, rien d'excellent, rien qui restât ou qui se gravât... Je vois encore Louis-Philippe dans une encoignure des Tuileries, le chapeau à plumes sur les genoux et parlant. Il me disait ses voyages. J'écoutais. Il posait et parlait. Naples où il avait vécu, sa femme, ses enfants étaient passés en revue. Latti-
cours aboutissait toujours à la même conclusion : « Je suis un Roi constitutionnel. J'ai la main forcée. » Le docteur M en i ère avait été envoyé à Blaye par le gouvernement. Ses Mémoires mettent en lumière le rôle équivoque qu'il y a joué. Jeune encore il était très préoccupé de mettre à profit sa mission dans l'intérêt de sa carrière médicale. Il réussit à capter la confiance de la princesse qui désirait ardemment obtenir sa mise en liberté! Moitié médecin, moitié policier, il adressait au ministère des rapports dont il donnait lecture à sa cliente. La pauvre femme, « dont la tête n'était pas taillée pour la politique (i) », avait de fréquentes révoltes :
tude était celle d'un bonhomme , le discours était insignifiant, intarissable, sans trait, comme le résultat d'un jet machinal provoqué par un moteur matériel. »
M. Imbert de Saint-Amand donne, d'après M. de Tocqueville, un autre exemple de cet incroyable flux de paroles :
« M. de Tocqueville a raconté le dernier entretien qu'il eut avec le roi, un peu avant la révolution de Février : — « Puisque vous voilà, Monsieur de Tocqueville, causons ; je désire que vous me parliez un peu d'Amérique. » Cela voulait dire : Je vais parler d'Amérique. Le roi en parla en effet fort curieusement et fort longuement... M. de Tocqueville ajoute : « D'x\mérique et sans souffler il revint en Europe, me parla de toutes nos affaires étrangères ou intérieures avec un abandon incroyable, car je n'avais nul droit à sa confiance, me dit grand mal de l'empereur de Russie, qu'il appela Monsieur Nicolas, traita en passant lord Palmerston comme un polisson et finit par m'entrelenir longuement des mariages espagnols.» — « La reine Victoria m'en veut beaucoup, dit-il, et se montre fort irritée ; mais après tout, ces criailleries ne m'empêcheront pas de mener mon fiacre. »
Au bout de trois quarts d'heure le roi se leva, me remercia du plaisir que notre conversation lui avait procuré (je n'avais pas dit quatre mots) et me congédia, enchanté évidemment de moi, comme on l'est d'ordinaire de tout homme devant lequel on croit avoir bien parlé. »
Dans ses lettres à la reine Victoria, Léopold Ier avouait cette intempérance de langage de son beau-père. « Il paraissait occasionnellement trop parler et tenir un langage différent à différentes personnes (8 septembre 1843). »
Lors de sa fuite en 1848, Louis-Philippe faillit compromettre par sa loquacité les mesures prises pour son embarquement par le consul d'Angleterre au Havre.
(1) Le général Bugeaud au docteur Menière.
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« On va imprimer lotit cela, disait-elle ; ces choses se disent à des médecins et non au public... Je vous dis, docteur, qu'il y a dans cette consultation des choses qui peuvent me nuire, et que vos ministres ne manqueront pas de les publier. »
Le docteur Menière n'en écrivait pas moins. Assidu près de la prisonnière, exploitant son énervement, sa solitude, il obtenait peu à peu toutes ses confidences.
u Jamais grande dame n'a moins posé, dit-il dans ses Mémoires.. . Il est impossible de montrer plus de bonhomie, de franchise et de naturel. »
Louis-Philippe lisait tous ces rapports, comme il lisait ceux du général Bugeaud, gouverneur deBlaye, à qui le Ministre de l'Intérieur, M. d'Argout, écrivait :
« Vos lettres sont très curieuses. Le Roi les lit avec un vif intérêt : il m'a chargé de vous le dire. »
On finit par mander le docteur Menière à Paris II fut interrogé par Louis-Philippe lui-même qui déploya clans cet entretien toutes les ressources de son hypocrisie :
« La Reine aurait voulu vous voir, Monsieur le docteur, lui dit-il, pour vous recommander Mme la duchesse de Berry, mais vous comprendrez le sentiment de pudeur qui la retient. La position de ma nièce est de nature à froisser tous ses instincts de femme et de parente ; elle n'a pas eu le courage de surmonter l'embarras que lui causerait cette entrevue, et vous voudrez bien l'excuser. »
C'est le langage que Marie-Amélie tenait elle-même à la comtesse de Boigne. Celle-ci, invitée aux réceptions de Fontainebleau en i834, écrivait : « L'affligeant épisode des tristes aventures de la duchesse de Berry l'avait désolée (Marie-Amélie) ; elle en avait été atteinte et comme parente, et comme princesse, et comme
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dame, et comme femme. Cette pénible impression commençait à s'affaiblir. »
Etrange pruderie de la part d'une femme de plus de cinquante ans, élevée à la cour de sa mère, la reine Marie-Caroline, et que n'avait pas effarouchée, quand elle y avait eu intérêt, la situation de la baronne de Feuchères auprès du duc de Bourbon.
Tout en rejetant sur ses ministres la responsabilité des mesures déjà prises, et de celles qui venaient d'être décidées, Louis-Philippe ne put dissimuler qu'il les approuvait :
« Ma volonté suffisait-elle, dit-il au docteur Menière, pour effacer un pareil écrit, pour empêcher sa publication, dès lors qu'il s'agissait d'un changement aussi grave dans la position de la mère du duc de Bordeaux? Des faits de ce genre ont une telle valeur que leur insertion au Moniteur est indispensable. »
Tenu au courant de tout, il acceptait, s'il ne stimulait pas, les excès de zèle de ses ministres. Il lisait avec un intérêt passionné les lettres du général Bugeaud. On les a trouvées aux Tuileries en 1848, retouchées au crayon de sa main pour les communications à faire à la presse.
Ces lettres racontaient tous les détails de l'espionnage sous le plancher.
« De ce point, le plus petit bruit est entendu, disait le gouverneur de Blaye... J'ai sous le plancher un sous-offîcier aux écoutes et dans la nuit un officier va plusieurs fois à sa porte. Le jour nous la visitons cinq fois Dans les intervalles, l'officier de service y entre sous un prétexte ou sous un autre. »
La victime de cette odieuse inquisition protestait en vain. « Une femme, disait-elle quelques jours avant son accouchement au docteur Deneux, ne sera donc pas libre d'échapper à des mesures vexatoires, pué-
riles, et j'aurai à subir des tortures morales sous prétexte de recherches absurdes et inutiles ! Non, non, jamais je ne me soumettrai volontairement à ces infamies de la police, et, dussé-je mourir dans cette abominable prison, je résisterai à ces hommes qui ne savent rien respecter. »
A mesure que le dénouement approchait, les instructions adressées au gouverneur de Blaye devenaient plus rigoureuses. Si docile qu'il eût été jusquelà, il finit par s'indigner :
« Devons-nous, écrivit-il le 3 mai i833, passer pardessus les considérations d'humanité, de danger et même de décence ? Je pense énergiquement que non. »
Louis-Philippe ne fut pas du même avis. Le Moniteur ouvrit ses colonnes à des publications dont l'infamie restera une tache ineffaçable.
Ce fut d'abord, le 11 mai i833, une dépêche télégraphique annonçant l'accouchement de la princesse prisonnière avec cette mention ironique :
« La santé de Mme la duchesse de Berry est satisfaisante ainsi que celle de son enfant. »
Puis, le 14 mai, ce fut tout un procès-verbal.
On annonçait à la France que dix personnages, — des officiers, des fonctionnaires, des magistrats — avaient été appelés pendant la nuit à la citadelle de Blaye. Ces personnes déclaraient avoir vu « Mine la duchesse de Berry accouchant ».
Le président du tribunal de Blaye, agissant en dehors de toute règle légale, avait alors fait subir à la malheureuse princesse un interrogatoire que le Moniteur reproduisait :
« 11 lui a adressé à haute voix les questions suivantes : — Est-ce à Madame la duchesse de Berry que j'ai l'honneur de parler ?
. — Oui.
— Vous êtes bien Madame la duchesse de Berrv ?
— Oui, Monsieur.
— L'enfant nouveau-né qui est auprès de vous est-il le vôtre ?
— Oui, Monsieur, cet enfant est de moi.
— De quel sexe est-il ?
— Il est du sexe féminin. J'ai d'ailleurs chargé M. Deneux d'en faire la déclaration. » [Moniteur du i4 mai i833.)
Trois semaines après, la duchesse de Berry fut rendue à la liberté.
« Combien de tourments n'ai-je pas endurés, s'écriat-elle, et que de jours la délivrance s'est fait attendre ! On ne saura jamais tout ce que j'ai souffert, et combien de fois le désespoir s'est emparé de moi ! La prison, la maladie, la trahison, les tortures, je ne sais comment j'ai pu résistera tout cela. Une femme, moi, outragée, écrasée sous un poids inhumain ! Allez, docteur, je ne suis pas méchante, mais on le deviendrait à moins. »
La responsabilité de cette persécution remonte avant tout à Louis-Philippe. Dans cette question de famille, les Chambres s'étaient récusées. « Il se regarde, dit M. Odilon Barrot, comme affranchi par le Parlement lui-même des règles communes. Entre le cours régulier de la justice et la politique de générosité il choisit un juste milieu aussi odieux qu'impolitique. Ce triste dénouement inspira du dégoût aux honnêtes gens de tous les partis. » .
