‹ Les deux fusions, 1800-1873Chapitre 12 sur 27 · G LES DEUX FUSIONS · texte numérisé non relu

G LES DEUX FUSIONS

reine Isabelle fut éloigné de sa nouvelle épouse. Le duc de Montpensier n'obtint pas la moindre influence en Espagne. Si le gouvernement ne tomba pas exclusivement aux mains d'un favori, c'est sans doute parce qu'on s'efforça d'en imposer un très grand nombre à la reine. Politiquement, elle s'unit aux progressistes, et le gouvernement des modérés fut renversé par Facheco et Salarnanca. La reine Christine dut se retirer à Paris, et quand, en 1847, Narvaez se retrouva à la tête du ministère, il ne put se maintenir qu'en faisant la paix avec Espartero.

« La politique française de Guizot, malgré des apparences brillantes, a subi une défaite dont sa science d'homme d'Etat ne s'est pas relevée. »

Le duc de Saxe-Cobourg-Gotha aurait pu ajouter qu'imitant les intrigues de son père en Sicile et sous la Restauration, le duc de Montpensier n'a cessé de trahir la reine Isabelle, sa belle-sœur et sa souveraine, conspirant contre elle et contribuant plus que personne à sa chute. Il ne put atteindre la couronne d'Espagne qu'il ambitionnait.

Lorsque la reine détrônée se fut réfugiée en France, elle fit appel à son beau-frère, le duc de Séville :

Permettras-tu donc, Henri, lui dit-elle, que ce duc de Montpensier usurpe la couronne de mon fils Alphonse ? Non n'est-ce pas? Alors, va en Espagne, et par tous les moyens empêche cet homme de devenir roi d'Espagne.

Le duc de Séville partit. C'est ainsi que s'engagea la lutte personnelle qui a abouti à un duel scandaleux où le duc de Séville a trouvé la mort. Il avait été tue presque à bout portant par le duc de Montpensier. «Le prince étendu par terre, a écrit un personnage

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autorisé, tous les témoins s'enfuirent. Cependant, la victime respirait encore. Trois heures après, lorsque les magistrats arrivèrent, la mort n'avait pas achevé son œuvre. Les tempes battaient toujours. »

Quand le fils de Louis-Philippe mourut à son tour, il laissa, avec une mémoire universellement méprisée, une énorme fortune accumulée au détriment de l'Espagne appauvrie.

Ceux qui douteraient du récit du duc de Saxe- Cobourg-Gotha, publié en 1889, à une époque où les passions soulevées par ces événements étaient apaisées, par un prince régnant prenant vis-à-vis de l'Europe la responsabilité de ses affirmations, n'ont qu'à lire un document diplomatique officiel, une lettre adressée le 21 septembre 1846 à Sir Henry Buliver, ambassadeur d'Angleterre à Madrid, par M. Xavier de Isturiz, alors premier ministre de la reine Isabelle :

« Le chargé d'affaires par intérim de Sa Majesté à Londres ayant demandé une entrevue au ministre des Affaires étrangères pour lui annoncer le mariage de la Reine ma maîtresse avec l'infant don François d'Assise Marie, lord Palmerston la lui assigna pour le 1 1 de ce mois, jour même de son retour dans la capitale. M. Tacon ayant fait la communication officielle pour laquelle il avait principalement sollicité cette entrevue, le noble lord lui répondit : « Je le regrette beaucoup. » (1 regret it verij mach). « Le gouvernement de Sa Majesté britannique reçoit cette communication avec le plus grand déplaisir.» (Wiih the greatest dissatisfaction). Et, interrogé sur la question de savoir si ces paroles s'appliquaient au mariage de Sa Majesté la Reine d'Espagne, il répondit encore: « Assurément, indubitablement, et comment pourraitil en être autrement? >: (Bow could it be otherwise ?) « L'infant don François n'est pas capable (ifs unfit) de

faire la félicité de la nation espagnole, ni de la Reine en particulier. »

« Puis le noble vicomte assura que le choix de la Reine serait une source féconde de maux pour l'Espagne, qu'il ne ferait pas le bonheur personnel de la Reine, fondant en cela son opinion sur l'idée qu'il avait des facultés physiques de Son Altesse... Cette opinion du ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté britannique ne fut pas exprimée à M. Tacon confidentiellement mais bien officiellement, et avec mission spéciale de la porter à la connaissance du gouvernement espagnol. »

Il tenait le même langage au comte de Jarnac, ambassadeur de France, et il en rendait compte à la reine Victoria en ces termes : « Nous regrettons profondément, avait-il dit, qu'une jeune reine ait été contrainte par force morale et pour servir les intérêts personnels et politiques d'autres personnes, d'accepter pour époux une personne qu'elle ne peut ni aimer ni respecter, avec laquelle sa vie future sera certainement malheureuse dans son intérieur, même si elle n'est pas caractérisée par des circonstances qui tendraient à l'abaisser dans l'estime de son peuple. » (12 septembre 1846.)

Une lettre de M. Rresson, ambassadeur de France à Madrid, à M. Guizot, n'était pas moins explicite. « Sa Majesté verrait s'accomplir le mariage de la reine avec le duc de Cadix sans aucune répugnance, si la reine, sa fille, ne témoignait pour ce prince un éloignement aussi prononcé et s il n'était douteux qu'il fût homme. Ce dernier point était scabreux. Elle Ta touché avecadresse, me parlant de la voix, des hanches, de la conformation du prétendant... J'ai encore appris hier par Riansarès qu'aussitôt après mon départ, elle a fait venir la Reine ; qu'elle l'avait mise sur la voie de

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s'expliquer sur le duc de Cadix, et qu'elle avait rencontré des préventions d'une vivacité et d'une énergie qui semblent ne faire qu'augmenter... Nous discutions même, Riansarès et moi, s'il ne serait pas à propos de le changer de garnison et de l'appeler à Madrid avec son régiment. Sans trop d'insistance, sans forcer précisément son inclination, on tâcherait d'habituer la Reine à sa voix et à ses hanches et nous sortirions d'embarras. »

Ce n'est pas une exagération commise dans l'entraînement d'un conflit diplomatique. Après soixante- cl^x ans, malgré les liens étroits qui se sont formés entre la maison royale d'Angleterre et le petit-fils de la reine Isabelle, la même opinion est exprimée officiellement dans les notes qui accompagnent les lettres récemment publiées de la reine Victoria. Ces notes sont un résumé historique d'une grande valeur. Elles ont certainement été rédigées sôus la surveillance personnelle du roi Edouard VII. Dans la note introductive du chapitre XV, consacré à Tannée 1846, le prince qui devait devenir le mari de la reine Isabelle est ainsi qualifié : « Don François étant un homme de qualités non attrayantes, même désagréables, et faible au physique. » Le mot anglais feeble est imprimé en lettres italiques.

