TROISIÈME PARTIE
J'avais reculé de quelques jours mon départ de Panvillian Gastle . Je n'avais pas abordé avec Walter le sujet si brûlant dont Maud m'avait entretenue, car, fidèle à ses principes de délicatesse, il voulait me devoir à une décision réfléchie et non à une surprise passagère que j'aurais peutêtre regrettée. Mais ses yeux, ses beaux yeux pensifs, ses yeux ouverts sur son âme, me disaient assez éloquemment tout ce qui se passait dans son cœur épris .
Je faisais d'inutiles efforts pour me rendre compte de ce qui se passait dans le mien .
Certes, je subissais le charme du frère de Maud ; j'admirais sa nature droite, son profond savoir, les nobles pensées qui émanaient de son âme profonde. 11 avait le don d'extérioriser les senti-
mentset les idées qui. confusément, s'agitaient en moi ; il donnait des ailes à la chrysalide embryonnaire qui sommeillait en mon coeur et qui, grâce à lui. devenait papillon et s'envolait vers les cimes élevées ; j'étais avec lui en parfaite communion d'idées et pourtant, chose étrange, je n'étais nullement pressée de devenir sa femme et de partager son sort. Je ne m'expliquais pas à cette minute, en mon inexpérience juvénile, la nature réelle de mes dispositions à son égard.
Je n'avais en réalité contre lui aucun grief. Je regrettais son manque d'énergie ; arrivé tout près de l'obstacle, il hésitait avant de le franchir, mais son caractère fataliste, comme chez presque tous les gens de sa race, se fiait trop entièrement au destin. Je me souvenais des paroles si belles que contenait une des lettres de Gérard. Elles disaient :
« La destinée est inéluctable, mais il est de notre devoir, par notre attitude et notre volonté, d'en adoucir les aspérités, d'en hâter ou d'en retarder l'évolution. »
La veille de mon départ, c'était, je m'en souviens, le 28 février, je demandai à revoir la modeste église de Tintagel: Walter s'était rendu
pour affaire à la ville voisine, mais Maud m'y conduisit en dog-cart.
Il faisait ce jour-là un temps assez doux. La mer encore agitée était de chrysoprase et enchâssait les Cornouailles comme une immense gemme translucide . Les nuages amoncelés et menaçants d'habitude, étaient ténus et transparents ; un pâle soleil y filtrait quelques rayons timides. Une langueur exquise enveloppait les cœurs, car il flottait déjà dans les airs une promesse de renouveau.
En arrivant en ce site sauvage, nous fûmes étonnées de voir une élégante voiture de maître y stationner. Maud reconnut la livrée de Lady Arabella R . . . qui habitait à vingt lieues de chez nous, mais avec laquelle elle avait cessé de voisiner, à cause de sa conduite peu recommandable.
— Quel ennui ! — murmura mon amie, mais résolument elle prit avec moi le chemin rocailleux qui menait à l'église. Nous allions gravir les marches du porche, lorsque, instinctivement, je levai la tête.
Devant moi, à l'entrée de l'église se tenait debout, le front découvert, un homme de grande
taille, svelte et mince comme un fleuret. Son regard était perdu au loin. Lorsque Maud passa près de lui, elle le reconnut et lui dit bonjour. Je la suivais de près, mais à cette minute, les yeux de l'inconnu et les miens se rencontrèrent . . .
Ses yeux brillaient comme des flammes et donnaient à sa figure une intensité particulière.
Je poussai un léger cri et demeurai figée sur le seuil de l'église. Dieu ! Cet homme de haute taille, avec son front bas, sa forêt de cheveux bouclés couronnant sa tête, son teint mat, ses yeux d'or et sa moustache claire, était l'incarnation vivante de l'inconnu quej'avais entrevu dans mon rêve. ..
Je navais pas bougé, mais déjà il avait repris son attitude de bas-relief antique, le regard à nouveau perdu au loin, étranger 1en apparence à tout ce qui l'entourait .
Maud m'appela, j'entrai dans l'église d un pas hésitant, croisant une silhouette féminine à la figure voilée qui en sortait et qui, sans doute, était iady Arabella.
