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LES DEUX FUYIONS

« Dans une telle situation il serait tout à fait inopportun de conférer en masse aux israélites la qualité de citoyen...

«... On eût compris qu'en i83o ou en i865 on eût imposé cette assimilation aux israélites qui ont tiré tant de profits de notre conquête. Mais aujourd'hui on ne saurait prendre acte de leurs pétitions qui demandent tout autre chose. Les pétitionnaires sollicitentla qualité de citoyen, et à cette condition ils déclarent se soumettre à la loi civile française.

« La masse de la population n'est pas avec eux. Les pétitions sont l'œuvre de quelques notables qui bénéficieraient seuls de l'influence électorale.

« M. le maréchal Randon demande à M. de Cléry de déposer sur le bureau de la commission les documents dont il a parlé dans la discussion.

« M. l'avocat général dépose une copie delà pétition adressée à S. M: l'Empereur parles israélites d'Algérie, et une lettre du président du consistoire d'Alger portant la date du 3 janvier 1870.

« Ces documents seront annexés au procès-verbal. »

La haute commission était certainement fort opposée à une innovation aussi dangereuse. Mais, malgré toutes les démonstrations contraires, la naturalisation forcée de tous les israélites algériens, qui fut plus tard une des causes du soulèvement delà Kabylie, resta un des articles du programme du parti libéral avec lequel les orléanistes s'étaient solidarisés. On sait comment il fut réalisé, d'un trait de plume, par M. Grémieux. Le 24 octobre 1870, au moment où les désastreuses péripéties de la guerre contre la Prusse semblaient ne pas laisser de place à d'autres préoccupations, parut un décret de la délégation de Tours, déclarant, en bloc, citoyens français tous les israélites indigènes des départements de l'Algérie.

L'énormité de cette faute pèse, aujourd'hui encore, d'un poids écrasant sur les destinées de la colonie.

Les princes d'Orléans étaient cependant en situation de savoir, ne fût-ce que par leurs alliances si étroites avec les princes de Saxe-Cobourg-Gotha, à quel point la France était menacée en Europe et combien tout ce qui pouvait porter atteinte, soit à sa puissance militaire par des mesures de désarmement, soit à son autorité dans ses colonies par un amoindrissement de l'influence française, devait aggraver ses périls. L'imprévoyanee et la folie de la p.olitique à laquelle ils .apportaient leur concours, pour obtenir l'adhésion d'alliés bien peu sûrs, ne suffisaient pas à leur ouvrir les yeux et à les déterminer à donner des avertissements qui eussent eu peut-être chance d'être écoutés s'ils avaient parlé avec fermeté.

Pendant mon séjour à Paris j'étais en correspondance avec la maréchale deMac-Mahon, qui m'écrivait le 27 décembre 1869 :

Je ne saurai jamais vous dire assez avec quels sentiments de reconnaissance j'envisagerai toujours le zèle que vous mettez ou plutôt le cœur avec lequel vous prenez notre défense. Je suis très anxieuse de tout ce qui se passe à Paris, agitée de sentir le nom de mon mari mêlé à toutes ces intrigues politiques, désireuse cependant au fond, malgré mon apparente résignation, qu'il sorte victorieux de cette lutte nouvelle pour lui ! Il est bien désirable que cette situation ne se prolonge pas et qu'elle se dessine nettement. Je voudrais bien que la position n'aie pas de tiraillements, que tout fût bien tranché. C'est Je meilleur moyen d'éviter les conflits, surtout les trahisons, chose qu'il faut rendre impossible parce que mon marine les comprend pas et ne les \)rê\oit jamais. Mieux que personne vous pouvez l'éclairer et je suis sûre que vous pourrez d'autant plus qu'il se méfiera moins de vous, et chose

étrange il se méfie de ses amis plus vite que de ses ennemis.

La constitution du ministère Ollivier ne pouvait pas être favorable au maintien du régime militaire en Algérie. Les choses allèrent de mal en pis. Le 17 mai 1870, me prenant à l'écart pendant une soirée intime, le maréchal me dit :

Pour changer de régime, il faut changer de gouverneur, on m'écoutera peut-être davantage quand je n'aurai plus l'air de défendre ma cause. Mais le gouverneur qui me remplacera n'est pas facile à trouver.

