LE* DEUX FUSIONS
rendait au comte de Frankenberg sa visite. Cette fois il s'exprima nettement :
La France doit avoir la paix, dit-il, et cela rapidement, car tout est mis en question chez nous et tout ira en ruines, si la guerre dans laquelle, je le reconnais, nous sommes vaincus, dure plus longtemps. Je me mettrai secrètement en rapport avec Thiers que je crois à Tours. Mais j'ai besoin à cet effet d'un sauf-conduit pour une personne dévouée à qui je ne puis donner pour Thiers que des indications de vive voix. J'ai lu la dépêche du comte de Bismarck sur son entrevue avec Jules Favre à Ferrières. Les conditions qu'il pose à la France ne sont pas exagérées, et je les trouve justifiées par les événements et la situation. Nous devons nous résigner à une cession de territoire, et comme à côté de Strasbourg et de Metz on n'exige qu'une partie de l'Alsace et de la Lorraine, et non la totalité de ces deux provinces, la chose est acceptable. Mais la paix faite, la France ne peut être sauvée que par le retour au pouvoir de la dynastie légitime. Nous devons avoir avant toute chose une garantie que la Prusse ne projette pas de nous soumettre de nouveau àNapoléon.
La Prusse s'est relevée d'Iéna parce qu'elle avait comme trésor les Hohenzollern ; l'Autriche a survécu à. Austerlitz et à Konigsgrâtz parce qu'elle s'est tenue étroitement unie aux Habsbourg. Un malheur pour nous est encore la discorde dans la famille légitime et je souhaite que l'influence du roi Guillaume parvienne à réunir les princes séparés. Le comte de Chambord doit être roi. Et, comme il n'a pas d'enfant, il doit adopter le comte de Paris.
Je n'exprime pas ici mon opinion personnelle, mais croyez bien que tout l'épiscopat français est avec moi. Je vous prie de donner, quand vous serez de retour à Versailles, communication de mes paroles à S. M. le roi Guillaume et au comte de Bismarck. Mais le secret doit être gardé si l'on veut que mes démarches et celles de mon ami aboutissent. « L'évêque, ajoute le comte de Frankenberg dans son journal de guerre, m'avait exposé ses idées avec
une telle chaleur et une telle précision que j'étais profondément ému. 11 me vint à l'âme l'espérance que la paix, la paix si ardemment désirée, était plus près de nous que nous ne le croyions si les hommes pensant sans passion en France jugeaient sainement la situation du pays, et qu'on pourrait traiter avec eux sur les bases indiquées par l'Allemagne, tandis que le sol manquait sous les pieds des détenteurs actuels du pouvoir. Mgr Dupanloup me dit encore lorsque je le quittai : « Exposez tout ce que je vous ai confié et que Dieu bénisse vos paroles ! »
Le 16 octobre le comte de Frankenberg était de retour à Versailles. 11 fut reçu d'abord par le prince royal qui écouta avec le plus vif intérêt ses messages et communications. Il en reçut Tordre de se présenter chez le roi au thé, à 3 heures du soir :
Sa Majesté, dit-il dans son Journal de guerre, m'appela dès que j'entrai, m'amena à l'écart près de la cheminée, et écouta mon rapport avec la plus grande attention. « Ce que vous m'apportez est très important, dit le roi. C'est beaucoup que nos conditions aient été déclarées acceptables par Dupanloup. Allez aussitôt demain chez Bismarck et racontez-lui tout. Thiers s'est d'ailleurs déjà annoncé, de Florence, et peut arriver au premier jour. »
Le lendemain, j'allai chez Bismarck. Il était au lit pour un mal de pied, mais il me fît entrer immédiatement. Je plaçai ma chaise à ses pieds de telle sorte que je voyais son visage en face et je commençai mon rapport. Lorsque je mentionnai la condition préalable qu'avait posée l'évêque, à savoir que Napoléon ne serait pas ramené par nous, il dit en riant : « Gela, nous pouvons l'accepter tranquillement! »
« Je me réjouis donc, Excellence, continuai-je, d'avoir parlé juste lorsque j'ai dit à l'évêque que la France pourrait régler ses affaires sans immixtion de notre part dès que la paix serait faite. » Le comte inclina la tète en souriant finement et releva vers lui sa couverture. Quand je lui dis que Dupanloup avait déclaré les conditions de sa circulaire
acceptables et modérées, il rejeta sa couverture, se souleva sur les coudes et dit: «Cela m'est très agréable àapprendre, cela est pour moi très important.» Lorsque je lui parlai de Thiers, il m'interrompit : « Je puis le voir arriver ici tous les jours. Il a déjà demandé de Florence s'il pouvait venir au quartier général. Sa mission dans toutes les cours a fait complètement fiasco, et il me sera agréable de le voir maintenant. Je ferai la paix avec celui qui nous offrira les conditions et les garanties les plus favorables. Vous devez répondre à Dupanloap que son intervention a été favorablement accueillie, et au sujet de Napoléon, exprimez-vous avec prudence. Dites : Les vues que Monseigneur m'a exprimées récemment paraissent correspondre aux sentiments éprouvés en haut lieu. Ajoutez encore ceci: Nous négocions avec Metz. Bazaine et son armée sont toujours impérialistes, et le Maréchal ne veut se rendre que sur l'ordre de Napoléon. L'évèque ne doit pas ignorer qu'il existe en France des courants différents et combien la paix avec l'ennemi extérieur est nécessaire. » J'exprimai l'espoir de voir bientôt Metz capituler. « Dans huit jours, je pense, nous pouvons compter là-dessus, répartit le chancelier, les négociations vont lentement. Maintenant Bazaine demande encore de passer en Belgique avec armes et bagages et là de se rendre prisonnier de guerre. Nous n'avons pas confiance en ce jeu et nous maintenons les conditions de Sedan. Le général Bourbaki n'est malheureusement pas rentré à Metz après avoir été près de l'impératrice qui d'ailleurs joue maintenant à la République. Le prince Frédéric-Charles l'a tenu pendant trois jours à Luxembourg avec le sauf-conduit du roi et il nous bombardait pendant ce temps de dépêches pour nous démontrer le danger du retour de ce général dans la forteresse. L'insubordination dans cette guerre (il faisait allusion à Steinmetz) nous a toujours porté malheur. Si Bourbaki était revenu à sa garde, il ne serait pas nuisible et il augmenterait la confusion dans le conseil des généraux. Maintenant il est parti furieux vers le Sud et à Tours où on a tellement besoin d'un homme pour nous faire le plus de mal possible qu'on pourra se servir de lui.
Bismarck causa encore pendant quelque temps et me fît apercevoir quelle confusion sans remède ruinait actuellement la France. Je me rendis compte du calcul rusé avec lequel il l'attirait et projetait d'en profiter. Véritablement sa persévérante campagne diplomatique marche la main dans la main avec les opérations militaires et n'est pas moins que celle-ci destructive pour la France.
