OBTIENNE SON APPROBATION ET SOIT CONFORME A SES VUES
Paroles bien graves de la part d'un prince qui n'a pas cessé de prétendre, ouvertement ou avec dissimulation, à la couronne de France et à qui devaient être confiées, pendant dix-huit ans, les destinées d'un grand pays.
Le 28 juillet 1804, Louis-Philippe écrivait encore à l'évêque anglican de Landoff:
Mon cher Evêque,
Je sens encore plus fortement qu'auparavant (quoique ce soit à peine possible) le bonheur de la protection généreuse et de l'appui qui nous ont été accordés par votre pays magnanime: j'ai quitté mon pays natal de si bonne heure que je n'ai pas beaucoup les habitudes d'un Fran-
(1) Ce duc de Portland, ancien vice-roi d'Irlande, secrétaire d'État pour l'Intérieur en 1794, président du Conseil privé en 1801, mort en 1809, était le grand-père du cinquième duc de Portland, dont la succession vient de donner lieu, en Angleterre, à un procès retentissant.
FUSION DE l800 25
çais, et je puis dire avec une sincérité parfaite que je suis attaché à l'Angleterre, non seulement par reconnaissance, mais aussi par inclination et par habitude. C'est dans la sincérité de mon cœur que je le dis : Puissé-je ne jamaio quitter cette terre hospitalière ! (May I never leave that hospitable land /)
Mais ce n'est pas seulement à cause de mes propres sentiments que je m'intéresse si fort au bien-être, à la prospérité et aux succès de l'Angleterre c'est aussi comme homme. La sûreté de l'Europe, celle du monde entier, le bonheur futur et l'indépendance du reste du genre humain dépendent de la conservation et de l'indépendance de l'Angleterre ; et cela est la noble cause de la rage de Buonaparte et de celle de sa bande (his gang) contre vous. Puissiez-vous confondre ses plans pervers : maintenir ce pays dans sa position actuelle, glorieuse et heureuse, est le souhait sincère de mon cœur et de mes plus ferventes prières.
L'ancien général de division de l'armée de Dumouriez s'abaissait jusqu'à adresser au gouvernement anglais des rapports qui avaient le caractère de véritables actes d'espionnage. Il lui écrivait en 1807 :
Les sept îles sont bloquées et très courtes de vivres ; elles sont impatientes de secouer le joug français. Il importe à l'Angleterre d'arracher ces îles à la France ; elle y trouvera plus de six mille hommes de garnison, dont deux mille Italiens et quatorze cents Albanais et Épirotes qui feraient, sur-le-champ, de très bons soldats contre les Français. Si l'Angleterre me croit un personnage convenable pour ces îles, je suis prêt et j'en serai enchanté.
Triste manière pour un prince français de gagner des subsides payés par un gouvernement en guerre avec la France !
A la même époque, la duchesse douairière d'Orléans, mère de Louis-Philippe, s'adressait à la reine
Hortense pour obtenir un secours financier « de la magnanimité de l'Empereur ».
La cour de Nap,les, réfugiée en Sicile, était à ce moment sous Pentière dépendance de l'Angleterre. Marie-Caroline, qui régnait sous le nom de son faible époux, avait déchaîné sur ce malheureux pays toutes les calamités. La scandaleuse faveur du général anglais Acton, arrivé à Naples en 1779, la laveur non moins scandaleuse d'Emma Lyons, devenue lady Hamilton, avaient livré à toutes les fureurs antifrançaises la monarchie des Deux-Siciles (1).
Un an après son arrivée, Louis-Philippe épousa à Palerme la princesse Marie-Amélie, qui était née le 28 avril 1782, à l'époque où Acton disposait en maître absolu de la famille royale et du gouvernement napolitain, et qui avait eu depuis sa naissance le spectacle de la toute-puissance anglaise à la cour de sa mère.
Cette union parut choquante à quelques-uns des plus proches alliés de Louis-Philippe. La sœur de Marie-Antoinette donnant sa fille au fils aîné d'Egalité ! La princesse Louise de Condé écrivit à ce sujet à son père :
« Vous avez bien raison déjuger comme vous le faites ma manière de penser sur la nouvelle de Naples. Je n'oublierai jamais combien ma pauvre Lisette m'amusait à Fribourg et combien je lui trouvais de bon sens quand elle me répétait sans cesse :
(1) Acton, devenu premier ministre du royaume de Naples, était si puissant grâce à la complicité de la reine qu'il signait, au nom du roi et à son insu, les ordres les plus compromettants, notamment celui d'accueillir et de ravitailler la flotte anglaise dans tous les ports du royaume (1798) *.