Maud me parla ; je n entendisjpas ses]paroles ; sa voix m'arrivait comme à traversun mur épais, Ka^
étonnée de ne pas recevoir de réponse, elle pensa que j'étais malade, me prit affectueusement le bras et m'entraîna au dehors.
Les visiteurs étaient déjà repartis.
— Vous êtes souffrante, ma chérie ?
— Un peu.
Mais à peine étais-je installée dans le dog-cart, je pressai Maud de questions .
— Qui est cet homme que vous avez salué?
— Un Italien .
— Quel est son nom?
— Aldo Fiorelli.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas présenté? Que fait-il ?
— Ce qu'il fait ?... Oh ! rien que la cour aux dames et cela lui suffit amplement. Je ne vous l'ai point présenté, car il n'est nullement intéressant; d'ailleurs, il est toujours auprès de lady Arabella.
— Est-il de bonne famille?
— Il est reçu dans le meilleur monde, il a même beaucoup de succès dans les salons ; les femmes se le disputent.
— Il est si beau, — murmurai-je presque malgré moi. Maud me dévisagea, je rougis profondé-
nient et le Iront de mon amie se barra d'un pli sévère.
Le printemps ramena l'agitation mondaine et les innombrables distractions qu'offre Londres, dépendant je n'apportais plus la môme ardeur aux bals et aux réunions.
Depuis qu'au seuil de l'église j'avais entrevu L'Italien, mon caractère s'était singulièrement modifié. Je a'étais plus aussi enjouée ni aussi causante ; j'aimais la méditation et je m'étonnais de subir souvent des alanguissements, qui m'inspiraient le goût de la solitude.
Je voyais constamment Maud qui était devenue ma meilleure amie et que je considérais comme une sœur, je voyais aussi très souvent Walter dont la présence m'était toujours agréable ; il avait le don de secouer ma torpeur et de ramener le sourire sur mes lèvres. Dans le monde, on nous considérait comme des fiancés ; les prétendants de l'an dernier n'osaient plus m'entourer comme autrefois. Je sortais pourtant beaucoup, toujours soutenue par mon secret désir de revoir l'Italien ; mais cet espoir fut toujours déçu. Un
jour, presque à la fin de la saison, je risquai une question à miss Forbes :
— Connaissez- vous M . Fiorelli ?
— Aldo Fiorelli ? — répondit-elle vivement — cet homme admirable dont toutes les femmes raffolent ? Mais oui, je le connais un peu.
— Gomment ne le rencontre-t-on pas dans le monde ?
— Des affaires de famille l'ont rappelé en Italie, au grand chagrin de lady Arabella qui goûtait fort sa société.
— Reviendra-t-il ? — et, en faisant cette demande, j'étais suspendue aux lèvres de Barbara.
— Qui sait ? S'il rencontre ailleurs une autre femme qui le fascine, il est probable qu'il ne reviendra pas.
J'éprouvai à ces paroles un réel dépit. Pourquoi? Je n'en savais rien, j'étais même surprise de cette morsure au cœur que me causèrent les paroles de mon amie, mais j'essayai, à partir de cette minute, d'effacer de mon cœur l'obsédante image.
La saison mondaine tirait à sa fin ; je repris avec miss Forbes le chemin de Daisy-Cottage. Maud et Walter étaient allés rendre visite à un oncle en Ecosse, mais nous devions en octobre
nous retrouver à Panvillian Castle où, pensais-je, mon sort devait entin se décider.
Gérard, rais au courant de mes projets, m'encourageait à cette union qu'il semblait approuver de tout son coeur. Cependant quelque chose était mort dans mon âme, et je ne pouvais me décider à prononcer la parole définitive.
Un jour de la tin d'août, avec Gordon Huskins qui était devenu le meilleur de mes camarades, je m'étais rendue en bateau à Hampton-Court, et au retour je voulus aborder dans un tea house qui, à 1 ombre d'un grand saule argenté, se mirait coquettement dans la Tamise. J'étais attirée par des chanteurs italiens ; avec une verve inouïe, ils chantaient les chansons ensoleillées de leur patrie.