La Reine Victoria faisait une allusion discrète à cette situation lorsqu'elle écrivait : « Le Roi unit la Reine au pire Bourbon qu'il y ait, et son fils à l'Infante qui, selon toutes probabilités, deviendra Reine. »

Les mémoires du duc de Saxe-Cobourg-Gotha ont été certainement très indiscrets, mais ils n'ont rien inventé. De là l'accusation de bâtardise que les carlistes maintiennent aujourd'hui encore contre la branche régnante d'Espagne.

Cela étant, il n'y a pas lieu de s'étonner que le petit-

fils de la reine Isabelle ait épousé la petite-fille de Julie de Haucke, princesse de Battenberg.

Parlant d'une possibilité d'alliance entre les Hohenzollern et les Battenberg, Bismarck disait le 7 avril 1888:

« Le prince Alexandre de Battenberg est réellement un Polonais, par sa mère, qui épousa, comme jeune fille Haucke, un membre d'une famille qui n'est ni vieille, ni illustre. Une pareille alliance n'est décidément pas convenable pour la maison royale de Prusse et pour une fille de l'empereur d'Allemagne. L'empereur Frédéric voit et sent tout cela, nreme plus que nous ne le faisons, car il a une haute opinion de sa famille et de sa dignité. Mais en dehors de cela, le point le plus important est que l'empereur Alexandre hait le Battenberg de tout son cœur ; en vérité, il n'y a peut-être personne autre qu'il connaisse et haïsse si complètement. »

Quelle déchéance pour la fierté castillane !

Ce régime, né d'une trahison et qui s'était prolongé en trompant tout le monde, ne devait pas avoir le don dedurée. Louis-Philippeconservaitdans les Chambres la majorité légale : il la conserva jusqu'au jour de la chute. Mais, sans qu'il s'en doutât, son trône était miné.

L'année 1847 ^ marquée par d'effroyables événements. Lamartine semble avoir eu le don de prophétie lorsqu'il s'écria au banquet de Mâcon le 18 juillet 1847 : (< Après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolte de la conscience publique et la révolution du mépris ! »

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<( Triste année, écrivait le baron de Viel-Castel le 3i décembre 1847, année marquée par tant de désastres, tant de catastrophes, tant de crimes publics et privés et qui apparaîtra dans l'histoire avec une physionomie toute particulière. »

Le procès Teste et Cubières avait rendu publique Popinion que les ministres de Louis-Philippe avaient les uns des autres :

« 11 n'y a pas à hésiter, écrivait le général Cubières, ancien ministre de la Guerre, sur les moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du Conseil... N'oubliez pas que le Gouvernement est dans des mains avides et corrompues. »

Et faisant allusion à M. Teste, ministre des Travaux publics, il ajoutait : « on n'a pas été satisfait de la somme d'abord offerte et on exige davantage. »

Louis-Philippe s'était opposé de toutes ses forces à ce que justice fût faite. « Comment! s'écriait-il avec fureur, vous n'aviez pas assez d'un de mes anciens ministres ! Il vous en a fallu un second ! Vous prenez Teste, à présent ! Ainsi j'ai passé dix-sept ans à relever le pouvoir en France ; en un jour, en une heure, vous le faites retomber. Vous détruisez l'ouvrage de tout mon règne ! Vous avilissez l'autorité, la puissance, le Gouvernement ! »

A qui la faute si l'autorité, le Gouvernement étaient avilis, sinon à celui qui pour régner n'avait reculé devant aucun abaissement.

Le chancelier Pasquier tenait le même langage que le baron dé Viel-Castel :

« Quelle année que 1847! Rien que dans notre Chambre des Pairs Teste et Cubières condamnés pour corrup^ tion ! Le mot escroquerie s'attachant aux épaulettes de général et le mot vil à la robe du président. Le prince d'Eckmùhl qui donne un coup de couteau à sa

maîtresse ! Le comte Mortier qui veut tuer ses enfants. Le duc dePraslin qui tue sa femme ! N'y a-t-il pas une fatalité à tout cela ? Le haut de la société a épouvanté le bas. Tenez, le peuple, nous ne lui ôterons jamais de Tidée que nous avons empoisonné le duc de Praslin. »

Le peuple avait en effet de bonnes raisons pour refuser de croire aux récits officiels. Le duc de Praslin, pair de France, chevalier d'honneur delà duchesse d'Orléans, veuve depuis 1842 et alors âgée de 33 ans, avait poignardé sa femme comme un assassin vulgaire. Son arrestation s'étant fait attendre, « une foule violente et indignée stationnait devant Thô'tel du faubourg Saint-Honoré (1) », où il demeurait.

Quoique convaincu du crime sur le fait il ne fut arrêté que le 20 août 1847, aPrès une attente de deux jours. 11 était depuis quatre jours aux mains de la justice lorsque le 24 août, à 5 heures du soir, on annonça qu'il venait de mourir empoisonné. Il aurait pris une forte dose d'arsenic.

L'opinion se montra incrédule. Le 25 août, pendant qu'avait lieu un simulacre d'autopsie, «une foule menaçante se pressait aux abords du Luxembourg et demandait à voir le corps. On fut obligé d'employer la force pour la disperser ».

Le bon sens populaire ne s'était pas laissé tromper parla comédie judiciaire qui se jouait. Il ne croyait pas plus au suicide du duc de Praslin qu'il n'avait cru, dix-sept ans auparavant, au suicide du duc de Bourbon.

Les causes de la division du ménage du duc de Praslin étaient multiples. La duchesse avait saisi des lettres révélant une intrigue avec une des femmes les plus haut placées de la dynastie orléaniste Un procès devant la Chambre des Pairs risquait de divulguer

(T) Imbert de Saint-Amand.

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ces secrets intimes et d'ajouter à la déconsidération de la cour de Louis-Philippe.

Effroyable revanche que la destinée eût accordée à la malheureuse duchesse de Berry, si indignement livrée par son oncle à une publicité scandaleuse. Il fallait à tout prix éviter le retentissement d'un débat public : pour cela on ne craignit pas de commettre toute une série de faux et d'actes criminels.