Les ministres qui doivent partager avec Louis- Philippe la responsabilité de ces actes indignes étaient le maréchal Soult, duc de Dalmatie, le duc de
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Broglie, le comte d'Argout, M. Barthe, M. Humann, le comte de Bigny, M. Guizot et M. Thiers. Ce dernier avait négocié personnellement avec Deutz la capture de la duchesse de Berry.
Tous portaient gaiement leur responsabilité. Lorsque le docteur Menière vint à Paris et fut entendu par le Conseil des ministres auquel assistaient le maréchal §oult, M. d'Argout, M. Thiers, M. Guizotet le duc de Broglie, la délibération qui suivit son rapport ne fut pas longue :
« M. d'Argout, raconte le docteur Menière, nous a dit ces mots : « Mme la duchesse de Berry accouchera à Blaye. » Puis il a ajouté: « Nous avons encore le temps d'entendre le grand air de Mme Sontag dans le second acte de la Donna ciel Lago... Dépêchonsnous, Messieurs.
Puis, médecins et ministres se rendirent ensemble dans la grande loge de face des Italiens.
Pendant ce temps, la prisonnière de Blaye attendait avec anxiété le résultat des démarches du médecin officiel auquel elle avait confié ses angoisses et ses espérances.
« Pourquoi, disait-elle, me faire jouer un rôle politique qui n'existe pas? Quelle importance puis-je avoir désormais dans le monde? Mon rôle est fini, et tout ce qu'on peut dire à ce sujet n'est qu'un subterfuge pour me retenir ici contre tout droit. »
L'unique but de la prolongation de cette détention était le scandale froidement délibéré, résolu et réalisé en pleine connaissance de cause, suivant un programme arrêté d'avance. « Je ne suis pas méchante »,disait d'elle-même avec vérité la duchesse de Berry. Le temps ne tarda pas à lui apporter l'apaisement, sinon l'oubli. Dix ans après sa mise en liberté, repassant dans sa mémoire les heures vécues en Sicile, à
Naples, à l'Elysée, aux Tuileries, puis en Vendée, à Nantes et à Blaye, elle résumait d'un mot le souvenir qu'elle avait gardé du mari de sa tante, si obséquieux quand il sollicitait son appui ou quand elle venait visiter ses parents du Palais Royal, — si impitoyable plus tard.
« Le méchant est comme le charbon : quand il ne brûle pas, il noircit. »
Louis-Philippe avait ainsi ajouté la plus poignante douleur à la douleur des exilés. Charles X ne pardonna pas à sa belle-fille. Mais le comtede Ghambord. devenu majeur, n'a cessé de donner à sa mère des témoignages de vive tendresse. L'enfant né à Blaye n'a pas survécu. Du second mariage de Mme la duchesse de Berry sont nés plus tard le duc délia Grazia, dont la ressemblance avec son royal frère est saisissante, et une fille qui a épousé le prince Camille Massimo. Des rapports d'une dignité parfaite — sollicitude affectueuse d'une part, respectueux attachement de l'autre — ont toujours existé entre le comte de Chambord et les enfants de sa mère.
Jusqu'à la mort de la duchesse de Berry, le comte de Chambord témoigna une grande froideur au comte Lucchesi-Palli. Lorsque la mort de sa mère l'eut mis en possession de ses papiers intimes, son attitude changea. Il y avait sans doute trouvé la preuve de ce que tout le monde soupçonnait. Le comte Lucchesi n'avait pas entraîné la duchesse de Berry à sa perte ; il l'avait au contraire sauvée, n'y mettant qu'une condition : l'éloignement de celui qui pendant l'aventure de Vendée avait abusé de la solitude et des péripéties romanesques de la vie vagabonde de la- princesse (1).
(1) Appendice.
Il est dans le cœur humain de haïr ceux que l'on a offensés. Le gouvernement de Louis-Philippe poursuivait de retraite en retraite Charles X et sa famille. L'asile trouvé en Angleterre par la dynastie exilée était des plus précaires. En mars i83i, dans une audience donnée à MM. de Genouillac et Feuillant, délégués des royalistes de l'Ouest, Charles X leur exposa « la nécessité où il était de ne faire aucun acte qui pût offenser le gouvernement anglais, allié de Louis-Philippe, qui menaçait de signifiera la famille déchue d'aller chercher un asile ailleurs si par un acte quelconque elle provoquait le ressentiment de Louis-Philippe ».
Les exilés étaient poursuivis dans leur retraite par les plus incroyables menaces. « Lorsque la famille de Charles X résidait à Edimbourg, après la révolution de i83o, écrivit lord Aberdeen à la reine Victoria, ils furent avertis plus d'une fois par la nouvelle famille royale de France, que certains fanatiques étaient partis de Paris pour Edimbourg avec l'intention d'assassiner le duc de Bordeaux dans le but d'empêcher toutepossibilitéde restauration. En conséquence deces informations, il fut regardé comme dangereux pour le Prince de se promener et de se laisser voir dans le voisinage de Holy-Rood. Il était fréquemment conduit en voiture chez lord Morton, où il restait pendant quelques heures, prenant de l'exercice dans le parc et jouant avec les enfants de lord Morton. »
Louis-Philippe payait les complaisances de l'Angleterre par une soumission absolue, tenant les promesses qu'il avait faites en 1808 au duc de Portland :
Dans quelque situation que je me trouve, ma reconnais
sance et mon attachement pour l'Angleterre seront invariables. J'attacherai toujours le plus grand prix à ce que ma conduite obtienne son approbation et soit conforme à ses vues.
Cela n'était pas rassurant pour la défense des intérêts français.
Louis-Philippe n'eut pas de peine à obtenir de l'Angleterre des procédés blessants qui obligèrent le roi de France exilé à renoncer à l'hospitalité britannique. Il dut quitter Holy-Rood pour Prague, puis pour Goritz, où il mourut presque octogénaire, après avoir mené une vie errante de i83o à i836.
Quand le chef de la maison de Bourbon vint le premier prendre place dans la sépulture de Castagnovizza , l'émotion fut grande en Europe. Le prince qui trouvait sur une terre étrangère son dernier asile avait porté la première couronne du monde. La dignité de sa vieillesse avait fait oublier les fautes du comte d'Artois. Il s'était montré sur le trône plein de générosité et de grandeur, portant haut l'honneur de la nation sur la quelle sa naissance l'avait appelé à régner. Coupable d'excès de confiance, d'imprudence peut-être, il était tombé noblement, avec une dignité dont l'histoire de nos révolutions offre bien peu d'exemples.
Il n'est pas sans intérêt de mentionner en quels termes, dans ses lettres confidentielles à la reine Victoria, le roi des Belges Léopold Ier exprimait son opinion sur le caractère de Charles X :
18 novembre 1836.
Le pauvre Charles X est mort, du choléra, dit-on. Je le regrette : peu de personnes ont été plus aimables pour moi que ce bon vieillard. Il était aveuglé par certaines idées absolues, mais c'était un homme bon, et méritant
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d'être aimé. L'histoire établira que Louis XVIII était un roi très libéral, régnant avec beaucoup de douceur et de justice jusqu'à sa fin, mais que son frère, par ses dispositions despotiques et dures, a détruit tout ce que l'autre avait fait et a perdu le trône. Louis XVIII était intelligent, au cœur dur. que ne gênait aucun principe, orgueilleux et faux. Charles X, un honnête homme, un bon ami, un honorable maître, sincère dans ses opinions et incliné à faire le bien en toutes choses. Gela nous apprend ce que nous devons croire de l'histoire lorsqu'elle est composée d'après les événements apparents et les résultats connus de la généralité des hommes.
Toutes les cours européennes portèrent le deuil du dernier roi de France. Louis-Philippe seul s'abstint, il fit bien. Après tant d'ingratitude, un simulacre de condoléance officielle eût été une offense de plus.
Ce que « le roi des barricades » ne pouvait pas obtenir, c'étaient des témoignages d'estime et des égards extérieurs de la part des souverains de l'Europe. L'Angleterre était exigeante et hautaine : elle se faisait payer cher des complaisances plus apparentes que réelles.
Le tsar Nicolas était ouvertement méprisant. Louis- Philippe s'en plaignait avec amertume. Il écrivait le 20 janvier 1840, à propos d'une dépèche de M. de Nesselrode, ministre des Affaires étrangères de Russie :
C'est un fait bizarre sans doute, mais pourtant c'est un fait qu'il n'y aurait pas un seul mot à changer à cette dépêche pour qu'elle s'adressât à la France républicaine, puisque tout ce qui pourrait indiquer, de près ou de loin, l'existence de la monarchie en France est soigneusement évité.
En d'autres termes, pour l'empereur de Russie le roi des Français était comme s'il n'existait pas.
M. cleMetternich dans sa correspondance officielle disait que « le gouvernement français ressemblait à un bâtard ».
La Vendée était domptée et pacifiée lorsque se produisit un incident qui met en pleine lumière un des traits du caractère de Louis-Philippe.