Le temps était radieux ; le fleuve strié de bateaux, était en iete ; le long de ses bords, étaient amarrés des canots à vapeur et des house-boat couverts de fleurs.
L'heure du thé et du flirt battait son plein.
Assise un peu à l'écart, pendant que Gordon buvait à petites gorgées un Champagne cup, j'écoutais avec délices les chansons italiennes, qu'à plein gosier, et roulant de grands yeux, ces
hommes à moustaches noires nous envoyaient à profusion.
Je ne sais pourquoi mon attention fut captivée par le plus âgé d'entre eux, qui paraissait être leur chef. Il devait avoir entre cinquante et soixante ans ; il avait une attitude plus réservée et surtout plus distinguée que celle de ses compagnons et il semblait avoir connu des jours meilleurs.
Sa figure fatiguée gardait les traces d'une certaine beauté ; il souriait en accompagnant du violon ses camarades et cependant son visage ne reflétait pas une expression joyeuse ni banale. Le morceau terminé, pendant que l'un d'entre eux faisait la quête, j'adressai la parole en italien à celui qui avait éveillé ma curiosité.
— Vous aimez votre métier ?
— Oh ! mademoiselle, c'est trop dire, mais on s'y fait.
— Vous ne l'avez donc pas toujours exercé ?
— Oh ! pour cela non ! — Et sa figure subitement se rembrunit.
— Vous avez sans doute beaucoup voyagé ?
— Beaucoup mademoiselle, je connais les Indes, le Japon, surtout l'Amérique du Sud.
L'Amérique du Suil ! A ce mol un>' pensée soudaine et donloarense metrei erss l'esprit :
— C'est peut-être en Argentine que vous Rites?
— Précisément, j'ai habité plusieurs mois Bucnos-Ayres.
— Vous étiez marié — poursuivis-je haletante.
— Oh ! si peu.
Ma voix tremblait.
— Et., vous avez eu des enfants, un enfant peut-être ?
— Peut-être — répondit-il avec négligence.
Je tremblais de comprendre, mais je voulais aller jusqu'au bout.
— Pourriez-vous me dire votre nom ?
— Mon nom — fit-il inquiet. Puis se ravisant :
— Je m'appelle Paolo — mais cette fois je ne lui laissai pas le temps d'achever, lui jetant ma bourse, je me précipitai comme une folle vers le canot, où bientôt Gordon me rejoignit. Je lui mis les rames dans la main et lui dis :
— Mon ami, de grâce ramez vite, ramez fort, il faut que je rentre au plus vite... on m'attend.
Le bon Gordon fit voler la barque au gré de mes désirs, pendant que, penché sur le pont de
l'embarcadère, le musicien étonné de ma générosité inattendue, me suivait d'un regard reconnaissant .
Ah! me marier! Je n'y songeais plus guère, l'attitude de cet homme que le hasard avait mis sur ma route m'en enlevait toute envie. Me marier!... Devenir l'esclave, la propriété d'un homme qui pourrait me traiter comme mon père avait osé traiter ma mère, qui méconnaîtrait ma délicatesse, mes pudeurs, qui piétinerait mon idéal, qui m'épouserait pour mon argent!... comme avaient essayé de le faire Trémeuse et Fitz Gore... Oh! l'horrible, l'atroce possibilité tout d'un coup entrevue ! Cependant Walter paraissait incapable d'un calcul... Et pourtant si lui aussi tout d'un coup allait, après notre union, jeter le masque et me montrer un autre Walter que je ne connaissais point encore?...
Mon bon Gérard avait raison ; la liberté est le plus précieux des dons ; je ne me marierai point, je n'aimerai que celui qui m'aimera sans aspirer à ma main et sans arrière-pensée. L'image d'Aide Fiorelli soudain s'imposa à mon cerveau, s'empara de mon cœur. Pourquoi, à cette minute précise, pensais-je à lui ? Quelle mystérieuse con-
nexité pouvait-il y avoir entre cet inconnu à peine entrevu et mes secrètes aspirations ?...