Et après avoir passé en revue divers candidats il ajouta :

Il ne faut pas oublier qu'il y aura encore des insurrections. Jamais le mécontentement n'a été plus grand chez les Arabes ; on menace leurs propriétés, on met en question le sénatus-consulte dei863. On les introduit de force dans le territoire civil où l'on ne fait rien pour eux. Si on pousse ce système àrextrême,ily aura de nouveaux malheurs et les opérations militaires seront bien plus difficiles qu'au temps du maréchal Bugeaud , qui avait à couvrir un territoire restreint.

Deux mois après, le maréchal quittait définitivement l'Algérie pour aller prendre le commandement d'un corps d'armée à la frontière.

Pendant la guerre et pendant la Commune le comte de Ghambord s'était tenu aux portes de France, en Suisse et en Belgique. Il suivait avec un intérêt passionné les péripéties de la lutte, non pas comme un

prince ambitieux, mais comme un vrai roi de France, ayant au cœur les blessures saignantes de son pays. Dès le 23 août 1870 il avait mis son domaine de Chambord à la disposition du Président de la Société internationale de secours aux blessés, à qui il avait écrit :

J'offre pour asile aux soldats blessés le château de Chambord que la France m'a donné en des temps plus heureux et dont j'aime à porter le nom en souvenir de mon pays.

Après Sedan, le désir de la Prusse était d'assurer par une paix rapide, sans prolonger de lourds sacrifices, le fruit de ses prodigieuses victoires.

Des le début de la campagne Bismarck avait constaté que les princes d'Orléans cherchaient à tirer profit de la situation. A son passage à Commercy, le 23 août 1870, il dictait au docteur Busch pour les journaux allemands un article ainsi conçu :

(( Il est maintenant tout à fait clair que les princes de la famille d'Orléans considèrent que leur temps est venu comme ils s'attendent à voir l'étoile des Napoléon tomber de plus en plus bas. Dans le but d'exprimer avec force le fait qu'ils sont Français, ils ont placé leurs épées dans la présente crise au service de leur patrie. Les d'Orléans ont perdu leur trône en grande partie par leur propre négligence et par leur indifférence pour le développement des Etats voisins. Us paraissent maintenant détermines à le regagner par leur énergie et à maintenir leur position en flattant le chauvinisme des Français, leur amour de la gloire et de la domination universelle. Notre œuvre n'est pas encore accomplie ; une victoire décisive est probable, mais n'est pas encore certaine. La chute de Napoléon semble prochaine, mais, n'est pas encore un

fait accompli. Même si elle se produit pouvons-nous, en vue des considératious déjà mentionnées, nous en contenter et l'accepter comme le seul résultat de nos efforts? Pouvons-nous avoir confiance d'avoir atteint notre principal but, c'est-à-dire d'assurer la paix avec la France pour beaucoup d'années à venir ? Personne ne peut répondre à cette question par l'affirmative. Une paix avec les d'Orléans sur le trône de France serait encore plus une moquerie qu'une avec Napoléon, qui doit déjà avoir eu assez de la gloire. Tôt ou tard nous serions de nouveau attaqués par la France, qui probablement serait alors mieux préparée et se serait assuré de plus puissants alliés. »

Sous quelle forme, par quels intermédiaires le gouvernement du roi Guillaume songea-t-il à traiter avec le chef de la maison de Bourbon ? Ce point de notre histoire contemporaine est encore entouré de mystère.

L'Allemagne était lasse de la guerre. Raphaël de Hûbner, attaché à l'ambassade d'Autriche et resté à Paris, résumait très bien la situation dans une lettre du 12 octobre 1870 :

« Le bourgeois allemand, écrivait-il, devenu soldat, est pris du mal du pays; il lui tarde de revoir sa famille, de rentrer dans ses foyers, de reprendre ses habitudes régulières, son travail surtout, qui seul à son tour peut le sauver de la misère (1). »

C'est le langage que tenait aussi dès le 12 septembre 1870, un engagé volontaire au 2e régiment de la garde, Paul Gûssfeldt, pendant la marche victorieuse de l'armée allemande de Sedan à Paris :

« Le soldat en campagne qui, après une nuit pluvieuse, se relève du sol mouillé avec les reins raidis et les membres transis de froid, pense tout autrement que le politicien, qui, dans son fauteuil, avec

(1) Général comte Hûbner. Correspondant.

un journal, se réjouit de la grandeur croissante de l'Allemagne (1). »

M. de Bismarck et le roi Guillaume connaissaient cet état d'esprit de l'armée allemande et ils en tenaient compte. Aussi étaient-ils disposés à accueillir toute ouverture pouvant conduire à la paix.