Lady Hamilton, aidée par Marie-Caroline, prenait dans la poche du roi de Naples une lettre que lui avait adressée le roi d'Espagne, ainsi que le chiffre secret de cette correspondance, et elle communiquait le tout au gouvernement anglais **.
* Emma, lady Hamilton, par Walter-Sichel, p. 208. ** Id., Ibid., p. 184.
FUSION DE l800 27
« Mais, Madame, est-ce qu'on laissera ces trois frères-là se marier ?
« Mais, Madame, il faut les empêcher d'avoir des enfants.
« Mais, Madame, il n'est pas possible qu'on laisse cette race-là se perpétuer ?
« Malheureusement tout le monde ne pense pas aussi bien que la bonne Lisette. » (26 novembre 1809.)
— « Malgré tous les pardons du monde, écrivait un autre jour la princesse Louise de Condé à propos d'un projet de mariage pour le duc d'Enghien, je ne me soucierais pas de ce sang-là. »
Fixé en Sicile par son mariage, Louis-Philippe ne négligea aucune occasion de jouer un rôle personnel attirant sur lui l'attention et pouvant lui faciliter l'accès au trône. Dès 1800, le duc de Bourbon avait constaté que les bruits de projets d'usurpation orléaniste étaient répandus en France. L'acte de soumission à Louis XVIII ne les avait pas fait cesser.
Louis-Philippe obtint du roi des Deux-Siciles d'être envoyé en Espagne pour prendre part à la guerre contre Napoléon.
On pouvait tout espérer dans la situation où se trouvait alors l'Espagne.
Le roi Charles IV, renversé par une révolution militaire à la tête de laquelle était son propre fils, Ferdinand VII, avait abdiqué le 19 mars 1808, puis il avait protesté contre son abdication. Murât, entré en Espagne avec une armée française comme allié, s'était empressé d'occuper Madrid : il visait au trône que Napoléon destinait à son frère Joseph. Charles IV
et Ferdinand Vit, attirés à Bayonne par Napoléon, avaient — le premier en haine de son fils, le second, par contrainte, — cédé, le 8 mai 1808, au tout-puissant empereur des Français leurs droits à la couronned'Espagne. Joseph, proclaméroi d'Espagne, était parti pour Madrid, mais une insurrection formidable avait répondu à ces abdications. La guerre d'Espagne avait éclaté avec sa sauvage fureur. Le général Dupont avait capitulé à Baylen, Joseph avait dû abandonner Madrid au bout de huit jours et se retirer à Vittoria.
Le conseil royal du gouvernement de l'Espagne avait fait publier une loi de l'Etat, déclarant nuls et sans valeur les actes d'abdication de Charles IV, Pacte constitutionnel de Joseph, les traités signés en France par Charles IV, Ferdinand VII et les infants. Ceux-ci, retenus par Napoléon à la suite de l'entrevue de Bayonne, étaient prisonniers en France.
Le trône d'Espagne était de fait vacant : c'était une occasion à saisir. Le roi des Deux-Siciles, héritier éventuel de la couronne d'Espagne, s'était décidé à intervenir par l'envoi de l'un de ses fils que Louis- Philippe, sans attendre l'agrément de Louis XVIII, obtint d'accompagner. Son mariage avec Marie-Amélie n'était pas encore un fait accompli : il eût été imprudent pour lui de ne pas ménager le chef de la maison de Bourbon. Il lui écrivit pour lui faire part de sa résolution.
Palerme, 19 juillet 1808.