Il me parut planer au-dessus des vilenies humaines, ignorer les calculs et les ruses ? Cependant je ne connaissais rien de lui, sinon qu'il était merveilleusement beau, que son geste était harmonieux, sa voix pleine de langueur, mais je me plaisais à le parer de toutes les qualités.
Quelques jours après mon entrevue avec le chanteur italien, je retournai au tea-house sur la Tamise. Quoique troublée à l'idée de le revoir, je voulais cependant acquérir la certitude que ce chanteur était vraiment mon père et améliorer sa situation. Mais j'nppris que la troupe ambulante était partie pour une destination inconnue . Je fis insérer sous un faux nom des avertissements dans les journaux. Ce fut peine inutile. Je ne pus retrouver sa trace.
Lorsque vint novembre, j'invoquai une excuse pour ne pas aller à Panvilhan Castle : j'essayai de m'étourdir et je suivis miss Forbes de château en château, de fête en fête, déployant une coquetterie féroce qui ne me procurait d'ailleurs qu'une médiocre distraction.
Ma troisième saison mondaine me rappela à
Londres. J'eus en arrivant, une explication si franche avec Walter, qu'elle aurait dû me réconcilier avec la vie. Mais est-il permis à l'être humain de lutter toujours victorieusement contre sa destinée ?
— Walter — lui dis-je un jour à l'écart, dans un garden party des plus animés — vous devez trouver ma conduite étrange.
— Non, — dit-il avec douceur, — je la trouve rationnelle au contraire ; une jeune fille ne peut jamais réfléchir assez longuement lorsqu'il s'agit de son avenir, du don de sa personne. Ai-je besoin de vous dire que je vous aime, Paola ? Cependant, je préférerais vingt fois renoncer au bonheur d'être votre époux et de vous servir tendrement et fidèlement dans la vie, que de penser que vous m'épouseriez par pitié.
— Par pitié, — m'écriai-je, — vous n'y pensez pas !
— Hélas, mon amie, si vous m'aimiez comme je vous aime, il y a beau temps que vous seriez ma femme, respectée et adorée.
— Walter, je ne suis changée que physiquement, car je me sens malade.
— Chère petite amie, — me dit-il, me prenant
tendrement la main. — vous traversez à la minute actuelle une crise que je respecte, car je la comprends et l'admire. Votre loyauté vous inspire. Vous voulez être sûre de m'aimer.
— C'est vrai ; je veux être digne de vous. Vous ne savez pas Walter, quelle affection et quelle estime j'ai pour vous.
— C'est de l'amour que j'aurais préféré vous inspirer, — fit-il tout bas en soupirant ; puis retrouvant sa mâle fermeté : — quoi qu'il en soit ma chère Paola, je veux que vous sachiez que jamais cœur d'ami ne battit pour vous plus fort que le mien. J'ignore ce qui est écrit là-haut, ce que je sais, c'est que, à jamais, je vous suis dévoué.
— Même si j'en aimais un autre ? . . . — fis-je presque involontairement, mais si bas, qu'il devina mes paroles au mouvement des lèvres plutôt qu'à l'intonation de ma voix.
Il baisa mes mains et me dit :
— Je ne suis pas de ceux qui reprennent leur affection une fois donnée ; Paola. je vous appartiens.
Je venais de quitter Walter, dont la généreuse amitié m'avait réconfortée, lorsque je remarquai que toutes les femmes s'étaient groupées autour
d'un homme ds haute taille qui venait d'entrer dans le parc ; je ne pouvais apercevoir son visage, mais un secret instinct me poussa de son côté.
J'entendais des voix féminines souhaitant la bienvenue au nouvel arrivé, je vis même une femme élégante se baisser pour cueillir une fleur et la lui offrir. Mon cœur battit si fort à ce geste que je vis, que je me retournai pour rappeler Walter et le prier de m'escorter jusqu'à ma voiture, mais il montait justement les marches du perron pour s'en aller et disparut à mes yeux. A ce moment-là, quelqu'un démasqua le nouveau venu :
Fiorelli était devant moi, mince, pâle, élégant, fatal, portant à ses lèvres la fleur qu'il venait de recevoir. Mais il m'aperçut, me reconnut aussitôt, vint à moi et sans hésitation, s'inclina profondément.