A l'époque de son mariage avec Marie-Louise, Napoléon avait voulu associer aux pompes de ces cérémonies le souvenir des généraux morts à ses côtés sur les champs de bataille. Un premier décret, inséré au Moniteur du 10 février 1810, avait ordonné que les statues de huii généraux tués à l'ennemi seraient placées sur le pont de la Concorde. Quelques jours après, l'Empereur avait généralisé cette mesure et il avait décidé que le pont d'Austerlitz et le pont d'Iéna, alors en construction, recevraient des statues du même genre .
Le pont de la Concorde, construit sur les dessins de Perronnet, premier ingénieur des ponts et chaussées de France, avait été commencé sous Louis XVI qui en avait posé la première pierre. Il fut terminé en 1793, mais il n'avait pu recevoir aune pareille époque l'ornementation primitivement projetée. Chacun des cubes de maçonnerie établis des deux côtés du pont devait être surmonté « de pyramides en fer, d'environ 18 pieds de hauteur, pour porter un globe de verre couronné et orné de fleurs de lys représentant le globe de France, dans lequel on devait placer de grosses lampes pour éclairer le pont pendant la nuit » .
Aux pyramides du premier projet Napoléon avait voulu substituer les statues de ses généraux. Leur mort plus que leur notoriété leur avait valu cet hon-
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neur. C'étaient de vaillants hommes de guerre, ayant donné leur vie pour leur pays : le général de brigade Valhubert, mortellement blessé à Austerlitz d'un éclat d'obus; le général de division Roussel, tué à Dieppen, près Heilsberg, en 1807; plusieurs généraux tombés pendant la guerre d'Espagne, — le plus jeune des trois généraux Colbert, frappé dune balle au front le 3 janvier 1809 en chargeant les Anglais à Calcabellos ; le général de brigade comte Fréval de Lacoste, tué un mois plus tard devant Saragosse ; le général baron de Lapisse, tué à Talavera de la Reyna ; — deux victimes des combats qui avaient abouti à la victoire d'Ekmuhl : le général Hervo, tué au début de ces cinq glorieuses journées, et le général de division Cervoni, broyé par un boulet tandis qu'il étudiait sur une carte avec le maréchal Lannes les positions de l'ennemi.
A côté d'eux devaient prendre place les héros d'Essling et de Wagram : le général de division comte Leblond de Saint-Hilaire, « ce vrai chevalier sans peur et sans reproche, aimé de tous, couvert de cicatrices et qui était atteint depuis dix ans d'une blessure constamment ouverte (1) », frappé d'un biscaïen à Essling, à la tête de sa division inébranlable sous une effroyable canonnade qui la prenait de front et d'écharpe; le général de division Espagne, tombé le même jour à la tête de ses cuirassiers avec trois de ses colonels, en chargeant une formidable artillerie autrichienne qui vomissait la mort sur nos divisions prenant pied sur la rive gauche du Danube; le général de division baron Guyot de la Cour, qui avait eu à Wagram la jambe gauche emportée et qui mourut de sa blessure ; enfin, Lasalle, tué d'une balle an front en conduisant lui-même une des dernières charges de la seconde journée de Wa-
(l) Général Pelet, Mémoires sur la guerre de 1809.
gram (1). Tous ces braves recevaient ainsi un honneur suprême. Les événements ne devaient pas tarder à les en priver. Napoléon, si puissant qu'il parût, ne pouvait plus assurer l'exécution de ses volontés; le temps allait lui manquer. L'heure des revers et des défections était proche ; il devait être bientôt réduit à concentrer toutes ses ressources pour la défense du territoire de l'ancienne France.
De ces nombreuses statues, quatre seulement furent entièrement terminées : celle de Valhubert, par Debay, auteur des dix statues qui ornent la façade de la Bourse de Nantes; celle de Roussel, par Espercieux, sculpteur déjà célèbre, auteur des quatre bas-reliefs de la fontaine Saint-Sulpice et de la victoire d'Austerlitz pour l'arc de triomphe du Carrousel ; celle de Colbert, commencée par Chaudet, achevée par Deseine ; celle d'Espagne, par Callamard, qui avait obtenu en 1797 le premier grand-prix de sculpture. Taunay, chargé de la statue de Lasalle, Glodion, chargé de celle de Lacoste, s'étaient mis à l'œuvre : ils avaient fait divers modèles en plâtre que, lors des événements de 1814, ils n'avaient pas encore exécutés en marbre.
La Restauration eut le tort de prendre ombrage de cette glorification de généraux de la grande armée. Elle mit à leur place les statues de personnages de l'ancienne monarchie. Quatre grands ministres — Richelieu, Sully, Colbert et Suger — occupèrent le milieu du pont. Du côté de la place quatre guerriers illustres: Condé, Du Guesclin, Turenne et Bayard; du côté du Palais Bourbon quatre marins célèbres : Duquesne, Duguay-Trouin, Tourville et Suffren,
(1) Les noms de Valhubert, de Roussel et de Lacoste ne figuraient pas dans le décret du 19 février 1810 ; ils avaient été ajoutés depuis.
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représentèrent les gloires militaires de la France d'autrefois. Les gloires récentes de l'épopée impériale furent exclues.
Ces douze statues furent érigées sur le pont, qui portait alors le nom de pont Louis XVI.
Les statues terminées des généraux Valhubert, Roussel, Colbert et Espagne furent déposées sous un hangar dans une arrière-cour des Invalides. Elles avaient, comme les douze statues du pont, une hauteur moyenne de quatre mètres. Louis-Philippe, devenu roi des Français, avait depuis longtemps abandonné le langage qu'il tenait en 1810 pendant la guerre d'Espagne. Ses Jlatteries à l'adresse des compagnons d'armes de Napoléon ne sont pas un des épisodes les moins curieux de la Comédie de quinze ans.
Aussi, en créant le musée de Versailles, annonçat-il qu'il ferait une large part aux souvenirs de l'Empire. Un rapport pompeux de l'intendant général cle la liste civile annonça aux artistes les projets formés par la munificence royale.
« J'ai dû me rendre compte, disait ce rapport, du nombre des ouvrages de peinture et de sculpture qui pourront prendre place à Versailles... Le plus grand nombre sera demandé à nos peintres et à nos sculpteurs qui devront ainsi à la sollicitude de Votre Majesté pour les grands travaux des arts une nouvelle occasion de rehausser la gloire de l'École française. •>
Dès les premières années de son règne, Louis-Philippe avait fait transporter dans la vaste cour qui précède le palais de Versailles les douze statues du pont de la Concorde et les quatre statues de généraux reléguées aux Invalides. Cette translation, décidée en i832, s'exécuta peu après. M. Aubernon, préfet de Seine-et-Oise, qui avait fait la campagne d'Egypte avec le général Auguste Colbert , écrivit au marquis
de Colbert : « Vous apprendrez sans doute avec plaisir que la statue du général Auguste Colbert doit être bientôt placée dans la grande cour du château de Versailles. )>
Elle s'y trouvait depuis quelque temps déjà lorsqu'en i835Louis-Philippe prit l'initiative d'une étrange transformation. Le maréchal Mortier, duc deTrévise, venait d'être à ses côtés victime de l'attentat de Fieschi : il résolut de le substituer au jeune général frappé d'une balle anglaise pendant la guerre d'Espagne. Généralisant cette mesure, Louis-Philippe décida que le général Valhubert ferait place à Jourdan ; Lannes et Masséna durent également remplacer Espagne et Roussel. Afin de réaliser au meilleur marché possible cette substitution, on chercha un sculpteur peu scrupuleux qui consentit à transformer les statues en en changeant les têtes. Louis-Philippe avait une manière à lui de comprendre la dignité des artistes. Gallamard, qui avait fait la statue d'Espagne, et Deseine, qui avait fait celle de Colbert, étaient morts, mais Debav et Espercieux vivaient encore. On ne s'inquiéta pas plus des droits des vivants que du souvenir des morts.
Le statuaire Laitié fournit un devis. Il demandait i8.5oo francs — 8.000 francs pour la transformation de la statue de Colbert, 5. 000 francs pour celle d'Espagne, 2.000 francs pour celle de Roussel, 2.000 francs pour celle de Valhubert, — plus i.5oo francs pour divers faux frais. La question fut tranchée sur un rapport du directeur adjoint des Musées royaux à l'Intendant général de la Liste civile. C'est la première pièce d'un dossier que M. Germain Bapsta découvert aux Archives des musées nationaux. Il a eul'obligeance de me le signaler ; c'est sur ses indications que j'en ai pris connaissance.
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Maison du Rot. Paris, le 9 septembre 1835.
Direction des musées royaux.
Rapport à M. V Intendant général.
D'après les ordres du Roi, les quatre statues colossales en marbre des généraux Roussel, Espagne, Colbertet Valhubert, placées dans la grande cour du Palais de Versailles, doivent recevoir des modifications pour représenter les maréchaux Masséna, Lannes, Mortier et Jourdan...
Ce rapport proposait de choisir Laitié pour ce travail, dont il fixait le prix à 14.000 francs.
