‹ Les deux gloiresChapitre 4 sur 7 · I IO · texte numérisé non relu

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une t'ois nos regards se rencontrèrent, se confondirent, se rivèrent l'un à l'autre ; encore une fois comme là-bas. je sentis mon âme qui s'égarait et se novait dans on trouble profond. Cette extase dura quelques minutes : le premier il aperçut Maud qui revenait vers moi ; il mit un doigt sur sa bouche pour m'imposer le silence, puis vivement, se perdit dans la foule.

— Qu'avez-vous ? — me cria mon amie, — ah! la musique sans doute, — et elle m'entraîna vers le théâtre.

Entendis-je le second acte ? Je ne sais. J'étais bercée par le rythme, mais ma pensée ailée et mon regard ardent, scrutaient les ténèbres de la salle, pour chercher celui qui s'était à nouveau emparé de ma volonté.

Au second entracte, je revis Fiorelli qui guettait ma sortie, mais j'étais accompagnée de Maud et il se confondit à nouveau dans la foule, sans pourtant me quitter des yeux. J'étais désespérée, j'aurais donné ma vie pour pouvoir échanger quelques paroles avec lui. Mais Maud ne me quittait point et continuait à converser avec moi. Le dernier appel des trompettes se ût entendre de nouveau, il était temps de regagner nos places ;

je tournai vers lui un regard désespéré et demeurai un peu en arrière pendant que Maud gravissait les premières marches du théâtre. Rapide et agile, il parvint à fendre le mur humain qui nous séparait, et à glisser dans ma main, un papier que je serrai fiévreusement. Voici son contenu :

« Vous me pardonnerez, parce que je vous aime. Depuis le jour où nos regards se sont rencontrés, là-bas, en Gornouailles, votre image m'a poursuivi, m'a hanté. Vous ne me refuserez pas la joie suprême de causer avec vous, car je n'ai qu'un mot à vous dire. Je vous attendrai à la sortie. Je vous implore, venez. »

Dès que ce dernier acte de passion et de douleur fut terminé, je déclarai à Maud que je voulais rentrer à pied pour détendre mes nerfs ; je tremblai qu'elle ne voulût m'accompagner, mais heureusement elle était fatiguée et partit en voiture.

J'attendis impatiente que la foule se dispersât, puis, comme hallucinée, je me dirigeai du côté où Aldo s'était dérobé aux regards.

J'arrivai haletante auprès de lui ; dans l'ombre, j'avais reconnu sa haute taille et je l'avais suivi, silencieuse, sous un bosquet de sapins.

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J'allais parler, mais il ne m'en laissa pas le temps ; me saisissant avec violence, comme si j'étais sa proie, il m'enlaça <1<- ses bras nerveux et étouffa ma voix sous ses baisers .

Un trouble inconnu, comme une vague puissante, submergea ma raison; je perdis la faculté de penser, de vouloir. J'étais à sa merci.

Il eut pitié de moi et me sentant tremblante et épeurée dans ses bras, il me souleva de terre et m'emporta étroitement serrée contre sa poitrine à travers champs, dans la campagne silencieuse et sombre. Je ne sais combien de temps dura cette course nocturne. Je sais seulement que mon émoi avait fait place à une langueur qui m'enveloppait toute et annihilait mon être. La nuit était froide, j'eus un léger frisson; alors, se dévêtant de son vaste manteau, il m'enveloppa tendrement et me déposa à terre contre le tronc d'un arbre, avec une douceur presque fraternelle.

Mais l'heure avait passé .

L aube bleuissait la campagne et je n'osais plus alors rentrer au logis. 11 n'eut pas de peine à me décider à le suivre.

J'écrivis à mon amie, à la hâte, de la gare où nous prenions le train ;

« Maud, il y a quelque temps, vous m'avez dit que la destinée est inéluctable . J'en subis aujourd'hui l'occulte puissance. Ne cherchez pas à savoir où je suis; plus tard, je vous expliquerai ce mystère. Je fais un appel à votre amitié pour excuser ma folie. Walter me pardonnera, je le sais.

« Votre reconnaissante,

« Paola »

Nous avions fui vers un coin ignoré de la côte ligurienne.

Cet homme que j'avais suivi, à qui j'obéissais avec une passivité d'esclave, c'était le bien-aimé, l'attendu de toujours ; mon âme l'avait reconnu.

Le torrent de sa passion m'avait enveloppée et je ployais sous son désir, comme un arbrisseau sous l'orage.

J'avais perdu la notion du temps, j'avais abdiqué toute volonté, je vivais dans la torpeur, la griserie, l'irréel ; Aldo était devenu ma vie. Son amour se répandait dans mon âme comme un parfum. Il incarnait pour moi tous les désirs du monde. Je ne voyais plus que lui devant moi, son image était si belle et si forte, qu'elle emplis-

sait mon horizon et que la nature entière, comme un vain décor, disparaissait à mes yeux.