Sire,
Il m'est enfin permis de me livrer à l'espérance que j'aurai bientôt l'occasion de signaler mon zèle pour le service de Votre Majesté et mon dévouement à sa personne. Les derniers événements qui ont eu lieu en Espagne, la
FUSION DE l800 21)
captivité des deux rois et des infants, el le soulèvement général de toute la nation contre la tyrannie et les usurpations de Bonaparte viennent de décider le roi des Deux- Siciles à envoyer en Espagne son second fils, le prince Léopold, pour y exercer l'autorité royale en l'absence des princes, ses aînés. Me trouvant en ce moment à la cour de Leurs Majestés siciliennes, je me suis empressé de profiter de cette occasion inattendue pour sortir de la pénible inaction à laquelle nous sommes réduits depuis si longtemps. J'ai sollicité, Sire, la permission d'accompagner en Espagne ce jeune prince que ses qualités personnelles et la noble ardeur dont il est animé rendent digne de la grande entreprise dont il va être chargé. J'ai demandé à être admis à l'honneur de servir dans les armées espagnoles contre Bonaparte et ses satellites, et Leurs Majestés ont daigné me faccorder. Je sens que j'aurais dû préalablement en solliciter l'agrément de Votre Majesté, mais j'ai pensé qu'il ne pouvait être douteux. Je me suis flatté que mon zèle serait mon excuse, et que vous sentiriez, Sire, que je n'aurais pas pu l'attendre sans laisser échapper une de ces occasions uniques qu'en général on cherche inutilement à faire renaître quand on a eu le malheur de les manquer. Nous ne pouvons pas pénétrer les décrets de la Providence et connaître le sort qui nous attend en Espagne ; mais je ne vois qu'une alternative ; ou l'Espagne succombera, ou son triomphe entraînera la chute de Bonaparte. Je ne serai quun militaire espagnol tant que les circonstances ne seront pas de nature à déployer avec avanlage le drapeau de Votre Majesté ; mais nous ne manquerons pas l'occasion, et si, avant que j'aie pu recevoir ses ordres et ses instructions, nous pouvions déterminer l'armée de Murât ou celle de Junot à tourner leurs armes contre l'usurpateur, si nous pouvions franchir les Pyrénées et pénétrer en France, ce ne sera jamais qu'au nom de Votre Majesté, proclamé à la face de l'univers, et de manière que, quel que soit notre sort, on puisse toujours graver sur nos tombes : Ils ont péri pour leur roi et pour délivrer l'Europe de toutes les usurpations dont elle est souillée.
Que Votre Majesté daigne agréer, avee sa bonté ordinaire, l'hommage de mon profond respect et de mon entier dévouement.
Je suis, Sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.
Louio-Philippe d'Orléans.
Cette belle ardeur ne parvenait pas à convaincre Louis XVIII. Il avait deviné dans cet ennemi de toutes les usurpations le futur usurpateur de i83o, cherchant sa voie et s'engageant dans toutes les intrigues pour satisfaire son ambition.
Louis-Philippe ne fut pas moins suspect aux Espagnols. Il vint en Espagne où il fut froidement accueilli. Son alliance avec le roi des Deux-Siciles ne parvint pas à lui donner quelque crédit.
Dans un mémoire adressé au conseil de régence et lu à la séance du 28 juillet 1810, il multiplia en vain les plus emphatiques protestations de dévouement :
« On en vient à dire, écrivait-il, que je suis venu en Espagne sans être appelé. On dit que j'étais venu pour commander un corps de déserteurs français : non, ce sont des Espagnols que je suis venu pour avoir l'honneur de commander et de mener à la victoire. Pour attirer ces grandes désertions, pour compter avec quelque raison sur ces transfuges, il faut que les Espagnols et moi nous ayons battu les Français, et que nous les ayons bien battus (1). »
La guerre prenait un caractère d'effroyable férocité, v Partout, dit Philippe de Ségur dans son his-
(1) Papiers d'un émigré, par le baron de Guilheiïmy,
FUSION DE l800 31
toire de la guerre d'Espagne, nos malades, nos traîneurs, nos officiers envoyés en ordonnance, surpris et saisis, avaient été, quant aux plus heureux, égorgés sur place; plusieurs autres jetés dans des chaudières d'eau bouillante ; d'autres encore, ou sciés entre des planches, ou brûlés à petit feu ! Entre mille victimes de pareilles atrocités nos soldats citaient l'un des plus probes et des plus humains de leurs généraux qu'ils avaient retrouvé mourant, encore garrotté à l'un des arbres du chemin, où ces monstres lui avaient scié les quatre membres. On ajoutait d'affreux et trop réels détails : la vie arrachée successivement aux uns par d'odieuses mutilations, à d'autres par des milliers de coups de ciseaux enfoncés dans leurs yeux et clanG toutes les parties les plus sensibles. A Valence, deux cents Français, habitant la ville depuis longtemps et presque naturalisés, avaient été martyrisés.
Au mépris de la capitulation de Baylen des milliers de Français périssaient de misère, de maladie et de faim sur les pontons de Cadix et sur les rochers de Cabrera.
De pareils souvenirs étaient gênants pour Louis- Philippe devenu roi des Français, faisant parade de son patriotisme et ramenant de Sainte-Hélène les cendres de ce Buonaparte, jadis si détesté.
Un de ses amis d'Angleterre, lord Haugton, écrivait en 1841 :
Le pauvre roi, affolé entre son amour de la paix et de l'Angleterre, et sa conviction que son trône dépend de la croyance générale en son chauvinisme, me répète à tout moment : « Si mon patriotisme vient- jamais à être soupçonné, je suis perdu. »
Aussi fît-il publier sous diverses formes des relations attribuant tantôt à « Mme d'Orléans, mère du
roi », tantôt à Mme Adélaïde, une sollicitude patriotique pour les Français prisonniers des Espagnols (1). 11 n'est question de ces générosités dans aucun des récits contemporains. Si le fait est vrai, il ne serait qu'un acte de charité toute personnelle des princesses, d'ailleurs assez invraisemblable. En 1810, Louis-Philippe ne songeait qu'à bien battre les Français, et à provoquer dans leurs rangs de grandes désertions, laissant loin derrière lui dans l'expression de sa haine les émigrés les plus fougueux.