J'étais anéantie par l'émotion, étonnée aussi qu'il me saluât, sans m'avoir été présenté. Il devina ma pensée et me dit :
— Mademoiselle, je vous ai rencontrée en Ecosse avec Mrs. Moreland ; vous en souvient-il encore? Si elle était là je la prierais de me présenter à vous. — Et il me fixait de sa prunelle d'or;
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son regard me causait une angoisse, presque une douleur ;pour nu; donner une contenance je me mis à marcher, les yeux baissés. II emboîta le pas près de moi et silencieux, nous côtoyâmes l'étang sombre, où des cygnes noirs glissaient dans le jour mourant.
Il eut la hardiesse d'effleurer mon bras pour attirer mon attention. Je le regardai ; d'un mouvement brusque et inattendu, il jeta à terre la fleur qu'il venait de recevoir et arrachant à mon corsage un œillet mauve qui y était accroché, le pressa sur son cœur de ses deux mains. Son regard à cette minute était troublant infiniment. J'étais si émue que je ne trouvai pas une seule parole pour exprimer le bouleversement de mon être . Il dit alors lentement de sa voix profonde :
— J'arrive et je repars. . . demain.
Mes yeux durent exprimer une douleur et un poignant regret car il ajouta :
— Mais je vous retrouverai, je vous retrouverai, oui je vous le jure, car je vous aime.
11 s'inclina et se perdit à nouveau dans la foule. Comme une fleur arrachée, mon cœur éperdu me parut s'effeuiller dans ma poitrine. Je rentrai chez moi comme une folle, ma tète
était vide, mon cœur défaillait, et dans mon univers détruit, rien ne restait debout que l'image affolante de l'Italien.
Bayreuth était à la mode. Des pèlerins épris de musique accouraient de tous les coins du monde pour admirer l'œuvre de Richard Wagner. J'avais le plus grand désir d'y aller, mais miss Forbes ne voulait pas abandonner sitôt Daisy- Cottage. Cependant ma chère Maud vint plaider ma cause en alléguant ma pâleur, en affirmant qu'un changement complet dans mes habitudes s'imposait ; elle s'offrait d'ailleurs pour m' accompagner là-bas. Walter, fanatique de musique, était déjà installé à Bayreuth depuis quelques jours. La lettre enthousiaste qu'il m'écrivit à ce sujet, acheva de me décider.
La voici :
« Ma chère Amie,
« Je suis en extase depuis que, dans le recueillement, j'écoute l'œuvre du Génie universel, mais j ai presque des remords de jouir avec ivresse d'une joie si intense, sans pouvoir la partager avec vous. Vous connaissez mes idées sur la
musique : Elle est ici-bas si consolante et si douce, que je la considère comme l'expression des Anges, le parfum des Cieux, le sourire du Créateur.
« En son théâtre de Bayreuth, dont nulle lumière ne trouble la quiétude, le génie de Wagner a tissé autour de ses immortelles inspirations, une atmosphère intense et particulière, qui captive l'âme pour l'élever aux sommets de la jouissance pure et sublime. On y éprouve une sorte d'initiation rapide qui transforme les impressions humaines ; une abdication volontaire de la volonté pensante et dirigeante, une absorption complète dans l'idée du maître, une suggestion délicieuse et inattendue, qui, pour quelques heures, transforme l'ironie des plus sceptiques en une attention soutenue, prête à devenir une sorte de religion
« Wagner a le premier révélé l'essence de la musique. Jusqu'alors elle avait embelli les réunions des hommes, mais l'attention fatalement distraite par les ambiances, ne permettait point à la mélodie de les conquérir. Wagner a pensé que Dieu, dans sa miséricorde, l'a offerte aux hommes, comme consolation et rachat de leurs
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souffrances terrestres. Il l'a isolée de l'humanité et l'a sacrifiée sur l'autel de l'art, avec l'émotion sainte des premiers croyants. Il a su déifier cet art qui jusque-là s'était vulgarisé. Ceci a permis aux fervents de musique de se reconnaître, de s'organiser en phalanges, et déconcentrer en une profonde et sincère adoration leurs émotions éparses : Wagner est le Souverain Pontife de cette religion dont Beethoven est l'Initiateur. Car la musique commence où tout finit et répond à tous les états d'âme. Elle est un immense diapason qui accorde également les cœurs meurtris ou joyeux. Elle est le prolongement de nos désirs et de nos espoirs, elle est la confidente de nos secrètes douleurs, elle est l'amour, elle est la vie, elle est la mort, elle est l'Au-delà .