A l'appui de son récit, le comte de Frankenberg donne le texte même de sa réponse à Mgr Dupanloup :
J'ai écrit, dit-il, à dessein à ce haut personnage chaudement et amicalement pour le fortifier dans son entreprise et lui montrer qu'il trouverait près de nous un terrain favorable.
Versailles, 17 octobre.
Monseigneur,
Retourné hier à Versailles, S. M. le Roi a daigné me permettre de lui faire mon rapport sur l'entretien que vous avez bien voulu avoir avec ma minime personne. Sa Majesté m'a écouté avec vif intérêt et satisfaction visible, durant que je tâchais de répéter aussi exactement que possible les paroles de Monseigneur. Le Roi m'avant ordonné de communiquer au comte Bismarck tout ce dont vous m'avez chargé j'ai eu le lendemain matin un entretien avec Son Excellence. Le comte m'exprima la joie que lui causait l'initiative pacifique de Monseigneur et me chargea de vous faire part que M. Thiers lui avait fait connaître son désir d'être reçu au quartier général après son retour de Florence. L'arrivée de votre éminent ami est donc attendue d'un jour à l'autre. Je puis, Monseigneur, vous certifier que j'ai exactement traduit les intentions de notre gouvernement, lorsque je tâchais de distraire les craintes d'une certaine restauration... Ça vous intéressera pourtant d'apprendre que le maréchal Bazaine et son armée, entrés récemment en négociations avec nous, ont déclaré ne vouloir rendre Metz que sur l'ordre de l'empereur !
J'espère vivement que l'initiative et l'effort que Monseigneur a tenté dans l'intérêt de la paix si désirable à la France comme à l'Allemagne aboutiront à une fin heureuse. Si vous voulez bien vous servir encore de moi comme intermédiaire, si vous voulez faire parvenir ici une lettre à M. Thiers, je me mets tout à votre service...
Permettez-moi, Monseigneur, d'exprimer finalement l'espoir que le pas par lequel vous avez franchi mon humble porte soit le premier vers une paix durable entre la France et l'Allemagne. Je regarderais alors ma course à Orléans, entreprise dans l'intérêt des blessés, comme un événement des plus heureux de ma vie. En vous priant de ne pas vouloir oublier dans votre prière le petit rîeveu du cardinal de Frankenberg, archevêque de Malines, j'ai l'honneur d'être, etc.
Le fait de la négociation est donc bien certain. Le comte de Chambord ne s'y laissa pas prendre.
L'imprudente initiative de Mgr Dupanloup n'a eu qu'un résultat, c'est de fournir à M. Clemenceau l'occasion de violentes attaques dans un article du Journal du 10 avril 1896 à la suite de la publication de la Deutsche Revue. « Ses négociations, dit-il, — sans autre mandat que de sa volonté — avec l'envahisseur contre qui la France était en armes, ne peuvent se caractériser, au regard delà patrie, que comme des actes déterminés de trahison... De quel droit M. Dupanloup entamait-il les négociations avec l'ennemi en vue de faire acquiescer les Français au démembrement de la France? Où prenait-il l'autorité de disposer du territoire de la Patrie ? De quel front osaitil substituer à la souveraineté de son pays sa volonté de prêtre, soutenue de ce pouvoir nouveau qui n'est reconnu d'aucune constitution : F épiscopat français ? »
Ce souvenir n'est sans doute pas étranger à l'accueil plus que froid que Mgr Dupanloup a reçu du comte
de Chambord lorsqu'il est venu lui porter à Chambord, en juillet 1871, les conditions orléanistes. Il avait de longue date des rapports intimes avec les princes d'Orléans dont il avait été le précepteur ecclésiastique. Ce fut lui qui vint, l'année suivante, d'Orléans à Paris (11 janvier 1872) pour bénir le mariage de la princesse Czartoriska, fille du duc de Nemours.
Le refus violent du comte de Cbambord exprimait bien les sentiments dans lesquels il avait été élevé. Lorsqu'en i83^ Berryer fut reçu en Vendée par la duchesse de Berry, celle-ci, pour justifier son entreprise à laquelle des Français seuls prenaient part, lui avait dit avec force:
S'il faut que mon fils achète le trône de France par la cession d'une province, d'une ville, d'une forteresse, d'une chaumière comme celle dans laquelle je suis, je vous donne ma parole de régente et de mère qu'il ne sera jamais roi.
Berryer, rapportant ce propos à Charette, s'était écrié : « Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois (1) ! »
Le comte de Chambord tint en 1870 la parole donnée par sa mère. Il n'était responsable ni de la guerre ni de son désastreux dénouement : pour rien au monde il ne se serait résigné à consommer lui-même la mutilation de la France.
Quelques mois après, la paix, à laquelle il n'aurait jamais consenti à des conditions déshonorantes, était signée. L'Alsace était abandonnée à l'Allemagne. M. Thiers, pressé de signer la paix et d'entrer en
(1) Leganuet, Berryer, sa vie et ses œuvres.
possession du pouvoir, avait sacrifié Metz sans se douter des concours qu'il rencontrait parmi les princes allemands pour laisser cette ville à la France. Le pays parut un instant avoir compris la force qu'il pouvait trouver encore après ses malheurs immérités dans une union nouvelle avec sa vieille dynastie. Une assemblée où les royalistes disposaient d'une majorité énorme fut élue. Mais il fut bientôt évident que la leçon de ces terribles catastrophes n'avait pas changé le cœur des princes. Ils se retrouvaient après la guerre ce qu'ils étaient auparavant, engagés dans les liens de l'Union libérale, cherchant à la faire tourner à leur profit, secondant la politique égoïste de M. Thiers, le principal auteur de l'infâme traitement infligé en 1882 à la duchesse de Berry, que cette assemblée monarchique avait investi du pouvoir exécutif, tout en se plaignant de lui parce qu'il ne favorisait pas à leur gré leurs intérêts personnels. Quant à M. Thiers, il réalisait le rêve qui hantait depuis longtemps son esprit. « Eh ! eh ! disait-il en 1840, en passant devant les Tuileries, qui sait? je coucherai peut-être là un jour (1). » •
Le roi Léopold de Belgique, qui venait sans cesse en France, écrivait de Saint-Gloud le 26 juillet 1840 à la reine Victoria :
Thiers lui-même ne serait pas fâché de voir ce qui existe sens dessus-dessous. Il ne serait pas même très inquiet à l'idée d'une Convention régnant de nouveau en France, car il pense qu'il serait V homme fait pour diriger l'Assemblée, et m'a dit l'an dernier que, à son avis, c'était peutêtre pour la France la plus puissante forme de gouvernement.