Tous les documents ayant un caractère d'authenticité, qui remontent à cette époque, nous mpntrent Louis-Philippe sous l'empire des mêmes sentiments.
Il était encore à ce moment d'accord sur ce point avec Marie-Caroline, qui lui écrivait le 10 juillet 1811 :
Mon bien cher Fils, je vous dois mille et mille remerciements pour la façon amicale et cordiale avec laquelle vous avez été avec moi... Je vois à ma grande peine que les affaires des chers et braves Espagnols ne vont pas bien.
Aux jours les plus funestes de la campagne de Russie, Louis-Philippe recevait du duc de Modène, réfugié en Sardaigne, une lettre où étaient exprimées leurs communes espérances :
Cagliari, 23 décembre 1812.
Quoique très imparfaitement instruit des revers éprouvés par Bonaparte à Moscou, je les crois de très grande conséquence par les effets de sa retraite qui paraît forcée. Si en Espagne les choses vont bien aussi, on brûlera la chandelle par les deux bouts.
(1) Mémoires des captifs de l'île de Cabrera, par M. Wagré, caporal de grenadiers (1835).
FUSION DE l800 33
La duchesse d'Orléans, Marie- Amélie, s'en réjouissait comme son mari :
« Les brillantes nouvelles d'Espagne, écrivait-elle le 1.3 septembre 1812, donnent beaucoup d'espoir, et celles de Russie, quoiqu'en disent les bulletins français, ne sont pas décourageantes. »
Tout en épiant les revers de l'armée française et en se tenant prêt à en profiter, Louis-Philippe jouait vis-àvis du roi son beau-père- un rôle dont la duplicité ne devait pas tarder à révolter l'impétueuse Marie-Caroline qui s'était brouillée avec le général Acton avant la chute (i8o4) et la mort (1811) de ce dernier. Tenant les promesses de ses lettres au duc de Portland, Louis- Philippe continua à jouer à la cour de Sicile le rôle d'un agent salarié de l'Angleterre.
L'alliance anglaise n'est jamais désintéressée. En Sicile elle s'imposait sous les formes les plus brutales. Marie-Caroline, exaspérée, cherchait à se rapprocher delà France : elle était indignée de rencontrer dans sa propre famille un prince français qui se faisait l'homme-lige de lord Bentinck. La lutte en arriva à ce point que le proconsul anglais, sous la menace d'un bombardement et avec l'appui de Louis-Philippe, exigea de Ferdinand IV Texil de la reine ; à son départ, celle-ci n'avait plus d'illusions sur la sincérité du gendre qu'elle avait si follement accueilli.
En 1814, en quittant la Sicile pour rentrer en France, le duc d'Orléans recommandait encore à son beaupère de rester fidèle à cette politique de soumission :
« Votre royaume n'a pas de forces suffisantes, disaitil, pour pouvoir se soutenir sans un secours étranger et la Sicile ne peut être aidée que par l'Angleterre. »
Le moment approchait où l'esprit d'intrigue de Louis-Philippe allait avoir à s'exercer sur un plus grand théâtre. Le rêve qu'il avait tenté de réaliser d'accord avec Dumouriez hantait toujours sou esprit. Tout annonçait que les événements amèneraient prochainement en France la restauration de la monarchie. Sans compromettre sa situation dans la famille royale afin de profiter de son retour si elle était rappelée, il faisait comprendre sans trop de peine aux anciens personnages de la Révolution, devenus h s dignitaires de l'Empire, qu'ils avaient tout intérêt à s'entendre avec lui. Fouché, Talleyrand l'eussent préféré à Louis XVIII. Talleyrand, Fouché, « le vice appuyé sur le bras du crime », a écrit Chateaubriand. La haute faveur dont jouit l'ancien évêque d'Autun sous le règne de Louis-Philippe récompensait bien des services secrets.
« Fouché et Talleyrand, dit Philippe de Ségur, deux personnages d'origine bien différente, se considérant comme les représentants des sociétés ancienne et nouvelle, circonstance qu'ils jugeaient utile à leurs vues ambitieuses, et motif de plus à leur rapprochement ; du reste, sans moralité qui les gênât, d'accord pour se tenir prêts à tout événement et trop décidés à en tirer pour leur intérêt personnel toute espèce de profit. »
Bernadotte, renvoyé en France après Wagram, accueilli dans sa disgrâce par Fouché et Talleyrand, s'était réuni à leurs intrigues.