Espagne avait été représenté tel qu'il était tombé sur le champ de bataille d'Essling, casque en tête et couvert de sa cuirasse. Le casque disparut avec la tête, des broderies d'uniforme remplacèrent la cuirasse. « La deuxième statue (général Espagne), écrivait Laitié, ne présente aucune difficulté, car la cuirasse étant en saillie sur le torse, on trouvera facilement Thabit et les décorations ; on placera dans la main droite le bâton de maréchal et Ton remettra les bottes à l'écuyère. »
Pour Colbert, la transformation était plus délicate. Le jeune et élégant général de cavalerie avait à peine trente et un an lors de sa mort. Le maréchal Mortier, duc de Trévise, que tout Paris avait connu en i834 président du Conseil et ministre de la Guerre, mort à 67 ans, avait un aspect tout différent. Il fallait étoffer la statue de Colbert en ajoutant cinq morceaux aux cuisses, à l'épaule, à l'avant-bras et en donnant plus d'ampleur au manteau.
Laitié défendait ses prix avec acharnement : « Les têtes, écrivait-il, ayant de 22 à 23 pouces (environ 55 centimètres) de haut, pèseront près de 4oo livres ; les
morceaux qu'il faut ajouter à la cuisse du général Colbert et celui qu'il faut placer entre ses jambes sont clés morceaux qui présentent par leur poids et leur situation de grandes difficultés. »
Ces retouches faites, la tête de Mortier put remplacer sans trop d'invraisemblance celle du jeune général de cavalerie devenu un lourd maréchal de France.
Le reste était peu de chose.
« La troisième statue, écrivait encore Laitié, par M. Espercieux, — c'est-à-dire la statue^ de Roussel devenu Masséna, — recevra le bâton de maréchal dans la main droite... La quatrième statue — c'est-à-dire celle de Valhubert devenu Jourdan — restera telle qu'elle est, sauf quelques broderies et le grand cordon de la Légion d'Honneur qui, ainsi qu'aux autres statues, nécessitera peut-être quelques morceaux à rapporter. »
Il y eut bien encore quelques hésitations, mais elles ne furent pas de longue durée. Une note au crayon de M. de Montalivet, intendant général de la liste civile, sur un rapport de Laitié du 28 février i836, trancha les dernières difficultés :
« Répondre à M. Laitié que les changements ont été désignés d'après les dessins qu'il a exécutés. Il était convenu que de la statue de Colbert par Deseine on ferait le duc de Trévise ; de celle de Debay père, représentant Valhubert, on ferait Jourdan ; de celle d'Espagne par Callamard on ferait Lannes, et enfin de celle d'Espercieux, représentant Roussel, on ferait Masséna. »
Laitié se mit à l'œuvre. Le marquis de Colbert a raconté un incident cruel de cette exécution : « Sur ces entrefaites la famille, les enfants du général Espagne, qui avaient été prévenus comme je l'avais
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été, étaient accourus à Versailles pour jouir du bonheur de voir la statue de leur père placée d'une manière convenable. Ils arrivèrent juste au moment de la décollation. Une scène des plus pénibles eut alors lieu : une jeune femme, fille du général, se trouva mal, et les fils manifestèrent hautement leur indignation de l'injure faite à la mémoire de leur père. »
Récit fantaisiste, a-t-on dit. « La décollation faite dans la cour du Palais, l'évanouissement de la jeune femme, tout cela ressemble à du roman, et non à de l'histoire. »
Les documents des Archives sont entièrement d'accord avec le récit du marquis de Colbert, témoin contemporain des faits.
C'est bien sur place qu'a eu lieu la décollation des statues transportées depuis plusieurs années dans la cour de Versailles. Laitié écrivait le 23 août i835 :
J'exécuterais tous les morceaux détachés à Paris où on me livrerait le marbre. L'Administration des musées transporterait ensuite ces morceaux à Versailles lorsqu'ils seraient achevés et me procurerait l'assistance des charpentiers du palais de Versailles pour enlever et poser ceux de ces morceaux dont la pesanteur exige des mouffles... J'oubliais de dire, ajoutait-il dans un autre rapport, que les quatre têtes seraient rapportées à l'articulation du col.
— J'irai mercredi à Versailles, écrivait-il encore le 25 février i836, pour essayer sur le marbre la tête de Lannes que l'on a estampée sur le buste déjà avancé.
Or la tête de Lannes est précisément celle qui' a remplacé la tête d'Espagne. Pour essayer la tête de Lannes il fallait bien que celle d'Espagne eût été antérieurement coupée.
Ces preuves écrites ne permettent aucun doute.
L'état matériel des statues confirme d'ailleurs le témoignage des familles survivantes. Ces faits, racontés dans les Traditions et Souvenirs du marquis de Colbert, l'ont été de nouveau en 1890 par le général Thoumas dans ses Grands cavaliers du Premier Empire. « Parcimonieux dans ses magnificences, at-il dit, le Gouvernement de Louis-Philippe a donné à la France des grands hommes à prix réduit. » Malgré le temps écoulé, le conservateur du Musée de Versailles s'en émut et fit faire sur place une vérification.
Je viens, écrivit-il, de faire monter à une échelle un gardien chargé de la restauration des sculptures. 11 a constaté que les têtes de Lannes, Mortier, Masséna, Jourdan avaient été rapportées. Dans le Masséna on voit de près les traces de modifications dans le costume.
Que ne découvrirait-on pas en examinant avec attention la statue de Colbert devenu Mortier?
Les familles lésées ont gardé trace de leurs réclamations. Elles avaient été fort mal accueillies. Louis- Philippe venait d'inaugurer en grande pompe l'ancien palais de Louis XIV transformé par lui. La presse officieuse ne tarissait pas d'éloges pour le prince ami des arts qui savait si bien honorer toutes les gloires de la France. La révélation des procédés de la liste civile était intempestive et désagréable ; on fît tout pour décourager ceux qui s'en plaignaient. « Vous êtes un révolutionnaire », répondit le duc d'Orléans aux premières démarches du marquis de Colbert-Chabanais, fils du général Auguste Colbert. Mais ce révolutionnaire était le neveu du général de division Edouard de Colbert, pair de France, aide de camp du duc de Nemours : il fallut lui donner satisfaction. Une nouvelle statue d'Auguste Colbert fut
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commandée : il est vrai que, dès qu'elle fût faite, elle fut reléguée dans un des passages les plus obscurs du rez-de-chaussée du Palais de Versailles.
La famille du général Espagne, qui ne disposait pas des mêmes moyens d'influence, s'adressa par une pétition à la Chambre des députés. On put croire un instant que le moyen lui réussirait. Pour éviter un débat public, une statue en marbre du héros d'Essling fut bien commandée à Oudiné, mais quand elle fut terminée, elle n'obtint même pas, comme celle de Colbert, les honneurs du musée de Versailles. Elle fut enfouie au dépôt des marbres, d'où elle n'est sortie qu'en 1887. C'est celle qui existe actuellement sur la place de la Préfecture de la ville d'Auch.
Laitié eut du moins la pudeur de ne pas signer des œuvres qui lui appartenaient si peu. On ne craignit pas de laisser à deux de ces statues dénaturées le nom de leurs premiers auteurs. Le catalogue du musée de Versailles et le grand ouvrage illustré, publié en 1840 par le comte Alexandre de Laborde en l'honneur de Louis-Philippe — Versailles ancien et moderne — attribuent à Callamard, qui avait fait Espagne, la paternité de la statue de Lannes,et à Espercieux, qui avait fait Roussel, le Masséna retouché sur lequel sont encore visibles les modifications de i836.
Pour les deux autres statues la fantaisie a été plus forte encore. Le catalogue officiel et le comte de La'borde attribuent à Calamatta le Colbert de Deseine, devenu Mortier, et à Espercieuxle Valhubert de Debay, devenu Jourdan. Or Calamatta etEspercieux ont été pour ces deux statues aussi étrangers à l'œuvre primitive qu'à sa transformation.
Le bel ouvrage posthume de M. Victor BarL sur Versailles et ses environs (1), constate bien le fait de
(1) Librairie Bernard, 17, rue Hoche. Versailles, 1901.
la décapitation et l'existence des documents conservés aux Archives des Musées nationaux, tout en rectifiant quelqueserreursde détail. Cet acte de vandalisme presque incroyable est désormais historiquement établi. Louis-Philippe était coutumier du fait en matière d'art. Gustave Flaubert écrivait à sa sœur le 3o juillet 1842 :
•\, Le soir voilà qu'on s'avise de parler de Louis-Philippe
et que je déblatère contre lui à propos du musée de Versailles. Figure- toi en effet que ce porc-là, trouvant qu'un tableau de Gros n'était pas assez grand pour remplir un panneau de muraille, a imaginé d'arracher un côté du cadre et de faire ajouter deux ou trois pieds de toile peinte par un artiste quelconque. Je voudrais voir la mine de cet artiste-là (1).
Les héros d'Austerlitz, d'Heilsberg, de la guerre d'Espagne et d'Essling méritaient mieux de la reconnaissance du pays. Oui connaît aujourd'hui le nom de Roussel, et même celui de Valhubert, quoiqu'il ait été donné à la place à laquelle aboutit le pont d'Austerlitz et quoiqu'un tableau de Peyron, représentant sa mort, se trouve au premier étage du musée de Versailles (2)? Il est bon de rappeler la disgrâce que ces braves ont subie, afin que du moins le passant qui traverse la cour de Versailles, voyant d'autres noms
(1) Correspondance de Gustave Flaubert, lre série, p. 56.