Dès les premiers jours, quand l'Assemblée était (1) Lettre de M. Estancelin.
encore à Bordeaux, le général Ducrot s'était rendu auprès du duc d'Aumale et du prince de Joinville établis à Biarritz. Le général avait servi en Afrique au début de sa carrière sous les ordres du duc d'Aumale. Les avertissements qu'il avait donnés pendant la guerre au gouvernement impérial, son rôle pendant la Défense nationale., son élection comme député de la Nièvre, lui avaient donné une grande autorité. Mais dès qu'il eut rappelé aux princes, avec sa rude franchise de soldat, leurs devoirs envers la France et le chef de leur maison, le ton de Fentretien changea bien vite. 11 devint si vif entre le duc d'Aumale et le général Ducrot que le prince de Joinville, qui y assistait sans rien entendre, crut à une querelle. Le duc d'Aumale repoussait la proposition d'une démarche de rapprochement vis-à-vis du comte de Chambord, alors à Genève : « Tous nos amis, disait-il avec colère, sont d'accord pour nous en dissuader ; ce serait compromettre toutes nos chances. »
Après le général Ducrot survint M. Ëstancelin. Petit-fils d'un ancien lieutenant général des eaux et forêt du comté d'Eu et du duché d'Aumale pour le duc de Penthièvre, M. Ëstancelin avait par caractère et par situation une indépendance absolue. Il venait de donner pendant la guerre des preuves éclatantes de son ardent patriotisme (1). Personne n'égalait son franc-parler. J'ai de sa main le résumé de ses conversations avec M. Thiers et avec le duc d'Aumale:
Thiers causait dans un petit salon qui faisait suite au grand salon plein de monde de l'hôtel de France. Il était seul avec le général Ducrot, les portes ouvertes, et parais-
(1) Par arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 5 juin 1871, rendu sur le rapport du ministre de la Guerre, est nommé dans l'ordre national de la Légion d'Honneur : Ëstancelin, général de l'armée auxiliaire.
sait très nerveux. Familier avec lui, je m'approche ; il me serre la main froidement, contrairement à ses habitudes : Ducrot partait.
— Je vais demain à Biarritz; vous n'avez rien à faire dire aux princes.
— Que diable sont-ils venus faire ici ? Nous n'avons pas besoin d'eux.
(C'était tout à fait mon avis.)
— Vous avez raison, mais enfin ils sont venus. Que faut-il qu'ils fassent ?
— Qu'ils s'en aillent le plus tôt possible !
— Où?... A Chantilly?
— Plus loin, s'ils veulent.
Nous nous séparons sur ces mots. Il tomba alors sur M. de la Germonière député, qui, à voix basse, lui fait part du projet de porter le duc de Nemours dans la Manche et lui demande son avis. Alors, pâle, les lèvres crispées, au milieu de la porte ouverte communiquant au grand salon, il s'écrie, de façon à être entendu de toute la nombreuse assistance :
— Et qu'on le sache bien ici ! Je ne suis pas le commis des prétendants !
Le lendemain matin, je partais pour Biarritz où je trouvais les traces de l'orage laissées par Ducrot (i).
J'eus à Biarritz le lendemain de la visite de Ducrot une scène terrible. J'étais venu de Bordeaux lui apportant (au duc d'Aumale) l'invitation de M. Thiers de s'éloigner au plus vite et lui rapportant ces mots de M. Thiers, dits la veille à haute voix dans son salon. Voici en résumé, mais presque textuellement, ma conversation :
— M. Thiers est votre ennemi, cependant ses 27 nominations étaient faites pour le représentant du parti orléaniste. Vous pouvez profiter du mouvement populaire pour refaire i83o. Mais il vous faudrait les qualités que vous n'avez pas, de l'audace d'abord, ensuite des sacrifices d'argent. Donc pour moi, agissant seuls, vous êtes absolu-
(1) Lettre de M. Estancelin du 25 août 1905.
ment impossibles. Alors il faut, bon gré, mal gré, vous unir avec le comte de Chambord.
— Le comte de Chambord avec son drapeau blanc !
— On fait ce que l'on peut. Votre drapeau tricolore, il fallait qu'il fût défendu en 1848 au lieu de f... le camp devant la canaille !
— Mais moi, je n'ai pas f... le camp devant la canaille !
— C'est vrai. Mais vous avez obéi à la lettre de M. Arago, votre professeur de mathématiques, vous ôtant votre commandement et votre épée.
— Je ne voulais pas faire de la guerre civile et j'ai mieux aimé partir.
— Quand on est lieutenant-général et grand-croix à 20 ans, on a des devoirs, conséquence de vos droits, et vous n'y avez pas songé.
Enfin, après une discussion dont le résultat fut un billet écrit de sa main que je remis à Mgr Dupanloup en revenant à Bordeaux, il s'engageait à ne pas faire obstacle au rétablissement de la monarchie légitime (1).
Le duc d'Aumale me pria de l'accompagner à Paris.
J'avais promis d'être le compagnon de voyage de M. Thiers. Pour être agréable au Prince, je me dégageai avec M. Thiers qui ne me l'a pas pardonné (2).
Le duc d'Aumale avait dès lors d'autres visées. Le plan de la politique à suivre lui avait été tracé au château de Sacy où il s'était rendu en revenant de Biarritz. Il y était l'hôte du duc d'Audiffret-Pasquier, qui lui disait en présence de M. Estancelin :
«Ne vous compromettez pas; attendez les événements. M. le comte de Chambord sera impossible, et alors, naturellement, entre une république radicale et une république princière, la France aura à choisir et vous serez tout indiqué, ne vous étant compromis en rien, ne faisant pas obstacle au comte de Chambord, et
(1) Lettre de M. Estancelin du 18 août 1905.
(2) Id. du 25 août 1905.
les républicains, eux, n'ayantrien à vous reprocher (1). » A plusieurs reprises les orléanistes tentèrent de lui confier le pouvoir. Ils le firent sans succès, en octobre 1878 avant la prorogation des pouvoirs du maréchal. Le duc de Broglie lui destinait la présidence du Grand Conseil qu'il avait l'intention d'établir. Il était au fond du cœur foncièrement hostile à toute restauration monarchique qui contrariait ses projets, poussant plus ou moins ouvertement ceux qui ne voulaient pas du comte de Ghambord (2).
Cependant il fallait compter avec la composition de l'Assemblée. Il s'y trouvait un grand nombre de royalistes, crédules, mais fidèles, qui refusaient de voter sans garanties des mesures auxquelles les princes d'Orléans attachaient la plus grande importance : l'abrogation des lois d'exil, la validation de l'élection du duc d'Aumale et du prince de Joinville, et surtout la mesure si grave de la restitution des biens de la famille d'Orléans qui avaient été réunis au domaine en i852. Avant d'y consentir, les députés légitimistes demandaient que le comte de Paris fît une visite au comte de Ghambord. Les princes atermoyaient sous tous les prétextes, demandant le vote préalable des lois qu'ils désiraient.