Le régicide Fouché, lemassacreurdeLyon, rancien oratorien qui faisait manger de l'avoine par un âne dans un calice de la cathédrale de Lyon, devenu duc
d'Otrante et familier empressé du cardinal de Belloy, archevêque de Paris (1), était bien l'intermédiaire qui convenait au fils d'Egalité. Mais que de précautions devait prendre ce maître fourbe pour conserver son rang à la cour et les avantages que ce rang devait lui assurer. Pendant que Napoléon soutenait contre les armées alliées une lutte désespérée et défendait pied à pied la France envahie, dans une lettre du 16 février 181 h, Louis-Philippe laissait apercevoir à mots couverts au baron de Guilhermy l'état de son esprit :
J'ai depuis longtemps des opinions que je n'ai pas encore vu de raisons de changer ou de modifier, maisy'e riaime pas à dire, ni dans un sens, ni dans l'autre : Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. J'attends tes événements pour prendre un parti et arrêter mes résolutions. C'est une habitude dont je me suis toujours bien trouvé. Je jouis de tout mon cœur des grands et heureux événements qui s'accumulent depuis un an.
On sait que ces événements n'eurent pas le dénouement queLouis-Philippe espérait. Dèsque LouisXVIII fut aux Tuileries, le duc d'Orléans, sans rien abandonner de ses secrets desseins, s'empressa de tirer avantage de sa soumission de 1800.
En 1790, l'Assemblée nationale avait révoqué toutes les concessions d'apanages : elle avait interdit qu'il en fût constitué à l'avenir. Dans les premiers mois de la Restauration, Louis-Philippe obtint trois ordonnances royales, — les;8et20 mai, 17 septembre et 17 octobre 1814, — le remettant en possession des
(1) Vieilles Maisons, vieux Papiers, 3e série, par G. Lenotre, p. 55.
apanages immobiliers de la branche d'Orléans. 'Ce ne fui: pas sans peine. Les lois de 1790 n'étaient pas abrogées, et Louis XVIII ne se souciait pas de commettre une illégalité pour assuivr d'immenses revenus à un prince dont la fidélité ne lui inspirait aucune confiance.
C'est aux instances du comte d'Artois qu'il finit par céder. En signant une de ces ordonnances il prononça ces paroles prophétiques : « Mon frère, regardez bien cette plume : c'est celle qui signera votre abdication. »
Peu s'en est fallu que, quelques mois plus tard, les prévisions de Louis XVIII se réalisassent contre luimême.
Le retour de Napoléon avait renversé en quelques jours le gouvernement de la Restauration. Les souverains alliés,, réunis à Vienne, hésitaient fort à favoriser le rétablissement de Louis XVIII. Louis- Philippe chargea Fouché d'une négociation à laquelle Talleyrand, ambassadeur de Louis XVrIII, ne craignit pas de prendre part.
Elle fut bien près d'aboutir. M. de Bausset, qui avait suivi à Vienne l'impératrice Marie-Louise, donne dans ses Mémoires le texte même d'une note, fort encourageante, qui répondit aux ouvertures des affidés du duc d'Orléans :
« Que les puissances ne consentiraient jamais à ce que Bonaparte ni aucun des siens régnât, ni à ce que la France devînt une République ;
« Que, s'il était écarté, les puissances se prêteraient:
a) A ce que la France se donnât elle-même une Constitution et qu'elle ne la recevrait pas, et que cette constitution pourrait renfermer toutes les garanties qu'elle pouvait désirer dans un système monarchique ;
FUSION DE l80O 37
b) Qu'il serait formé an ministère qui pût donner des garanties à tout le monde ;
c) Que les deux tiers des places de la cour, tant civiles que militaires, seraient nécessairement données aux nouvelles familles ;
d) Qu'aucun émigré rentré en France depuis le ier avril 1814 ne pourrait être employé dans aucune place, ni de la cour, ni de l'administration, ni dans les grades de l'armée ;
é) Que le tout serait accepté par celai qui devrait régner (1). »
C'était le régime de i83o, établi quinze ans plus tôt par les baïonnettes étrangères.
Les Mémoires du chancelier Pasquier, récemment publiés, établissent avec évidence que Louis-Philippe s'était assuré la complicité de Talleyrand. Louis XVIII n'ignora rien de ces menées d'autant plus dangereuses qu'elles obtinrent un instant l'adhésion de l'empereur Alexandre.