(2) Salle n° 85, n° 1711. Le catalogue officiel contient une notice ainsi conçue :
« A la bataille d'Austerlitz, le général Valhubert fut atteint de l'éclat d'un obus qui le blessa à la cuisse gauche. L'ordre du jour portait qu'on ne relèverait les blessés qu'après la bataille. Ses grenadiers et son aide de camp, le voyant nager dans son sang, s'approchèrent pour l'enlever; il les repoussa avec fermeté en leur rappelant l'ordre et leur reprochant leur faiblesse et leur peu de courage. Ils ne parvinrent à l'emporter qu'après l'avoir désarmé, et le général mourut quelques jours après, des suites de ses blessures.
c Ce tableau a été exposé au Salon de 1808. »
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au pied de ces statues, ait un souvenir pour ces oubliés de l'histoire, morts au loin pour la patrie.
En France, la marée montante d'indignation et de dégoût menaçait de tout submerger. Auguste Barbier écrivait en février i83i :
Hélas 1 nous existons dans un temps de misère .
Un temps à nul autre pareil, Où la corruption mange et pourrit sur terre
Tout ce qu'en tire le soleil ;...
Un vrai siècle de boue où, plongés que nous sommes,
Chacun se vautre et se salit ; Où, comme en un linceul, dans le mépris des hommes
Le monde entier s'ensevelit.
Le duc d'Orléans lui-même, dans ses lettres confidentielles à sa sœur la reine des Belges, exprimait avec vivacité les mêmes sentiments :
29 mai i835. — J'ai vu trop de choses et trop de vilenies pour ne pas être imbibé de mépris pour les hommes qui sont ou qui peuvent arriver aux affaires, et même pour les idées qui régnent aujourd'hui dans la majorité des Chambres. Je suis de ceux pour qui la Révolution de juillet n'a pas produit tout ce qu'ils avaient attendu, fort à tort sans doute; et quand, après cinq ans, la fumée qui nous entourait s'est peu à peu dissipée, que chacun a quitté son masque et que j'ai vu clair, alors j'ai été profondément pénétré de dégoût.
A cette époque se produisit le procès de Mme Lafarge qui causa en France une profonde émotion.
Quand on étudie aujourd'hui les documents authentiques de cette affaire, on a peine à comprendre la passion avec laquelle elle a été défendue par ses nombreux partisans. Il y avait contre elle un luxe de
preuves matérielles et morales qui ne semblaient pas pouvoir laisser place au doute.
Elle exerçait sur ceux qui rapprochaient une réelle puissance de séduction, par son esprit plus que par sa beauté, qui était, paraît-il, plus qu'ordinaire. C'était une charmeuse, mais, en même temps, une intrigante très audacieuse, d'une extrême fausseté. Ses moyens de défense, variés, contradictoires, ne supportaient guère l'examen : elle entassait mensonges sur mensonges; loin d'essayer de les justifier, le jour venu, elle éludait le débat, faisait défaut, remplaçant sa justification par quelque mise en scène tapageuse. Le jury ne s'y laissa pas prendre ; tout ce bruit s'adressait d'ailleurs moins à lui qu'à l'opinion du dehors. Dès les premières audiences, l'avocat de la famille de Léautaud, signala, pièces en mains, la violente inexactitude des comptes rendus qui altéraient sans vergogne le récit des incidents publics du procès. MmeLafarge se plaignait d'injustices, de préventions, de persécutions : qui donc les eut exercées, Louis-Philippe régnant?
Mlle Marie Capelle, devenue Mme Lafarge, descendait en ligne directe de Philippe-Egalité et de Mme de Genlis, la célèbre gouvernante de la princesse Adélaïde d'Orléans, qui avait été aussi le gouverneur de Louis-Philippe et de ses deux frères.
De la liaison de Philippe Egalité et de l'institutrice de sa fille étaient nées deux filles : Caroline, dite Paméla, qui épousa lord Fitzgerald (1) , et Hermine qui épousa Jacques Collard, député de l'Aisne sous le premier Empire. Du mariage" de Jacques Collard, ancien fournisseur de l'armée protégé par le prince de Talleyrand, avec Hermine naquirent un fils et trois
(1) C'est cette Paméla qui était à Tournay avec Dumouriez et Louis-Philippe, lors de leur défection.
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filles dont Tune épousa le colonel Gapelle. Marie Capelle, issue de ce dernier mariage, était née le i5 janvier 1816. Jacques Collard avait été le tuteur d'Alexandre Dumas, qui dit de Mme Collard dans son Histoire politique et privée de Louis-Philippe : « Celui qui écrit ces lignes a été presque élevé par elle : ce fut la grand'mère de la malheureuse Marie Capelle, qui, du côté gauche, se trouvait être ainsi la petite-nièce du roi Louis-Philippe (1). »
Mme; de Valence, fille de Mme de Genlis, avait à toutes les époques donné à Hermine, sa compagne d'enfance, des témoignages de vive sympathie. Ces souvenirs étaient conservés par tous les membres de la famille d'Orléans. MmeLafargea raconté dans ses Mémoires que, sous la Restauration, Louis-Philippe et Marie- Amélie, accompagnés de leurs filles, de la princesse Adélaïde, du prince de Joinville et du duc d'Aumale, avaient accepté l'invitation de son grand-père, M. Collard, et s'étaient rendus pour une journée à sa campagne de Villers-Hellon. Une sœur de la mère de Mme Lafarge avait épousé M. Garât, secrétaire général de la Banque de France.
Le maréchal Gérard, dont la femme était la petitefille de Mme de Valence, était intervenu en faveur de Mme Lafarge, au cours même de ce procès. Une pareille accusée était assurée de rencontrer, non seulement les garanties ordinaires de la justice, mais des ménagements et de grands égards. On le vit bien, après sa condamnation, par tous les adoucissements qu'elle obtint dans l'exécution de sa peine.
Lafarge, âgé de 28 ans, était tombé subitement malade après avoir mangé un morceau d'un gâteau que lui avait envoyé sa femme. Un domestique d'hôtel, qui avait goûté ce gâteau laissé dans une armoire, avait
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éprouvé les mêmes accidents. Ce début de la maladie présentait déjà tous les symptômes d'un empoisonnement. De retour à sa propriété du Glandier, Lafarge avait eu une rechute plus terrible encore. Sa femme avait été vue mêlant de la poudre blanche a ses boissons. Jusqu'à ce moment les rapports de Mme Lafarge avec sa belle-mère avaient été parfaits. Elle écrivait elle-même à une amie :
Charles m'adore, me révère. Sa mère est une excellente femme qui se mettrait au feu pour son fils, qui a de l'esprit, de l'éducation, étouffés sous les soins minutieux du ménage.
Cette vieille femme, voyant mourir son fils de ce mal étrange, eut un soupçon. L'infortuné vivait encore lorsqu'elle envoya à un pharmacien quelques parcelles de cette poudre si suspecte : c'était de l'arsenic. Il y avait également de l'arsenic dans une bonbonnière que Mme Lafarge ne quittait jamais.
Dès lors la mère se cramponna au lit du moribond en le gardant à vue. En présence du médecin, à qui elle avait fait part de ses angoisses, elle dit à sa bellefille : « Rien ne m'empêchera de rester auprès démon fils. Trouvez-le bon, trouvez-le mauvais, rien ne m'empêchera de donner des soins à mon fils. »
Mais il était trop tard. « Je suis perdu, dit Lafarge, lui-même, qui comprit avant de mourir l'horrible cause de ses souffrances, — j'en ai trop pris. »
L'empoisonnement auquel il succombait n'avait pas duré un mois. Le gâteau empoisonné que sa femme lui avait envoyé lui était arrivé le 18 décembre 1889. De retour au Glandier le 5 janvier 1840, Lafarge mourut le i4-
Par une saisissante concordance de dates, Mme Lafarge était forcée d'avouer qu'elle avait acheté de
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l'arsenic à diverses reprises, — le 12 décembre 1839, — les 5 et 8 janvier 1840.
Sa défense reposait sur les contradictions des experts qui avaient soumis à de nombreuses vérifications les restes du malheureux Lafarge. La dernière de ces expériences avait eu lieu le 1 4 septembre 1840, sept mois après la mort, pendant les débats de la cour d'assises. On fît bouillir dans les dépendances mêmes du Palais les restes décomposés de la victime. Orfîla, assisté de deux autres experts, affirma la présence de l'arsenic, ingéré comme matière toxique. Il ne pouvait pas se retrouver en quantité considérable. « L'arsenic, dit Orfîla, disparaît de l'estomac au bout de peu de jours. Répandu dans les autres organes il est évacué peu à peu. » On ne pouvait plus en découvrir que quelques vestiges.
Le mobile de Mme Lafarge ? Elle l'avait exprimé elle-même à son mari dans une lettre qu'elle lui avait écrite au début de son mariage. Cette jeune fille de vingt-quatre ans, orpheline mal gardée, plus séduisante que belle, avait déjà, pour elle-même et pour d'autres, noué plusieurs intrigues. Celle de toutes qui lui tenait le plus au cœur avait été rompue récemment. Elle avait contracté un mariage de dépit, croyant y trouver du moins la réalisation de ses rêves de fortune. L'homme lui déplaisait, sa fortune était plus que compromise.