11 y eut une sorte d'enterrement. Maxime du Camp a écrit dans les Cimetières de Paris :

« Sous un fouillis d'arbres, à côté de tombes nombreuses, on aperçoit une pierre, — une borne plate — pas un nom, pas une date, pas un mot. Dans la nuit du 24 août 1847, à une heure et demie du matin, on apporta un cadavre mystérieux qui fut enterré là ; nul ne Pavait suivi, si ce n'est un des plus hauts personnages du temps. Un prêtre récita les prières, à la clarté douteuse des lanternes, et donna l'absoute à ce corps dont les gardiens mêmes ignoraient le nom. On combla la fosse et l'on refoula la terre sur celui que l'on eût qualifié jadis de très haut et très puissant seigneur, mais qui n'était en réalité qu'un criminel vulgaire : le duc de Choiseul-Praslin. Cette tombe inspire grande pitié, elle est plus qu'abandonnée, elle est maudite, il n'y pousse même pas les vertes herbes que je vois sur les immenses tranchées où l'on a enfoui 1.634 fédérés après la défaite de la Commune par l'armée française. »

Il ne faut pas s'étonner de cet abandon. Cette tombe ne renferme rien.

Tout au plus renferme-t-elle les cailloux dont, la présence aurait été constatée à une époque qui se place entre i863 et 1871. Un comptable du cimetière Montparnasse a fait à la Libre parole (28 octobre 1905) le récit suivant :

J'ai été comptable aux bureaux du cimetière Montparnasse de 1881 à i885. Là j'ai connu un fossoyeur du nom de Constant qui y était depuis i863. Un jour il m'a raconté que, vers la fin de l'Empire, il avait été chargé d'exhumer le cadavre du duc de Choiseul-Praslin. Quand le cercueil fut ouvert, on n'y trouva que des cailloux.

— Bah!

Il me l'a affirmé. Au surplus, tousles fossoyeurs du cimetière connaissaient cette histoire que Constant avait racontée plusieurs fois.

Les registres du cimetière ne mentionnent pas cette exhumation. Peut-être avaiir-elle eu lieu par mesure de police, sans autres formalités, à la suite des révélations qui se produisirent en 1866. Peut-être la famille de Choiseul-Praslin avait-elle voulu faire disparaître les traces matérielles de la fausse inhumation de 1847, car, vers cette époque, un cercueil vide fut rapporté au château de Vaux. Tel est du moins le récit que m'a fait l'abbé Doncet, ancien curé de Maincy, vivant en retraite à Melun : il le tenait de son prédécesseur.

Malgré la comédie sacrilège de cette fausse absoute, malgré les procès-verbaux des enquêtes de justice, le duc de Praslin s'était retiré à Guerneseyoù, pendant plusieurs années, sa famille vint le visiter. Dans l'almanach de Gotha, la date de sa mort est restée en blaix. Il laissait deux fils et quatre filles- On prétend que, comme sa succession avait été ouverte, dans les contrats de mariage de ses filles on dut insérer des réserves assurant le service d'une pension à payer en Angleterre à une personne inconnue.

En 1862, dans le Dictionnaire biographique deFirmin Didot, une longue notice concernant le duc de Praslin se terminait en ces termes : « Beaucoup pensent qu'il vit encore caché sous un nom d'emprunt dans quelque coin de l'Angleterre. »

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Quatre ans plus tard, en 1866, la fausseté de ce décès apparent, dont le secret était connu dans un cercle restreint, fut révélée par un incident imprévu. Un ancien domestique du duc de Praslin le rencontra dans les rues de Londres. Le fait s'ébruita ; la France en fît le récit reproduit par plusieurs journaux :

« On s'entretient beaucoup dans le monde de la rencontre qu'aurait faite à Londres le valet de chambre d'un diplomate français. Il aurait retrouvé, dans les rues de cette ville, un de ses anciens maîtres, gentilhomme du plus grand nom et qui fut le héros d'un sombre drame qui marqua la fin du règne de Louis- Philippe. On avait tout lieu de supposer que ce personnage était mort. A en croire la version dont nous sommes l'écho, et qui a fortement intrigué la police anglaise, au lendemain du jour où on dit qu'il avait été trouvé mort, il put s'échapper pour la Californie, d'où il est revenu il y a quelques mois. Depuis cette époque, il habite Londres sous un nom supposé, bien entendu, puisque sous le sien il est mort civilement. Mais son existence n'est plus un secret, ni pour sa famille qui lui fait une pension, ni pour un grand nombre de gens haut placés qui l'affirment, avec des détails qu'il n'est pas convenable de publier, mais qui sont pleins d'intérêt. »

Racontars de domestiques, a-t-on dit. Le même fait a été attesté par des personnes du plus haut rang. La Libre Parole a publié, le 29 octobre 1905, une lettre signée d'une personne connue, mais qui désirait n'être pas nommée :

J'avais six ans en 1847. Ma famille habitait 1, rue de Miromesnil, à l'angle de la place Beauvau. Elle recevait assez souvent la visite d'une dame déjà âgée, Mme de Proisy, dame d'honneur de la reine Amélie. Cette dame

connaissait très bien le duc de Praslin, qu'elle voyait aux Tuileries.

Eh bien ! cette dame a déclaré à plusieurs reprises, à mon père et à ma mère, qui me Font souvent répété, qu'elle avait vu en Belgique, un an après l'assassinat, le duc de Praslin bien portant.

La France ne se trompait que sur un point : ce n'était pas en Californie, c'était à Guernesey que le duc de Praslin avait trouvé un premier refuge.

Le comte de Reiset, ministre de France à Hanovre au moment où parut l'article de la France, en fît mention dans ses notes journalières. Sa famille avait été très liée avec la duchesse de Praslin. Il écrivit sur un de ses précieux cahiers où sont consignés tant de faits intéressants ;

« 26 avril 1866. — Ce n'est pas la première fois que j'entends affirmer que le duc de Praslin n'est pas mort dans sa prison, mais qu'il a été enlevé du Luxembourg et conduit en Angleterre. On dit que sa mère lui a porté longtemps des secours à Londres. L'article cidessus de la France n'est donc pas dénué peut-être de tout fondement. Il y a bien des années que le bruit qu'il s'est réfugié en Angleterre court dans les salons de Paris. »

Dans une note au crayon il m'écrivait :-

Juliette (Mme Jules Reiset, née de Germinyj fit la con naissance intime de toutes les filles du duc de Praslin pendant que son père était préfet de Melun : elles jouaient avec elle, tantôt à la préfecture, tantôt au château de Vaux. En 1847, lorsque l'assassinat arrive, ma belle-sœur était mariée et habitait Écorchebœuf. Elle apprit par la duchesse qu'elle devait venir passer une saison de bains avec ses filles à Dieppe. Elle l'eut rejointe, la maison était louée, on les

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attendait tous lorsque parvint à Écorchebœuf la nouvelle qui rendit même très souffrante Juliette. En lisant les détails de cet horrible événement, elle ne dormait plus et avait des cauchemars continuels voyant dans son sommeil cette pauvre femme assassinée.