Aussi lors du retour de l'île d'Elbe « son parti fut aussitôt pris d'appeler auprès de lui le duc d'Orléans et d'ordonner à M. de Talleyrand de le venir joindre au plus tôt. Mais le duc d'Orléans n'hésita pas à lui répondre par un refus positif, accompagné de beaucoup de récriminations sur la conduite qui avait été tenue à son égard durant la Piestaurafion jusqu'au 20 mars ». La g.âce qui lui avait été faite par la restitution des apanages d'Orléans ne comptait plus pour lui.
« Quant à M. de Talleyrand... il sut manœuvrer de manière à ne rejoindre le Roi qu'après la bataille de Waterloo. » — « Il existait, comme je n'en puis douter, ajoute le chancelier Pasquier, une correspon-
(1) « Les conditions qu'on vient de lire sont exactes et authentiques ; les égards que je dois à la personne qui m'en a donné une copie fidèle m'imposent le devoir de ne pas la nommer, mais je puis les garantir. » Mémoires de M. de Batisset, t. III, p. 223.
dance entre le prince (Louis-Philippe) et M. de Talleyrand (i). »
La situation, bien connue de tous les gouvernements qui composaient la Sainte Alliance, est exactement résumée en quelques mots par lord Rosebery :
« Durant cette courte période (la première Restauration), le mécontentement s'était cristallisé en conspirations. Mais leur objet était de placer Louis-Philippe comme monarque constitutionnel sur le trône, mais non pas de ramener le despote banni (2). »
Après Waterloo, Louis XVIII ne sauva son trône que par la rapidité de son retour. Il rentra à Paris deux jours avant les souverains. On sait avec quelle fermeté le vieux Roi tint tête aux alliés, annonçant qu'il se ferait porter sur le pont d'Iéna que les Prussiens voulaient faire sauter. Désormais fixé sur la valeur des serments du duc d'Orléans, il le tint à distance avec une méprisante froideur, lui refusant à la cour le titre et le rang d'Altesse Royale.
« Comme fille de Roi, raconte M. Imbert de Saint- Amand, la duchesse d'Orléans était Altesse Royale. Elle jouissait à ce titre des honneurs dont son mari était privé. Quandelle se présentait avec lui à la cour, on l'annonçait la première en ouvrant les deux battants de la porte du salon : « Son Altesse Royale Mme la duchesse d'Orléans. » Puis, refermant l'undes deux battants, l'huissier annonçait: « Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc d'Orléans. » Cette différence était très désagréable au duc. »
Le prince de Condé n'était pas moins éclairé sur la sincérité de son cousin qui, visant déjà son opulent héritage, multipliait les démarches empressées vis-àvis de lui et des siens :
(1) Mémoires du chancelier Pasquier, t. III.
(2) Lord Rosebery, la Dernière Période de Napoléon.
« M. Mme et Mlle d'Orléans sont venus avant-hier, lui écrivait la princesse Louise de Condé, sa fille. J'ai vu dans une de vos lettres que, sur ce que je vous avais mandé des bons procédés de ces derniers, vous paraissiez croire que je m'y livrais avec abandon. Soyez tranquille, je n'ai pas perdu la mémoire du passé. Par conséquent, il est des noms qui me commanderont toujours prudence et circonspection envers les individus qui les portent. »
Sans que ni lui ni son fils le duc de Bourbon s'en doutassent, une intrigue était déjà nouée pour assurer l'héritage des Condé au prince que le chef de cette race illustre tenait en si médiocre estime. En 1816, la princesse Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, qui habitait Chantilly, y recevait secrètement Louis- Philippe et ses conseils. Elle leur recommandait « de débarquer à la porte et de venir à pied au château à son appartement, où nous nous verrons, disaitelle, et où vous aurez l'air d'être venu pour me parler de mes affaires ».
Tout en servant ainsi les intérêts de sa famille, elle ne pouvait dissimuler sa répugnance des procédés auxquels elle était obligée de descendre :
<( Ce que nous avons arrêté ensemble, écrivait-elle, passera maintenant aux conseils de M. le duc d'Orléans ; je suis enchantée d'être délivrée de tous ces vilains petits tripotages et tracasseries. »
Dès lors commença la comédie de quinze ans que Louis -Philippe joua avec tant de persévérance et qui lui valut la couronne de roi des Français.
L'ennemi de toutes les usurpations, l'adversaire
haineux de Bonaparte et de ses satellites, l'ancien général de Dumouriez qui aspirait à devenir militaire espagnol pour bien battre les Français, et qui accueillait avec tant de joie la nouvelle de nos désastres en Russie, l'agent politique des Anglais en Sicile, affecta de s'entourer des vétérans de la Grande Armée et d'honorer au Palais-Royal tous les souvenirs de l'Empire.
