PROTESTATION
DE LOUIS-PHILIPPE (aloi'Sj DUC D'ORLEANS, SUR LA LÉGI- TIMITÉ DE LA NAISSANCE DU COMTE DE CHAMBORD, L'ENFANT DU MIRACLE, HENRI V.
Le texte qui suivait était ainsi conçu :
S. À. R. déclare par les présentes qu'il proteste formellement contre le procès-verbal du 29 septembre dernier lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Henri- Charles-Ferdinand-Dieudonné est le fils légitime de S. A. R. Mme la duchesse de Berry.
Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant eL sa mère. II produira toutes les preuves nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux, et il signalera les
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auteurs de la machinal ion dont celle triste princesse a été l'instrument.
En attendant qu'il arrive un moment favorable pour dévoiler celte intrigue, le duc d'Orléans ne peut s'empocher d'appeler toute l'attention sur la scène fantastique qui, d'après le susdit procès- verbal, a été jouée au pavillon Marsan.
Le Journal de Paris, que tout le monde sait être un journal confidentiel, annonça le 20 août dernier le prochain accouchement dans les termes suivants : « Des personnes qui ont l'honneur d'approcher la princesse nous assurent que l'accouchement de S. À. R, n'aura lieu que du 20 au 28 septembre. »
Lorsque le 28 septembre arriva, que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse?
Dans la nuit du 28 au 29, a deux heures du matin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes. À deux heures et -demie, la Princesse appela ; mais la dame de Vathaire, sa première femme de chambre, était endormie ; la dame Lemoine, sa garde, était absente-, et le sieur Deneux, l'accoucheur, élait déshabillé.
Alors la scène changea. La dame Bourgeois alluma une chandelle, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant qui n'était pas encore détaché du sein de la mère.
Mais comment cet enfant était-il placé?
Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant placé sur ^a mère, et non encore détaché d'elle.
Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé sur sa mère, et encore attaché par le cordon ombilical.
Ces deux praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement comment l'enfant était placé sur sa mère.
Mme la duchesse de Reggïo a fait la déclaration suivante :
« Je fus informée sur-le-champ que S. A. IL ressentait les douleurs de l'enfantement. J'accourus auprès d'elle à l'instant môme, et en entrant dans la chambre je vis l'enfant sur le lit et non encore détaché de sa mère. »
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Ainsi, l'enfant était sur le lit, la duchesse dans le lit, et le cordon ombilical introduit sous la couverture.
Remarquez ce qu'observe le sieur Deneux, accoucheur, qui, à deux heures el demie, fui averti que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui accourut sur-le-champ auprès d'elle, sans prendre le temps de s'habiller entièrement ; qui la trouva dans son lit, et entendit l'enfant crier.
Remarquez ce que vit Je sieur Laine, garde national, qui était en faction à la porte du pavillon Marsan, qui fut invite par une dame à monter, monta, fui introduit dans la chambre de la princesse, où il n'y avait que le sieur Deneux el une autre personne de la maison, et qui, au moment où il entra, observa que la pendule marquait deux heures l renie-cinq minutes.
Remarquez ce que vit le médecin Baron, qui arriva à 2 h. 35, et le chirurgien Bougon, qui arriva quelques instants après le sieur Baron.
Remarquez ce qui doit avoir été vu par le Maréchal de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du Roi, qui fut appelé lorsque S. A. R. était délivrée, qui se rendit en hâte à son appartement, mais qui n'arriva qu'un moment après que la section du cordon avait eu lieu.
Remarquez ce que vit le Maréchal Suchet, qui était logé par ordre du Roi au pavillon de Flore, et qui, au premier avis que S. A. R. ressentait les douleurs de reniante ment, se rendit en toute hâte à son appartement, mais n arriva quà 2 //. /,5, et qu'il l'ut appelé pour assister à la section du cordon ombilical quelques minutes après.
Remarquez enfin ce qui fut vu par toutes les personnes qui furent introduites après 2 heures et demie jusqu'au moment de la section du cordon ombilical qui eut lieu quelques minutes après 2 heures trois quarts.
Mais où étaient donc les parents de la princesse pendant cette scène qui dura au moins vingt minutes ? Pourquoi pendant un aussi long espace de temps, affectèrent-ils de l'abandonner aux mains de personnes étrangères, de sentinelles et de militaires de fous les rangs ? Cet abandon
affecte n'est-il pas précisément la preuve la plus complète d'une fraude grossière et manifeste? NVsl-il pas évident qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent a 2 heures et demie, et que, placés clans un appartement voisin, ils attendaient le moment d'entrer en scène el déjouer les rôles qu'ils s'étaient assignés.
Et en effet vit-on jamais, lorsqu'une femme, de quelque classe que ce soif, était sur le point d'accoucher, que, pendant la nuit, les lumières fussent éteintes, que les femmes placées auprès d'elle fussent endormies ; que celle, spécialement chargée de la soigner, s'éloignât ; que son accoucheur fut déshabillé, et que sa famille, habitant sous le môme toit, demeurât plus de vingt minutes sans donner signe de vie.