Le comte de Reiset ne voulait pas croire au simulacre de suicide ; cependant il ajoutait :

Il y a un secret qu'on n'a pas pu éclaircir ; le voici : Pourquoi dans les contrats de mariage des filles du duc mentionnait-on qu'elles seraient obligées de faire passer chaque année à une p3rsonne inconnue une certaine somme d'argent en Angleterre ?

Beaucoup de personnes ont su la vérité, surtout par les gendres du duc de Praslin. Une correspondante de la Libre Parole (29 octobre 1905) écrivait:

« Il existe peu de personnes ayant vécu dans les grands cercles à cette époque, auxquelles les gendres de M. de Praslin aient laissé ignorer l'existence de leur beau-père à Londres et l'ennui de lui faire chacun une pension »

Le Petit Parisien (i3 novembre 1905), sous la signature de Jean Frollo, dit avoir reçu une déclaration analogue :

« Un de nos lecteurs visitait en 1867 l'abbaye de La Haye-du-Puits (Manche), qui appartenait à la comtesse de Robersart, fille de Choiseul-Praslin. Il ne put résister au désir de demander à l'intendant des informations sur une affaire qui passionnait depuis vingt ans déjà la curiosité publique. L'intendant affirma que le duc vivait toujours. Chaque année, la comtesse et son mari s'absentaient une huitaine de leur propriété, et de l'avis de tous leurs serviteurs, ils

allaient voir mystérieusement leur père qui habitait l'Angleterre. »

La propriété du comte et de la comtesse de Robersart, morts tous deux depuis une dizaine d'années sans laisser d'enfants, est occupée aujourd'hui par des religieuses Auxiliatrices. C'est l'abbaye de Blanchelande, située à 2 kilomètres de La Haye-du-Puits. Il semble que l'attribution donnée à ce domaine ait eu, dans la pensée de la famille du duc de Praslin, une intention expiatoire. Les religieuses ne parlent pas. L'une d'elles, qui me faisait visiter la chapelle du château, répondit seulement à mon observation :

« Le duc n'était pas aussi coupable qu'on l'a cru? »

— « Oh ! non ! »

Les anciens du pays prétendent que le duc, soigneusement déguisé, venait chaque année passer quelques jours chez sa fille à Blanchelande.

De La Haye-du-Puits à Guernesey, le voyage n'était pas long.

J'ai recueilli moi-même plusieurs témoignages du même genre.

Un avocat du barreau de Paris, qui se reconnaîtra sans doute, si ces lignes passent sous ses yeux, m'a fait spontanément, dans une causerie de salle des Pas perdus, le récit suivant: « Je suis allié de la famille Sébastiani et j'ai su que le duc de Praslin n'était pas mort en 1847. C'est à Guernesey qu'il s'était réfugié et que sa famille allait le visiter. »

Le général de Gramont, qui avait épousé la fille aînée du duc, dans une conversation d'affaires avec M. de Cazenove de Pradines, le héros de Patay, avait, en énumérant les charges qui grevaient sa fortune, laissé échapper son secret par cette exclamation : « Et la pension du beau-père ! »

Le comte de la Hulinière, autrefois secrétaire du

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Sénat sous l'Empire et habitant actuellement Guernesey, m'a affirmé qu'il était à sa connaissance que M. Horace de Choiseul se rendait chaque année à Guernesey voir un parent.

Le fait de la survie du duc et de la rente qui lui était servie par sa famille est donc à mes yeux absolument certain.

Quelles conclusions doit-on tirer de l'ensemble de ces faits?

La duchesse de Praslin est morte assassinée. Les charges les plus graves désignaient son mari comme son meurtrier. Mais quel avait été le mobile du crime? Sur ce point, la version officielle paraît avoir altéré la vérité.

Cette version était d'ailleurs bien invraisemblable. Le duc — cet homme du meilleur monde, d'une éducation raffinée, « réputé de son vivant par son allure si hardie, son charme si captivant » (M., de Rauville, Libre Parole du 23 octobre 1905), généreux, bienfaisant, — avait eu des relations avec une gouvernante de ses filles, Mlle Deluzy. La duchesse, fort jalouse, l'avait renvoyée.

Il se serait rendu la nuit dans la chambre de sa femme pour assurer, par un horrible assassinat, la liberté de ces relations adultères.

Dans la situation sociale du duc de Praslin et dans une ville comme Paris, il ne devait pas lui être difficile de reprendre une liaison à laquelle il eût tenu sans commettre un crime aussi affreux et aussi compromettant.

Un conseiller honoraire à la cour de Paris m'a dit tenir de source très autorisée un récit différent. La femme compromise n'était nullement Mlle Deluzy. La duchesse possédait toute une liasse de lettres, écrites à son mari par une femme du plus haut rang :

elle tenait dans sa main crispée une de ces lettres, signée d'un simple prénom. Mais Pécriture delà lettre et ce prénom étaient une terrible révélation.

Ce fait n'a pas été, pour des motifs faciles à comprendre, mentionné dans les procès-verbaux : le nom de Mlle Deluzy a seul été prononcé.

La scène du meurtre se reconstituait ainsi : la duchesse, d'origine corse, très amoureuse de son mari et d'une jalousie qui ne respectait aucune convenance, avait saisi des lettres prouvant l'existence de cette intrigue. A tout prix le duc a voulu rentrer en possession de ces lettres. Il savait que sa femme n'hésiterait pas à leur donner la plus retentissante publicité. Il se regardait comme obligé d'honneur à ne pas laisser entre les mains de sa femme, qui menaçait de s'en servir et d'en faire scandale, des documents d'un tel caractère. Dans la lutte, son irritation s'est exaltée jusqu'à la fureur et une violence irréparable a été commise.

