‹ Les deux fusions, 1800-1873Chapitre 19 sur 27 · T.ES DEUX FUSIONS · texte numérisé non relu

T.ES DEUX FUSIONS

La guerre d'Amérique avait mis le comte de Paris et le duc de Chartres en rapport avec Gluseret. Celuici écrivait le 21 février 1862 :

Ils sont plus républicains que les trois quarts des Républicains de métier. Ils ont pour programme le suffrage universel, la liberté absolue de la presse, le droit de réunion, — la question des clubs seule serait, je crois, mise de côté, — l'Assemblée naturellement avec toutes ses prérogatives et son initiative, et je crois qu'ils accepteraient parfaitement de rentrer comme simples citoyens dans une république... Ils désireraient, je le sais, voir se former un immense parti libéral, sans distinction de républicains et d'orléanistes, formulant un programme et s'unissant pour le faire triompher.

Ils jouèrent si bien cette comédie qu'ils décidèrent Gambetta à se rendre à Twickenham. Vers la fin de l'Empire lé jeune tribun, qui était alors dans toute la fougue de ses opinions démocratiques, fut reçu par le comte de Paris. Laurier, qui avait accompagné Gambetta, aimait à faire lerécit de cette piquanteentrevue.

Le comte de Paris avait essayé de blâmer les exagérations de langage du parti radical :

Vos jeunes gens, dit-il, ont grand tort d'effrayer la bourgeoisie en évoquant à tout propos, et surtout hors de propos, les souvenirs les plus terribles de la Révolution française. En vérité les temps ne sont plus les mêmes ; la France n'est plus menacée par l'Europe monarchique coalisée. *La terreur n'est plus à l'ordre du jour. 77 ny a plus lieu de jeter à la face du monde, comme un défi désespéré, la tête de Louis XVI!

La réplique de Gambetta fut cruelle : « La tête de Louis XVI ! Mais cela ne doit pas beaucoup vous gêner dans la maison ! » s'écria-t-il en riant, regardant bien en face le descendant de Philippe-Egalité.

Il fallait supporter beaucoup pour mener à bien la politique à laquelle s'étaient arrêtés les chefs orléanistes.

Combattre l'Empire en prenant une part active à l'opposition qui se couvrait de la formule: l'Union libérale.

S'allier dans ce but au parti républicain.

Prendre peu à peu la direction du parti monarchique en France.

Isoler le comte de Ghambord en détachant de lui les plus remuants et les plus ambitieux des légitimistes ; — passionner contre lui l'opinion en le présentant comme un prince arriéré, absolu et intolérant.

Après la chute de l'Empire, conserver jusqu'à sa mort le gouvernement réel sous la forme que les événements rendraient possible. A sa mort la monarchie se ferait toute seule au profit du comte de Paris.

C'est bien le programme que nous avons vu mettre en pratique pendant toute la durée de la Présidence du maréchal de Mac-Mahon.

En 1870 les princes d'Orléans pensèrent que l'Union libérale était devenue assez puissante pour leur ouvrir les portes de la France par un vote du Corps Législatif. C'était tout au moins un moyen d'attirer sur eux l'attention et de préparer l'opinion au rôle qu'ils projetaient de jouer.

Des pétitions signées par le comte de Paris, le duc de Chartres et leurs oncles furent rédigées. Au mois de juin 1870, M. Estancelin déposa une pétition demandant l'abrogation des lois d'exil.

Les princes d'Orléans repoussaient plus que jamais toute pensée de fusion. Le souvenir de leur démarche de i853 était rejeté par eux avec impatience. Rien ne leur était plus à charge qu'une solidarité quelconque, un lien politique ou de famille avec le chef de la maison de Bourbon.

Dans une correspondance privée, s'expliquant visà-vis d'un ami qui s'étonnait et s'inquiétait de cette attitude, le comte de Paris écrivait le 5 mai 1870 :

Je dois remettre à une meilleure occasion, et j'espère à des conversations verbales, la discussion ap'profondie de la question des lois d'exil. Je répondrai seulement à une partie de votre lettre en vous assurant que c'est à nos yeux moins encore une question de justice qu'une question de principes. Nos principes ne sont pas de ceux qui pourraient faire de nous des émigrés, et nou* leur sommes fidèles en protestant à toute occasion contre la loi exceptionnelle qui nous frappe. En insistant sur la question de justice, je n'ai donc jamais prétendu écarter d'une manière absolue les considérations politiques, mais je maintiens qu'elles n'ont rien de contraire à notre manière de voir ; bien plus, que la fidélité à nos principes et à nos traditions de famille, à défaut de nos sentiments personnels, nous commanderaient d'agir comme nous le faisons.