Une réunion parlementaire se forma à Versailles pour diriger cette négociation. Elle se réunissait chez M. de Gorcelle. On annonçait qu'elle était composée de six légitimistes et de six orléanistes. Au nombre des légitimistes ayant mission de tenir tête aux exigences orléanistes figuraient .M. de Rességuier, M. de Lacombe, M. de Cumont : — les doublures de M. de Falloux ! Ce qui suivit est à peine croyable. S'il était une question délicate et grave, qui
(1) Messager Eudois du 22 juin 1905.
(2) Lettres de M. Estancelin des 2 juillet et 20 août 1905.
FUSION DE l873 217
devait être abordée avec une extrême circonspection, c'était bien la question du drapeau. C'était cette question qu'avaient mise en avant les princes d'Orléans pour motiver la rupture de 1857. En vain le comte de Chambord avait il répondu : « Ce n'est pas loin de la France et sans la France que l'on peut disposer d'elle. » Les descendants du roi de i83o avaient tenu à faire éclat de leur désaccord.
En avril 1871, ils obtinrent du marquis de la Ferté, représentant du comte de Chambord à Paris, un écrit contenant, avec tout un programme de gouvernement, l'acceptation du drapeau tricolore, et M. de la Ferté crut pouvoir se dispenser d'en rendre compte au prince qu'il avait ainsi compromis.
On préparait l'opinion par des récits dont la fausseté ne devait pas tarder à être démontrée. Chaque jour amenait une invention nouvelle. Le duc de Lévis aurait dit que le Roi prendrait la cocarde du premier régiment français qui le saluerait à la frontière. Le comte de la Ferronnays lui aurait fait préparer un uniforme dont le chapeau portait une cocarde tricolore (1).
(1) Mémoires d'un royaliste, par le comte de Falloux, pp. 57 et 58.
Tous ces récits sont autant de fables. A l'apparition des Mémoires de M. de Falloux, Mme de la Ferronnays a dû les démentir par une lettre des plus catégoriques :
Paris, 26 février 1888.
Je regrette, Monsieur, de me voir obligée d'opposer un démenti formel à un fait énoncé dans les Mémoires de M. de Falloux.
Au mois d'août 1848, M. de la Ferronnays, mon mari, fut effectivement chargé par M. le comte de Chambord de lui faire faire à Paris deux costumes, l'un de prince français et l'autre de lieutenant-général. Sur la demande de mon mari, M. de la Roche-Aymon, mon beau-frère, prit le soin de faire exécuter cet ordre.
Les uniformes, que personne ne vit avant leur départ pour l'Autriche, furent apportés directement de chez le tailleur à l'hôtel de mon père, où nous demeurions, mon mari et moi. Nous les déposâmes nous:mèmes dans les caisses qui devaient être emportées à Frohsdorf par mon mari.
Aucune cocarde ne figurait au chapeau.
M. de la Ferronnays était trop respectueux des volontés du
De pareils procédés ne pouvaient aboutir qu'à un éclat qui en était le résultat nécessaire, attendu, et habilement préparé d'avance.
La loi du 8 juin 1871 abrogea les lois d'exil de i832.
Le comte de Ghambord arriva à Paris le dimanche 2 juillet pour revoir, pendant un rapide séjour, la France dont il avait été tenu éloigné pendant plus de quarante ans.
Il visita Notre-Dame, les ruines des Tuileries et du pavillon de Marsan où il était né, cherchant avec une émotion profonde, au milieu des débris du palais saccagé, les derniers vestiges auxquels se rattachaient les souvenirs de sa première enfance, puis il partit pour Ghambord où il résida trois jours.
Pendant ce voyage, une grave communication lui fut faite. Les royalistes avaient fait les premiers ce que réclamaient les orléanistes. Ils avaient voté l'abrogation des lois d'exil et la validation de l'élection des princes. Mais la loi restituant aux princes d'Orléans leurs biens confisqués n'était pas votée : elle soulevait les plus graves objections. Pour obtenir les suffrages des légitimistes, il fallait donner une
prince auquel il avait consacré sa vie pour prendre l'initiative d'une décision qui appartenait au Roi seul.
Veuillez, Monsieur, agréer l'expression de mes sentiments distingués.
Gibert,
Comtesse Fernand de la Ferronnays.
M. de Mazade l'a dit avec raison : « On ne peut pas toujours se fiera la fidélité des souvenirs de M. de Fallouxdans le détaildes faits. Il écrivait souvent un peu à la légère, au hasard de la mémoire... Autant de mots, autant d'inexactitudes. » M. de Mazade aurait pu ajouter que M. de Falïoux, écrivant l'histoire de la politique contemporaine, excellait à l'altérer au gré de ses rancunes.
apparente satisfaction à leurs réclamations qui devenaient pressantes. En arrivant à Paris, le comte de Chambord reçut à la fois la communication de l'engagement pris par le marquis de la Ferté et une demande du comte de Paris d'être reçu par lui.
Accueillir cette démarche dans les conditions où elle était faite, c'était ratifier l'engagement pris sans son aveu ou s'exposer à un reproche de déloyauté. C'est ce qu'il répondit à MM. de Maillé, de la Rochefoucault et de Gontaut-Biron lors de la démarche qu'ils firent près de lui à Chambord :
J'ai été prévenu, il y a peu de jours seulement, que mes amis s'étaient engagés sur la question du drapeau. Je suis donc obligé de dire mon sentiment sur cette question. Je ne veux pas que mes cousins aient à me reprocher de ne les avoir pas instruits avant de me voir.
Contraint de s'expliquer, il le fit avec la netteté et la franchise qui ont tant de fois déconcerté les intrigues orléanistes.
Le comte de Paris reçut une note, rédigée à la troisième personne comme l'avait été sa demande d'audience. Elle, était ainsi conçue :
Noie à communiquer à M. le comte de Paris.
M. le comte de Chambord a été heureux d'entendre l'expression du désir que M. le comte de Paris a manifesté d'être reçu par lui.
M. le comte de Chambord est en France.
Le moment qu'il avait indiqué lui-même est donc venu de s'expliquer sur certaines questions réservées.
Il espère que rien dans son langage ne sera un obstacle à cette réunion de la maison de Bourbon qui a toujours été son vœu le plus cher.
La^loyauté veut néanmoins que les princes, ses cousins, soient prévenus, et M. le comte de Chambord croit devoir
demander à M. le comte de Paris de différer sa visite jusqu'au jour bien prochain où il aura fait connaître à la France sa pensée tout entière.
Il aurait désiré recevoir la visite de son cousin à Chambord, mais il croit convenable de ne pas y prolonger en ce moment son séjour.
En quittant Ghambord, il prendra la route de Bruges où il demeurera du 8 au 16 juillet.
Blois, 2 juillet 1871.