Il est certain que des propositions furent faites au comte de Chambord et qu'il en a gardé le secret. On sait seulement qu'à cette époque un prince de la maison de Bourbon, hautement qualifié, se présenta à Frohsdorf, où il était habituellement reçu avec empressement, et qu'il repartit précipitamment après un entretien dans lequel le comte de Chambord n'avait pu contenir un accès de violente colère. Ni la comtesse de Chambord ni les confidents les plus intimes du prince n'en ont jamais su davantage. Cependant un jour, en chassant, il dit à son neveu, le duc de Parme :

Si j'avais consenti à des cessions de territoire, je serais aujourd'hui roi de France.

Le fait que des ouvertures lui ont été faites n'est pas douteux. On sait quels liens étroits ont toujours existé entre les deux rois des Belges, — Léopold Ier et Léopold II — et le parti unitaire allemand. Sous le règne même de Louis-Philippe, une scène scandaleuse se passa à un dîner diplomatique donné par Léopold Ier. Le général Goblet, aide de camp du roi, à quatre ou cinq pas de son souverain, disait à haute voix au baron Handel, chargé d'affaires d'Autriche, de manière à être entendu d'un attaché à la légation de France (2) :

(1) Mes aventures de guerre pendant la campagne franco-allemande. Deutsche Rundschau, avril, mai, juin 1907.

(2) Souvenirs d'invasion.

« Vous êtes d'étranges gens, messieurs les Allemands, vous vous imaginez, dans votre simplicité, que nous aimons la France, et lui tendons les bras. Mes bons amis, détrompez-vous donc. Il n'est pas de pays que nous haïssions plus, qui nous soit plus antipathique. Nous détestons la France cent fois plus que ne peut le faire toute l'Allemagne réunie. »

Le comte Sérurier rendait compte au maréchal Soult, le 20 juillet 1839, de cette incroyable sortie.

Ces sentiments étaient au fond du cœur ceux de Léopold Ier. Le 4 février 1842, il écrivait à la reine Victoria :

Il n'y a pas de doute que rien ne peut être meilleur que d'attacher ce pays autant que possible à F Allemagne. L'opinion publique y était et y est encore favorable.

11 avait laissé en Allemagne un de ses neveux, duc régnant de Saxe-Gobourg-Gotha. Le duc Ernest II, fondateur du National Verein, était inféodé à la politique de M. de Bismarck; presque seul de tous les princes allemands, il suivit le roi Guillaume à Sadowa. Il venait souvent à Paris où, après Louis- Philippe, Napoléon III lui faisaient un accueil empressé: espion couronné, il courait porter à Berlin les confidences qu'il pouvait surprendre. Il assista à la bataille de Sedan et il était présent lorsque Napoléon III remit son épée au roi Guillaume ; il prit part au siège de Paris, applaudissant au bombardement de la grande ville où il avait reçu tant de fois une trop confiante hospitalité.

Il a publié lui même sa correspondance avec son oncle, Léopold Ier. Lorsqu'après la campagne d'Italie, les politiques clairvoyants commencèrent à prévoir un conflit entre la France et la Prusse, le 25 août 1860, le roi des Belges écrivait au duc Ernest II :

Les Allemands doivent se donner la parole de ne pas supporter que la plus petite parcelle de terre allemande soit arrachée par l'étranger. Il n'a été que trop arraché de l'ancienne Allemagne. Dans cette situation il doit être convenu que, si l'Allemagne doit de nouveau être appelée au combat, les plus grands efforts devront être faits pour s"1 emparer de nouveau des parties arrachées à l'Allemagne.

Le gendre de Louis-Philippe appelant de ses vœux l'annexion de l'Alsace-Lorraine !

- Alfred Duquet raconte dans son Histoire du Siège de Paris que Léopold II fut le premier à féliciter le roi Guillaume de la proclamation de l'empire allemand : « C'est le moment où la France gît râlante, égorgée par les bataillons allemands, que choisit ce monarque pour adresser au roi de Prusse, proclamé empereur, le témoignage de sa sympathie. Il voit, dans la fondation de cet empire, le rétablissement de l'ordre et du droit en Europe.