La mer souriante et berceuse, pailletée d'or, se brisait à mes pieds contre de grands rochers noirs; c'était à travers les palmiers verts et les orangers en fruits, que se mouvait mon rêve magnifique ; la ville que j'habitais, s'allongeait mollement sur le lit des collines offertes aux fêtes de l'azur , tout autour de moi chantait la joie et l'amour ; l'air était saturé de baisers, mais j'étais insensible aux beautés qui m entouraient ; je n'avais qu'une pensée délicieuse et angoissante à la fois : Aldo.

Aldo était une créature de beauté, faite pour l'amour. Mais il ignorait la douceur exquise de la causerie. De sa bouche, ne tombait jamais une parole de tendresse ou de consolation ; et ses yeux ne s'animaient que lorsque le désir les traversait. Son infini besoin d'aimer était le puissant mais l'unique baume qu'il savait répandre sur mon cœur inquiet. Même en ployant sous son étreinte passionnée, lorsque l'ivresse des sens m enveloppait toute, je me sentais loin de lui ; je n'étreignais pas son âme ; étreignait il la mienne, qui s'offrait comme un calice ? Nous étions deux.

toujours deux, et jamais je ne sentis cette fusion complète vers laquelle mon âme tendait et qui semble être ici-bas, la marque de l'amour. Je n'osais pas m'interroger, craignant d'entendre la voix de ma conscience me juger avec sévérité. Et, lorsque, angoissée, je questionnais Aldo sur notre avenir, un sourire distrait et ennuyé errait un instant sur ses lèvres, puis, se penchant passionnément vers moi, il m'enveloppait de ses caresses ; comme un philtre puissant, elles endormaient toutes mes inquiétudes.

Cette ivresse dura plusieurs mois ; déjà l'hiver sévissait ailleurs dans toute sa rigueur ; ici la nature immuablement douce, en son printemps éternel, nous donnait la sensation de l'éternité. Un jour, vers la fin de janvier, Aldo me dit qu'il devait se rendre pour affaires à Gênes, pendant vingt-quatre heures. Je voulus l'accompagner. Il m'en fit comprendre l'impossibilité. Il était très connu à Gênes et depuis qu'il avait fui avec moi, il cachait à sa famille le lieu de sa retraite ; c'eût été une grave imprudence.

Cette journée me parut éternelle ; assise sur le rempart qui fait à la ville de N . . . une ceinture merveilleuse hérissée de rochers, les yeux perdus

au loin, j'interrogeais l'espace et je sentais en mon cœur monter et croître une angoisse jusqu'alors inconnue. Pourtant, j'avais appris naguère à aimer la nature, à écouter sa voix d'apaisement. L'amour d'Aldo avait déraciné mes aspirations et mon idéal, et la flamme dévorante de sa passion avait desséché mon coeur devenu indifférent à tout le reste.

Au-dessus de moi l'azur du ciel, devant moi la mer moirée par une brise légère, développaient à l'infini leurs splendeurs mouvantes. Sur la terre, les arbres verts, les fleurs innombrables, les fruits savoureux, m'entouraient et me baignaient d'une douce tiédeur.

Cependant mon âme demeurait fermée à la poésie des choses. Pour la première fois de ma vie, je me sentis seule au monde, une pensée lancinante me torturait : Aldo ni"airaait-il vraiment ? Certes, il m'aimait, mais comment ?. . . Il ne s'inquiétait guère de mon bonheur. J'étais son bien conquis à travers les difficultés de la vie. Sa joie, pensait-il, devait suffire à ma joie. Instinctif et sensuel, Aldo ne pouvait comprendre que la femme souhaite comme une parure, le sentiment et la sentimentalité et qu'elle les désire, même

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en sachant qu'ils ne sont que des mensonges. Ils deviennent alors l'unique consolation que lui a réservé l'amour dont elle a la part de souffrance la plus grande.

Je songeai aux délicates attentions dont mes amis d'Angleterre m'avaient entourée et à l'affection vigilante que me prodiguait Gérard... Je n'avais pas osé lui écrire. J'avais cependant, depuis quelques semaines, confessé à miss Forbes où j'étais, la priant de taire ma résidence à tous, même à Gérard.

Ce que pouvaient penser de moi Gérard et Walter me tenait encore à cœur, mais je les savais si bons tous les deux que je comptais sur leur indulgence. Et c'était cette indulgence que mon orgueil craignait et qui me les faisait fuir, et peut-être aussi la crainte de les voir souffrir, car on s'émeut moins de faire du mal de loin à ceux qu'on aime qu'à épier leur douleur de près.

L'idée d'épouser Aldo ne m'était jamais venue. A la pensée qu'il méprisait l'argent, qu'il ne m'avait pas proposé le mariage, mon amour s'exaltait pour lui. Celui-ci, au moins, n'est point intéressé me disais-je, car j'en étais déjà pour

apaiser ma conscience, à chercher des excuses à ma conduite .