Le comte de Chambord avait reçu le même jour la visite de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, qui avait pris part récemment, avec les chefs du parti orléaniste, notamment avec le duc de Broglie, à la lutte contre la promulgation du dogme de l'infaillibilité. Ne trouvant pas l'intervention du prélat suffisamment justifiée, le comte de Chambord avait évité de traiter avec lui la question politique.
Ce qui rendait nécessaire à ses yeux une explication catégorique, c'était l'engagement pris en son nom et à son insu par le marquis de la Ferté. La loyauté ! telle était bien la règle maîtresse à laquelle il a subordonné tous les actes de sa vie. Les orléanistes, incapables de le comprendre, Font accusé d'une obstination aveugle. Rien n'était moins exact.
Très sobre, très réservé sur la question du drapeau dans ses conversations, quand il la traitait il le faisait avec une grande élévation de pensée :
Les périls qui menacent la France, disait-il, sont extrêmes, à l'intérieur et à l'extérieur. Mon avènement en lui apportant la stabilité du principe monarchique et en replaçant sa diplomatie à l'étranger sur un pied d'égalité peut aggraver le risque d'une nouvelle guerre avec la Prusse.
Je ne suis pas comme M. Thiers rompu aux négociations du régime parlementaire ; je ne puis pas m'abaisser
aux combinaisons qui assurent une majorité. — Si la guerre éclate, je ne pourrais pas, comme le maréchal de Mac-Mahon, prendre moi-même le commandement de mes armées et partager leurs périls.
Dans une situation aussi grave, je n'apporte à la France que la force de mon principe. Pour que cette force ait quelque efficacité, il faut qu'elle le laisse intact entre mes mains, il faut qu'une union étroite existe entre elle et moi. Si elle me marchande les conditions que je sens être essentielles pour ma dignité et pour mon honneur, c'est que cette union n'existe pas réellement. Dans ce cas, mon heure n'est pas venue.
La question du drapeau, posée en dehors de lui et malgré lui, ne pouvait plus être passée sous silence. Il l'aborda dans le manifeste de Ghambord avec une sincérité et une noblesse auxquelles les ennemis de la monarchie ont eux-mêmes rendu hommage :
On a parlé de conditions que je ne dois pas subir, dit-il. Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul sacrifice que je ne puisse faire, c'est celui de mon honneur.
Je suis et j»e veux être de mon temps ; je rends un sincère hommage à toutes ses grandeurs, et, quelle que fût la couleur du drapeau sous lequel marchaient nos soldats, j'ai admiré leur héroïsme et rendu grâce à Dieu de tout ce que leur bravoure ajoutait au trésor des gloires de la France.
Entre vous et moi il ne doit subsister ni malentendu ni arrière-pensée.
Non, je ne laisserai pas, parce que l'ignorance et la crédulité auront parlé de privilèges, d'absolutisme et d'intolé-. rance, — que sais-je encore? — de dîme, de droits féodaux, fantômes que la plus odieuse mauvaise foi essaie de ressusciter à vos yeux, je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc.
C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale, c'est avec
lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et cette Lorraine dont la fidélité sera la consolation de nos malheurs.
Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi mon aïeul, mourant en exil; il a toujours été pour moi inséparable de la patrie absente ; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe.
Les orléanistes avaient leprétexte qu'ils cherchaient. Désormais, pour couper court à toute tentative de fusion et pour l'empêcher d'aboutir, il devait leur suffire de soulever la question du drapeau. Ils simulèrent A l'indignation la plus vive, mais la joie du triomphe éclatait dans leurs invectives et dans leurs outrages. Ils s'attachèrent à répandre le bruit que le comte de Chambord avait refusé de recevoir son cousin, se gardant bien de dire qu'il l'attendait à Bruges où le comte de Paris ne se rendit pas.
Le comte de Chambord séjourna ouvertement en Belgique pendant une dizaine de jours. Il fut reçu à Laëken par le roi et la reine des Belges, qui lui rendirent les honneurs dus aux souverains voyageant incognito.
V Le comte de Paris persista à s'abstenir.
Dès lors, les orléanistes ne manquèrent aucune occasion de diviser les royalistes en opposant drapeau à drapeau.
Une note, signifiant cette nouvelle rupture, fut publiée dans les journaux:
u Les inspirations personnelles de M. le comte de Chambord lui appartiennent.
« De quelque manière qu'on les juge on ne leur
contestera pas un caractère de sincérité allant jusqu'au sacrifice et qui inspire le respect. ^
« Après comme avant ce grave document, les hommes attachés au principe de la monarchie héréditaire et représentative, parce qu'ils y voient une garantie de salut pour le pays, restent dévoués aux intérêts de la France et à ses lihertés. Pleins de déférence pour ses volontés, ils ne se séparent pas du drapeau qu'elle s'est donné, drapeau illustré par le courage de ses soldats, et qui est devenu, par opposition à l'étendard sanglant de l'anarchie, le drapeau de r l'ordre social. » ^
C'était le désaveu du manifeste royal. Il fut le point de départ d'une campagne d'abdication que m'annonçait dans une lettre bien intéressante, datée de Versailles le 11 juillet 1871, le comte Bernard d'Harcourt, récemment élu député du Loiret. M. Bernard d'Harcourt, proche parent de la maréchale de Mac- Mahon, frère du futur secrétaire général de la Présidence, était l'ami intime des princes d'Orléans :
Mon élection, m'écrivait-il, a été très bonne, non pas tant par le chiffre de la majorité (4.000 voix seulement) que par les circonstances dont elle a été accompagnée ; grâce aux attaques maladroites et malhonnêtes de mon adversaire, j'ai su pour moi tous les honnêtes gens, et lui a eu tous ceux qui ne le sont pas. De plus, on a fait jouer à mon intention tous les vieux airs de dîme, de billets de confession et de droits du seigneur. Mon élection y a puisé un caractère nettement monarchique que je n'aurais pas osé lui donner moi-même, mais que je ne regrette pas. Mes préférences monarchiques ne vont cependant pas jusqu'au drapeau blanc et je pense que le manifeste d'avant-hier va nous jeter plus avant dans les bras de la république. Je sais bien que le parti légitimiste Ta renié clans une protestation très bien faite, mais le sacrifice dont il parle ne semble pas être du goût de tout le monde. Le comte de Chambord
regarde le droit monarchique comme un patrimoine du pays dont la garde lui est confiée ; il ne l'abandonnera pas plus que le pape, son chef d'école, n'a abandonné ses droits sur le patrimoine de Saint-Pierre. Les gens honnêtes de son parti feront tout au monde pour obtenir son abdication, mais il n'y a aucune chance pour qu'ils l'obtiennent. Il n'y a donc à la question monarchique qu'une seule solution, et le prince a 5o ans. Jl ne nous reste donc que la République, car le parti légitimiste n'est pas assez complètement converti pour rendre possible une monarchie orléaniste ; tout ce qu'on peut demander, c'est que cette république garde le plus longtemps possible un caractère provisoire.