« La musique de Wagner est humaine, guerrière et mystique ; il a scruté les abîmes du cœur, il connaît la souffrance aiguë qui arrache des cris de douleur, il sait la passion impétueuse qui brise l'obstacle, qui surmonte les difficultés : il interprète le mépris, la haine, l'envie ; mais il chante aussi la noblesse, le pardon et l'oubli. Le maître a discerné chacun des sentiments contradictoires qui s'agitent en tumulte dans le cœur
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humain, et c'est précisément cette impeccable maîtrise dans la compréhension des vertus et des vices humains, qui s'impose même aux profanes.
« C'est peut-être dans Tristan et Jscult, que Wagner a atteint l'apogée de la perfection.
« J'aime ce poème d'amour violent, suraigu, presque terrifiant, dont la mort est l'apothéose ; ce poème de passion qui enveloppe, qui aveugle qui tue. Les voix de l'honneur, de la justice, de l'amitié, se taisent devant l'impérieux besoin d'aimer, qui étreint et déchire le cœur des deux amants.
« La présence même de l'ami trahi, du roi outragé, ne rend pas à Iseult et à Tristan, le sentiment du devoir, de la réalité et de la pudeur. Comme un fleuve. qui, violemment. aveuglément, se jette dans la mer qui le fascine et l'attire, les deux pèlerins d'amour, les éternels amants, se précipitent avec ivresse, avec frénésie dans les bras l'un de l'autre.
« Transfigurés, ils répètent leurs noms avec délire, dans l'oubli complet de la réalité. Leur amour violent donne à cette première et irrésistible étreinte, une poésie grandiose, que seul Wagner a su deviner et transcrire. Puis, au
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deuxième acte, s'épanouit la joie de la possession. C'est un enlacement convulsif comme s'il devait être le dernier.
« L'apaisement envahit le cœur des deux amants et la musique très douce et berceuse accompagne leurs mutuelles confidences. Leurs serments éternels plus forts que la mort, sont encore envahis par le désir ; mais déjà leur étreinte est plus noble, elle tend à la conquête de leurs âmes. A nouveau les amants s'abandonnent au vertige de la passion et c'est alors que le roi les surprend. A cette vue, le cœur de l'époux déborde d'amertume mais non de jalousie, car ce héros de Wagner est déjà évolué, presque surhumain.
« 11 sait qu'il existe une force irrésistible et une attraction d'amour en dehors de toutes les lois, et de toutes les puissances. Sa plainte est noble, majestueuse. Il connaît la vie, il comprend, il pardonne.
« Le troisième acte est déchirant. L'amant est blessé à mort ; il est suivi du fidèle écuyer dont Wagner fait vibrer les paroles d'une amitié sublime. Tristan passe du délire de la fièvre et de l'attente, à l'espoir, à la déception, aux rêves
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d'amour déjà assombris par le crépuscule de la mort.
« Et cette femme pleine de vie, débordante d'amour, éperdue, échevelée, qui accourt vers un avenir rayonnant, n'enlace que la mort dans ses bras d'amante éplorée.
« Avec quelle passion, avec quelle douleur elle implore : « Oh! encore une heure, une heure seulement de bonheur avec toi ! » Mais les joies terrestres se sont à jamais refermées sur elle et c'est à la mort apaisante, à la mort libératrice, d'où le bien-aimé lui sourit déjà, qu'elle s'abandonne.