Cependant Aldo ne revint pas ce jour-là. Et je connus l'horreur de l'attente angoissée et de la solitude, mauvaise conseillère. Après une nuit d'insomnie et d'agitation, je courus à la gare. Enfin, vers midi, un train déposa Aldo sur le quai ; il était plus pâle que de coutume, et paraissait un peu gêné.

J'avais une mine défaite ; Aldo ne s en aperçut même pas. lime dit seulement qu'il avait manqué le dernier train de la veille.

Puis, notre vie recommença, mais un pétale brusquement arraché avait défiguré l'harmonie de la fleur fragile, en avait flétri la beauté. Je n'avais plus confiance en Aldo, j'étais mordue par l'âpre jalousie. Je le suppliais de me dire la vérité, il restait indifférent à mes prières. Il leur opposait une figure ennuyée et il penchait la tête sur sa poitrine comme si le poids de sa jolie chevelure eût opprimé son front. Il avait horreur des larmes. Il ignorait qu'elles sont la rosée qui vivifie les fleurs flétries de notre âme. Il se levait impatienté et menaçait de sortir seul. Comme dernière ressource il me serrait contre sa poitrine si forte-

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ment, que, pâmée d'amour, je lui souriais à travers mes larmes. Ainsi délicieusement, se renouait la chaîne à peine interrompue de nos amours ; sur son cœur, j'oubliais mes angoisses et mes tourments ; confiante et soumise, je me reprenais à espérer.

A quelques semaines de là. c'était vers la fin de février, Aldo reçut une dépêche lui disant que sa mère, qui habitait Rome, était gravement malade. La régularité de ses traits ne s'altéra point. Mais il fit aussitôt sa valise et partit à la hâte.

Quand reviendrait-il ? Dieu seul le savait.

Il n'écrivait pas volontiers, il promit seulement de m'envoyer des dépêches.

Je restai de nouveau seule ; je ne connaissais personne, j'avais perdu le goût de la lecture ; je me sentais une exilée, une étrangère, sur cette terre de volupté.

Un malaise inconnu s'était depuis quelque temps emparé de mon être. J'avais des étourdissements, des battements de cœur, de subites défaillances. J'ignorais la cause de mon mal.

Autour de moi, les gens croyaient que nous étions des jeunes mariés. Une vieille servante

italienne qui faisait notre ménage, me dit un jour avec son bon sourire :

— Madame ne va pas bien, poverina, mais bientôt madame saura pourquoi.

— Que voulez-vous dire, Filoména?

— Gesà Maria c'est facile à deviner, madame va être mère dans quelques mois. . . — Elle n'acheva pas sa phrase, car, comme mordue par un serpent, j'avais poussé un grand cri et tombai inanimée entre ses bras.

J'allais être mère !!

Les sentiments les plus contradictoires affolèrent subitement mon cerveau.

Quelle impression cette nouvelle ferait-elle à Aldo ? Telle fut ma première pensée.

Aimait-il les enfants ? Aurait-il pour cette créature issue de sa chair et de son sang, conçue dans l'amour le plus exalté, aurait-il pour elle des sentiments paternels?... Et ma beauté, ma beauté altière qu'il révérait comme une idole, la maternité allait la flétrir et la déformer : . ..

Puis, j'eus la vision d'un pauvre petit être innocent qui implorait la pitié, et mon cœur s'inonda de tendresse .

Il s'annonçait tout d'un coup sans qu'on eût

désiré sa venue, il s'imposait, et impérieusement substituait à mon bonheur d'amante, l'inquiétude d'une mère.

D'une mère ! oui certes, cet enfant aurait une mère qui l'aimerait, qui le choierait, mais selon les lois cruelles faites par les hommes, ce pauvre être n'aurait pas de père... 11 fallait donc, par amour pour lui, m'imposer à moi, l'indépendante et l'orgueilleuse, la chaîne du mariage. Et ma rêverie suivait son cours. Ah! certes, ce sérail doux de devenir la femme du bien-aimé, de porter son nom, d'avoir le droit de le retenir auprès de moi, de me montrer aux yeux de tous à son bras, sans encourir la médisance et l'ironie. J'embrasserai la religion d'Aldo, son Dieu sera le mien, puisque l'homme crée la femme en l'aimant .

Ce sentiment de solitude que j'éprouvais à côté de lui, disparaîtrait. L'enfant, qui est le but de l'union charnelle, allait être le doux lien entre nos âmes inquiètes ; c'est lui, lui seul qui manquait à la plénitude de notre bonheur :

Oh ! qu'il revienne, qu'il revienne vite, le tant aimé, et dans quelques semaines je serai sa femme enviée et respectée. Gérard approuvera certaine-

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