Elle s'était mariée au mois d'août 1839. A peine arrivée au Glandier, elle écrivait à Lafarge, réellement épris :
Je vous ai indignement trompé ; je ne vous aime pas et j'en aime un autre... Je serai adultère malgré vous, malgré moi, si vous ne me sauvez pas.
Ce qu'elle demandait, c'était l'autorisation de fuir.
Plus tard, elle changea d'attitude et de langage ; ses tendresses étaient un sinistre présage. Lafarge mourut après cinq mois de mariage, au moment où, revenant d'une longue absence, il allait demander à sa femme de lui témoigner l'amour qu'elle lui exprimait dans ses lettres.
Au cours de ces débats passionnés, Me Corali, avocat delà partie civile, s'était écrié :
<( Au titre d'empoisonneuse, vous joignez celui de voleuse, — au titre de voleuse celui de calomniatrice. »
L'épisode des diamants de Mme de Léautaud, qui a joué un si grand rôle dans le procès Lafarge, est en effet très caractéristique.
Avant son mariage, Mlle Marie Capelle avait eu avec les deux filles de la marquise de Nicolaï clés rapports confiants et affectueux, nés d'un voisinage de campagne. Elle avait joué vis-à-vis de Mlle Marie de Nicolaï, devenue Mme de Léautaud, le rôle de confidente fort compromettante, donnant à un jeune homme épris de Mlle de Nicolaï des rendez-vous, et lui écrivant. Marie Capelle allait seule aux rendezvous, Mariquita, comme l'appelait familièrement l'amoureux de son amie. Mlle de Nicolaï s'était mariée; elle avait reçu dans sa corbeille une fort belle parure de diamants. Pendant un séjour de Mlle Capelle chez Mme de Léautaud, la parure disparut et toutes les recherches pour découvrir le voleur furent infructueuses. « Avez-vous retrouvé vos infortunés diamants? » écrivait Mlle Capelle, devenue Mme Lafarge, à Mme de Léautaud.
Or, lors des perquisitions pour le crime d'empoisonnement, « ces malheureux diamants » furent retrouvés au Glandier. Mme Lafarge les avait démon- '
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tés et cachés dans une pelotte ouatée. Elle avait distrait de la parure volée quelques perles qu'elle avait utilisées pour elle-même. Les débris de l'ancienne monture et la forme spéciale de quelques-uns des diamants permirent au fournisseur d'affirmer avec certitude qu'ils provenaient bien de la parure de Mme de Léautaud.
Mme Lafarge tenta des explications en contradiction les unes avec les autres et qui furent toutes démenties. Aucune n'était admissible. L'affaire ayant été jugée séparément, elle se laissa condamner par défaut, protesta bruyamment dans les journaux, mais s'abstint de faire une opposition qui eût été jugée en audience publique, évitant ainsi une démonstration qui eût été sans réplique.
Quand cette habile comédienne eut pris la résolution de se débarrasser de son mari, elle simula vis-àvis de lui une vive tendresse. En lui envoyant un gâteau empoisonné, elle lui écrivait de le manger à une heure dite, en communion avec elle :
« Adieu, mon cher seigneur et maître, écrivait-elle en même temps... Aimez-moi, car je vous aime, regrettez-moi, car je vous regrette, embrassez-moi, car je vous embrasse de toute mon âme. Je baisse ma tête pour que tu me donnes un tendre baiser sur mes yeux, en voici deux pour les tiens. Pour t'écrire ce soir, j'ai fait ta toilette ; mes cheveux flottent; mes yeux brillent de souvenirs qui se rapportent tous à toi. Tu m'aimerais ! mon miroir me le dit, et je l'en remercie, car il est doux d'espérer plaire à ce qu'on aime. »
Lorsque cette femme passionnée, à qui son mari inspirait une extrême répugnance, se décida à lui adresser de pareilles lettres, son parti était pris : le malheureux était condamné par elle à brève échéance.
Louis-Philippe se rendait compte de la déconsidération croissante dont il était entouré en France et en Europe. Comédien consommé il chercha à ramener à lui l'opinion publique par la grande mise en scène du retour des cendres de Napoléon. Le souvenir de l'Empereur défendant pied à pied le territoire était resté très vivant, surtout dans les campagnes. Louis- Philippe profita de l'amitié passagère de l'Angleterre pour obtenir l'exhumation et le transfert de" la dépouille mortelle du grand conquérant.
La cérémonie des Invalides fut saisissante. Lord Rosebery la raconte en quelques mots : « Un sombre jour de décembre 1840, le roi des Français, entouré par les princes et les ministres, était assis silencieux sous le dôme des Invalides, attendant l'arrivée du corps. Soudain un chambellan, apparaissant à la porte, annonça d'une voix claire et retentissante : « l'Empereur! », comme s'il était le souverain vivant, et la nombreuse et illustre assemblée se leva dans un même mouvement d'émotion, tandis que le corps entrait lentement (i). »
Qui pourrait croire à la sincérité de Louis-Philippe ? De la part de celui qui avait écrit les lettres haineuses de 1808, 1810 et 1812 Thommage rendu à la mémoire de Napoléon n'était qu'une indigne comédie. Le maître fourbe qu'était Louis-Philippe préparait ainsi sans le vouloir l'élection du 10 décembre 1848 et le coup d'Etat du 2 décembre i85i. •
Cela ne changea rien d'ailleurs à l'impopularité de la dynastie orléaniste. En septembre i84-3, le futur chancelier de l'empire d'Allemagne, le prince Clovis (1) Lord Rosebery, la Dernière Période de Napoléon.
de Hohenlohe, dont les Mémoires ont eu un si grand retentissement, voyageait en France avec son frère Gustave, depuis le cardinal de Hohenlohe. 11 assista à Lyon à l'arrivée du duc de Nemours sur un bateau à vapeur descendant la charmante vallée de la Saône et à une revue passée par lui. La foule était immense. Le prince Glovis écrivit dans son journal cette remarque significative : « De cette foule de cent mille spectateurs il ne sortit pas une acclamation. »
Pendant ce temps grandissait le jeune prince dont la naissance avait cruellement déçu en 18.^0 les espérances orléanistes. Il arrivait à l'âge d'homme et commençait à paraître en Europe. Partout où il se présenta, il rencontra l'hostilité impuissante des ambassadeurs de Louis-Philippe, honteux eux-mêmes du rôle qu'on leur faisait jouer.
A la fin de i843, le duc de Bordeaux projeta de faire un voyage en Angleterre. Lord Aberdeen eut à ce sujet un entretien avec le représentant de la France, M. de Rohan-Chabot : « Il me semble, lui dit-il, que nous ne pouvons pas faire moins pour le petit-fils de Charles X, qui revient en Angleterre avec son simple titre de prince exilé que nous ne nous sommes crus obligés de le faire pour un aventurier comme Espartero. Cette réception serait évidemment strict ly private. »
La pensée du ministre anglais était de prendre l'avis du duc de Nemours, alors présent à Londres. M. de Rohan-Chabot s'empressa d'en prévenir M. Guizot.
Il me paraît, mon cher monsieur Guizot, lui écrivit-il, au plus haut point convenable et désirable que si la Reine s'en
remet pour la private réception à la décision de M. le duc de Nemours, notre prince se prononce pour la réception comme pour toutes les prévenances compatibles avec un simple titre de prince exilé.
C'eût été en effet de bon goût. Mais Louis-Philippe ne l'entendait pas ainsi. Il intervint lui-même et s'y opposa violemment.
On doit, écrivit-il le 4 novembre i843, poser le cas de la manière la plus conclusive que le duc de Bordeaux ne doit pas être reçu par la Reine.
Le voyage se fit néanmoins.
La reine Victoria écrivit à ce sujet au roi des Belges :
J'ai vu une lettre d'un personnage qui s'est trouvé en rapport avec lui (le duc de Bordeaux), et qui dit qu'il est très agréable et sans affectation, et très facile à distraire, prenant grand plaisir à manquer quelques faisans et dansant le soir au piano.
Des Français allèrent saluer en Angleterre ce noble Français exilé. Louis-Philippe les fit « flétrir » par un vote de ses Chambres. Berryer, et quatre de ses collègues de la Chambre, parmi lesquels figurait le duc de Valmy, petit-fils du maréchal Kellermann, furent au nombre des flétris.
Louis-Philippe suivait avec un emportement passionné cet odieux débat. On sait que sous le régime de 180*0 les fonctionnaires pouvaient être en même temps députés. Le gouvernement de Juillet exigeait d'eux une obéissance passive clans leurs attributions parlementaires. C'est à une prétention de ce genre qu'un député ministériel, M. Desmousseaux de Givré, répondit noblement le 11 janvier 1847 :
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Quant à l'obligation que je devrais contracter de soumettre en toute occasion un peu importante la liberté de ma parole et mon droit d'initiative à une consultation, à une censure préliminaire, c'est là ce que je ne saurais accepter.