Les ennemis de la Restauration exaltaient son patriotisme.
ce J'aime le duc d'Orléans, écrivait en 1822 Paul- Louis Courier, parce qu'étant né prince il daigne être honnête homme... Il a fait la guerre avec nous, d'où vient, dit-il, qu'il n'a pas peur des sous-officiers, et depuis, émigré malgré lui, jamais il ne la fît contre nous, sachant trop ce qu'il devait à la terre natale et qu'on ne peut avoir raison contre son pays. »
En même temps il ménageait la cour, veillant avec un soin jaloux sur les droits éventuels que lui donnait sa naissance. De ce côté son ambition n'était pas sans espoir.
Les descendants de Philippe V, ses aînés dans la maison de Rourbon, régnaient en Espagne, à Naples et à Parme. Le duc d'Angoulême n'avait pas d'enfant. Le duc de Rerry, marié le 17 juin 1816, avait eu deux enfants morts dès leur naissance. Le troisième était une princesse, née le 21 septembre 1819, Louise de Rourbon, qui fut depuis duchesse de Parme.
Le duc de Rerry, alors âgé de 4i ans, était le seul obstacle qui séparât du trône le duc d'Orléans et sa descendance. Le i3 février 1820 il fut assassiné. Les morts mytérieuses qui avaient ému et effrayé le siècle de Louis XIV se continuaient au dix-neuvième siècle.
La comtesse de Roigne ne se montre hostile dans ses Mémoires ni au duc d'Orléans, ni au favori de
FUSION DE l800 41
Louis XVIII, Decazes, président du Conseil et ministre de l'Intérieur. Elle défend ce dernier contre l'explosion d'indignation et de colère qui l'obligea à quitter la France.
« M. Decazes, dit-elle, ayant été dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des médecins, demandé, à voix basse, si l'arme était empoisonnée, on eut l'infamie de dire, autour de lui, qu'il avait été s'entendre avec l'assassin. »
Il faut convenir d'ailleurs que les allures de M. Decazes furent bien étranges. La marquise de Castelbajac, qui, cachée par une tenture, priait dans la chapelle ardente, le vit s'approcher du corps et, se croyant seul, soulever le manteau pour regarder attentivement la blessure.
« La duchesse de Berry, dit la comtesse de Boigne, ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner de sa méfiance et de sa haine à M. Decazes.
« Un député (Clausel de Coussergues, député et conseiller à la cour de Cassation) osa le dénoncer à la Chambre comme complice du crime.
« En supposant que les répugnances de la duchesse de Berry fussent injustes, le roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en inspirait de si vives?... Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui quand il traversait les salles des gardes du corps. »
M. Decazes en profita pour obtenir de Louis XVIII un titre de duc, l'ambassade de Londres et la pairie.
« En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, dit encore la comtesse de Boigne, M. Decazes partit pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages étant assrz nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais
commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait à son poste de Madrid.
« Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la, fantaisie qu'avait eue « M. le duc Decazes » de voyager incognito sous le nom de Montmorency. »
Louvel fut regardé comme un fanatique isolé. Sans aucun mobile de haine personnelle, il avait choisi avec un rare discernement sa victime. Il n'est pas permis d'accuser Louis-Philippe d'une complicité que rien n'établit. Mais l'histoire doit relever la passion avec laquelle il s'est acharné contre tous les témoignages de dévouement monarchique inspirés par l'horreur du crime du i3 février 1820.
A peine monté sur le trône, il fît démolir la chapelle qui avait été élevée à la place même où le duc de Berry avait été assassiné. On vit, non sans scandale, la maîtresse de Louvel investie d'un emploi qui lui donnait accès aux Tuileries. Le nouveau roi des Français ne cessa de donner au duc Decazes, comme à Talleyrancl, des témoignages de la plus haute faveur. Pendant sa cruelle nuit d'agonie, le duc de Berry avait annoncé lui-même, en présence de tous les princes et des maréchaux de France accourus près de lui, la grossesse de sa femme. Le comte d'Artois avait confirmé la nouvelle en disantau duc d'Orléans : « Duc d'Orléans, ayez soin d'elle ; elle est grosse. » Cette grossesse se prolongea six mois encore, — jusqu'au 29 septembre 1820, date de la naissance du duc de Bordeaux.
La malheureuse veuve avait le droit de compter sur la sollicitude et la tendresse du duc et de la duchesse d'Orléans. Lorsque, quatre ans auparavant, elle était arrivée à la cour de France, elle n'avait que dix-sept ans.