« C'est là, dit ironiquement M. Duquet, un acte de courage et de générosité tout à la fois, qui ne doit pas passer inaperçu, et nous tenons à le rappeler au souvenir des Français. »

Sous le règne de Léopold II le gouvernement belge recevait les confidences du gouvernement allemand. Le chargé d'affaires de Prusse fît au baron Kervyn de Lettenhove, alors ministre de l'Intérieur à Bruxelles, le récit de la démarche tentée auprès du comte de Chambord.

M. Kervyn de Lettenhove m'en a remis, dans l'intérêt de l'histoire, une attestation écrite :

« Chargé du département de l'Intérieur pendant la guerre franco-allemande, a déclaré le baron Kervyn de Lettenhove, je me souviens parfaitement qu'un jour M. de Balan, envoyé de Prusse, m'aborda en termes qui exprimaient une vive satisfaction, comme s'il se

fût agi du terme des hostilités. « Il y aura bientôt probablement un roi de France, » me dit-il, et il ajouta que cette solution, en arrêtant l'effusion du sang, aurait également cet important résultat d'assurer à la France le rétablissement de l'ordre et de la stabilité. Cet entretien se poursuivant, je crus comprendre que la Prusse avait un vif désir de traiter avec le roi de France, mais en réclamant certaines cessions de territoires, et il fut même fait allusion à l'espoir nourri par le gouvernement prussien que le Pape, afin de concourir à la restauration de la monarchie légitime, consentirait à exercer son influence pour atteindre ce résultat, dût-il coïncider avec des sacrifices rendus nécessaires par les événements récents. « D'après mes souvenirs, la communication de M. de Balan m'a été faite alors que les Prussiens occupaient Versailles. » C'est dans le même rapport que Bismarck disait à Jules Favre, à l'entrevue de Ferrières :

« Je vous ai dit que si nous avions intérêt à rétablir la dynastie de Napoléon nous la rétablirions, de même façon les d'Orléans, de même façon M. de Chambord qui serait beaucoup plus de notre goût, surtout du Roi, lequel tient naturellement à ses anciennes traditions. » (Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale, p. 177.)

Ce témoignage concorde à merveille avec un passage du journal de Frédéric III, alors prince royal de Prusse, qui porte la date du mois d'octobre 1870 :

« On organise le siège de Paris. Delbruck est arrivé à Versailles... Bismarck raconte que Chambord a écrit à Sa Majesté. Il se déclare prêt à obéir si son peuple l'appelle, mais il ne consentira jamais à une cession de territoire... Il ne peut rien et il ose donner des avis au vainqueur. » Cette communication

paraît avoir été la suite d'ouvertures faites par Mgr Dupanloup au comte de Frankenberg, envoyé par l'étatmajor allemand pour l'organisation des ambulances après la prise d'Orléans, ouvertures transmises au roi Guillaume et au comte de Bismarck. Le récit de cette négociation a été publié dans la Deutsche Revue du mois de mars 1896 avec le texte du journal de guerre du comte de Frankenberg et celui de sa correspondance avec Mgr Dupanloup.

Ce comte de Frankenberg n'était pas le premier venu. Né le 5 février i835 il avait alors 35 ans. Il avait été élu député au Reichstag de l'Allemagne du Nord. 11 avait fait au 6e corps comme officier d'ordonnance la campagne de 1866. Lors de la déclaration de guerre de 1870 il s'était présenté au ministre de la Guerre et lui avait demandé : « Où serai-je le plus utile maintenant, au Reichstag ou au régiment ?» — « Sur le front, » lui avait répondu le général cle Roon. Il avait été attaché à l'état-major du prince royal et chargé du service des ambulances. Il avait assisté aux batailles de Wœrth, de Beaumont, de Sedan, et à tous les engagements qui avaient eu lieu devant Paris depuis l'investissement. Il se prévalait de l'amitié du prince-évcque de Breslau et de sa parenté avec le cardinal de Frankenberg, archevêque de Malin es.

Le 14 octobre 1870, il se présenta à l'éveché d'Orléans pour traiter la question des ambulances. Dans la conversation, « l'évêque me donna à entendre, dit le comte de Frankenberg dans son journal de guerre, qu'il ne partageait aucunement les tendances extrêmes et l'acharnement aveugle du gouvernement actuel. Je ne lui cachai pas que, de notre côté, la paix serait saluée avec joie. Il me sembla qu'il avait encoreautre chose sur le cœur, mais il ne s'en expliqua point et je pris congé de lui ». Le jour même Mgr Dupanloup

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