Permettez-moi, avant de terminer, d'écarter l'argument que vous voulez fonder sur la visite de M. le comte de Chambord à la Reine et à laquelle des motifs politiques n'ont permis ni à mes oncles ni à moi d'assister. Je me mettrai personnellement de côté, puisque je n'avais jamais eu de rapports avec M. le comte de Chambord. Mais si mes oncles, et particulièrement les ducs de Nemours et de Montpensier, qui avaient été à Frohsdorf, ont refusé en 1862 de rencontrer M. le comte de Chambord, c'est que ce prince lui-même avait commencé par abuser de simples visites de famille, telle que celle qu'il fit à la Reine à Nervi en i856, pour leur donner la couleur politique qu'il lui con-

venait de leur donner, et que, par une lettre qui fit beaucoup de bruit il y a treize ans, il avait obligé mes oncles à une rupture qui rendait alors toutes relations, mêmes personnelles, impossibles entre eux et lui. ..

Louis-Philippe d'Orléans.

C'est ainsi que les princes d'Orléans écrivent l'histoire quand elle les gêne. Le comte de Chambord avait abusé d'une visite de famille pour lui donner une signification politique ! Pendant les 63 années de sa vie, sans cesse blessé par la déloyauté de ses cousins et de leurs amis, a-t-il vis-à-vis d'eux manqué une seule minute à la plus scrupuleuse délicatesse ? C'est vraiment par trop intervertir les rôles.

Le texte de la déclaration que le duc de Nemours avait dû faire lors de sa visite de Frohsdorf démontre suffisamment combien il est inexact de représenter cette démarche solennelle comme une « simple visite de famille ». De même que Louis-Philippe ne s'était pas cru lié par ses serments de 1800, ses descendants, espérant meilleure fortune, répudiaient alors l'engagement qu'ils avaient pris de « consacrer tous leurs efforts au rétablissement et à la défense de la monarchie en la personne du comte de Chambord ».

La comtesse de Paris était plus ardente encore que son mari. Elle avait fondé une Ligue de la rose, grâce à laquelle elle se croyait déjà reine de France.

Les événements allaient se précipiter et mettre la sincérité des princes d'Orléans à une nouvelle épreuve.

Pas plus qu'en 1848, ces événements ne purent réaliser l'impossible, c'est-à-dire changer Je cœur des princes. Us amenèrent des démarches cauteleuses, sans franchise, qui devaient demeurer sans résultats.

Ceux-ci n'avaient d ailleurs aucune des qualités de

nature à leur donner sur le pays un réel ascendant. « Gomme chefs, a écrit d'eux M. Estancelin, une tête d'homme sur un corps de femme (la princesse Clémentine), et pour le reste des hommes en jupons, bons à faire de belles phrases académiques et à f... le camp devant les événements ou la canaille. » Ils étaient tous plus ou moins atteints de la lésinerie paternelle. « Puisque vos princes, avait dit à M. Estancelin M. de Morny revenant d'Angleterre, ne veulent mettre ni l'épée à la main, ni la main à la poche, il faudra nous passer d'eux. » On sait que M. de Morny avait été, sous le gouvernement de Juillet, député du Puyde-Dôme. Homme à la mode, il avait été le compagnon de plaisirs du duc d'Orléans. Il avait le choix entre les deux restaurations. Après avoir tâté les princes, il s'était décidé pour l'Empire.

Les princes d'Orléans n'avaient pas changé depuis.

On ne peut se rappeler sans une douloureuse émotion les premiers mois de cette triste année 1870 pendant lesquels se préparaient pour la France tant de malheurs. L'histoire offre peu d'exemples d'un pareil aveuglement. On prêchait le désarmement, la suppression des armées permanentes. Le contingent annuel était réduit de 10.000 hommes. En vain M. Thiers s'écriait-il à la séance du 3ojuin 1870 : « Je dis à mes amis et collègues de l'opposition qu'ils se trompent ici. Quand on parle de désarmement, on est bien imprudent, on ne connaît pas l'état de l'Europe. » M. Ernest Picard, le futur membre du Gouvernement de la Défense nationale, déclarait ne pouvoir se contenter de la réduction de 10.000 hommes : il deman-

dait une réduction de 20.000 hommes. Le 5 juin 1870, Jules Simon s'écriait dans un discours public : « Canon ! ton règne est passé ! » La loi de réduction fut votée le 1er juillet 1870 : le 18 la guerre était déclarée.