Cette campagne d'abdication prit un caractère d'extrême gravité lorsque le duc d'Aumale et le prince de Joinville, élus députés au mois de février rSyi, se déterminèrent à venir siéger à l'Assemblée.
Lors de la validation de leur élection ils avaient promis de s'en abstenir. Leur engagement était consigné dans le procès-verbal d'une des commissions de l'Assemblée :
« Séance du 8 juin 1871 .
« M. Pasquier rend compte de la visite qu'il a faite aux princes. Ils ont dit qu'ils étaient prêts à tous les sacrifices qui n'engageaient pas leur dignité. Les bases acceptées ont été celles-ci : abrogation (des lois d'exil), validation, engagement de ne pas siéger, et promesse de n'introduire aucune nouvelle candidature, ni pour eux, ni pour aucun membre de leur famille.
« La convention a été rapportée à M. le chef du pouvoir exécutif qui a exprimé l'intention d'annoncer à l'Assemblée cet engagement par une allusion trans parente. »
Au mois de décembre 1871, après de longues négo-| ciations, M. Thiers consentit à relever les princes del leur engagement. Mais le parti légitimiste était fort!
inquiet et irrité de cette résolution. Sous toutes les formes, dans la presse, dans les réunions parlementaires, dans les couloirs de l'Assemblée, le duc d'Aumale était présenté comme le futur chef de la droite. En même temps les journaux orléanistes ne gardaient plus aucune mesure, proposant de transférer sur la tête du comte de Paris le droit royal, qui reposait sur celle du comte de Chambord.
L'Union dut répondre à Pun d'eux :
« S'il n'a pas été désavoué par ceux qu'il croit servir, nous avons la certitude qu'il le sera par les événements. » Union du 3o novembre 1871.
La question de l'engagement pris par les princes de ne pas siéger fut soumise à l'Assemblée le 18 décembre 1871. Toute la presse royaliste soutenait que leur place n'était pas dans une assemblée politique où ils pouvaient être amenés à prononcer des paroles, à émettre des votes en contradiction avec leurs devoirs de princes. L'événement n'a que trop prouvé combien cette crainte était fondée.
On était alors dans la pratique la plus raffinée du régime parlementaire. Aucune résolution ne fut prise ; tout le débat porta sur les nuances de rédaction des ordres du jour.
Les orléanistes, par l'organe de M. Desjardins, proposaient un ordre du jour qui leur eût donné pleine satisfaction :
« L'Assemblée,
Considérant que la validation par l'Assemblée des élections de TOise et de la Haute-Marne a investi tous les élus de ces départements de la plénitude de leurs droits, — passe à l'ordre du jour. »
Les légitimités refusèrent de s'y rallier, et les orléanistes ne purent réunir que a84 voix sur 636 vo-
tants. En désespoir de cause, ils acceptèrent Tordre du jour, assez dédaigneux, de M. Fresneau :
« L'Assemblée, considérant qu'elle n'a ni responsabilité à prendre, ni avis à donner, pour les engagements auxquels elle n'a pas participé, — passe à l'ordre du jour. »
Les journaux racontèrent que le comte de Paris avait dit en apprenant ce vote :
C'est entrer par la petite porte, mais elle s'agrandira.
Cette prévision ne s'est pas réalisée. La présence des princes à l'Assemblée n'a pas servi la cause de la monarchie, et elle n'a rien ajouté à leur influence et à leur prestige. Le vicomte de Meaux a reconnu dans ses Souvenirs politiques (1) qu'ils se sentaient mal à Taise, tenaient peu de place, qu'à la longue leur isolement au milieu clés groupes divers faisait peine à voir.
M. de Falloux prenait part à la campagne d'abdication avec toute Tâpreté de ses déceptions et de ses rancunes. En Anjou, il colportait la note adressée par le comte de Chambord au comte de Paris en juillet 1871, et supprimant la dernière partie qui donnait au comte de Paris rendez-vous à Bruges, il cherchait à soulever l'opinion contre le prince qui avait, disait-il, refusé de recevoir son cousin. M. de Monti dut envoyer le texte vrai de la note ainsi tronquée, et dans une réunion contradictoire tenue à Angers, M. de Falloux fut confondu (2). Il ne se tint pas pour
(2) Cette communication du comte de Chambord a été en 1894, de la part de Mgr d'Hulst, l'objet d'une altération plus grave encore
battu. Il provoqua chez le vicomte de Meaux une réunion parlementaire où il tint un langage qui ajouta à la légitime inquiétude et à l'irritation des royalistes restés fidèles.
Une lettre très catégorique du comte de Chambord avait été communiquée aux journaux :
Nul n'a le droit d'ignorer mes sentiments, y étail-il dit, au point de me proposer d'abdiquer mon devoir, et personne, — tenez-le pour certain, — n'osera me faire cette injure.
M. de Falloux tint à lui prouver le contraire :
« M. le comte de Chambord, dit-il, n'est que le dépo sitaire et l'usufruitier d'un principe ; il l'a reçu de ses ancêtres, il le doit à ses héritiers... Aujourd'hui nous ne sommes pas encore sortis de la convalescence, et nous ne devons brusquer aucune transition.
« Cette convalescence, cette transition, deux hommes semblent, par le cours des événements, appelés à la représenter: M. le duc d'Aumale et M. Thiers.
« M. Thiers !... J'avais espéré qu'il se dévouerait à la pacification intérieure comme à la pacification extérieure. Il ne l'a pas assez voulu, ou du moins il ne l'a pas assez fortement tenté, et je ne puis me consoler, moi l'ami ancien et fidèle de sa vraie
dans son écrit intitulé : Une âme royale et chrétienne. On a vu plus haut le texte exact de cette note rédigée à la troisième personne. Mgr d'Hulst l'a transformée en une lettre dont il donne le texte entre guillemets :
« Mon cher cousin, je suis bien touché de votre démarche, et il me tarde de vous serrer dans mes bras. Mais la délicatesse et la loyauté m'obligent à vous prier d'attendre que je me sois expliqué avec le pays sur les questions réservées. »
Ce document, tel que l'a cité Mgr d'Hulst, est entièrement apocryphe. Personne cependant ne pouvait mieux que lui reproduire exactement un écrit resté en la possession du comte de Paris, et ses lecteurs n'ont pas dû douter de la parfaite exactitude du texte qu'il publiait. Les lettres du comte de Chambord au comte de Paris ont été trop rares pour qu'il soit permis d'en modifier les termes ou d'en faire une rédaction de pure fantaisie.
gloire, qu'il ait préféré le premier rang au premier rôle, et que, pouvant être le sauveur de son pays, il paraisse se contenter aujourd'hui delà présidence d'une république équivoque ». « ... Vous avez tout à prévoir: une attaque de la démagogie, une surprise du césarisme ; vous avez enfin et nous avons tous à prévoir cette intervention foudroyante de la Providence qu'on appelle la mort.