Ainsi s'expliquerait le témoignage de Georges Lebeau, garde delà famille de Praslin depuis plus de vingt ans, recueilli par M. de Rauville [Libre Parole du 25 octobre 1905).

« Les enfants du duc ont toujours parlé de lui avec le plus grand respect. Ils semblaient même le considérer comme une victime. Même de son vivant, après le malheur, les fils du duc Théobald, quand ils en parlaient, disaient : « Notre pauvre père... »

Ainsi s'expliquerait encore cette translation mystérieuse dans la sépulture de famille du cercueil du duc Théobald. Dans la même enquête, Mme F..., propriétaire d'un petit hôtel à Maincy, en a fait la déclaration :

« Lorsque les cercueils ont été relevés dans les cryptes de la chapelle du château, l'un d'eux ne por-

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tait aucune inscription, c'était celui du duc Théobald... lia été descendu dans une fosse creusée sous Pautel avec un autre cercueil. Une grande dalle a été placée sur la fosse et scellée ; elle est destinée à n'être jamais relevée. »

Avec un autre cercueil ! Il n'est pas permis de faire de suppositions téméraires : mais comment se défendre de cette émouvante pensée : Le duc et la duchesse de Praslin ne reposent-ils pas côte à côte, sous la même dalle, réconciliés dans la mort ? Les enfants et petits-enfants, qui savent toute la vérité, n'ont-ils pas eu de justes raisons de penser qu'ils répondaient ainsi au désir de leur mère elle-même, la bonne duchesse, qui avait si passionnément aimé son mari ?

Ce ne sont pas des preuves, dira-t-on. Sans aucun doute. Un seul fait est certain: le duc de Praslin a survécu aux tragiques événements de 1847.

S'était-il empoisonné ? C'est possible. Au début de cette discussion historique à propos de laquelle mon nom avait été prononcé, M. Bridon, avocat à la Cour de Paris, m'a écrit :

« Le duc de Marmier, cousin du duc de Praslin (sa mère était née Choiseul-Stainville et elle était dame d'honneur de la reine Marie-Amélie), m'a raconté que le duc de Praslin, qui avait refusé de se suicider, avait été, étant dans une baignoire, empoisonné de force avec de la strychnine. Le médecin qui a jeté la strychnine dans la bouche vit encore, m'a-t-il dit. — C'était en 1869.

« Le duc de Marmier a refusé de me faire connaître le nom de ce médecin, qui, si mes impressions sont exactes, devait être une sommité. »

Ce récit paraît au premier abord bien étrange et diffi cile à croire. Cependant, s'il y a eu empoisonnement,

il a fallu que quelqu'un procurât le poison au duc qui était gardé à vue. C'est la version qui paraît avoir été admise par la cour d'Angleterre.

Dans une lettre au roi des Belges, la reine Victoria écrivait le 7 septembre 1847 :

Cette horrible tragédie de Praslin est un sujet que l'on ne peut s'arracher de l'esprit. Le Gouvernement ne peut d'aucune manière être accusé de ces meurtres, mais il n'y a pas de doute que le niveau de la moralité en France est en vérité bien bas et que les plus hautes classes sont extrêmement sans principes. Cela peut ébranler la sécurité et la prospérité d'une nation. Dans mon opinion, rien n'a bien marché depuis la malheureuse fausse manœuvre des mariages espagnols et je pense que vous admettrez que cela n'a pas porté bonheur au Roi.

Dans la remarquable édition de ces lettres, publiée sous les auspices du roi Edouard VII, le texte de cette lettre est accompagné de l'annotation suivante :

« Le meurtre sensationnel à Paris de la duchesse de Praslin, fille d'un diplomate, Sébastiani, par son mari, qui se suicida. Cet événement, aussi bien que l'affaire des mariages espagnols, contribua largement à la catastrophe orléaniste de 1848, car on soupçonna que la Cour et la police n'étaient pas seulement de connivence pour le suicide du duc, mais qu'elles en avaient effectivement fourni les moyens dans le but d'empêcher certaines révélations (exposures) qui seraient résultées du jugement. »

Quelles étaient ces révélations si fort redoutées ? C'est la clé du mystère. Elles devaient être bien graves pour faire recourir à de pareils moyens. Volontaire ou non, le fait de l'empoisonnement est probable, car le duc de Praslin a été administré en présence de plu-

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sieurs témoins par le curé de Saint-Jacques-du-Haut Pas. Mais a-t-il été suivi de mort ?

L'acte qu'un médecin de cour aurait commis en manquant à tous ses devoirs pour étouffer un effroyable scandale, un autre médecin a pu en conjurer les conséquences en soignant à temps et en sauvant un malheureux. Il a pu en être sollicité par bien des personnes,— par la mère du duc qui vivait encore (elle n'est morte qu'en 1864) — et aussi par la très puissante dame dont le duc de PrasHn avait voulu sauvegarder le secret.

Le tout a été couvert par des procès-verbaux mensongers, par des reconnaissances d'identité contraires à la vérité. Une de ces reconnaissances émanait, paraît-il, d'une gouvernante déléguée par la famille : « Elle avait trouvé le cadavre tellement défiguré et ratatiné qu'elle avait eu beaucoup de peine à le reconnaître. » [Éclair du 26 octobre 1905). Que lui avait-on montré ?

Ce qui se dégage en effet avec une certitude absolue de toute cette enquête, ce que les descendants du duc n'essaient pas cle nier,c'est que le duc de Praslin n'est pas mort en 1847, °iu il 9 vécu encore pendant de longues années, qu'il recevait les visites de sa famille, et que ses enfants et petits-enfants lui faisaient une pension.

Ceux-ci ne peuvent pas dire toute la vérité. Ils sont tenus au même secret que leur père et aïeul.

Ils ne parleront pas quoique cette vérité soit, sinon une excuse, du moins, l'explication très humaine de l'acte commis.

Mais leur silence ne prouve-t-il à lui seul qu'ils sont dans l'impossibilité de prêter leur témoignage à ceux qui, dans un intérêt politique trop évident, nient le fait de la survie.

Ils n'ont pas contredit l'affirmation de leur propre garde, déclarant que le duc Théobald était mort en Angleterre vers 1871.

L'inhumation à Montparnasse a donc été un simulacre, puisqu'en 1847 ^e duc de Praslin n'était pas mort. Mais la translation, d'abord au château de Vaux, puis au cimetière de Maincy, est un fait matériel dont la vérification paraît facile, car de pareils transports exigent en France l'accomplissement de formalités administratives, multiples et compliquées, dont il ne peut pas ne pas rester trace. Malheureusement, les archives relatives aux inhumations sont détruites au bout de cinq ans.