S. A. R. le duc d'Orléans est convaincu que la nation française et tous les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences dangereuses dune fraude aussi audacieuse et si contraire aux principes de la Monarchie héréditaire et légitime. .
Déjà la France et l'Europe ont été victimes d'usurpations. Certainement une nouvelle usurpation, de la part d'un préfendu Henri V, amènerait les mômes malheurs sur la France et sur l'Europe.
Fait à Paris, le 3o septembre 18*20.
Comme le faisait observer le lieutenant général vicomte dcReiscf, le rédacteur de cet écrit était on ne peut mieux instruit de tous les détails intimes de l'accouchement et de la partqu'y avaient prise les familiers du Palais. Il s'en servait pour donner une apparence de vraisemblance à son absurde supposition : foule la famille royale complice de la substitution d'un enfant étranger à l'héritier de la couronne! Louis-Philippe s'était dénoncé lui-même par son inconvenante question au maréchal Suchef. 11 se dénonçait encore par la rédaction delà dernière phrase de sa protestation, où
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l'on retrouvailles expressions desa lettre à Louis XVIII du 19 juillet 1808, et son horreur pour les usurpations dont l'Europe et a il souillée.
Il lançait à Lout hasard cette insinuation ouïragéante, pensant qu'elle pourrait faciliter l'usurpation dont il n'avait pas cessé de chercher l'occasion.
La naissance du duc de Bordeaux, qui écartait du trône la branche d'Orléans, fut accueillie en 1820 par des manifestations éclatantes de joie et de fidélité monarchique. Une des formes qu'elles revêtirent fut la souscription nationale pour le rachat du château de Chambord. Les écrivains orléanistes firent rage contre ce projet : c'est une question qu'aujourd'hui encore ils ne peuvent traiter avec calme et de bonne foi.
« Ah! si au lieu de Chambord pour Iç duc de Bordeaux, écrivait Paul-Louis Courier, on nous parlait de payer sa pension au collège (et plût à Dieu qu'il fût en Age, que je l'y pusse voir de mes propres yeux), s'il était question de cela, de bon cœur j'y consentirais, dût-il m'en coûter ma meilleure coupe de sainfoin... Mais la jeunesse croît chez nous et voit croître avec elle ses princes, — je dis avec elle et je m'entends. Nos enfants, plus heureux que nous, vont connaître leurs princes élevés avec eux et en seront connus. Déjà voilà le fils aîné du duc d'Orléans — je sais cela de bonne part, et vous le garantis plus sûr que si les gazettes le disaient, voilà le duc de Chartres au collège, à Paris... On n'a point encore vu de prince au collège: celui-ci, depuis qu'il y a des collèges et des princes, est le premier qu'on ait élevé de la sorte, et qui profite du bienfait de l'instruction pu-
blique etcommune; et de tant de nouveautés écloses
de nos jours, ce n'est pas la moins faite pour surprendre... En un mot, c'est le bruit commun qu'on élève là le duc de Chartres comme tous les enfants de son âge : nulle distinction, nulle différence, et les fils de banquiers, de juges, de négociants n'ont aucun avantage sur lui ; mais il en aura lui beaucoup, sorti de là, sur fous ceux qui n'auront pas reçu cette éducation. »
La compétition était nettement posée. Pour Paul- Louis Courier, la souscription pour le rachat de Chambord devait faire du duc de Bordeaux un prince débauché ! Elle réussit cependant. Le gouvernement de Louis-Philippe prit sa revanche en 1882 en ordonnant, par délibération du Conseil des ministres, la mise sous séquestre et la prise de possession de Chambord au nom de l'État, sans s'arrêter à l'ordonnance de référé rendue par le président du tribunal de Blois en faveur du propriétaire en exil.
Toutes les fois qu'il croyait pouvoir le faire sans danger, le duc d'Orléans saisissait avec une savante hypocrisie les occasions de décrier le gouvernement de la Restauration. Dans une de ses lettres qu'a publiées le marquis de Costa de Beauregard, le chevalier Sylvain de Costa, compagnon du prince de Carignan, le futur Charles-Albert, dans la campagne d'Espagne de 1828, rapporte le langage significatif que le duc d'Orléans et ses affidés tenaient alors à cet autre prince de branche cadette :
« On tût ait mon prince au point de vue politique, plus que nous ne l'aurions voulu, et peut-être se cachait-il quelque arrière-pensée derrière toutes les politesses dont nous avions les éclaboussures. Le jour, par exemple, où, pourla première fois, M. le duc d'Orléans vint voir mon prince, les gentilshommes de
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sa suite, demeurés avec nous dans un premier salon, crurent devoir nous parler avec quelque compassion de la campagne que nous venions de faire. Ils virent bien vite qu'ils enfilaient une fausse route, mais cela nous donna l'éveil, d'autant plus que Monseigneur nous dit avoir eu à répondre aux mêmes ouvertures. »
L'attitude équivoque de Louis-Philippe, la propagande ouverte faile en sa faveur n'ébranlaient pas la confiance du comte d'Artois, devenu Charles X. Dès son avènement il tint a annoncer au duc d'Orléans qu'il lui avait accordé le titre d'Altesse Boyale.