« Vous avez, lui écrivait le duc de Berry, bonté, douceur, esprit, et gaieté. Vous vous plaignez de
FUSION DE l800 43
votre timidité ; elle sied à votre âge, et vous savez y mêler la bonté et la noblesse. »
La jeune princesse qui devait se montrer plus tard si intrépide ne pouvait alors en effet vaincre sa timidité. Elle restait très attachée aux souvenirs de son pays natal.
« Vous adoucirez, écrivait-elle au duc de Berry au moment de quitter Naples, le chagrin si vif que je vais éprouver de me séparer des miens. »
Aussi avait-elle été toute joyeuse de rencontrer à la cour de Louis XVIII sa tante, la duchessed'Orléans, comme elle princesse des Deux-Siciles.
«Les liens du sang, dit M. Imbert de Saint-Amand, n'étaient pas les seuls qui unissaient les deux princesses. Pendant toute son enfance, la duchesse de Berry avait vécu auprès de sa tante, à Palerme et à Naples... Elle avait pour elle un attachement respectueux. (Quiconque aurait émis devant elle le moindre doute sur le mari de sa tante n'aurait pas osé continuer la phrase commencée. »
Pendant la terrible nuit du 1 3 février 1820, un instant avant l'assassinat du duc de Berry, elle avait donné à la duchesse d'Orléans un témoignage public de tendresse. Elle avait profité d'un entr'acte pour visiter avec son mari dans leur loge le duc et la duchesse d'Orléans. Le duc de Berry avait caressé les enfants et joué avec l'aîné, alors duc de Chartres. « Témoin de cette union des princes le public applaudit à diverses reprises (1). »
Malgré le parti pris de l'opposition la duchesse de Berry était populaire. Une lettre de l'impératrice Marie-Louise, qui vivait retirée à Parme, en contient le curieux témoignage.
« Dans ses sympathies comme dans ses aversions,
(1) Mémoire sur le duc de Berry, par Chateaubriand.
la France se décide vite ; la plupart de ses jugements sont des sentiments. Elle rejette ou adopte par instinct plutôt que par réflexion. Elle avait donc deviné le caractère de cette Française qui lui arrivait d'Italie et elle l'avait adoptée. »
Lorsque six mois après la mort de son mari, la duchesse de Berry mit au monde un fils, héritier de la couronne de France, non seulement les témoins appartenant à la cour, mais quatre gardes nationaux et factionnaires de garde avaient été introduits avant que l'enfant fut détaché de sa mère. La duchesse de Gontaut était présente. Survint le duc d'Orléans qui interpella le maréchal Suchet, duc d'Albuféra, l'un des témoins officiels. La duchesse de Gontaut a raconté en ces termes cet incident étrange:
« Le duc d'Orléans regarda attentivement le duc de Bordeaux, puis il dit au duc d'Albuféra : Monsieur le maréchal, je vous somme de déclarer ce que vous avez vu. Cet enfant est-il réellement le fils de la duchesse de Berry ? »
En entendant un pareil langage, «j'eus alors, je l'avoue, a ajouté la duchesse de Gontaut, un moment de grande impatience ».
Le duc d'Orléans ne s'en tint pas à cet indigne soupçon. Une protestation, signée de lui et contestant l'identité du prince nouveau-né, parut en Angleterre. Le duc de Bourbon, qui n'était pas encore enserré dans les liens de l'intrigue ourdie par la baronne de Feuchères et par Talleyrancl, somma son neveu de désavouer cet odieux écrit, le menaçant, s'il s'abstenait, de publier son amende honorable de 1800. Louis-Philippe, qui tenait à ménager le dernier possesseur de la fortune des Condé, dut s'exécuter.
Get acte fut publié dans les journaux de Londres. Il fut introduit en France par ballots : un grand nombre
furent saisis à la douane de Calais. L'auteur de cet odieux document, écrivait le lieutenant général vicomte de Reiset, qui commandait alors aux gardes du corps la compagnie de Gramont, « reprenait point par point, en les défigurant, toutes les circonstances de l'accouchement... Il était on ne peut mieux instruit de tous les détails et notait les moindres particularités ». Le Courrier français du 2 août i83o reproduisit textuellement cette protestation, puis en i83â, Louis-Philippe étant devenu roi des Français, au lendemain de l'arrestation de la duchesse de Berry, le môme document fut réimprimé, déposé et vendu librement à Paris. J'en possède un exemplaire qui porle les mentions suivantes : c< Dépôt, passage Verdeau, n° 17. Lith. LalTaiteur, rue Neuve-des-Petits-Champs. » Elle avait la l'orme d'un placard destiné à être affiché et portait ce. titre en gros caractères :