Le garde Lebeau a dit à M. de Rauvillle : « Vous savez que le duc Théobald est mort en Angleterre vers 1871. J'ai entendu dire que son corps a été transporté à la chapelle du château de Vaux à cette époque. » [Libre Parole du 25 octobre 1905.)

D'où venait le corps ? A coup sûr il ne venait pas du cimetière Montparnasse, car il a été constaté qu'il n'était fait mention d'aucune exhumation régulière sur les registres du conservateur. Les héritiers du duc savaient qu'ils n'avaient rien à retirer de la fosse creusée en 1847 ï c'est du lieu où leur père et aïeul était mort réellement qu'ils ont fait venir son cercueil en prenant les précautions nécessaires pour ne pas ébruiterleur résolution de luidonner une place décente dans leur sépulture de famille. Résolution qu'il n'appartient à personne de juger. et qui paraît avoir été un acte très respectable de piété filiale comme l'étaient aussi les visites faites par eux à Guernesey.

Une femme cependant s'est révoltée contre cette pensée de miséricorde. Le monument élevé à la famille de Choiseul-Praslin domine tout le cimetière de Maincy. En dehors de cette construction qui attire de

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loin les regards se trouve une tombe convenable, mais beaucoup plus modeste. Elle porte le nom de la princesse Béatrice de Beauvau, la première femme du comte Horace de Choiseul, aujourd'hui remarié. La première comtesse Horace de Choiseul est morte en 1895 ; elle n'a pas été inhumée dans le vaste monument qui réunit tous les Choiseul-Praslin. Et comme je demandais au nouveau curé de Maincy l'explication de cette bizarrerie, il me dit que dans l'opinion de ses paroissiens la comtesse Horace de Choiseul n'a pas voulu partager la sépulture de son beau-père assassin.

Mortua adhuc loquitar.

Victor Hugo s'est donc trompé dans son chapitre de Choses vues. A l'époque où il l'écrivait, sans doute dans son cabinet de travail de Hauteville House, ayant sous les yeux l'admirable panorama de l'archipel normand, il ne se doutait pas que celui dont il parlait en termes si émouvants — un autre Misérable par le sort qu'il s'était fait à lui-même par l'enchaînement de ses fautes, vivait à quelques pas de lui, portant le lourd fardeau de ses remords et de sa mort civile.

Ernest Daudet a dit dans YÉclair du 25 novembre 1905 que le duc Decazes, alors grand référendaire de la Chambre des pairs, et par conséquent aux premières loges pour tout voir, connaissant à coup sûr ta vérité, affectait toujours de ne faire aucune allusion à l'événement : il n'en parlait jamais, même en famille. Il avait sans doute les motifs les plus graves de garder le secret. S'il est un homme qui, par sa situation et par son caractère, ait été capable d'organiser le faux décès du duc de Praslin, c'est bien ce premier duc Decazes devenu l'homme à tout faire du gouvernement de Juillet. Dans les cahiers manuscrits du

comte de Reiset, à la date de juillet 1846, c'est-à-dire un an avant la mort de la malheureuse duchesse de Praslin, je trouve un portrait de ce personnage, tracé de main de maître, et laissant prévoir son concours à toutes les intrigues pouvant fortifier son crédit à la Cour : « Intrigant et ducDecazes sont synonymes aux yeux des honnêtes gens. L'homme de toutes les couleurs, l'homme endetté et sans honneui\ 1 nomme à toute face, l'homme tricolore mais bien humble dans l'antichambre delà mère dePEmpereur, l'homme d'un blanc éblouissant comme sa sœur, sous la Restauration, et enfin l'homme retricolore sous le règne actuel et qui changera peut-être encore à la première bonne occasion, a été envoyé en Danemark où, comme partout, il a été le même, prenant beaucoup pour lui, et ne revenant, cela va sans dire, qu'avec un Eléphant, pour lui d'abord, puis un autre pour M. Guizot. La cour n'est pas enchantée de tous les mérites de ce Decazes, fils du petit procureur qu'on surnommait dans son pays le Couqui (le coquin) pour le distinguer de son autre frère, aussi procureur, qu'on connaissait à meilleur titre sous le nom d'honnête homme. M. Decazes, aussi bavard et vain qu'il est cependant habile comme notre plus intrigant de France et peut-être d'Europe, a eu autrefois pour secrétaire M. Guizot; de là, une dépendance sensible qui existe malgré tout et qui a eu pour conséquence Tenvoi de cet homme en ambassadeur à Constantinople. Ce n'est pas tout. Le Decazes est père d'un jeune monsieur qu'il a fait nommer duc de Gliicksberg. Ce fils est dans la diplomatie, mais il lui faut un avancement pour le marier, car dans la famille on compte beaucoup sur ce trait d'union pour avoir de l'argent et vivre comme il faudrait en Grand Référendaire. Il cherche donc une Légation pour ce futur

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Ministre et Copenhague est sa ville chérie. Dès qu'il ne s'agit plus que d'intriguer, le Decazes est à son affaire et finira par obtenir ce qu'il demande, car on a besoin de lui quelquefois. C'est l'espion de Goritz, et l'homme, en un mot, le moins honorable de tous les partis. »

Quelques semaines après l'assassinat de la duchesse de Praslin, le comte Bresson qui avait négocié les mariages espagnols, envoyé comme ambassadeur à Naples. se donnait la mort dans un accès de fièvre chaude. Telle fut du moins l'explication donnée. Mais on ne s'y trompa pas. Le prince de Joinville lui-même écrivit à son frère, le duc de Nemours, le 7 novembre 1847 :

Mon cher Tan (1),

La mort de Bresson m'a funeste et je pense qu'elle t'a fait le même effet. Je laisse de côté le triste effet produit à Naples, où les lois sur le suicide sont si sévères ; ce qui me touche, c'est la recherche des causes qui ont pu amener ce malheur. Bresson n'était pas malade : il a exécuté son plan avec le sang-froid d'un homme résolu. J'ai reçu des lettres de Naples, de Montessuy et d'autres, qui ne laissent guère de doute. Il était ulcéré contre le Père ! Il avait tenu à Florence d'étranges propos sur lui : le roi est inflexible, il n'écoute plus aucun avis ; il faut que sa volonté l'emporte surtout, etc., etc.