Louis-Philippe s'empressa d'en l'aire part a son oncle, le duc de Bourbon, racontant lui-même, en ces termes, dans une lettre du :ii\ septembre 182/1, écrite cinq jours après la mort de Louis XVIII, la scène touchante qui eut lieu a ce sujet entre Charles X et le prince qui devait le détrôner.
« Le roi nous l'accorde à lousl ai-jc repris en hésitant.
— « Oui, à fous, m'a-f-ii dit. Cela n'est pas d'accord avec nos anciens usages, mais je trouve que, dans l'état actuel des choses et de l'Europe, cela doit être ainsi, et c'est pour tous...
« 11 m'a dit que le feu Roi avait pris sur fout cela un travers qu'il avait été fâché de lui voir, mais que nous n'étions qu'une famitle, que nous n avions qu'un intérieur commun, quil voulait que nous le regardassions comme un père et que nous fussions toujours bien unis. »
Ce notaient pas de la part de Charles X de vaines paroles, il avait pour le fils de Philippe-Egalité, dont
l'attitude devenait chaque jour plus inquiétante, des bontés vraiment incroyables. Il ne voulait pas que son cousin, placé si près du trône de France, eut, à la l'ace de l'Europe, une situation humiliée, rappelant son passé : il ne voulait pas, disait-il souvent, « qiiun si grand prince fui placé dans un rang inférieur aux princes de Wurtemberg el de Bavière ». ■ — « Je vous crois aussi loyal et aussi fidèle qu'on puisse être, » lui disait-il.
Dans un ouvrage publié sous la monarchie de Juillet, le marquis de Villeneuve caractérisait à merveille la marche lente et cauteleuse du duc d'Orléans vers le trône.
« Déjà il dessinait une attitude particulière, soit par l'éducation des collèges publics donnée à ses nombreux fils, soit par sa bienveillance ostensible envers les adversaires de la Restauration... La neutralité môme n'était pas tolérable. En de telles conjonctures, un prince, appui né de la royauté, qui n'était pas pour elle, était contre elle. Combien plus intolérable était l'apparence de l'hostilité !
<c Des yeux clairvoyants auraient lu mieux encore dans le cœur humain à la naissance de M. le duc de Bordeaux. Loin d'y voir un gage de paix, c'était la un germe de troubles. Tant que la branche régnante manquait d'héritiers directs, le Prince, appelé par courtoisie premier prince du sang, apercevait assez clairement dans la série des faits naturels le destin de sa famille. Qu'il all'ectût la popularité, ce pouvait ne paraître qu'un souvenir de sa jeunesse, qu'un système personnel, ou mieux une réserve politique, une amorce éventuellement jetée aux hommes de la Révolution. Dès qu'un fils fut né près du trône, l'espoir s'évanouissait; on était rejeté à côté, loin peut-être, pour jamais peutêtre; et ce coup de fatalité se reproduisait après le lils
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unique de Louis XIV! après lefils unique de Louis XV ! Quelle réaction dans Loul cœur d'homme, de père, de prince ! cl il s'agissait de la couronne de France ! et elle échappait à un prince, heureux et soigneux père de cinq fils, de superbe espérance! »
Tout commandait la réserve, la prudence, la défiance môme ! Rien n'y fit.
Si Charles X soupçonna les secrets desseins de Louis-Philippe, il voulut en avoir raison a force de générosité, gagner de haute lutte sa reconnaissance en multipliant les témoignages de sa munificence royale.
La situation était bien changée pour le duc d'Orléans depuis la mort de Louis XVIII. Le roi allait audevant de tous ses désirs^, et la duchesse de Berry témoignait la plus affectueuse confiance au mari de sa tante.
Louis-Philippe se hâta d'en profiter. 11 connaissait l'illégalité des ordonnances qui Pavaient remis en possession des apanages d'Orléans. £n lui faisant cette restitution de son autorité propre, Louis XVIII avait excédé ses pouvoirs. 11 fallait une loi pour régulariser cette situation.
Mais comment saisir les Chambres d'une pareille demande? Toutes les influences de la cour furent mises au service du duc d'Orléans. De son côté il désarma l'opposition, obfinU'adhésion du général Foy, et la loi du îïb janvier 1826, fixant la liste civile du nouveau rèerne. contint un article ainsi conçu :
Les biens restitués à la branche d'Orléans en exécution des ordonnances royales des 18 et 20 mai, 17 septembre et 7 octobre îSi/J, et provenant de l'apanage constitué par les éclits des années 16G1, 1672 et 1692 à Monsieur, frère du roi Louis XI V, pour lui et sa descendance masculine, continueront à èlre possédés aux mêmes titres et condi Lions