M. de Salvandy, qui était à la fois député et ambassadeur à Madrid, eut le courage de voter contre la flétrissure.
« Quelques heures plus tard, raconte M. deFalloux dans ses Mémoires, à une soirée des Tuileries, le roi, l'ayant conduit dans l'embrasure d'une fenêtre pour lui reprocher ce vote, le saisit par son cordon de la Légion d'Honneur avec une violence dont il n'était pas coutumier, mais à laquelle il s'abandonnait quelquefois, en s'écriant : « Est-ce pour me trahir ainsi que je vous ai donné cela ? »
Il est pénible de rencontrer sur la liste des députés qui ont voté la flétrissure le nom d'un homme respectable, le comte d'Haussonville, dont le fils a été choisi parle comte de Paris, lorsqu'il est devenu prétendant, comme son représentant.
La réception qui était faite au duc de Bordeaux était d'autant plus désagréable pour Louis-Philippe que ses ouvertures pour faire accueillir par les principales cours de l'Europe le duc d'Orléans, prince royal, n'avaient pas été encouragées. « Le voyage du duc d'Orléans, avait répondu Metternich, est une entreprise fort hasardée et positivement intempestive. Il sera reçu partout, et en particulier à Vienne, comme il est naturel de recevoir le fils du roi des Français avec lequel on est en paix. S'attendre à plus, c'est se tromper, et croire à la possibilité d'un mariage, c'est se tromper encore une fois. »
Dans ses lettres à l'ambassadeur d'Autriche à Paris,
mises sous les yeux de Louis-Philippe, le chancelier déclarait ce projet de voyage saugrenu. C'est à ce propos qu'il écrivait que le « Gouvernement français ressemblait à un bâtard (1) ».
Louis-Philippe n'avait jamais été populaire. Il flattait le peuple qui ne l'estimait pas et ne l'aimait pas.
« Avoir un roi, écrivait mélancoliquement son gendre Léopold Ier le 7 juin 1837, qui ne peut se montrer sans qu'on tire sur lui, est un état social qui abaisse son autorité. »
Avec les années il sentait grandir autour de lui la désaffection et le mépris. Son inquiétude ajoutait à son irritation.
« Considérez la France actuelle depuis dix ans et l'attitude qu'on lui fait prendre en Europe, écrivait à cette époque Alfred de Vigny. Comparez-la à la France de Louis XIV et de Napoléon ou de la République, et dites-moi si elle n'a pas besoin de reprendre des forces, et si j'ai tort de lui présenter un cordial et de lui dire : Surge (2) ! »
Vers le même temps La Moricière exprimait en termes différents le même sentiment : « Le roi tremble et flotte entre la crainte du pays et celle de l'étranger ; le ministère laisse couler les événements, frappé de stérilité par la conviction de sa fin prochaine... Nous sommes destinés à devenir la risée de l'Europe. »
A mesure que l'avenir s'assombrissait, l'animosité de Louis-Philippe contre les princes de la branche aînée et leurs partisans prenait un caractère plus acerbe. En i844> ^e prince héritier du duché de Lucques épousait une princesse française, sœur du duc de
(1) Études sur la diplomatie de la monarchie de juillet. Paul Thureau-Dangin. (Correspondant, 10 et 25 mars 1884.)
(2) Lettre d'Alfred de Vigny à Miss Camilla Maunoir (31 janvier 1843).
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Bordeaux. Mme Baudon, femme du receveur général de Rouen, ne crut manquer à aucune convenance en acceptant la mission de faire- à Paris des achats pour la corbeille de mariage. Cette mission remplie très discrètement s'ébruita. Le receveur général expia par une révocation le service bien innocent que sa femme avait rendu à la princesse exilée, à la veille de s'unir au prince héritier du duché de Lucques, en relations diplomatiques avec le gouvernement de Louis-Philippe.
Le prince de Lucques notifia à Louis-Philippe, dans les formes d'usage, le mariage de son fils « avec Son Altesse Royale la princesse Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille de Son Altesse Boy aie le duc de Berry ».
Louis-Philippe aurait dû se rappeler qu'il avait dû, sous le règne de Charles X, à l'intervention pleine de cordialité de la duchesse de Berry le titre si envié par lui d'Altesse Royale que lui avait toujours refusé Louis XVIII. Ce souvenir ne l'empêcha pas d'omettre dans sa réponse, dont la minute est en entier de sa main, cette qualification qu'eussent dû lui imposer les convenances les plus élémentaires. La jeune princesse de Lucques y fut qualifiée par lui de « Mme la princesse Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille du feu duc de Berry ». Plus irrévérencieux encore dans ses papiers intimes, il lui donnait sans plus d'étiquette le nom de « Mlle de Berry ».
Louis-Philippe avait été longtemps fidèle à la promesse qu'il avait faite au duc de Portland quand il sollicitait les subsides du gouvernement anglais. Cependant l'entente cordiale avec l'Angleterre ne devait pas survivre à unactededuplicité intéressée commis parlui.
Depuis i883 on a beaucoup parlé dans le parti orléaniste du traité d'Utrecht et des renonciations réciproques qui l'ont accompagné : renonciation des descendants de Philippe V au trône de France, renonciation des Bourbons de France au trône d'Espagne. Ces renonciations sont devenues la base des prétentions dynastiques du comte de Paris.
En 1846, Louis-Philippe n'en avait, nul souci. 11 écrivait et il agissait comme s'il n'avait pas foi en leur validité.
Lorsque ce traité fut invoqué par l'Angleterre à l'occasion des mariages espagnols dans* une note remise par lord Normanby à M. Guizot, celui-ci écrivit à Louis-Philippe qu'il y avait dans cette note (( sur le traité d'Utrecht, notamment sur la guerre de succession, des assertions bien vieilles et étranges ».
Dans sa dépêche officielle du 11 octobre 1846, M. Guizot, ministre des Affaires étrangères de Louis- Philippe, interprétait ainsi ce traité :
« On voulait d'une part assurer le trône aux descendants de Philippe V ; de l'autre prévenir la réunion sur une même tête des couronnes de France et d'Espagne. Ce fut là l'objet des renonciations demandées d'une part à Philippe V, d'autre part aux ducs de Berry et d'Orléans. C'est là, par conséquent, ce qui détermine le vrai sens et la portée légitime de ces renonciations. Elles contiennent ce qui est nécessaire pour atteindre le but du traité d'Utrecht, mais elles ne sauraient s'étendre et ne s'étendent point, en effet, au delà de ce but. »
Le rêve de Louis-Philippe était d'assurer le trône d'Espagne à son fils, le duc de Montpensier, et à ses descendants par une combinaison des plus scabreuses, dont le récit est difficile Ce récit a été fait par le duc Ernest II de Saxe-Cobourg-Gotha, frère du prince
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Albert d'Angleterre, neveu du roi Léopold Ier de Belgique. A défaut de plus hautes alliances qui se refusaient à lui, Louis- Philippe avait marié plusieurs de ses enfants avec des membres de la famille allemande de Saxe-Cobourg-Gotha. Léopold de Cobourg, premier roi des Belges; avait épousé la princesse Louise d'Orléans. Le duc de Nemours avait épousé la princesse Victoire de Cobourg, nièce du roi des Belges. La princesse Clémentine d'Orléans avait épousé le prince Auguste de Cobourg, frère de la duchesse de Nemours. De nos jours, Carlos de Cobourg, roi de Portugal, a épousé la princesse Amélie d'Orléans, fille du comte de Paris.
A la suite de pareilles alliances, le duc régnant de Cobourg, affectueusement accueilli à la cour des Tuileries, était mieux que personne en situation de connaître la vérité tout entière.
Il a publié de son vivant des Mémoires singulièrement osés. Ils contiennent sur ces scandaleuses négociations des révélations que tout autre écrivain n'aurait pas eu le droit de se permettre.
Deux mariages devaient être célébrés en même temps, celui de la jeune reine Isabelle, âgée de seize ans, et celui de sa sœur cadette qui, malgré son jeune âge — elle venait d'avoir quatorze ans — devait épouser le duc de Montpensier.
En faisant contracter à la reine Isabelle un mariage destiné à rester sans héritier, le trône d'Espagne devait passer au duc et à la duchesse de Montpensier et à leurs descendants. Le traité d'Utrecht était ainsi violé et les renonciations non avenues. Mais il n'était pas question alors du traité d'Utrecht et des renonciations. Comment s'y prit Louis-Philippe? Il faut laisser parler le duc de Saxe-Cobourg-Gotha.
« Le candidat de lord Palmerston était don Henri,
le second fils de François de Paule. C'était le plus dangereux de tous aux yeux de la reine Christine, à raison de ses relations avec les progressistes qui étaient ses plus grands et ses plus irréconciliables ennemis.
« D1autre part on ne saurait blâmer la Reine-Mère de la répugnance que lui inspirait, autant au point de vue moral qu'au point de vue politique, le duc de Cadix (François d'Assise), frère aîné de don Henri.
« Qu'un tel homme, tout à fait inapte au mariage, ait pu être l'objet des agitations diplomatiques, c'est certainement le côté le plus triste de ces événements, et celui qui fait le moins honneur à tous ceux qui y ont pris part.