L'avènement de Palmerston, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole, et nous a revêtus d'une déplorable réputation de mauvaise foi... Tout cela est l'œuvre du Roi seul, le résultat de la vieillesse d'un Roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile... Ces malheureux mariages espagnols ! Nous n'avons pas

(1) Tan était le surnom donné au duc de Nemours dans l'intimité de la famille.

encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent... Dieu nous préserve d'un voyage en Espagne des Piah (1). Les mariages espagnols sont mon cauchemar.

L'émotion générale était à son comble. Louis-Philippe seul restait impassible,continuantà présider les cérémonies parlementaires de son règne. L'ouverture des Chambres de 1847 inspirait au journal le Siècle une description piquante : « Ceux qui ont vu une séance d'ouverture vers la fin de la Restauration, quand M. de Villèle était encore entouré de ses trois cents, savent aussi bien que nous ce qui s'est passé aujourd'hui; c'est le même spectacle, le même fauteuil doré, le même dais de velours ; uniformes, courtisans, fonctionnaires, députés satisfaits, rien n'y manque ; seulement au lieu de drapeaux blancs on voit des drapeaux tricolores ; à la place de Mme la duchesse d'Angoulême, la reine Marie-Amélie ou Mme Adélaïde d'Orléans ; à la place du duc de Bordeaux, cet enfant du miracle, un autre enfant non moins innocent des fautes de ceux qui l'entourent, et à qui, comme autrefois, nos gentilshommes des bourgs pourris promettent l'avenir. Il y a encore, nous en convenons, quelques différences : un roi plus vieux, des ministres mieux dressés à l'intrigue, un langage moins haut, des formes plus vulgaires, moins de fanatisme, moins de scrupule, et en toute chose plus d'abaissement. »

Ce relâchement de toute dignité, cette absence de tenue étaient constatés par M. de Bismarck, qui fît un séjour à Paris sous Louis-Philippe. « N'est-ce pas sous son gouvernement, dit-il dans ses Pensées et Souve-

(1) Les Piah n'étaient autres que les nouveaux époux : le duc et la duchesse de Montpensier. Tatane était aussi le surnom du duc de Montpensier..

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nirs'j que littéralement la mode s'était établie de se signaler par un sans-gêne exagéré et par le manque de politesse, surtout à l'égard des dames. »

La mauvaise tenue de la cour de Louis-Philippe est établie par un témoin bien désintéressé — la reine Victoria elle-même — à son retour du voyage qu'elle a fait à Paris sous Napoléon III. Elle écrivait le 1e1* septembre i855 au baron Stockmar :

La Cour et toute la maison est infiniment plus royale et mieux tenue qu'au temps du pauvre Louis-Philippe, où tout était en grand tapage et confusion. Ce n'était pas une Cour.

Dans l'Europe entière la situation de la monarchie de Juillet était jugée très périlleuse. «En France, écrivait le comte Raczynshi, diplomate prussien, le i5 février 1848, chaque jour le gouvernement perd du terrain... La corruption, les places, l'argent sont devenus des moyens de gouvernement. »

Pendant les dernières années de son règne, malgré les avertissements de ses fils, Louis-Philippe faisait preuve d'une grande confiance en lui-même et d'une extrême présomption. Un jour, pendant une promenade dans le parc de Saint-Cloud, le chemin se trouva barré par un gros arbre renversé. Comme on s'empressait pour dégager la route, le roi des Français, plus que septuagénaire, voulant prouver qu'il était resté alerte malgré son grand âge, bondit au-dessus du tronc d'arbre en sécriant : « Voilà comment nous sauterons par-dessus la régence. »

Le comte de Paris n'avait pas atteint sa dixième année lorsque l'édifice orléaniste s'écroula pour toujours.

Le châtiment s'était fait attendre, mais il fut com-

plet. Lorsque la révolution de 1848 renversa le trône du roi des barricades, le mot de Lamartine se trouva réalisé : il y eut comme une explosion de revanche de la conscience publique. Charles X avait quitté la France en roi : Louis-Philippe s'enfuit, terminant par une déroute honteuse sa honteuse entreprise.

Jusqu'à la dernière heure il avait conservé des illusions, raillant les organisateurs de la campagne des banquets, comptant avec un aveuglement que l'événement devait cruellement démentir sur son habileté personnelle et sur sa popularité.

Les chefs du mouvement réformiste reculèrent un instant devant les conséquences menaçantes de leur œuvre. Leur but était d'effrayer Louis-Philippe pour le forcer à éloigner M. Guizot et se substituer à lui. M. Thiers ne s'en cachait pas : « La Restauration n'est morte que de niaiserie, disait-il à M. de Falloux. Je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde nationale va donner une bonne leçon à Guizot ; le roi a l'oreille fine : il entendra raison et cédera à temps. »

Quelques-uns prévoyaient que, pour atteindre ce résultat, il leur faudrait obtenir une abdication et une régence. Leur ambition se bornait là : la plupart des chefs du parti républicain n'en demandaient pas davantage. Quand ils virent Paris s'émouvoir, ils voulurent s'arrêter.

« Le parti de l'abstention l'emporta, dit M. Odilon Barrot. La majorité déclara qu'il valait mieux risquer notre popularité que de courir les hasards d'une guerre civile. »

M. Odilon Barrot raconte avec quelle vanité puérile Louis-Philippe envisageait alors ces graves événements :

« Du plus loin que le roi aperçut M. de Salvandy

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qui venait faire sa visite aux Tuileries, il courut audevant de lui et lui cria avec une sorte d'exaltation : « Hé bien? Salvandy, vous nous disiez hier que nous étions sur un volcan ; il est beau, votre volcan (1). — Ils renoncent au banquet, mon cher; oui, ils y renoncent. Je vous avais bien dit que tout cela s'évanouirait en fumée.

— Je n'avais cependant pas tort, répond le ministre en fin courtisan. Il ne leur manque, pour faire une révolution, qu'un duc d'Orléans. »

« Il venait de toucher une corde sensible ; car, plus d'une fois, le roi dans nos conversations m'avait exprimé'cette même pensée, et m'avait dit, en parlant des insurrections qui avaient avorté en Italie et en Espagne : « Bah ! ils ne réussiront à rien ; ils n'ont pas un duc d'Orléans. »

« Son amour-propre flatté vint encore ajouter à son entrain, et s'adressant à la reine : « Tu viens d'entendre Salvandy, ma chère Amélie. Il dit qu'ils n'ont pas un duc d'Orléans. Je le crois bien ; aussi les voilà qui reculent. »

« Il y avait quelque chose de triste dans cette folle gaieté que devait suivre de si près une cruelle agonie (2). »

Quarante-huit heures s'étaient à peine écoulées que l'ancien commissaire qui avait accompagné Charles X à Cherbourg, l'un des organisateurs des banquets, Odilon Barrot, était nommé Ministre.