« Sublime Wagner, qui a su exprimer tous les sentiments multiples dont l'âme est la douloureuse proie ! Oh! grand Initié, qui a soulevé le voile mystérieux du cœur humain, et deviné les joies et les promesses de l'Au-delà.
« Les hommes doivent à ta mémoire, l'admiration qu'inspirent les Bienfaiteurs de l'Humanité. Tu as dévoilé la Beauté magique et apaisante de la musique, en l'asseyant sur un piédestal dont elle ne sera plus détrônée.
« Je ne perds pas l'espoir que vous réussirez à venir jusqu'ici, je sais à l'avance l'exaltation de
votre joie lorsque votre âme s'emplira d'harmonie.
« Votre ami for eçer,
« Walter »
Septembre déjà revêtait la campagne de ses tons de rouille et d'or, lorsque Maud et moi nous arrivâmes à Bayreuth. Walter nous attendait à la gare. Je fus frappée de l'altération de ses traits.
— Qu'y a-t-il au nom du ciel ? — m'écriai-je.
— Une grande, très grande contrariété. Je viens de recevoir une dépêche de Londres qui me force à reprendre le prochain train. Croyez, que seul un cas de force majeure, peut me contraindre à repartir.
— Walter, — repris-je avec chaleur, — je vous en supplie, ne partez pas, il me semble... oui, j'ai idée que vous avez tort de me quitter ici.
— Ma chère Paola, je n'ai jamais hésité entre ma joie et mon devoir. C'est pour rendre service à quelqu'un. Cependant, je ferai ce que vous m'ordonnerez.
J'hésitai un instant :
— Partez alors, partez puisqu'il le faut, et que Dieu vous garde .
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J'étais si troublée, que \\ ;dter ému allait renoncer à son projet, lorsque Maud intervint :
— Ma chérie, je connais mon frère ; s'il dit qu'il doit partir à la minute où Hayreuth par votre présence devient son paradis, c'est qu'il est absolument obligé de le faire. 11 vaut donc mieux qu'il parte.
— D'ailleurs, — ajouta Walter, — je serai de retour en huit jours. God bless you, dear.
Et il partit.
Dans cette ville vieillotte et pittoresque de Bayreuth, qui garde encore les tons pâles et les parfums effacés du passé, nous prîmes logement chez l'habitant, nous préparant à entendre le lendemain Tristan et Iseult, dont la musique intense, que j'avais déjà étudiée au piano, m'avait vivement remuée.
C'est avec une profonde émotion que Maud et moi nous gravîmes la colline qui mène au temple de la musique.
Pendant la lente ascension parmi la foule disparate et grouillante, nous reconnaissions les types différents de presque toutes les races du monde, accourus, innombrables, pour écouter la voix
grandiose du Génie allemand. Oui, "Walter avait raison : la musique commence où tout finit : elle répond à tous les états d'âme, elle satisfait toutes les aspirations, elle glorifie tout idéal.
Déjà les trompettes avaient résonné limpides et stridentes. C'était l'appel. Nous nous précipitâmes vers nos places et là, dans l'obscurité tutélaire,j écoutai le premier acte de Tristan et Yseult avec un sentiment de recueillement religieux.
Je sortis bouleversée ; la musique est l'essence même de notre âme, puisqu'elle extériorise notre sensibilité, et découvre les abîmes les plus profonds de notre être.
Pendant l'entr'acte, Maud rencontra beaucoup de compatriotes avec lesquels elle causa. J'étais trop émue pour prendre part à leurs dissertations sur Wagner ; je me tenais à l'écart, assise sur un banc, les yeux à terre, toute au souvenir, revivant cette musique ardente où la passion humaine se déchaîne furieuse et sublime.
Cependant, depuis quelques instants, je devinais autour de moi une présence inconnue.
Je levai les yeux...
Devant moi, me regardant de ses yeux de flamme, se tenait debout Aldo Fiorelli ! Encore