« Ce n'était un secret pour personne que l'homme que l'on a fait plus lard accepter par force à la reine Isabelle comme époux n était pas un homme. On en parlait et on en plaisantait ouvertement, sans que cela ait une seule minute fait reculer la diplomatie devant l'éventualité d'un pareil mariage pour la reine Isabelle. D'un certain côté on poursuivait d'autant plus la réalisatiom de cette alliance qu'on se flattait follement qu ainsi le mariage de la Reine devait rester sans enfants. »
La Reine-Mère Marie Christine, malgré ses relations d'étroite intimité avec Louis-Philippe et Marie- Amélie, résistait autant qu'il dépendait d'elle à ce projet scandaleux. La reine Victoria intervint en s'adressant à la reine des Relges, fille de Louis -Philippe. Rien n'y fit.
« Les événements à la cour d'Espagne suivirent un cours rapide, continue le duc de Saxe-Cobourg-Gotha. Plus lord Palmerston cherchait à agir pour don Henri, plus les chances de son frère — le duc de Cadix — devenaient favorables. Guizot commença aie déclarer
le seul candidat possible, Le mariage d'Isabelle avec cet homme lamentablement faible, en même temps que le duc de Montpensier épouserait la sœur d'Isa belle, était présenté comme un grand succès pour la politique française.
« Rarement en politique des incidents aussi comiques ont eu des conséquences plus tragiques.
« Je néglige naturellement d'ajouter de mémoire aux matériaux anecdotiques concernant ces événements. L'infant François d'Assise, qui allait devenir roi d'Espagne, était l'objet de récits sans fin. Le sort de la reine Isabelle, qui n'ignorait pas combien dans le choix de son mari on avait eu peu de souci de son bonheur conjugal, donnait lieu aux sarcasmes les plus amers.
« Tandis qu'un mauvais monde s'amusait à des historiettes qui ne devaient pas jeter grande considération sur le principe monarchique en Europe, on ne paraissait pas redouter que de cette folle histoire de mariage pût naître entre les alliés d'Eu quelque désaccord. »
Louis-Philippe tenait passionnément, et pour cause, à l'amitié de la cour d'Angleterre. Ses lettres à la jeune reine Victoria étaient d'une déférence qui n'avait rien de royal. En i844> l'occupation de Tahiti parla France et la publication d'une brochure du prince de Joinville, intitulée : Notes sur les forces navales de la France ayant mécontenté l'Angleterre, Louis-Philippe pendant son voyage à Windsor en fît de si humbles excuses que la reine Victoria écrivit à Léopold Ier le 17 octobre i844 :
Il voudrait que Tahiti fût au fond de la mer. Il a parlé aussi très ouvertement de la brochure du pauvre Hadji (1), qui paraît l'avoir désolé plus que toute autre chose.
(1) Surnom du prince de Joinville.
Pour assurer à son fils un mariage avantageux, il perdit tout le fruit de cette longue politique. L'accord du roi des Français et du gouvernement anglais, qui remontait aux subsides du duc de^Portland, fut profondément ébranlé. Le double mariage n'était pas encore célébré lorsque dans une lettre intime le prince Albert écrivit à son frère le 17 septembre 1846 :
Rien n'est plus déloyal que la politique suivie par la cour de France. On nous a dupés et on triomphe. C'est un misérable triomphe que de tromper un ami, — peut-être le seul que l'on ait — et au moment où il fait. un sacrifice à l'amitié. Les pauvres reines ont jusqu'à la dernière heure tenu pour Léopold. Elles ne l'ont abandonné que lorsque Bulwer leur a déclaré que nous ne pouvions y consentir et que nous devions intervenir pour don Henri qui, comme Bourbon, a l'assentiment de la France.
Bresson a profité de la mauvaise humeur des dames pour mettre en avant don François, en même temps qu'il a conclu pour l'infante avec Montpensier. Le roi Louis- Philippe nous avait donné sa parole d'honneur de ne jamais penser à ce second mariage jusqu'à ce que la reine fût mariée et eut des enfants, et cela ne serait pas une affaire politique.
La reine Victoria elle-même, dans sa correspondance avec le roi Léopold Ier de Belgique, disait :
Notre conduite a été tout à fait honnête, et celle du roi et de Guizot tout le contraire.
Cette correspondance, récemment publiée, ne laisse aucun doute sur la violente indignation que la déloyauté de Louis-Philippe inspira à la reine Victoria :
7 septembre i8/|6. — En décidant le mariage de la reine d'Espagne et celui de Montpensier simultanément, on a
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commis une infamie... Il faut que le roi sache que nous sommes extrêmement indignés, et que ce n'est pas en agissant ainsi qu'il maintiendra l entente quit désire. En outre, les procédés ont été très peu honnêtes.
i4 septembre 1846. — Les détails de l'histoire sont très malpropres, — et je suis peinée de dire que le bon Roi s'est conduit d'une façon singulièrement peu honnête.
21 septembre 1846. — C'estbien triste aussi pour la pauvre Louise (la reine des Belges) à laquelle on ne peut pas dire que son père s'est conduit malhonnêtement.
6 octobre 1846. — Notre entente a été brisée de gaieté de cœur... Comment pourrons-nous jamais nous sentir de nouveau à notre aise avec L.-P.
Léopolcl Ior n'essayait même pas de défendre la conduite de son beau-père ; car, le 29 septembre i846, la reine Victoria lui répondait :
J'ai reçu la semaine dernière votre si aimable et si satisfaisante lettre. Votre opinion au sujet de cette affaire vraiment malheureuse, et, de la part de la France, déshonorante, nous est d'un grand soutien.
Louis-Philippe poursuivait un double but : un intérêt d'ambition et un intérêt d'argent. Les impitoyables lettres de la reine Victoria au roi Léopolcl en témoignent suffisamment.
Avant la rupture, rendant compte au roi des Belges de son entrevue avec Louis-Philippe, elle lui écrivait le 8 septembre 1845 :
Le Roi déclara qu'il ne souhaitait pas que son fils eût la perspective de monter sur le trône d'Espagne, mais que si la Reine avait des enfants, par lesquels la succession serait assurée, il ne s'engagerait pas à interdire à son fils de recueillir l'important héritage (great inheritance) que l'Infante lui apporterait.
Après la rupture, au milieu de ses invectives contre la mauvaise foi de Louis-Philippe et de son ministre, après avoir écrit :
La conduite de Guizot dépasse en ignominie tout ce que Ton peut croire; sa malhonnêteté est digne de mépris.
Elle ajoutait :
Ce qui me console, c'est qu'en nous opposant à ce mariage, nous ne troublons pas réellement son bonheur (du duc de Montpensier), car il n'a jamais vu l'Infante, et c'est une enfant de quatorze ans, pas jolie. Je plains beaucoup la pauvre Reine, car la pauvre enfant déteste son cousin, et on dit qu'elle a consenti contre son gré.
Cette enfant de quatorze ans avait été aussi mal élevée que possible, car plusieurs années avant le conflit — le 17 octobre 1841 — la reine Victoria écrivait à lord Aberdeen :
Quiconque a vu la Reine (Christine) et l'a connue quand elle était régente sait qu'elle est intelligente et capable de gouverner, si elle s'était appliquée à ses devoirs. Mais elle ne l'a pas fait et elle a perdu son temps dans des amusements frivoles. Elle nés-lisreait misérablement ses enfants et finalement elle les a quittés.
Marie-Amélie, ayant écrit une lettre personnelle à la reine Victoria pour lui faire part du mariage du duc de Montpensier, en reçut cette sèche réponse:
Vous pouvez aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double mariage ne pouvait nous causer que de la surprise et un bien vif regret.
Un pareil langage contrastait fort avec toutes les tendresses que Louis-Philippe prodiguait à la reine d'Angleterre dans ses lettres. Toute correspondance
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personnelle avait cessé entre la reine Victoria et lui à la suite des mariages espagnols. Cependant, la princesse Adélaïde, sa sœur, étant morte, dans les derniers jours de l'année 1847, ^a reme lui écrivit une lettre de condoléance.
Le 12 janvier 1848, Léopold Ier lui fit part de l'accueil extraordinaire fait à cet acte de pure courtoisie :
Votre aimable lettre au pauvre roi a été un acte dont je vous remercie du fond du cœur, parce qu'elle l'a rendu si heureux. J'étais encore dans sa chambre quand votre lettre est arrivée ; il en a été si enchanté qu'il l'a embrassée très tendrement.
Louis-Philippe ne s'était pas plus soucié de sa parole d'honneur que du traité d'Utrecht et des renonciations. La nouvelle duchesse de Montpensier conserva, ainsi que les enfants à naître de ce mariage, tous ses droits d'hérédité en Espagne. L'intrusion d'un fils de Louis-Philippe dans la famille royale d'Espagne où il transporta les mœurs orléanistes ont eu les résultats que l'on pouvait en attendre.
« Le 10 octobre, dit encore le duc de Saxe-Cobourg- Gotha, le double mariage a été fêté à Madrid. La reine Victoria ne se trompait pas lorsqu'elle disait que cet événement exposerait la famille d'Orléans ellemême à de grands dangers.
« Ce n'est pas en Espagne, c'est en France même que ses destinées ont subi un naufrage définitif. Mais dans le pays où le cabinet français croyait s'être assuré une influence considérable par ce double mariage, il éprouva une défaite incroyablement rapide.
« Au bout de quelques semaines, le mari de la