Pendant qu'il allait haranguer le peuple sur les boulevards, croyant que son nom et sa faconde suffiraient à tout pacifier, la fusillade éclatait aux portes des

(1) Le mot était de M. Alexis de Tocqueville dans un discours prononcé à la Chambre le 27 janvier 1818 : « Nous nous endormons sur un volcan. »

(2) Mémoires de M. Odilon Barrot, t. I, pp. 511, 512, 513, 535.

Tuileries. Louis-Philippe, pris de peur, signait son abdication sur les instances du duc de Montpensier et s'enfuyait.

« On l'entendit, dit M. de Falloux, répéter plusieurs fois à voix basse :

« Comme Charles X! Comme Charles X !»

Rien ne justifie une pareille comparaison. ^

Le rapport de M. Featherstonhaugh, consul d'Angleterre au Havre, au vicomte Palmerston, qui était alors ministre des Affaires étrangères de la reine Victoria, contient les détails les plus précis sur la fuite piteuse de Louis-Philippe.

Il s'était d'abord retiré à Dreux, puis à Trouville, tandis que Marie- Amélie avait trouvé asile à Honfleur dans une petite maison appartenant à un ami du gênéral Dumas.

« La foule s'étant assemblée sur la place où logeait le roi, celui-ci dut s'esquiver (slip out) par une porte de derrière et faire deux lieues à pied. A la fin, il atteignit une petite maison appartenant à un jardinier, à .Honfleur, où se trouvait la reine. »

Le consul d'Angleterre avait loué un vapeur qui attendait au port du Havre :

Je recommandai au capitaine Paul d'être prêt à 7 heures et demie lorsqu'il ferait sombre, d'avoir son eau chaude, prête à donner de la vapeur, d'avoir seulement une corde amarrée au quai, avec une ancre à l'arrière, de m'attendre avec des compagnons un peu avant huit heures du soir, et aussitôt que je serais à bord avec mes compagnons et que je lui dirais de partir, de me laisser descendre à terre, de couper sa corde et son câble, d'aller au milieu du bassin, puis de faire force de voiles et de vapeur dans la direction de l'Angleterre. Pas un mot ne devait être prononcé à bord.

A Honfleur, « il y avait trois quarts de mille du ponton

d'embarquement au lieu où le roi et la reine étaient cachés. Le paquebot devait quitter Honfleur pour le Havre un quart d'heure avant sept heures... Lorsque le paquebot arriva au quai du Havre il faisait presque nuit. Il y avait un grand nombre de passagers, ce qui favorisa le débar- ■ quement. Lorsqu'une moitié des passagers furent à terre, la reine, tremblante, parut à l'échelle. Je lui pris la main, je lui dis que c'était moi, et M. Bresson — un loyal et intelligent officier de la marine française - l'accompagna dans la direction du vapeur. A la fin vint le roi, déguisé, la barbe rasée, une sorte de casquette sur la tête, portant un grossier pardessus et d'immenses lunettes sur les yeux. N'y voyant pas clair, il fit un faux pas, lorsque je m'avançai, je lui pris la main et je lui dis : «Ah ! mon cher oncle, je suis enchanté de vous voir. » A cela il répondit : « Mon cher Georges, je suis heureux que vous soyez ici. » Les Anglais qui m'entouraient ouvrirent alors la foule pour leur consul et je m'éloignai vers une partie tranquille et sombre du quai. Mais mon cher oncle parlait tant et si haut que j'eus les plus grandes difficultés à lui faire garder le silence. Enfin nous atteignîmes le vapeur. C'était réglé comme un mouvement d'horlogerie. La foule s'ouvrit de nouveau pour moi. Je conduisis le roi à la chambre de parade en bas, je lui fis quelques observations, et lui ayant personnellement donné l'assurance que la reine était dans sa cabine et que j'avais été très ému de ses larmes et de ses témoignages de reconnaissance, je pris respectueusement congé, je donnai l'ordre au capitaine de lever l'ancre et je grimpai à terre. En vingt minutes le vapeur était dehors, se dirigeant vers l'Angleterre. Je descendis sur la jetée pour avoir la dernière satisfaction de le voir hors de toute possibilité d'être rappelé et je revins à la maison.

J'ai griffonné, au milieu d'occupations les plus urgentes, ce petit récit, pensant qu'il intéresserait Votre Seigneurie. Il a l'intérêt d'un roman et l'appui de la vérité.

Une information vient cle m'arriver d'après laquelle, une heure après que le roi et la reine eurent quitté leur retraite hier soir et au moment même où je les embarquais, un

officier et trois gendarmes s'y présentèrent pour l'arrêter. Ils étaient envoyés par le nouveau préfet républicain. Il paraît que l'homme qui lui avait donné refuge a avoué qui il était dès qu'il eut quitté Trouville et a trahi le secret de la retraite du roi à Honfleur. Quelle évasion !

Il faut convenir que cela ne ressemble guère au départ de Charles X, se retirant à petites journées, entouré de la garde royale et s'embarquant à Cherbourg après avoir reçu ses derniers hommages.

Louis-Philippe joua d'abord la comédie d'une extrême pénurie :

Le bon cœur de lord Melbourne souffrira, écrivait la reine Victoria à lord Melbourne le i5 mars 1848, en songeant au besoin dans lequel sont le pauvre roi et la reine, la table de leur dîner ayant à peine assez pour manger.

Les choses ne tardèrent pas à s'améliorer, car le i3 décembre 1848 lord John Russell écrivait à la reine Victoria :

Lord John Russell a compris que les affaires de propriété appartenant aux d'Orléans étaient arrangées et que Louis-Philippe posséderait définitivement plus d'un million de livres sterling (25 millions de francs).

C'était une petite part de l'immense fortune accumulée par tous les moyens par la branche d'Orléans — la restitution des apanages obtenue de Charles X, l'indemnité des émigrés, la donation d'août i83o, le testament et la mort du duc de Bourbon, les mariages espagnols, etc.

I. — Histoire de la conjuration de L.-P.-J. d'Orléans surnommé Égalité.

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