« Dans ces diverses hypothèses que ferez-vous? C'est ici qu'apparaît le rôle possible du duc d'Aumale... »
Le duc d'Aumale se prêtait-il à l'usage qui était fait ainsi de son nom? Il devint bientôt impossible d'en douter. Sur les conseils du général Ducrot qui jugeait dangereuse l'immixtion des chefs de l'armée dans la politique, il avait signé une lettre de démission. Tout à coup il se ravisa et il ne permit pas que cette lettre fût déposée. Sur les entrefaites, le comte de Ghambord s'était rendu à Anvers. Le duc d'Aumale chargea le général Ducrot de lui demander s'il désapprouverait son acceptation du rôle que M. de Falloux avait proposé pour lui. Comme il était facile de le prévoir, la réponse fut défavorable et des plus nettes.
Un prince ne doit servir que son roi.
— Mon roi ! s'écria le duc d'Aumale quand le général lui rendit compte de sa mission : il faudrait avant tout que je l'eusse reconnu comme tel.
— S'il en est ainsi, Monseigneur, répliqua le général Ducrot, pourquoi m'avez-vous envoyé à Anvers ?
L'Union avait accueilli par une protestation le discours de M. de Falloux. Mais ces menées prirent un tel caractère que le comte de Ghambord dut intervenir lui-même. Il le fît par un manifeste daté d'Anvers le 23 février 1872:
On s'étonne, dit-il, de m'avoir vu m'éloigner de Chambord, alors qu'il m'eût été si doux d'y prolonger mon séjour, et Ton attribue ma résolution à une secrète pensée d'abdication.
Je plains ceux qui ne m'ont pas compris, mais toutes les espérances basées sur l'oubli de mes devoirs seront vaines.
Je n'abdiquerai jamais.
Je l'ai répété souvent, je suis prêt à tous les sacrifices compatibles avec l'honneur, à toutes les concessions qui ne seraient pas des actes de faiblesse.
Dieu m'en est témoin ; je n'ai qu'une passion au cœur : le bonheur de la France ; je n'ai qu'une ambition : avoir ma part dans l'œuvre de reconstitution qui ne peut être l'œuvre exclusive d'un parti, mais qui réclame le loyal concours de tous les dévouements.
Malgré les tendances républicaines de M. Thiers, les orléanistes disposaient alors presque exclusivement des ministères, de la préfecture de police, de toutes les ressources de l'Administration. Tout fut mis en œuvre pour éloigner de la France le comte de Chambord, le décourager, lui imposer silence. A Anvers les libéraux belges, guidés par Armand Peltzer, se livrèrent à des manifestations injurieuses et bruyantes qui abrégèrent son séjour. En France, il n'était pas possible d'obtenir de l'Assemblée, comme des Chambres complaisantes de Louis-Philippe, un vote de flétrissure contre les légitimistes qui étaient allés le saluer. Mais à leur retour ils furent accueillis, notamment à Lille, par de graves violences matérielles. La police laissa faire et le gouvernement usa de toute son influence pour étouffer les poursuites dirigées contre les auteurs de ces scènes de sauvagerie qui restèrent impunies.
On parvint à déterminer le duc d'Aumale à payer
de sa personne. Le 28 mai 1872, il monta à la tribune de l'Assemblée nationale et, à propos de la loi sur le recrutement de l'armée, il fît dans une phrase éloquente, patriotique, une apologie du drapeau chéri.
Personne ne s'y trompa. C'était une adhésion publique à la politique qui se servait de son nom. Pour M. Estancelin, mieux que personne en situation de connaître les'sentiments des princes d'Orléans, « le duc d'Aumale rêvait une république athénienne dont il aurait été le Médicis, et qu'il traduisait un jour par ces mots, qui dévoilaient toutes ses espérances secrètes :
« Entre une République radicale et une République princière, la France aura à choisir (1). »
Le comte de Chambord ne céda pas : la campagne d'abdication échoua misérablement. Faire la monarchie sans lui n'était pas possible : les orléanistes ne disposaient pas dans l'Assemblée d'une majorité leur permettant d'exécuter le plan de M. de Falloux et de couvrir du nom du duc d'Aumale quelque expédient provisoire. Ce prince, d'ailleurs, d'un caractère hésitant et indécis, refusait de s'engager et de compromettre dans une aventure les avantages de sa haute situation et de sa grande fortune. Le duc Decazes, qui a été un des plus dangereux meneurs des intrigues orléanistes, insista en vain auprès de lui :
Je n'accepterai pas la présidence, lui aurait répondu le duc d'Aumale. Si je l'acceptais, vous vous tromperiez fort en comptant sur moi pour servir de marche-pied à la monarchie.
(1) Article de M. Estancelin dans le Messager Eudois du 18 juin
On prétend que le duc Decazes aurait répliqué :
— Ah ! Monseigneur, vous avez trois millions de revenus. Vous ne parleriez pas ainsi si vous aviez trois millions de dettes.
Peu après se produisit le procès du maréchal Bazaine, où aucune des garanties normales d'équité et d'impartialité ne furent assurées à l'accusé. Sa condamnation était tellement décidée d'avance, que le duc d'Aumale avait rédigé avant les débats oraux la lettre de recours en grâce du conseil de guerre. Les orléanistes se débarrassaient ainsi des bonapartistes qu'ils redoutaient ; ils allaient se débarrasser de même, par des moyens non moins déloyaux, du comte de Chambord et de ses adhérents.
Les circonstances étaient devenues très graves. Le maréchal de Mac-Mahonvenaitderemplacer M. Thiers. Il avait été porté au pouvoir par une majorité peu considérable, perdant des sièges à chaque élection partielle.
Il fallait prendre un parti et donner une direction à la politique de cette majorité sous peine de la voir se désagréger. Les chefs orléanistes crurent faire un coup de maître en maintenant le comte de Ghambord à l'écart tout en le rendant responsable vis-à-vis de l'opinion de l'échec d'une restauration.
Conserver le gouvernement de fait en lui donnant tous les torts et en le montrant comme l'unique obstacle devait assurer, le jour de sa mort, le triomphe de la monarchie orléaniste.
Le premier acte de cette comédie savamment orga-
nisée fut la visite du comte de Paris à Frohsdorf le 5 août 1873. Il n'avait pas essayé d*y porter de conditions, sachant à merveille qu'elles n'auraient pas été acceptées. C'était en apparence une soumission pure et simple, mais non sans arrière-pensées.
A l'heure où cette démarche s'accomplissait en Autriche, le duc Decazes, « ami particulier du comte de Paris et du duc d'Aumale (1) », était resté à Paris. Pour des raisons d'ordre privé, le maréchal avait refusé de le comprendre dans la liste de son premier ministère. Il n'en était pas moins un des personnages les plus importants de la politique du-jour. Il reçut immédiatement de Vienne, en même temps que le maréchal, un récit de l'entrevue que lui avait adressé le comte Bernard d'Harcourt, député du Loiret.