Les princes d'Orléans se solidarisaient chaque jour davantage avec l'opposition républicaine. L'alliance contractée se révélait le 2 juillet 1870 par les discours et par les votes appuyant M. Estancelin dans sa demande d'abrogation des lois d'exil (1). La loyauté personnelle de M. Estancelin est hors de contestation. Il prononçait d'ailleurs des paroles qu'il a souvent rappelées depuis et qui révèlent le fond de sa pensée. « M. le comte de Chambord est la représentation la plus haute, la plus noble du principe d'hérédité monarchique, et comme nul ne peut sonder les mystérieuses profondeurs de l'avenir, qui sait s'il ne sera pas pour ce pays, à un moment donné, une ressource suprême?» « On ne m'a jamais, m'écrivait-il, pardonné ces paroles. » Les princes qu'il servait tenaient en effet un langage bien différent puisque, presque à la même date, le comte de Paris déclarait « toutes relations, même personnelles, impossibles » avec le comte de Chambord.

En Algérie, où l'on venait d'avoir le spectacle des horreurs d'une effroyable famine et où plus de cent mille indigènes étaient morts de la faim et du typhus, on préconisait comme le remède à tous les maux la naturalisation en masse des Israélites.

J'étais alors avocat général à Alger. A raison de

(1) Jules Favre, Keratry, Esquiros, Ernest Picard prirent la parole au Corps Législatif en faveur delà proposition de M. Estancelin. Glais-Bizoin, Guyot-Montpayroux, C rémieux, Wilson, Barthélemy-Saint-Hilaire, Bethmont, Javal, Girault, Magnin, Pelletan, Jules Simon, Steenackers, Thiers l'appuyèrent de leurs interruptions et de leur vote. Elle fut rejetée par 173 voix contre 36.

mes études sur le droit musulman et sur la constitution des tribus, j'avais été appelé à déposer devant une commission que présidait le maréchal Randon et qui devait préparer un sénatus-consulte réformant la constitution de l'Algérie.

Les israélites étaient alors bien peu disposés à se soumettre à une assimilation dont ils ont depuis tiré si grand profit. Ils avaient résisté autant qu'ils avaient pu aux injonctions du caractère le plus impératif et aux poursuites qui voulaient les obliger à faire constater leurs mariages par les officiers de l'état civil français. Quand ils s'étaient vus contraints de céder, ils avaientprotesté qu'ils n'avaientnullement consenti par là à abandonner pour les conséquences de leurs mariagesleurstatutpersonnel,levieuxdroitmosaïque.

Je plaçai sous les yeux de la commission, à sa séance du 10 janvier 1870, des chiffres et des documents. Le procès-verbal résume ainsi, sur la question des israélites, ma déclaration :

« Le sénatus-consulte de i865 ayant conféré à chacun des israélites algériens le droit de réclamer la qualité de citoyen, il convient d'attendre la manifestation des volontés individuelles.

« C'est en effet un résultat considérable que d'assimiler aux citoyens français 35. 000 israélites qui forment le centième seulement de la population algérienne. Au regard des Algériens d'origine française, ils auront dans toutes les questions électorales, à l'exclusion des indigènes musulmans, une influence prépondérante qui n'est pas justifiée par l'état de cette population.

« Ils formeront plus du cinquième des électeurs algériens. Dans la province d'Oran ils sont i5.ooo vis-à-vis de 3o.ooo Français ; ils auraient le tiers de l'influence électorale, rendue plus puissante encore

par la cohésion que crée entre eux l'identité d'origine, de religion et d'intérêts.

« Dans certaines villes la proportion est plus forte encore.

« A Gonstantine, il y a 7.500 Français et 4-5oo israélites ; à Mostaganem , 3. 000 Français et i.3oo Israélites ; à Tlemcen, il y a 3.3oo Français et un nombre égal d'israélites; à Tiaret, il y a 421 Français et 535 israélites ; à Bou-Saada, il y a 78 Français et 45o israélites.

« En multipliant les demandes individuelles, les israélites peuvent obtenir cette situation vraiment exorbitante, mais elle vaut la peine d'être sollicitée et elle ne saurait être accordée d'office à une population qui est loin de la demander en masse.

« On présente des pétitions. Ce qui est plus significatif que toutes les signatures, c'est le chiffre minime des demandes de naturalisation. Sur 35. 000 israélites indigènes au nom desquels on pétitionnait en i865, 142 seulement se sont fait naturaliser.

« M. l'avocat général dit à la commission qu'il a traité cette question avec M. le Président du consistoire d'Alger. Il a manifesté un doute sur l'unanimité des vœux des israélites. M. le Président du consistoire a proposé à la signature de ses coreligionnaires une pétition. Il y a eu à Alger 3oo signatures sur 7.000 israélites. Le résultat de la province de Gonstantine n'est pas connu...

« M. de Toustain, préfet de Gonstantine. — Il y a eu protestation contre l'ingérance du consistoire d'Alger.

— « Quant à la province d'Oran, ajoute M. l'avocat général, il y a eu de la part du consistoire refus de recueillir des signatures, le sénatus-consulte de i865 donnant satisfaction à tous les intérêts.

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