Le comte de Paris avait dit à M. de Vanssay qu'il était venu seul. Le fait n'était pas exact, ou le prince avait été bien rapidement rejoint, car M. Hanotaux reproduit, d'après une communication de M. d'Haussonville, une lettre adressée à ce dernier par M. d'Harcourt :
« Le comte de Chambord, dit-il, avait-il reçu adhésion pleine et entière du comte de Paris ? Une lettre écrite immédiatement à M. le vicomte d'Haussonville par M. le comte Bernard d'Harcourt, député, qui accompagnait le comte de Paris, nous renseigne à ce sujet : « Mon cher ami, le comte de Paris vient d'arriver de Frohsdorf, où il a passé quatre heures ce matin. Il est satisfait de sa visite ; la réception a été cordiale ; aucune allusion n'a été faite ni aux récriminations contre le passé, ni aux questions brûlantes. En politique on s'en est tenu aux généralités. J'ai
(1) Hanotaux, II, 315.
écrit une longue lettre à Decazes et le comte de Paris lui-même a envoyé un rapport à son frère. Fais-toi montrer ces lettres à ton prochain voyage à Paris et tâche de voir aussi les deux notes écrites : l'une apportée par M. de Vanssay au nom du comte de Chambord, contenant les mots : reprendre son rang dans la famille] l'autre, envoyée par le comte de- Paris et écrite de sa main, ne contenant plus ces mots, mais une affirmation des droits de la France de choisir son gouvernement. C'est une bonne chose que ce soit fait ; j'en suis bien content comme tu le seras toimême (1). »
M. d'Haussonville n'a communiqué à son confrère de l'Académie ni la seconde lettre du comte Bernard d'Harcourt au duc Decazes, ni la réponse de ce dernier. Il les connaît bien cependant, car elles lui ont coûté cher. Elles renferment un exposé complet de la politique et des espérances des orléanistes. Le comte Bernard d'Harcourt exprimait la crainte que la politique eût été engagée.
« Les journaux ont fait ce qu'ils devaient faire, mêlant le vrai au faux, répondait le 7 août le duc Decazes au compagnon du comte de Paris... Tout tourne au profit de notre prince... Si l'on ne s'entend pas, avec ou sans les chevau-légers, la prorogation des pouvoirs sera votée. »
C'était le même plan que le duc de Broglie exposait à M. de Falloux pendant que M. Chesnelong était à Salzbourg, lui parlant d'une combinaison qui « serait un pouvoir temporaire, mais d'une assez longue durée
(1) J'ai eu connaissance de ces lettres par une communication de M. Lucien Brun. Ses fils peuvent en affirmer l'authenticité. Elles sont en contradiction manifeste avec cette appréciation du vicomte de Meaux : « Decazes, lié avec les princes d'Orléans, avait été l'un des premiers et les plus résolus à tenter la restauration monarchique, mais, la partie perdue, il voulait en jouer une autre... » (Souvenirs politiques, p. 221.)
pour pacifier et relever le pays, confié au maréchal, ou à tout autre personnage d'une valeur équivalente (ï). »
« Le personnage d'une valeur équivalente » était alors, dans la pensée des orléanistes, d'abord le duc d'Aumale et à son défaut le prince de Joinville à qui la lieutenance générale fut proposée. Cette révélation, faite par le marquis de Dreux-Brézé^) a soulevé de grandes colères, mais on a en vain essayé de la démentir. M. de Dreux-Brézé a, dans un écrit complémentaire, citant les passages des lettres qu'il recevait de Frohsdorf, démontré que le projet de prorogation des pouvoirs du maréchal était bien antérieur à la fameuse lettre du comte de Chambord qui, d'après les orléanistes, aurait seule causé l'échec des tentatives de restauration (3).
Un souvenir personnel me permet de confirmer l'affirmation du marquis de Dreux-Brézé.
' J'étais de passage à Paris le 26 septembre 187.3 et j'avais été invité à déjeuner à la préfecture de Versailles, alors résidence du Maréchal-président. Après le déjeuner, le maréchal m'emmena dans son cabinet et me demanda ce que je pensais de la situation politique. Voici le texte d'une note que j'ai prise au sortir de cet entretien et que j'ai conservée depuis lors sans aucun changement:
Je demandai à M. le maréchal la permission de m'expliquer très librement sur la prorogation. Je la crois un expédient déplorable parce que ce serait une impasse sans issue. Les élections seront chaque jour plus hostiles. Il faudra dissoudre la Chambre, puis en élire une autre, la dissoudre encore. Que ferait le Président prorogé en présence
(1) Mémoires d'un royaliste, t. II, p. 568.
(2) Noies et Souvenirs pour servir à l'histoire du parti royaliste.
(3) Notes et Souvenirs, réponses et pièces justificatives.
de ces manifestations répétées de l'opinion ? Il finirait par se retirer, après avoir été harcelé, déchiré par les partis. Il perdrait chaque jour de son influence et de son prestige, et il se trouverait avoir présidé à la décomposition de la France. Je rappelai à M. le maréchal ses souvenirs d'Algérie, ies luttes, les trahisons, les déboires des dernières années, et je lui dis que mon profond attachement pour lui redoutait par-dessus tout le retour de pareilles épreuves.
Pour que je me fusse permis de parler en ces termes au maréchal de Mac-Malion de la prorogation de ses pouvoirs, il fallait que la question fût posée. Il ne me répondit pas ; je crus qu'il pensait comme moi ; je me trompais.
Un pouvoir provisoire dont ils resteraient les maîtres jusqu'à la mort du comte de Chambord était dès lors le but à peine dissimulé de la politique des orléanistes. Ils avaientamené le maréchal à en accepter l'éventualité à laquelle il ne répugnait pas. Quatre ans plus tard, après le cruel échec du 16 mai, faisant allusion à l'entretien qui vient d'être rappelé, il dit à M. Pouyer-Quertier, au sujet de son conseiller, si mal écouté, du 26 septembre 1873 : « Je n'ai eu avec lui qu'un seul désaccord : c'était lui qui avait raison. »
M. Hanotaux fait remarquer d'ailleurs que, dès le 29 juillet, dans une réunion préliminaire tenue chez le marquis de Dampierre, l'expédient de la prorogation éventuelle des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon avait été mis sur le tapis (1). La prorogation était annoncée de la manière la plus formelle dans la lettre écrite le 7 août 1873 par le duc Decazes au comte Bernard d'Harcourt.
Ces menées n'étaient d'ailleurs un mystère pour personne. Le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne à Paris, écrivait le 8 juin 1873 à l'empereur Guil-
(1) Noies et Souvenirs, t. II, p. 119.